‹ Catéchismes philosophiques, polémiques, historiques, dogmatiques, moraux, liturgiques, disciplinaires, canoniques, pratiques, ascétiques et mystiquesChapitre 170 sur 235 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

GATÉCinSTE.

Utf

ff€S ; oà les spectateurs qui n'avaient d*ar bord fait que s*amuser, s*aperçoivent enfin

3ue les prétendus beaux esprits ne sont que es élres frivoles, commencent à s'ennuyer de la s<^ne, et finissent, par mépriser les acteurs. Voilà donc, messieurs, votre partage ; et, croyez-moi, tenez-vous en à votre lot.

J> cûnUe. Apprenez, monsieur, à respecter les grands bommes que vous outragez, et sacbez aue toutes les qualités de 1 esprit, que le génie, que les talents,xque les sciences, etc. furent toujours le domaine du sage : oui, monsieur, le sage est tout, disait un ancien.

Le chev. C'est un homme encyclopédique.

Le comte. Précisément, c'est le mot de la chose : témoin l'homme unique (1).

Le chev. Unique? Oui, mais expliquonsnous : en quoi et comment?... Je puis cependant vous céder encore sans conséquence Tesprit d'intrigue , c'est-à-dire cet esprit tout propre à se faire des protecteurs par l'encens qu'on leur prodigue; à allécher des prosélytes par les grâces qu'on leur obtient, ou par des lauriers qu'on leur promet : cette habileté à se donner mutuellement de la considération, par les éloges dont on se gratifie; à faire valoir les plus minces productions, par des preneurs aiGdés, à faire circuler ses maximes, par des instituteurs qu'on procure, (et tant pis pour les sots qui s'y fient) ; à rebuter ses adversaires, par les entraves qu'on leur met , par les calomnies dont on les noircit, par des moyens concertés pour les intimider ou les opprimer; enfin à mettre dans ses intérêts un sexe dont les suffrages sont accueillis avec d'autant plus de plaisir, qu'ils semblent être distribués par les mains des grâces.

Le comte. Oui, monsieur, nous avons le beau sexe dans notre parti, et nous en faisons gloire. Qu'avez-vous à dire? Jamais dans les vieux temps, on n'aurait soupçonné que les femmes pussent devenir philosophes ; il était réservé a nos sages (et c'est là un de leurs chefs-d'œuvre) de faire voir qu'elles étaient très-capables de Télre.

Le chev. Distinguons cependant , monsieur.

Le comte. Toujours des distinctions 7

Le chev. Oui , monsieur, distinguons parmi le sexe, cette portion respectable oui joint l'élévation et la solidité de l'esprit a la noblesse des sentiments et à la pureté des mœurs, dont la présence inspire la vénération, fait rougir le vice, ferme la bouche à l'impiété, et qui fera toujours gloire d'une religion à qui elle est redevable de toutes ses vertus; distinguons-la de cette classe frivole qui, tout occupée de ses plaisirs ou de son oisiveté, s'imagine avoir acquis le mérite de l'esprit, quand, pour se mettre en liberté, elle est parvenue à n'avoir plus de , principes, et qui prétend faire l'apologie d'une réputation équivoque, en se rangeant d'un parti qui les absout de leurs travers,

. (i) On sait que les nouveaux philosophes ont ap- (I) Voyez les Mémoireê phUosopMoues du baron pelé VulUirc ïhomme unique. de ***•

pour les métamorphoser en héroïnes de ro^ mans, et leur donner encore le ridicule des prétentions. Or cet esprit d'intrigue, je le répète, nous vous l'abandonnons; et les vrais chrétiens (c'est en leur nom que je parle) no seront jamais tentés de vous l'envier. La religion est troc grande pour ne pas dédaignez des pioyens si mdignes d'elle.

Le comte. Âh I monsieur, vous abusez de mon secret.

Le chev. Point du tout. Votre secret a été rendu public (1); et je ne fais que répéter ici ce qu'on dit tous les jours dans le .monde.

Le comte. Qu'avons-nous besoin après tout, de ces qualités obscures, dont l'utilité, toujours circonscrite dans la sphère étroite des conditions particulières , n'augmente jamais la masse du bonheur public? L'essentiel est de pourvoir au bien général, de former des systèmes de législation, d'assurer la liberté des citoyens, d instruire les princes, de leur proposer des plans d'administration, de faire revivre les droits primitifs des individus; et nous, monsieur, nous ne faisons autre chose depuis un demi-siècle.

