CHAPITRE II. De T existence de Dieu
D. Sur quelles preuves établissez-vous l'exis^ tence de Dieu?
R. Je rétablis, 1* sur le premier principe de tout le raisonnement.
2* Sur l'impression de la Divinité que le Créateur a mise en nous, et qui se fait connaître de différentes manières.
3* Sur le spectacle de l'univers.
4* Sur l'idée même que nous avons de Dieu.
Je dis 1* sur le premier principe de tout le raisonnement, qui est le sentiment que j'ai de ma propre pensée, d'où j'infère que j'existe, car je dois arriver par là à la preuve de Texistence de Dieu. Je m'assure donc de mon existence en réfléchissant que je pense : en effet si je pense, donc j*existe. Mais eu même temps je sens que ce qui pense en moi, je ne le dois point à moi-même; qu'il n*a pas dépendu de moi de me le donner une première ibis, qu'il ne dépend pas de moi de me le conserver. Je ne le dois point à un être qui soit au-dessous de moi comme la matière , car la matière ne pense point, il n'est point de son essence de penser; au lieu que la pensée est essentielle a la nature de l'homme ; il faut donc que ce soit par la puissance d'un être qui in*esl supérieur que j'ai reçu cette faculté de penser, par laquelle, d'un côté je me convaincs de mon existence, et de l'autre aue je dois tout ce que je suis à un être au-aessus de moi et qui n'est point matière. Cut être je rappelle Dieu.
La seconde preuve de Texistenc.'' de Dieu se tire encore de l'impression de la Divinité 4|ue le Créateur a mise en nous : ce sentiment <|u'il y a -un Dieu est fondé sur une proportion naturelle entre cette première vérité et notre entendement. Tous les hommes qui vivent en société se sont de tous temps accordés à reconnaître cette vérité fondamentale, qu'il y a quelque sagesse qui conduit l'univers. On ne peut pas dire que ce soit un préjugé, parce que ce sentiment s'est conservé maigre tous les changements arrivés dans la société, comme le mélange des nations, les différentes inclinations des hommes et la différence de Téducation, puisque il n'y a point de peuple ni de nation qui ne reconnaissent l'existence d'une Divinité ; et quoique la plupart se soient trompés dans I objet gui devait être cette Divinité, ils ont néanmoins admis une puissance maUressc de toutes choses. En un mot , ce
sentiment est entièrement indépendant de l'éducation, nous l'éprouvons dès que nous vou* Ions faire usage de notre raison. Les sens et rimagination s'opposent quelquefois i cette vérité de lexistence d'un Dieu, parce qu'ils n*en voient point ; les passions du cœur peuvent en murmurer, parce (jue cette vérité les mortifie toutes : mais à peiue sont-elles cal^ mées, que la raison, que nous tenons de la nature, leur impose silence, et, en nous disant d'une manière très-distincte qu'ilv a un Dieu, elle dissipe toutes les yaines diracultèi que font naître les sens , l'imagination et les passions.
Ce sentiment de l'existence de Dieu, gravé dans le cœur de l'homme , se fera encore éprouver par les réflexions suivantes :
1* Tous les biens et tous les plaisirs du monde ne peuvent jamais remplir le vide de notre cœur. L'homme porte ses désirs au delà du temps. Ses désirs sont quelque chose de plus noble que tout ce qui en fait ordinairement l'objet. L'infinie avidité de son cœur lui fait connaître qu'il peut aspirer à un bonheur infini ; ce qu'il ne connaît pas l'humilie ; ce qu'il connaît lui plaft sans le satisfaire ; et ce qu'il ne peut connaître élève et enflamme son cœur et lui fait sentir que son ame ne demeurera pas toujours dans rabaissement où elle est ; qu elle ne sera pas toujours occupée de ces petits avantages qui font son attacnement sans pouvoir faire sa satisfaction : il faut donc qu'un plus grand objet que tout ce qui est ici-bas le remplisse. Il y a donc un principe qui a mis en nous ce désir de la vie éternelle et cette capacité infinie pour un objet infini ; il faut donc que ce grand objet qui a fait ainsi le cœur deFhomme existe nécessairement.
^ La crainte et la frayeur sont naturelles à rhomme : or de q uelque cause qu'elles viennent, elles sont autant de modifications de la crainte de Dieu qui excitent l'homme à implorer le secours de la Divinité dès au'il voit sa vie en danger ; le sentiment qu éprouve alors son cœur lui dit qu'il y a un Dieu, et c'est à lui qu'il a recours.
