CHAPITRE V. De la certitude et de la néees
site d'un avenir.
D. Comment justifitS'Vouê la certitude d'un avenir t
(1) Signnmm est $upcT no^i lumen vuUus («i, Domi» ut, l's. i, V. 7.
9iO
R. La certitude d'un avenir est justiOèe ar les plus pures lumières delà raison; car es motifs qui nous obligent à croire cette vérité sont : Tautorité de l'Ecriture , la dé* position des apôtres qui ont répandu leur sang pour rendre témoignage à la vérité» l'accomplissement des prophéties , la tradition de tous les siècles, c'est-à-dire, des faits qui , depuis la naissance du monde, ont paru certains à tout ce que l'univers a eu de plus grands hommes. Or je le demande : Qui est-ce qui raisonne le plus sensément dans sa manière de croire , on celui qui a pour fondement de sa croyance ce qu'il y a de plus propre à faire impression sur la raison , ou celui qui s'est déterminé à croire qu'il tCy a plus rien après cette vie, sur la faiblesse d an simple doute ?
Examinons un moment combien ce doute est téméraire. 1* Il fait hasarder à l'incrédule son bonheur ou son malheur éternel ; c*està-dire que Tincrédule s'expose à la perte de son ame, des biens éternels, de la possession de Dieu, et qu'il risque d'être puni par des supplices sans fin et sans mesure , an lieu qu en croyant un avenir, quand même il se tromperait, son erreur n'aurait pour lui aucune suite funeste; il aurait vécu avec honneur, avec probité et innocence; il n'aurait perdu que quelques plaisirs sensuels et rapides, que le dégoût suit de près, et qui sont pour les hommes une source de chagrins et de maux, même dans cette vie.
2° Le doute d'un avenir entraîne avec soi des conséquences affreuses. En effet, si tout finit avec nous, il est constant que nous devrions être parfaitement heureux sur la terre. Tous les autres êtres, contents de leur destination, paraissent heureux, à leur manière, dans la situation où Dieu les a placés. Les animaux rampent dans les campagnes , sans envier la destinée de l'homme qui habite les villes et les palais ; les oiseaux se réjouissent dans les airs, sans penser s*il y h des créatures plus heureuses qu'eux sur la terre : tout est à sa place dans la nature. Cependant l'homme en général n'est point heureux; il est sans cesse inquiet et en proie à ses désirs, il ne trouve rien qui le puisse fixer. Cette seule réflexion devrait faire comprendre à l'homme qu'il n'est pas ici-bas i sa véritable place ; qu'il est fait pour le ciel ; que son ccBur est plus grand que le monde ; que la terre n'est pas sa patrie; et que tout ce qui n'est pas Dieu, n'est rien pour lui.
3* Si tout meurt avec nous , comment les , hommes de tous les siècles et de tous les pays ont-ils pu se mettre dans Tesprit que leur ame était immortelle? D'où peut venir cette uniformité de sentiment sur un même point? En effet , qu'on remonte jusqu'à la naissance des siècles, qu'on parcourre toutes les nations, qu'on lise les histoires des royaumes vX des empires, qu'on écoute ceux qui reviennent des lies les plus éloignées, et on se convaincra que rimmortalite de l'ame a toujours été et est encore la croyance de tous les peuples de l'univers. La connaissance d*anseul Dieu
Mi
DE L'AGE MUn.
a pu t*effacer sur la terre ; et les hommes, da moins la plus grande partie, admettaient autrefois la pluralité des dieux ; des peuples entiers peuvent vivre encore sans culte, sans relig[ion , sans Dieu dans ce monde ; mais ils attendent tous un avenir ; le sentiment de l'immortalité de Famé n'a pu s'effacer de leur cœur; ils se figurent tous une région que nos âmes habiteront après notre mort. Or cette croyance ne peut être un préjugé de l'éducation y puisqu'elle est différente selon les différents pays. Ce n'est point non plus une secte, car ce dogme n*a point eu de chef ni de protecteur, et les hommes se le sont persuadés à eux-mêmes. Comment cette idée d'immortalité, idée si sublime et si opposée aux sens, puisque l'homme meurt tout entière nos yeux comme la béte , est-elle devenue l'idée des hommes ?