Le chev. Et le résultat de vos opérations a été jusqu'ici de renverser Tordre public^ d'introduire la licence sous le nom de liberté, et d'élever le système affreux de Tanarchie sur les ruines de tous les gouvernements. Pour créer un nouveau système de législation, vous sapez les fondements de toutes les lois , en détruisant la religion ; car si les citoyens n'ont appris de leur religion â respecter la vertu , à modérer leurs désirs , à faire céder leurs intérêts personnels an bien public, leurs inclinations à leurs devoirs ; les lois laisseront toujours subsister dans le cœur le germe de tous les crimes ; et cegerme se développera tét ou tard dans les moments de fermentation et de crise. Les lois mêmes supposent un premier législateur qui donne

ligion, parce €( u'elles n'auront plus de principe dans une iustice commune ; la volonté du plus fort décidera; les passions n'auront plus de frein, lorsque elles pourront se mettre en liberté; la vertu, plusde vie, lorsque elle n'aura plus rien à espérer ; le prince vexera les sujets ,

{>our satisfaire son ambition ou ses caprices ; es sujets trahiront le prince, pour parvenir à la fortune. Aussi les plus célèbres publicistes, les Grotius, les Puffendorf , les d'Aguessean ont-ils regardé la loi de Dieu comme la base de toutes les lois. Mais vous, messieurs, sur quoi établirez- vous votre législation?

Vous voulez encore perfectionner les sciences et les arts, et vous ne voyez pas que les unes et les autres sont sous la garde des lois ; que ces lois tiennent elles-mêmes à la religion, et qu'en conspirant contre la reli-

Î;ion, vous conspirez tout à la fois , et contre es arts , et contre les sciences que les lois protègent. Quelles découvertes avez- vous

LE PUILOSOPUE

«tô

failes d'ailleurs , en comoaraîson des Gassendi , des Dcscarles , des Newton , des Léibnitz , des Mallcbranche , des Maupertuis(l)et de plusieurs grands hommes qui vivent encore aujourd'hui parmi nous, et qui certainement ne sont point philosophes? Je dis plus , quel grand progrès en général pourricz-vous faire dans les sciences? Vous manquez des qualités les plus essentielles pour réussir.

Le comte.O fanatisme I vous osez assurer , vous osez affirmer , vous , monsieur ,

que *

Le chev. Un moment, je vous prie. En voici la preuve. L'un des plus grands obstacles aux progrès des lumières sont les passions. Elles distraient l'esprit, elles le préviennent, elles l'agitent, et ne lui laissent ni le loisir, ni le calme nécessaires pour examiner, pour approfondir : c'était là, du moins jusqu'ici, un point convenu entre les philosophes. Or vous prétendez que les passions forment les grands hommes (2) : et vous, messieurs , vous ne voulez pas certainement éti*c des hommes médiocres » ou du moins vous auriez tort de le vouloir.

Le comte. Uais les anciens philosophes ,

(1) M. de Itauperiuis nvoit trop d*esprit pour ne AS sentir enfin la divinité de la roligioii chrétienne, « o*i ^ie où rcxpérience el le calme des passions rendent nionme plas capable de réflexicm. 11 s*e8l converti quatre ou cinq ans avant sa mort» et a eipo«é li*s motifs de sa conversion dans un ouvrage

ilus grand bien par les plus grands moyens possi lie. cl que la religion de J.-C. avait seule ce double avant.'tge.