3* Dieu , en nous donuiint d'un cété une raison qui ne peut s'empêcher d'approuver certains devoirs et de nous les prescrire, nous a donné un cœur qui ne peut s'empêcher de craindre lorsque nous nous reprochons de ne les avoir pas remplis f de là vient même que dès que nous voyons commettre quelque injustice ou quelque violence, nous témoignons notre indignation par un mouvement qui nous est naturel. Or cette honte et ces remords, attachés au mal dès que l'usage de la raison se fait sentir en nous, viennent de la nature, et nullement de l'éducation ; cela est si vrai , qu'on trouve toujours quelques vestiges do conscience dans les hommes les plus sauvages et les plus barbares. On peut donc tirer une preuve de l'existence d'une Divinité qui voit tout et qui ju^e tout, par cette crainte que nous avons de sa justice lorsque nous avons commis le mal.
Enfin l'expérience que non» avons de la providence sensible d'un Dieu qui veille aux
besoins des hommes , qui exauce leurs prières quand il lui platt , et châlie quelquefois, dis celte vie même, les impies par des exem-
tles qui nous font sentir sa puissance, étalissent celte même Yérilé dans le fond de notre cœur.
k* L'union de Tame et du corps est impénétrable à notre esprit. Nous ne sarons pas nous-mêmes de quelle manière nous devons être obéis lorsque nous voulons que notre corps fasse quelque mouvement : cette dé*pendance de la pensée qui naît à Toccasion du mouvement du corps et celte dépendance du mouvement du corps qui nallà Toccasion de la pensée est inconnue à Thomme, mais c'est à cette marque qu'il sent que son esprit est créé et au'il faut que ce soit une sa*ffesse inflnie et dont ia nature est supérieure a notre entendement qui ait créé cette ame et ce corps, et qui ait mis ce rapport inexpliquable entre des choses qui n'en avaient aucun.
5* Les paroles échappées, qui réclament une puissance maîtresse de toutes choses , nous font connaître que nous portons cette vérité de l'existence de Dieu au fond de notre cœur; que souvent nous l'y retenons captive, mais que souvent aussi elle nous échappe par des paroles presque indélibérées. C*est a celte voix que Tcrtullien appelle le témoignage d'une'amc naturellement chrétienne, çue les apologistes de notre religion rappelaient les païens ; et c'est à ce même témoignage qu'on peut rappeler Tincrédule. En effet, si on veut se rendre attentif aux paroles des hommes, on trouvera une infinité d'expressions qui prouvent la Divinité. S'agit-il de la santé, de la maladie , du gouvernement , de la victoire , du renversement des empires , des accidents terribles, c'est toujours de Dieu que l'on parle, comme de celui qui en e$t l'arbitre, qui opère tout, qui gouverne tout; c'est toujours vers lui qu'on lève les yeux et qu'on pousse des cris. Mille expressions ordinaires JusUfient ici la vérité de cette preuve de la Divinité, et il n'est pas nécessaire d'en faire le détail, car c'est le langage commun ; c'est le langage de la nature , et par conséquent celui de là vérité. Ce serait bien peu connaître- le cœur humain que de ne faire aucun cas de ces sortes de paroles échappées ; souvent elles découvrent bien plus à nu les sentiments de notre ame que les paroles les plus réfléchies: d où il estévident qu'elles sont les expressions des sentiments que la nature nous a imprimés, qu'elles sont des traits de l'image de Dieu dont il est demeuré des restes dans notre ame , quoique elle y soit étrangement défigurée ; et qu'ainsi elles fournissent une forte preuve do l'existence de Dieu. .
6* Le sentiment de la douleur que les hommes éprouvent leur fait aussitôt rendre un témoignage éclatant à l'existence de la Divinité qu'ils implorent Ainsi, par exemple , si on applique à notre corps le fer ou le teu , le tourment est an-desius de toutes nos ex- (cessions ; ce n'est pas certainement notre aine qui se donne ce sentiqient douloureux. D'un autre celé » il est constant , comme on
le fera voir ci-après, que la matière n*est pas capable de sentir; un corps, considéré comme corps, ne souffre point. Or qui peut avoir imprimé dans la nature de 1 homme ce sentiment si vif, si ce n'est un être toutpuissant , qui éprouve ses créatures de la manière qui lui plail, et leur fait voir qu'il peut les punir quand il le juge à propos ?
7* La loi naturelle est gravée dans nos cœurs. Nous avons les idées de ce qui est bien et de ce qui est mal ; nous les portons au dedans de nous, elles nous viennent de la nature, et elles sont indépendantes de l'é* ducation. De là vient que nous reconnaissons que c'est un crime horrible , par exemple, toutes les lois humaines mises à part, d'assassiner un ami : il en est de même des autres principes de la loi naturelle. Qui les oseroil nier?