4" Si tout meurt avec nous , tout est confondu sur la terre ; toutes les idées de vice et de vertu sont renversées; car les lois qui nous unissent, et les devoirs les plus sacrés de la société , ne sont fondés que sur la certitude d'un avenir. Ainsi un homme qui n'attend plus rien après cette vie doit regarder la vertu et le vice comme des préjugés de l'enfance et les suites de la crédulité des peuples : les adultères, les veneeances , les blasphèmes, les perfidies, les abominations qu'on n'oserait nommer, ne sont à ses yeux et dans le fond de son cœur que des défenses humaines, que des lois de police établies par la politique des légisteurs; les crimes les plus affreux et les vertus les plus pures doivent lui paraître dans le même niveau , puisqu'un anéantissement éternel va bientôt égaler le juste et l'impie. D'où il s'ensuit qu^in incrédule est ua nomme sans mœurs, sans probité, sans foi , qui n'a plus d'autres règles que ses passions, d'autre loi que ses injustes pensées, d'autre maître que ses désirs, d'autre frein que la crainte de Tautorité, et d'autre Dieu que lui-même. Qu'il est consolant pour des chrétiens fidèles, de voir qu'il faut renoncer à toutes les vertus avant que de renoncer à la croyance de l'immortalité de l'ame I II est vrai qu'il est bien rare de trouver des hommes véritablement sages, chastes , tempérants , doux et humbles, qui n'attendent point d'avenir. On pourrait regarder cela comme un prodige.
D. Après avoir établi la certitude d'un avertir, comment en ferez-vous sentir lanéces^ site?
K. J'établirai qu'il est nécessaire qu'il y ait un avenir, en faisant voir que cette idée d'un avenir est confonoe avec l'idée d'un Dieu sage et équitable, et avec le sentiment de notre propre conscience.
1* Cette idée est conforme à l'idée d'un Dieu sage et équitable. Car cette idée nous fait comprendre qu'un Dieu juste doit être nécessairement le rémunérateur de la vertu, et le vengeur du crime. C'est en vain que l'impie objecte qu'il n'est pas digne de la grandeur de Dieu ds s'amuser à ce qui se
fiasse parmi les hommes, et de compter eurs vices et leurs vertus : idée téméraire
que se forme llmpie de la grandeur de Dieu, comme s*il lui fallait des soins et des atten ^ tions pour voir ce «jui se passe sur la terre. Et on doit lui répliquer, avec bien plus de fondement, qu'il n'est pas de la grandeur de Dieu de laisser les vices sans châtiment, et les vertus sans récompense , et de regarder du même œil l'homme de bien et le méchant ; car il s'ensuivrait de cette horrible supposition, que Dieu préférerait le vice à la vertu- Et comment cela ? c'est que l'expérience journalière nous confirme que, dans cette vie, les plus gens de bien sont souvent accablés de maux, ou par les souffrances du corps, ou par l'injustice et les violences qu'ils éprouvent de la part des autres; que d'un autre c6té les impies et les méchants, les hommes injustes et corrompus paraissent les heureux de la terre , qu'ils sont dans l'abondance des biens de ce monde ; que plusieurs mêmes en jouissent toute leur vie dans une parfaite tranquillité; qu'en un mot, ce Dieu juste ne distingue point extérieurement les méchants d'avec les bons , et qu'il demeure comme dans un silence qui parait prodigieux à l'esprit humain. Or en niant un avenir, on ferait delà divinité une iyntelligence injuste, qui ne se plairait que dans la confusion, et qui mettrait sa puissance à laisser le monde qu'il a créé, dans un désordre universel. Mais dès qu'on admet un Dieu, c'est-à-dire une intelligence tout&fuissante et toute sage, on doit aameltre un avenir, c'est-à-dire un temps où Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. 2** La nécessité d'un avenir est conforme au sentiment de notre propre conscience. Que nous dit ce sentiment, si nous l'écoutons? qu'il est digne de Dieu de veiller sur cet univers ; d'aimer dans ses créatures les vertus qui le rendent lui-même aimable, comme son équité, sa bonté, sa patience, etc., de haïr en elles les vices qui défigurent son image ; de rendre heureuses les âmes qui sont attachées ici-bas à lui plaire , en observant ses lois ; et de livrer à leur propre malheur celles qui ont cru trouver une félicité hors de lui.
Ce sentiment de la conscience nous dit encore qu'il ne serait pas conforme à l'idée d'un Dieu sage, qu'après avoir créé l'homme, le seul de ses ouvrages capable de le connaître et de l'aimer; qu'après avoir mis en lui des pensées si hautes et des désirs si grands, cet homme ne fût fait que pour la terre, et destiné seulement à y passer un petit nombre de jours, comme les bêtes, en des occupations frivoles, ou des plaisirs sensuels.