Un ami de M. de Maupertais, encore plus connu «iue lui par ses ouvrages, a rendu le même hommage à la religion quM avait malheureusement attaquée; c'est 11. le marquis d'Argens. Depuis quelque tem|)S il éaii în<iuiéié par des doutes, et portait habituellement sur lui le Nouveau Testament, qu'il lisait lorsf|ue il était seul, comme Ta attesté un de ses domestiques qui était protestant. Dans le dernier voyage qu'il lit en Provence, étant à Eiguille, chez M. le Président d*EiguiUe, son fiére, il était toujours le premier à lui parler religion, et à faire ses objections. M. son frère, qui joint à Tame la plus grande, la foi la plus éclairée et la plus généreuse, mats qui avait la prudence de ne pas trop presser son Irère, ^e conleutait de résoudre ses dillicultés, et de lui faire sentir qu'elles ne provenaient que des fausses idées qu'il avait sur la religion. Ce qui fit aussi une singulière hnpression sur son esprit, fut la société de deux ecclésiastiques respecUbles, M. Tabbé d'Argens et M. l'abbé de Mouvalon qui éuient avec lui à la campagne, et qui joigimient aux qualités de Pesprit cette belle simplicité que donne la solide vertu, et qui est toujours plus frappante pour les courtisans. Eu parUiU de la campagne, il dit à son frère : je ne crois pas encore, il est vrai, mais je t'assure que je ne décroh pas non plus. Une maladie acheva de le déterminer. Ce fut à Toulon, chez Madame la Baronne de la Garde, sa sœur, qu'éianl tombé malade, il demanda les sacrements do l'Eglise, et témoigna son repentir de tous les ouvrages qu'il avait écriu. Le fait est constaté par un procès-verbal qui a été inséré dans les registres des délibérations du Cbapiue de la Cathédrale de cette ville.

(4) Voyei ci dc\aiii, au iroibicme entretien.

monsieur, pouvaient-ils bien voir, étant si éloignés du siècle où nous vivons ?

Le chev. Jusque ici la question avait paru décidée. Nous la traiterons un jour , si vous demandez la révision. Vous nous dites encore gue la raison est brouillée avec l'esprit (1). Or les hautes sciences sont le fruit de la raison , et vous voulez absolument avoir de l'esprit.

Le comte. Oui, monsieur, et toujours en dépit de l'envie.

Le chev. Enfin on sait que , pour faire des

Srogrès dan 3 les sciences, il faut examiner, iscuter, combiner, méditer. Or il est de notoriété publique, que la méditation, que Texamen , que les discussions ne s'accordent guère a^ec la manière d'être de vos prosélytes. Absorbés dans un tourbillon perpé^ tuel y toute leur existence est dans les frivolités, ou dans les plaisirs, ils s'amusent, ils plaisantent, ils prennent un air de capacité ; el, en vérité, pour le dire en passant, ces petites gentillesses, dont vos protectrices s'extasient , feraient rire bien du monde , si vous ne les étayiez un peu de votre réputation. Vous-mêmes, messieurs, vous n*étes pas plus conséquents, ni plus stables dans vos systèmes ; et vous finissez ordinairement par conclure, en dernière analyse, qu'il vaut toujours mieux mourir en chrétien, pour aller au plus êûr (2) .

Le comte. Vous nous reprochez, monsieur , nos incertitudes, nos inconséquences. Vous ne savez donc pas que c'est là le propre du génie , quand une fois il a pris son essor ; mais du moins l'esprk s'exerce-t-il toujours^ en s*égarant ; vous^ au contraire , vous lui donnez des entraves.

Le chev. C'est-à-dire que, pour éclairer l'esprit, vous le laissez dans les ténèbres; que pour le conduire à la vérité , vous le livrez à ses égarements et à ses incertitudes ; que pour lui donner plus d'activité , vous le partagez entre mille objets différents qife lui présentent son imagination et ses caprices; au lieu que nous , pour le faire arriver Elus sûrement et plus nromptcmeiit à son ut , nous en prévenons les écarts en le contenant toujours dans la voie , et nous réunissons ainsi toute son énergie vers sa véritable fin. Or que diriez-vous , monsieur, d'un vojageur qui , pour aller plus loin, refuserait le secours d'un guide? Nous avons déjà parlé des découvertes que vous aviez faites en planant du haut des deux : peut-être serez-vous plus heureux à l'avenir; mais avouez du moins que jusque ici vous a'avei pas su nous dire encore où vous en étiez ^ ni où vaus prétendiez aller.

Le comte. C'est que les vues s'étendenl

(1) Voyez ci-devant, au troisième entretien.

(S) GVst la réponse c|ue fit Voltaire à Madame

de lorsque celle-ci lui demanda, à Tartide de

la mort, ce qu'elle devait faire. Hais la philosophe n'eut pas cette fois assez de confiance dans son directeur de conscience pour profiter de ses avis : elle lui reprocha au contraire sa pcriidie. i Lâche que tu es, tu m*as donc trompée, lui dit-elle ! Reiire-toi de moi ; je veui mouiii comme j'ai vécu. >

CATECHISTE.

toujours darantage à mesure qu*on s*élàve; est-il bien extraordinaire qu'on ne puisse pas dire alors, jusqu'où l'on peut arriver?

