‹ Catéchismes philosophiques, polémiques, historiques, dogmatiques, moraux, liturgiques, disciplinaires, canoniques, pratiques, ascétiques et mystiquesChapitre 203 sur 235 · PREMIÈRE SOIRÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SOIRÉE

Que Us matière» de religion doivent se traiter avec beaucoup de respect, d'attention et de soin.

La baronne. Vous ne pouvez bien savoir, mon cher Théodore, combien je vous sais fpré de votre visite, qu'en vous figurant la peine que j'ai ressentie de votre absence et peut-être le préjudice qu'elle m'a causé. Ces adnûrables instructions que vous me donnies autrefois à certains jours, qu'elles nous étaient utiles alors, etqu'elles seraient nécessaires aujourd'hui I Je le vois actuellement, le mal qui était l'objet de vos craintes 1 et j'espère que vos avis, qui n'étaient alors que des préservatifs, me serviront pour y apporter remède. Au moins je crains aujourd'hui ce que je ne craignais point alors. J'attends au moment où yj penserai le moins , mes frères qui sont au service : Dieu sait ce qu'ils y auront ^agné; car si même ici, dans ma

Eropre maison, je me vois foKement comattue sur la religion, qu*arri?era-t-il à mes frères, au milieu d'autant de façons de penser qu'ils auront de compagnons d'armes?

Sophie, Victoire et mot nous nous lamentons souvent en regrettant nos anciennes conversations.

Théodore. U est certain, madame, que

c'était pour moi une grande consolation de

voir que vous preniez plus de plaisir aux in-

^ stroctions (|ue je vous donnais sur la reli-

S ion à certains jours au'à celles de physique, e géométrie et de géographie qui nous oc- • eu paient habituellement. Mais dites-moi qui est-ce qui vous tracasse au sujet de votre religion T

La bar. Ces messieurs qui nous fout ffaon- Dcur de nous visiter, principalemeût quand

ils viennent dtner ; parce qu'au sortir de table la question s'entame et dure jusque â Theure de la promenade. Le plaisir des uns et des autres est d'invectiver de mille manières contre quiconque ne pense pas comme eux.

Aujourd'hui vous en aurez un à dîner quin'est pas des plus mauvais ; et c'est vraiment dommage, parce qu'il a du jugement et qo*il ne manque pas d'esprit; mais par sa conversation on volt qu'il est des gens à la mode ; c'est le chevalier de SansfoM.

Théod. Je le connais : ces jours derniers je me promenai avec lui sur la place. Je me suis aperçu que c'est un homme instruit, surtout en fait d'artiHerie ; il possède cette matière à fond, et a servi avec beaucoup de distinction. Mais de religion nous n'en avons pas dit un mot.

La bar. Il n'en veut parler qu'a vecles personnes qui sont de son bord ou avec celles qui ne peuvent lui répondre. Il en est veau jns-

3 ne à me dire qu'ornée, comme il le prétend, e tant de belles qualités naturelles, et si distinguée par ma naissance, c'est un muMieur que je pense sur la religion d'une nuniière aussi servile, pulsqneil mevoyait eneoresoumise à ce que m'avaient enseigné dans luon enfance quatre prêtres vieux et IgnonMts. H se fondait sur ce que j'évitais toute occasion de disputer, protestant que je ne voulais point parler de ces matières, q^ue je n'avais point assez étudiées pour savoir les traiter ; et qu'ainsi je m'en rapportais à ce que m'avaient enseigné mon curé 6t mon évAque; ce dont il riait beaucoup avec un certain air de dédain qui me piquait au vif. L'expérience vous apprendra sa terrible manière d'argumenter; et puisi^ne j'ai en vous sur qui m'appuyer, s*il me pique aujourd'huijje me lancé contre lui^ sûre que vous viendrez à mon

DE LA RAlSOiN ET DE LA RELIGION.

secours qnand les moyens me manqueront.

Théod. Ne craignez rien : si je vois que TOUS yoos égarez eu quelque chose, je vous ferai un signe des jeux, et d'un moi je vous remettrai sur la voie. Mais pour peu que vous vous rappeliez nos anciennes leçons, vous pourrez répondre sur ces matières bien suffisamment pour sou ittstrudion.