3" Nous n'éprouvons que trop que l'homme naît avec un penchant à tous les crimes ; que ses désirs le portent avec plus d'ardeur aux choses défendues, qu'au lieu de soumettre sa cupidité à sa raison, il soumet sa raison à sa cupidité. Il est donc déréglé et corrompu , mais c'est par sa faute : ses remords en sont la preuve. D'ailleurs, Dieu étant l'auteur de la loi naturelle, il ne peut êtie l'auteur des principes qui la violent sans être contraire à lui-même. Ainsi ,'Sile crimo lui déplaît, comme nous avons fait sentir
ci-dessus qu*n doit lui déplaire, il doit pnnir les méchants ; mais ils n'en sont pas punis dans cette vie , du moins les exemples en sont rares , et la plupart coulent des jours tranquilles dans la prospérité des biens de ce monde; la rertu au contraire est ici-bas mille fois opprimée * les souffrances et les
f>eincs de la vie semblent être le partage de a plupart des amcs justes. Il faut donc admettre un temps à Tenir où il sera rendu à chacun selon sçs œuyres.
Enfin c'est par une suite de ce même sentiment que nous reconnaissons toute la faiblesse et toute Timpiété du raisonnement de rincrédule, lorsqu'il ose dire que Dieu étant juste, il ne doit pas punir comme des crimes, des penchants nés avec nous , et que nous arons reçus do la nature ; nous sentons au contraire que si nous voulions justifier toutes nos actions par les penchants secrets qui nous y portent, les plus grands crimes devîcpdraient permis , et nos inclinations seraient bientôt la seule règle de nos devoirs. Ainsi tous ceux qui se sont livrés sans réserre à leurs pencnants, et qui ont été regardés comme des monstres, ne mériteraient aucune punition et trouveraient dans ce raisonnement de l'impie la justification de leurs crimes et de leurs excès.
Mais on doit répondre à l'impie, que les penchants vicieux que l'homme éprouve dans son cœur ne viennent pas de la première institution de sa nature, ils en sont un déraur gement. La foi chrétienne le fait sentir mer- Yeîlieusement quand on veut y être docile et admettre avec elle la plaie originelle du premier hqmme, dont nous parlerons ci-après. Nous ferons voir la nécessité qu'il v a d'adinettre ie péché originel pour expliquer ce dérangement de la nature de Thomme.
Bien plus on doit remarquer que toutes les lois divines et humaines n'ont été faites que pour modérer ces penchants. Cela est si constant, que la natqre toute seule fit sentir aux païens la nécessité d*une lumière supérieure aux sens, qui en réglât l'usage et fit de la raison un frein aux passions humaines. Ajoutons encore cette réflexion : Si nous trouvons en nous des penchants de vice et ile voliipté, nous y trouvons aussi des sentiments de yertu, de pudeur et d'innocence. De quel droit l'impie décide-t-il que le penchant qui nous pousse vers les sens n'a rien de criuiîiiel ? Est-ce parce que ce penchant est le pliis violent? Mais sa violence seule prouve son dérèglement. Est-ce parce qu'il est le plus fort? Mais il est des âmes justes en qui il est toujours soumis à la raison. Est-ce parce qu il est le plus agréable ? Mais une preuve que ce plaisir n est pas fait pour rendre l'homme heureux, c'est que le dégoût vient à sa suite, et que la vertu a mille fois plus de charmes que le vice. Est-ce enfin qu'il serait le plus digi^e de l'homme? On n'oserait le dire, puisque c'est par là qu'il se confond avec la béte, et aue tous les peuples les plus plongés dans l'idolâtrie ont regardé pomme Topprobre de Thumanité ces hommes In^Mcs qui se livraient sans réserve et sans
pudeur à la brutale sensualité. Soyons donc de meilleure foi aue l'impie , et convenons que le sentiment de la conscience dicte à tous les hommes , qu'entre ces deux penchants, celui qui suit le mauvais, pèche, et que celui qui s'attache à la vertu, est. digne de louante et mérite récompense.
D. Qu'inférez-vous de tout ce raisonnement, par lequel vous avez établi la certitude et la nécessité d*un avenir?
R. C'est qu'il faut nécessairement que l'a* me soit immortelle et qu'elle survive au corpi pour être traitée selon les bonnes ou mauvaises actions dont elle a été le principe.
Enfin il n'y a rien de plus étrojtemeot lié que ces deux vérités. Il y a un Dieu et notre ame ne périt point ; car si l'ame est mortelle, il faut qu'elle soit matérielle, parce qu'il n'y a que la matière qui soit sujette à la dissolution, qui fait ce qu'on appelle la mort. Or s'il était possible que cette ame, qui est une intelligence douée de tant de facultés admirables, ne fût qu'une simple matière; on pourrait dire que Dieu, dont les incrédules, touchant l'immortalité de l'ame , reconnaissent l'existence par les traits de sagesse et d'intelligence qu'ils voient répandus dans l'univers, n'est aussi qu'un être matériel, puisque selon eux, une substance intelligente, telle <|[u'est l'ame, peut n'être que matérielle. Yoilà les consé<|uences absurdes qui suivent de cette supposition que l'ame pourrait bien n'être qu'une substance purement i^iatérielle.