Le cliev. EnGn , monsieur» le premier mérite du génie est sans contredit celui de l'invention. Ot il n'est pas jusqu'à vos ridicules systèmes de religion et de morale , que vous n'ayez empruntés des anciens. Encore n'avcz-vous pas en l'adresse de bien choisir.

Le comte. Que dites-vous là* monsieur?

J'en appelle ici à toute la nation, je veux dire, à cette portion éclairée qui connaît tottt le prix delà liberté. Ah I qu'on se trouve bien plus à son aise \ qu'on sent bien mieux la diffnité de sa nature , aujourd'hui qu'on se débarrasse des vieux préjugés I Quelle gloire de faire ainsi jouir le genre humain paisiblement, et sans crainte, ae sa raison et de ses plaisirs 1 Mais à qui cette gloire estelle due?

Le chev. Oui , messieurs , vous faites connaître à l'homme la dignité de sa nature , en l'égalant aux brutes; et le privilège de sa raison, en la mettant au-dessous de 1 instinct. Pour le rendre vertueux, vous enflammez ses passions : pour l'éclairer, vous dénaturez fa vérité même : pour lui inspirer la bienfaisance , vous faites de son intérêt personnel sa première loi ; et vous prétendez adoucir ses maux en lui enlevant sa religion , qui est la. dernière ressource des malheureul[.

Le comte. Eh bien 1 soyez stoïcien , si vous l'aimez mieux; personne n'y mettra opposition.

Le chev. Et vous , messieurs , vous continuerez cependant à réformer les mœurs , et à prendre le nom de sages , en restant dans le troupeau d'Epicure. Au moins fallait-il changer de livrée., si vous vouliez vous proposer pour modèles.

Le comte. Ignorez-vous donc, monsieur, que la fonction du sage est de réformer les mœurs, et de jouir des plaisirs; et q.u*£picure tant décrié fui toujours une ame honnête î

Le chev. Réformer? mais comment?

Le comte. Faudra-t-il vous le répéter sans cesse?

Le chev. Oui, messieurs, vous réformez les mœurs , en disant à vos enfants : vous ne me devez rien; à votre femme : rien ne doit contrarier vos penchants , que la crainte d'un mal physique ; à vos domestiques : renoncez au contrat social, et mon bien est à vous ; à votre intendant : il vous est permis de me voler, mais évitez la Grive. Vous faites revivre l'innocence sur la terre , en disant à tout le genre humain : les plaisirs sont le bien su-prime; vivez en liberté, pourvoyez à votre oienUre dans cette vie, et ne craignez rien pour Vautre. Ahl monsieur, que deviendrait le monde, s'il s'imprégnait un jour de. cet esprit philosophique? voyez , monsieur, la philosophie du chrétien , réduite en pratique dans le Comte de Valmont (1)., el lÛtes-moi

(1) Par M. PAbbé Gérard. A Paris, clicz Houlard, rue des Haihurins.

quel est le vrai sage, ou nouveau pMloso* phe, ou du vrai chrétien.

Le comte. Liberté , vertus , plaisirs , tolérance , tout cela se trouve i la fols dans notre morale pratique. Pouvait-on, encore une fois, rien imaginer de mieux!

Le chev. Mais une liberté qui dégénère ea licence; mais des vertus qui n'ont que la surface des bienséances ; mais des plaisirs qui dégradent l'humanité ; mais une tolérance que vous ne pratiquez jamais.

Ainsi, tandis que vous vous arrogez, mcs<p sieurs , la liberté de blasphémer contre ma^ religion vous ne me permettez pas de re-* pousser vos blasphèmes. Tandis que vous censurez les ouvrages de la Divinité, vous voulez que je respecte les vôtres. Vous demandez grâce pour l'assassin qui m'arrache la vie ; et vous me poursuivez , si je ris de vos ridicules. Intrépides défenseurs de la vérité au frontispice ae vos ouvrages , vous dépaysez le lecteur dans votre code philosophique (1), et vous désavouez tout haut ce 2 ne vous enseignez tout bas. Ici , vous renez hommage a ma religion ; là , vous l'outragez dans vos livres; ces livres vous les distribuez jusque dans les antichambres : et après cela vous vous annoncez comme les législateurs, comme les tuteurs du genre humain (2). Mais à qui le persuaderei-vous ?