Eh 1 quel est l'homme qui oserolt dire qu'il n'y a aucune injustice réelle dans les crimes les plus noirs , el que la différence entre le crime et la vertu est une opinion po^ pulaireTNe seroit-ce pas anéantir tous les devoirs et tous les liens de la société ? Mais
Kuisque tous les hommes ont des idées du ien et du mal ; que la loi naturelle est gravée dans leurs cœurs , qu'ils ne sauroient la changer ni l'étouffer entièrement ; quelle est donc cette justice primitive qui a imprimé dans nous ces idées , si ce n'est Dieu même ? La troisième preuve de l'existence de Dieu se prend encore du spectacle que Tunivers entier présente à nos yeux ; car il nous fait comprendre qu*il y a des caraclères de sagesse imprimés dans l'univers. En effet si on considère avec attention la liaison de ses parties et tout ce uni tait le sujet de notre admiration ; l'accord de tous les ouvrages de la nature, qui nons met devant les yeux la sagesse de leur auteur; ces dépendances admirables , qui font que les cieux roulent ou {paraissent rouler dans le vaste sein du monde; es révolutions surprenantes des astres, qui sont si justes et si constantes ; les divers aspects de ces corps immenses et lumineux; le cours régulier du soleil , mesuré sur les besoins de rhomme; la lune avec ses variations ; le nombre infini d'étoiles dont le ciel est Semé; la fertilité delà terre, que le temps n'a point épuisée, puisque elle nous fournit tous les ans cette même variété de fruits ; les abîmes de la mer , et sa vaste étendue ; la construction admirable du corps humain et de toutes ses parties , quand on les examine de près ; ainsi que celle de tous les corps organisés , comme les animaux et les plantes; enfin cette infinité de productions delà nature qui nous ravissent d*admiration; si on considère, dis-je, ce grand spectacle, on ne saurait douter un moment qu une sagesse suprême n'en soit la cause , et cette sagesse peut-elle être autre chose que Dieu? Bien plus , en voyant tous les êtres qui nous environnent , on peut se demander quelle est leur origine? Nous reconnaissons qu'ils ne sont point éternels ; la matière n*a pas pu se donner son existence ; ils n*ont point Tétre par eux-mêmes ; il laut donc nécessairement
DE L*AGR MUR
qu'ils aient un créateur, et ce créateur c*est Dieu même , le principe de toutes choses.
EnGn cette preuve se tire de Vidée même nue nous avons de Dîed , et on peut la renire sensible par ce raisonnementi
Je dis que Vidée que nous avons de Dieu est une preuve que Dieu existe : car je ne puis avoir Vidée de Dieu que je ne le conçoive comme un être infiniment parfait. Or je ne puis le concevoir ainsi , que je ne comprenne dans cette idée son existence actuelle? parce que l'existence est la première des perfections. Qui adonné à Vnomme, dont les connaissances sont bornées , cette idée de Dieu , qui est Vidée de 1 infini ? cependant les hommes conçoivent Vidée d'un être qui a toutes les perfections : mais cette idée, une fois conçue, comprend nécessairement l'existence ae Vêtre dont on s'est formé
Vidée.
D. Les hommes , dironi tes incrédules , ne peuvent'ils pas se tromper dans leurs raisofi-hements sur Vidée qu'ils se forment de Dieu et de son existence, puisqu'ils ignorent la na-turede Dieuf
B. Nullement, car une idée qui nous représente Dieu comme un être souveraine^ ment parfait ne saurait être fausse , quoi- Iqu'elle puisse êti^e imparfaite ; or la raison qui nous est donnée, cette raison par laquelle on fait les démonstrations les plus certaines , comme sont celles des vérités mathématiques , nous fait comprendre qu'il est nécessaire qu'il y ait une intelligence qui
Souverne Vunivers. El quoique la manière ont Vimaffination d'un chacun se représente le createtir de toutes choses , puisse être différente , eu égard à la différence des esprits, Vidée de Dieu, dans ce qu'elle a d'essentiel au fond ^ est la même dans tous les hommes : car de ce qtie nous ne pouvons pas comprendre la nature de Dieu, il ne s'ensuit nullement que nous ne puissions pas comprendre qu'il y a un Dieu.