La btw. Je crois que nous Tavons ici ; il vient d'arriver une voiture qui ressemble à la sienne : je ne me trompe pas. Je le ferai entrer en matière aussitôt que j'en aurai Tocrasion : il faut que je me venge aujourd'hui de toutes ses plaisanteries.

Le duvalier. Que vous êtes belle et charmante, madame, actuellement que je vous vois comme dans le secret de votre maison I Vous n'avez nullement besoin des parures de la mode : oet air de négliger l'art et cette confiance que vous avez dans les beautés propres à la nature vous vont à merveille.

la bar. Ahl monsieur, pourquoi n'allezvous point donner le même conseil à madame votre épouse et aux autres dames à qui vous faites la cour, afin de les débarrasser de la fatigue ennuyeuse de la toilette?

Le duv. Dieu m'en préserve I mes avis à cet égard couperaient court à tous mes hommages; elles s'ifidigoeraient contre moi pour les avoir touchées sur le point si délicat de ia beauté, qu'on sait être la chose la plus sa- •crée parmi les dames.

La bar. Quant à mm je ne me formaliserais 4K)int que vous voulussiez me détourner des parures ; si j'y ai recours c'est pour ne pas me singulariser ni faire par cette singularité un reproche tacite aux dames de ma classe

3ui s'en servent. Je n'ai jAmaîs eu le front e reprendre ni de plaisaiiter quiconque ne m'a point offensée.

Le ehev. C'est un défaut dans lequel ne tombera aucune personne bien née.

La bar. Et cependant vous y tombez vousmême, parce que vous ne cessez de me reprendi^t de me plaisanter sur ma religion, employant l'irome , le persifDage et les disparates , sans que je vous provoque , pour tAcfaer de me troubler sur les points les plus essentiels de ma foi ; et cela parce que ni mon «exe ni mon âge ne me permettent les études «écessairos pour répondre avec prudence sur des articles d'une aussi grande importance. Dites-teoi, monsieur, quand votre fils aîné, i qui vous enseignez la géographie et la fortification, vieirt ici, si je lui disais : Mon enfant, ne te mets point en peine de tout cela : il y a beaucoup de cartes de géographie qoi sont pleines d'erreurs et que l'on corrige toas les jours ; ces boulevards , ces fossés, etc., sont des antiquailles^ Aujourd'huff oii n'attaque plus les places, et on aime mieux que les garnisons se battent en rase campagne, etc. ; si je lui tenais ce langage ou lui disais d'autres extravagances seni<i>lables, que diriez-vous lorsque vous vien^driez à le savoir?

Le duv. J'i^nrais beaucoup de peine i croire que vous eussiez eu «ne si grande imprudence; parce que réducation do mon

fils m'appartient, et qu'il luiestextrêmement utile de s'appliquer et de s'iostruire, abstraction faite de cette question s'il est plus utile ou non de livrer des batailles ou do donner des assauts : question inutile {)0Uir l'instruction de mon fils, à qui je n'cnseigiio que ce qui est nécessaire.

La bar. Rétorquez contre i^ous-méme cette réponse. Quen dites-vous, Tiiéodore? n'ai-je point raison de me plaindre de monsieur, qui ne perd aucune occasiondem'attaquer en fait de religion , tournant ma croyance en ridicule, et cela ^our me faire Ja cour? Dites-moi, monsieur, si une fois, deux fois ou plusieurs fois je ridiculisais devant vous votre manière de vous vêtir, vos usages, votre pays , etc. , ne diriez-vous pas que je suis mal élevée et que Je ne sais pas un mot de politesse? or vous ridiculisez, non mes manières , mais ma religion , ma foi , mes senti-^ ments depiété,etc.,etcelaàchaquepas. Conciliez-moi cette manière d'agir avec les lois de l'urbanité et de la bienséance auxquelles nous sommes obligés envers celui qui ne nous offense pas, dont féducation ne nous regarde

fas, et qui ne nous demande point conseil, 'estime ma religion plus que les modes, que le langage et que les parents ; et vous pensez me rendre nommage en m'offensant dans ce que j'apprécie souverainement, jusque à

«retendre me séduire par de très-mauvais vres I

Le chev. Je vous regarde comme une dame de bon sens , et il me semble que vous auriez du plaisir à voir des livres excellents , faits pour connaître la vérité.