(1) c Les renvois nous seront fort utiles, ils opposeront les notions, feront contraster les principes, attaqueront, ébranleront, renverseront secrètemeut quelques opinions ridicules, ^u*on n'oserait insulter ouvcrleniciit. Si Tautcur est impartial, ils auront la double fonction de confinner et de réfuter, de troubler et de concilier. Toutes les fois, par exemple,

au'un préjugé ii.Uion.il mériterait du respect, il faurait à son article Tcxposer respectueusement, et avec tout son cortège de vraisemblance et de séduction ; mais renverser l'édifice de fange, dissiper un vain ain.is de |)oussiére, en renvoyant aux articles» où des principes solides servent de base aux vérités opposées. » tncucl. au mot Encycî. tbm. 5, p. G42, verso.

c Cette manière de détromper les lionimcs 0|)cre trcs-prompiemcui sur les bons esprits, ci elle Oficrc inhiililbieiiient et sans aucnne (âcbcusc cnnsé(iiience. secrùieineni et sans ccl.ii sur tons les esprits. Le caraciêre de fEnc^clupéilic est de changer la façon comuuine de penser, i Unetfci. ibid.

c Sur cet article (de la ricligioii) riniolérance, le manque de la double dociime, le ilélaut d*uiie langue liicroglypliiquc et sacrée, |)orpéiueront ^ jamais les contrailictions, et continueront «^ tacher nos plus belles productions. Un boininc s^envcloppe dans des ténèbres afTectces ; ses eunieinporains niéiiies ignoren t ses seniimens, et Ton ne doit pas s^attendre que rEneYclopcdic soit exeinutc de ce défaut i. Lncu^/. ibid. p. G48.

(2) I Le philosophe est homme, et par conséquent sujet aux passions ; mais elles sont réglées ot circonscrites par le compas de la sagesse. C/est pourquoi elles peuvent bien le porter a la volupté; (Eh pourquoi se refuserait-il à des étincelles de bonheur, à ces honnêtes et charmants plaisirs pour lesquels on dirait que ses sens ont été visiblement faits?) mais elles ne l'engageront ni dans le crime, ni dans le désordre. 11 serait bien f&clié qu'on pût accuser son cœur de la licence de son esprit, n'ayant pour l'ordinaire pas plus à roudr d'un côté que de rantre ; modèle d'humanité, de candeur, de douceur , de probité, en écrivant contre l;i loi naturellci il la

LE PUlLOSOrUfi

bî

Plusieurs même de vos messieurs en doutent çncore (i).

Le comte. Ne vous a-t-on pas dit cent fois que l'inlérét personnel était comme Téternel baromètre du sage « qui lui indiquait tou* jours le temps d*orase et le temps de calme » le moment où il fallait parler et le moment oà il devait se taire? Est-ce ma faute» si vous Tavcz oublié?

Le chev. C'est-à-dire, messieurs , que la vérité ne sera plus à vos yeux qu'une modifieation versatile; que les paroles ne seront plus les expressions de votre cœur; qu'il 'vous sera permis de nous tromper , de trahir la vérité, la vertu, la justice, suivant vos intérêts particuliers. Si c'est là votre religion , ce ne sera jamais la mienne. p*ailîeurs, vous qui vous occupez si sérieusement à réformer le monde , ne devriez-vous pas aussi réfléchir sérieusement sur les objets les plus essentiels? N'y aurait-il pas un bien qui doit vous juger? La religion une •vous outragez n'aurait-elle pas un caractère xli vin ? Le législateur des chrétiens ne seraitil pas véritablement descendu du ciel? La mort qui avance ne serait-elle pas le commencement d'une éternité malheureuse ? N*j eût-il que des raisons de douter, il faudrait toujours vous en éclaircir. Le sujet en vaut bien la peine; et rien cependant que vous traitiez avec plus de légèreté. Les discussions vous ennuient , vous cherchez des ol>jections dans les ouvrages frivoles qui vous amusent; et vous ne lisez jamais les livres sérieux qui pourraient vous instruire , parce

Suc vous craignez d'être désabusés. C'est ans le tourbillon des sociétés , dans le tumulte des passions , dans l'ivresse des plaisirs, que vous discutez, que vous prononcez, c'est un sarcasme, c'est un bon mot qui décide. Je réponds; vous faites rire, et vous «*oncluez que j'ai tort : et après avoir ainsi décidé quil n'y a point de Providence, point

buM sivec rigueur; en disputant sur le juste, il Test cppendani vis-à-vis de la sociéié. Parlez, aines vulgaires, qu*exigez-vous de plus? i Œuvr. philoi, dise, prél. p. 55.