Mais Vorgueil naturel à l'homme est une des grandes causes de blasphèmes de l'impie contre l'auteur de son être : Vhomme né libre voudrait être indépendant. Il s'irrite contre une loi qui le ffêne. La haine de la loi conduit au mépris du législateur; il passe à sa destruction et à son anéatitissement. Il est naturel , dit Minutius Félix , de mépriser ce» lui Qu'on craint , et de le faire mourir même s'il était possible. On veut croire qu'il n'y a pas de Dieu , parce qu'on souhaite qu'il n'y en ait point. Un ju^e que rien ne trompe est incommode. On cramt de découvrir des énormités cachées. C'est ainsi que, séduit par Ves-* poir de l'impunité, on fait violence à une nature créée à l'image de Dieu , et portée naturellement à reconnaître son auteur. Car telle est la force de la divinité qu'elle se montre toujours par quelques endroits i la nature raisonnable.
D. Comment accorder avec Vidée éCun être juste ei sage tout ce qui se passe dans le mande qui nous parait contraire à la justice divine f C9mme la prospéritédés méchants, etcJ Corn-ment concilier avec 'sa sagesse la création de
Catéch Pbilos< L
tant d'animaux nuisibles à Vhamime,ei tant d'autres choses qui nous paraissent 'p^u eonf ormes à Vidée dtun Dieu souverainement par^
R. Je réponds 1* que celte patience de Dieu
Îui tolère les méchants et qui ne punit pas es cette vie leurs crimes prouve selisiblement qu'il viendra un temps où il exercera sa justice contre les pécheurs ; mais ce n'est
Sas ici le lieu de prouver cette vérité, il suffit e dire que cette tolérance ne prouve rien contre l'existence de Dieu , mais qu'on en doit inférer qu'il est patient, lent a punir, qu'il donne à plusieurs le temps de revenir à lui et de Vapaiscr par le repentir, et qu'il réserve pour d'autres le temps de sa vengeance, dont il a voulu nous cacher les mo* ments.
2" A l'égard de la seconde objection prise de la création de plusieurs êtres qui nous paraissent ou inutiles ou nuisibles dans Vu->nivers , elle est si puérile et si faible que ce serait perdre le temps que de la réfuter par un lonê raisonnement. 11 suffit de remarquer, que , ofe l'ignorance où nous sommes de la cause de certaines choses que nous voyons dans le monde» nous ne pouvons pas inférer qu'il n'y ait pas de divinité, parce que ce qu'on ne connaît point ne pjeut jamais servir . de principe dans un raisonnement : ce serait supposer que nous devons connaître tontes choses , et comprendre la cause de tout ee qui arrive dans l'univers. Que dirait-on d'un homme qui, en considérant une montre et l'enchaînement ingénieux de ses ressorts dont Veffet est si utile, au lieu de conclure qu'il faut qu'elle soit l'ouvrage d'Un être intelligent, dirait que le hasard, ou une puissance aveugle produit tous ces mouvements, {mrce qu'il y aurait quelque ressort dont es usages lui seraient inconnus et qu'il ne pourrait comprendre? Il n'est pas question de savoir ce que nous ignorons dans les secrets de la nature pour nous convaincre do l'existence de Dieu ; mais il s'agit de savoir si la connaissance que nous en avons n'est pas suffisante poumons convaincre qu'il y a une sagesse qui agit dans le monde. Or c'est cette sagesse que nous reconnaissons pour le principe de tout ce qu'il y a d'admirable dans la nature; C'est eUe qui a mis dans no^ tre cœur les principes d'équité et de justice nécessaires pour entretenir les hommes en société, qui leur a donné ce penchant mntuel les uns pour les antres, qui a mis cette courvenance entre Vhomme et la femme pour former des familles, qui a voulu que les pères eussent de la tendresse pour leurs enfants, qu'ils prissent le soin de lenr éducation. En un mot, Vunivers et tout ce qui le remplit , est pour les créatures intelligentes comme un tableau est pour l'original qu'ilreprésente; et les personnes qui le considèrent y reconnaissent les traits d'une Divinité souverainement sage et puissante : toutes ses beautés sont autant de liens par lesquels Dieu veut exciter notre amour et notre reconnais^ sance.
11 est bon de remarquer ici qno ces sortes
(TrefUe.)
CATËCIIlSIiB
de preuves de Texistcnce de Diea que nous ▼enons de donner, et qu*on peut appeler morales et historiques , sont plus à la portée des hommes que les raisonnements métapbysiques« parce qu'elles sont fondées sur de certains sentiments qui nous viennent de la nature et de Texpérience : or les choses qui sont fondées sur des preuves de cette sorte sont reconnues dans ie monde pour les plus certaines , et persuadent mieux le eommun des hommes que les preuves géométriques , parce que ces dernières sont ordinairement impliquées et qu*elle8 frappent peu. Et si elles servent à quelques-uns , ce n'est que pendant l'instant qu'ils voient la démonstration ; une heure après ils craignent de s'être trompés.