La bar. Ce qu'il y a de certain, c*est que vous ne m'avez apporté aucun livre en faveur de ma religion : excellente manière de vouloir connaître la vérité dans une matière importante, que de lire tout ce que l'on a écrit contre , et rien de ce que Ton a écrit pour i Avez-vous lu, monsieur, beaucoup de livres en laveur de ma religion et de la vôtre? dites-moi quels sont ceux que vous avez lus; nommez-les moi.

Le chev. Les livres en ce genre ne manquent pas. Mais, parce qu'ils ne soni pas rares , et qu'ils ne sont point écrits avec au^ tant de grâce et d'éloquence, ils n'excitent point la curiosité.

La bar. Toujours est-il vrai que, pour bien connaître la vérité dans cette matière , vous lisez tout ce qui est contre, et rien de ce qui est pour. Voulez-vous que je me rende cou-

Îiable delà même injustice? Si c'était en vous e zèle de la vérité, vous devriez lire avec attention les uns et les autres , sans vous eu rapinorter à vous-même, mais en consultant quelqu'un qui sût lire ces livres et les bien entendre (1).

(1) On ne peut «ier <iy«e si hi France a prodiirt beaucoup de livres impies, elle n*aU «se^ produit en ihveur de la vérité des apologies digfMS des pères de l'Eglise. QsicDnqQe a eneore de la bonne fol y trotivo 4out ce qui, dans d^aulres leoips, a rédail an silence les ennemis de notre religion, et cependant il v a 4es impies : on! sans donte; maïs c'est fMirce qn ils ne lisent*pai ces livres. Dnneinis de toute méchod^.

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BARMOMIE

Mis

Le eheé. Gomme Français, je croit entendre ' ma langue , et je n*ai pas besoin qa*on m*expliqnecesllrres.

La bar. Et pourquoi cherchAtes-TOUS qui TOUS expliquât Talgèbre, Tarithmétique , la géométrie, etc.î N'éliez-vous pas alors Français? Vous cherchâtes des mattres pour ces sciences, vous déflan t de votre façon de penser; et, pour la science de Famé, de Dieu et de l'éternité , tous n^avcz pas besoin qu'on TOUS dise un mot ! Tout livre qui est contre est votre maître. Mais dites-moi, pourquoi lisez-vous seulement les livres qui sont cou* tre la religion ?

Le chev. Parce que la plupart des autres ffont insipides et insoutenables.

La bar. Mais si les livres insipides contenaient la vérité et que les livres agréables dissimulassent le mensonge , alors votre esprit se repaîtrait agréablement de Terreur, et vous ne sauriez rien de la vérité. Mais c*esl beaucoup disputer pour une femme : A votre tour, Théodore, je vous remets la question. Défendez ma cause : il faut , ou que monsieur avoue qu*il ma imnqué de respect et qu'il m'a oBenséè, ou qu'il me convainque, s'il le peut , en faveur de sa cause.

Théod.Yons me confiez une excellente cause : je ne pourrai la traiter avec le feu et l'énergie que vous j mettez ; mais si M. de Sansfond me le permet , j'ajouterai quelques réflexions. Je suppose, monsieur» que vous ne le trouverez pas mauvais.

Le chev. Pourvu que je donne mes raisons, Je ne puis empêcher que chacun donne les siennes.

Théod. La manière dont on traite aujourd'hui les matières de religion , par mode et par coutume,et dont on les décide, me parait fort extraordinaire et nullement conforme à la raison.

L« thev. Si vous me parlez de conforme à la raison, vous êtes perau. Dans aucun siècle on a pensé d'une manière plus conforme à la raison qu'aujourd'hui. Vousautres qui croyez tout ce qu'on vous enseigne, c'est vous qui, romme on dit, tenez la raison en prison, sans jamais en faire usage. Si vous êtes homme i suivre la bonne raiion, je vous promets que nous nous arrangerons. Et ainsi je rentrerai en grâce avec ma chère baronne (i).

les éeriu qui enseignent rimpiéié ne sont remplis ifoe de bouffonneries et de lorlaplnsdes : ee genre est plos goÉié, parée qoni difertil rimagination ; nipis oorome il admet beaueonp de fourberie en maliére de raisonneinent , c*est étonnant combien il fait croire d'absurdtiés. De ions côtés on est étourdi par des hâbleurs sans fond» qui n*nnt peut-être pas chez eux un seul livre en faveur de la religion.