c Les philosophes profonds sont les vrais prophë^ les du genre humain. > Eë$ais wr les fnéjugéê^ etc. p. 101.

t C'est la philosophie qui nous élève au-dessus du vulgaire. C'est elle qui met Tunivers aux pieds des sages. Portés sur les ailes de la niédiuition, nous prenons notre essor dans les espaces éthérés. i L*£iprit, dise, i, p. 110 111.

c Sachez que les philosophes sont les ^euls qui aient parlé de la gloire en maîtres. Ils ont nsé de leurs droits ; ce sont des hommes nés pour instruire et pour juger les autres hommes. Que leurs contemporains leur refusent la gloire qu'ils ont méritée, leurs neveux les en dédommageront ; car leur imagination les rend présents à la poitérîté. » EnqfcL au mot67otr<;, p. 717, 718, 7^.

€ Les lois peuvent souvent avoir besoin d'être rectifiées ; or qui les rectifiera, réformera, pèsera* pour ainsi dire, si ce n'est la philosophie? > OEiê»* philos, dise. prél. p. 22.

(1) cQue font les philosophes, si ce n'osi de se donner à eux-mêmes beaucoup de louanges, qui n'étant répétées par personne autre, ne prouvent pas trand^choâc k mon avis > ? Emile, tom 3.

de Dieu, point de vie à venir; qae Famé n'est que matièro , que le bonheur de l'homme ne consiste que dans le plaiîir des brutes ; vous prétendez i ce titre avoir le droit exclusif au mérite de l'esprit? Hais l'esprit n'étant précieux qu'à proportion' qu'il est plus éclairé, et que les vérité qui réclairent le dirigent plus sûrement à sa véritable fin; dans quelle classe, messieurs les beaux esprits , voulez-vons donc que je vous range !

Le comte. Eh bien i nous serons absurdes, nous serons ridicules , nous serons inconséquents , nous serons enfin , monsieur , tout ce qu'il vous plaira : du moins fallait-il toujours avoir de l'esprit pour persuader tant d'absurdités.

Le chev. Point du tout : il ne fallait que trouver des dupes; et heureusement pour vous , l'espèce n'en est pas rare. Ne voit-on pas tous les jours le peuple acheter de l'orviétan de ceux qui ont le talent de le faire rire ?

Le comte. Quoi 1 monsieur, vous osez encore en ma présence?...

Le chev. Oui. monsieur, j'ose en votre présence déchirer le voile de ces hommes, on frivoles, ou méchants, et toujours ridicules ; qui , à la faveur d'un vernis philosophique , croient être devenus des hommes rares , parce qu'ils voient après eux un vil troupeau qui les suit.

Le comte. Vil troupeau 1 sentez-voQs, monsieur, la force du terme ?

Le chev. Je la sens , monsieur , et je n'ai rien dit de trop. Retranchez en effet de vos sociétés , ces automates à répétition, qui ne pensent jamais (|ue suivant 1 intérêt du moment, qui ne disent que ce qu'ils entendent dire , oui sont toujours de l'avis de celui qui parle le plus haut , qui se déterminent tou-

{ours pour le parti le plus commode , semblables à ces malades qui se jettent entre les bras d*un empjrique pour se dispenser du ré(|^imo ; retranchez^en ces âmes abruties

a ni, ne pouvant plus prétendre aux honneurs e la vertu , tâchent au moins de s'en dédommaffer par les prétentions de l'esprit; retranchez toutes ces âmes vénales à qui vous-même , monsieur , ne voudriez pas ressembler , que vous vantez sans les estimer, que vous fréquentez sans les aimer, à qui vous n'oseriez confier ni votre femme , ni votre secret, ni votre bourse; que restera^ t-il de la troupe ? Cependant vous vous applaudissez de cette foule qui vous suit et qui vous encense : et moi , je ne connais point de plus fort argument contre vous , que la vile espèce du troupeau qui vous prêne, trop digne suppêt do votre philosophie, pour être jamais digne de ma religion.

Le comte. O barbares 1 est-ce donc ainsi que vous insultez aux grands hommes ?

O Voltaire 1 ta cendre ne se ranlmera-t-ellc pas dans le tombeau pour nous venger de

tant de sacrilèges ? Et vous , monsieur,

mais je vous dois l'exemple : sachez cependant ( car il faut vous confondre ) ; sachez , monsieur, que plusieurs d*entre nous croient encore en Dieu ; que d'autres mêmes admettent une providence, que la plupart, par

CATECHISTE.

on excès de circonspection, flottent dans le pjrrhonisme : mais nous vivonstous en paix, et nous sommes tous réunis contre les superstitions , le despotisme et l'intolérance. Si cela TOUS déplaît, monsieur, j'en suis fâché, mais nous n en rabattrons rien.

Le chev. Quoi 1 monsieur, il est parmi vous des hommes qui croient en Dieu, qui croient à sa providence, et qui rependant voient Tathéc blasphémer contre Dieu , corrompre les mœurs, briser les liens de la société, saper les fondements des lois , attenter à Tordre public , à la sûreté des monarques, au repos des peuples , introduire tous les désordres dans la société, arracher toutes les barrières qui s'opposent à la licence : et qui le Toîent sans élever la voix, sans marquer leur indignation ni dans leurs écrits, ni dans leurs discours ? Vous vous liguez, au contraire , tous ensemble par un intérêt commun , pour accréditer vos malheureuses productions , pour hâter les progrès de Tinipiété, pour attaquer la plus sainte de toutes Les religions? Vous voyez des athées parmi vos cheis; vous préconisez tous ensemble, et le Système de la nature, et les livres de VEsprit , et' tous les ouvrages qui respirent le matérialisme? Vous les répandez, vous les commentez comme le code général de votre morale ? Ah I s*il est quelqu'un dans cette sacrilège confédération qui croie encore en Dieu, il est , je ne crains pas de le dire, il est cent fois plus coupable que l'athée luimême, qui du moins est forcé de détourner ses regard du ciel pour outrager là Divinité qu'il redoute encore malgré lui. L'intolé-» rancc de notre religion , c'est-â-dire, son incompatibilité avec le vice et l'erreur, la justifie des scandales qu'on lui reproche. Mais vous , messieurs , votre confédération vous rend tons complices des horreurs et des extravagances de l'athéisme que vous favori* aez. Apprécies d'après cela vos philosophes par l'esprit , par le cœur, et jugez ensuite de leur valeur intrinsèque.

Le comte. £h bicnl monsieur, puisque nous sommes des aveugles , est-ce notre faute si nous nous égarons? La lumière n'était réservée qu'à un petit nombre d'êtres privilégiés : et s'il existait un Dieu, si ce Dieu était rempli d'équité, de raison et de bonté; que pourrait craindre un athée ver-tueux quij croyant au moment de la mort s'endormir pour toujours , se trouverait en présence de Dieu qu'à aurait méconnu, négli^ gé pendant sa vie? 0 Dieu, dirait^il^ qui t'es -reiMu invisible ; Etre inconcevable que je n'ai jamais pu découvrir, pardonne, si tentende-" ment borné que tu m'as donné n'a pu te con^ naUre : pouvais^je , à l'aide de mes sens , dé^ couvrir une substance spirituelle ? Mon esprit n'a pu se plier sous Vautorité de quelques hommes qui se reconnaissaient atissipeu éclairés que moi, et qui ne s'accordaient entre eux, que pour me crier de leur sacrifier la raison que tu m'avais donnée. Mais, ôDieu, si tu chéris la créature , ie l'ai chérie comme toi. La vertu te plaît, je Vai toujours honorée : j'ai consolé Va ffligé ; je n'ai point dévoré ta s 6*

stance du pauvre; fai été juste, bon, sensi^ ble(i).

Le chev. Que dites-vous , monsieur ? L'athée dans la disposition constante de tout sa crifier à la volupté , et Talhée vertueux ! l'athée aimant les hommes pour lui seul , et l'athée bienfaisant! l'athée ne se décidant jamais auc par la vue de son intérêt personnel , cl l'athée équitable I l'athée se mettant f>ar système au rang des brutes, l'athée s'éevant par son orgueil au-dessus du reste des hommes ; et cependant l'athée innocent aux yeux de Dieu 1 Non , non , lui répondra un jour ce Dieu terrible, en portant le flambeau dans les replis de sa conscience , tu ne fus jamais vertueux , parce que tu ne fus jamais ({ue le vil esclave des plaisirs. En vain voudrais-tu justifier ton impiété par ton ignorance : tu n'as cessé de croire qu^après avoir cessé d'être vertueux ; ma religion n'était devenue odieuse à te^ yeux, que parce qu'elle alarmait ta conscience ; et tu n'as commencé de l'attaquer que depuis que tu as commencé de lacrandre. Invisible par ma nature , je parlais à tes yeux par mes ouvrages, à ton cœur par tes remords; et lors même que tu voulais *jusliQer tes passions , ta propre honte te déclarait coupable. La justice que tu invoquais contre le crime, t'annonçait qu'il y avait auHlessus de toi une justice , et au dedans de toi une liberté que tu étais forcé de reconnaître. Toi, qui admirais ta propre intelligence dans l'ouvrage de tes mains, pouvais-tu méconnaître ma sagesse dans les merveillea de l'univers ? Quoi 1 tu ne pouvais te concevoir toi-même, et tu voulais comprendre mon essence ? Tu respectais les mystères de la nature , et tu osais blasphémer contre les mystères de ma religion; ? Tu n'étais, à tes propres yeux , qu'un vil amas de poussière, et tu voulais entrer dans la profondeur de mes conseils ? Si tu aimciis l'innocence, pourquoi diviniser les plaisirs ? Pourquoi justifier les vices^ 9J lu détestais le crime? Pourquoi outrager ça^ religion, si tu respectais la vertu ? Pourquoi persévérer dans la voie où tu n'avais jamais^ trouvé le repos , si tu cherchais le vcai^ bonheur? Pourquoi négliger de t'instrnire, si ta aimais sincèrement la vérité ? Forcé do nier -tous les principes de certitude, de combattra jusqu'à ce sentiment intime qui t'instruisait de tes devoirs, de dénaturer , d'anéantir, s'il était possible , la vérité même , pour atta-* quer ma Religion , ne sentais-tu point qu^ ma religion tenait essentiellement à celto vérité étemelle et immuable que' tu voyais au-dessus de toi? Tu n'as donc ignore la vérité que parce que tu craignais de la con-« naître; et tu ne craignais de la connaître que pour calmer tes remords. Mes pontifes troublaient ta fausse sécurité en t'éclairant sur tes désordres, et tu les outrageais : la sainteté de mes élus était la censure de tes vices, et tu les calomniais. Ce n'était donc point par le sacrifice de la raison, c'était par ta raison même que je voulais te conduire à la lumière : les ministres de ma religion

(1) Vrai sens du Syst. de U nul.» cli. 25,

EXAMEN DU CATÉCHISME

étaient les interprètes de ma volonté ; et les titres de leur autorité étaient les caractères divins de cette Religion auguste. Dépositaires iacrés....

Le comte. Ah 1 cessez donc, monsieur, cessez f je vous prie ; tant d*atrocités déchirent mon cœur; je sens de Tindignalion, je sens un trouble secret, une défaillance mortelle. Ah 1 je n'ai plus la force de vous écouter. Quoi I s*il existe un Dieu, je serai donc le plus monstrueux de tous les êtres , jamais heu* reux dans ce monde , éternellement malheureux dans Taulre, invoquant inutilement le néant môme qui m^effraie? O ciel 1 pourquoi faut-il, monsieur, que je vous aie entendu si longtemps ? Allez , je vous quitte pour toujours , avec le désespoir de ue pouvoir plus vous oublier.

Le chev. Hélas I monsieur, plût à Dieu que vous n*oubliiez jamais du moins les vérités

que vous venez d'entendre 1 Mais pensez que si vous fermez les yeux i la lumière qui vous importune , cette lumière ne cessera pas d*cxisten Le soleil qui vous éclaire sera toujours au-dessus de vous; et les traits que vous lancerez contre lui retomberont sur votre tète. Celte même vérité dont vous n'aurez pas osé soutenir la présence lorsque elle pouvait vous ramener a la vertu, se manifestera un jour à vos yeux malgré vous-même, pouc vous confondre ; et alors vous serez jugé non sur ce que vous aurez cru, mais sur ce que vous aurez d& croire ; non sur ce qu*on aura dit de vous, mais sur ce que vous aurez réelment été. L'instant fatal approche, peut-être n*est-il pas éloigné : vous périssez en détail ; le temps' qui fuit ne reviendra plus : la tombe qui s'ouvre va se fermer pour toujours : bientôt vous ne serez plus rien dans ce monde : que serez- vous éternellement dans l'autre?

Page 1