(I) Les impies ont touioiirs la raison dans la bouche sans vouloir faire un pas vers la religion que Dten nous a enseignée. S'ils voulaient jeter an coupd^eeil sur rbistoire du inonde, ils verraient de quelles eziravagances a été coupable la raison laissée a elle* même et sans la révélation. Les Egyptiens, les Grecs et les Romains sont les seuples qui cultivèrent le

e\ la raison et qui s'adonnèrent aussi aux plus leuses superstitions. Ils adorèrent des dieux vindicatif comme Mars, lascifs comme Vénus, aduhè* res cnmme inpiter, voleurs comme Kercure. Ils sa- ^nuaient à Hercule de tendres et innoceule enfants

La bar. Je veuv vous entendre; pavfer, Théodore : à la fln nous verrons si M. de Sansfond est d'accord avec vous.

Théod. Dites-moi, mon ami, est-fl conforme àla saine raison que celui qui n*a point étudié sérieusement la géométrie disrpute et décide sur les proportions des lignes, sur la mesure de hauteur oude distances inaccessibles? Supposons que vous, monsieur, qui passez pour un fameux mathématicien, et pour savoir la tactique autant que personne, supposons, dis-je, que vous vous trouviez à une table splendidement servie, où il j ait un grand concours de dames, et que, au milieu de bons mots c|ui réjouissent les convives et de rasades qui égaient la conversation, il soit

Îuestion qu'on fait de nouvelles cartes de rance , et que pour cela on mesure des distances qu*on ne peut atteindre ni à pied ni à cheval; ou qu'il s'agit d'ouvrir de nouveaux chemins , et d'en former un qui parte d'on endroit, de manière à ce qu'en creusant une montagne, il se rencontre et corresponde avec un autre chemin qui vienne d'un autre endroit ou chose semblable. Supposons aussi qu'aucun des convives ne soit géomètre de

{profession, quoique quelques-uns par-ci parà aient lu les principes élémentaires, et qu'aucun n'ait résolu le moindre problème sur le terrain , ni peut-être sur le papier ; m vous les entendiez parler ensemble sur la matière, et se moquer de ceux qui montent sur des tours élevées ou sur les arbres les plus hauts , pour former les grands triangles visuels qu'enseigne la trigonométrie ; qu'entendriez-vous dans leurs raisonnements, et quediriez-vous?

Le chev. J'entendrais mille extravagances, parce qu'on doit en dire nécessairement quand on n'a point étudié sérieusement une matière, surtout si elle est délicate, comme le sont les problèmes de trigonométrie.

La bar. C'est très-vrai, M. de SausffMid. Quelquefois , auand je voyais mes firères entreprendre, dans mon jardin , de savoir la distance qu'il y avait d^in moulin i «ne maison de campagne , et que , vérifIcatioB faite , il se trouvait qu'ils avaient deviné , j'étais tout aussi étonnée une s'ils enasenC découvert quelque secret de magve. 11 en était de même quand le sujet de leur dispote était de mesurer d'en bas la hauteur des tours les plus élevées, et que, le baron disputant avec son frère le chevalier sur une coudée plus ou moins, je vis ensuite que la différence de leurs calculs n'était que de ti^ peu de pouces.

Le chev. Celui qui n'étudie pas la trigono* métrie trouve tout cela impossible.

La bar. Il me paraissait plus impossible de ealculer le poidîis de la statue de bronze de Henri IV , qui était sur le Pont-Neuf à Paris, et ils se trompèrent de moins de ringt livres, comme nous le vîmes ensuite par le véritable

è la vue de leurs propres pères, sans penneure à ceni-ci de verser une larme, dans la eramie de profaner ce barbare sacriflce. Voilà è quel point «In* humanité s*est dégradée la vaison privés de ta réré« lation»

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

poUf <ia*elle avait » suivant lo compte qu^en avait rende Tonvrier. ^

le ehev Cela s'enseigne dans la partie de la géométrie qui traité de la mesure des solides.

Théod. Fort bien : comment donc pourrat-on, sans, tomber dans mille absurdités, par-> 1er, rire et résoudre sar tout cela , quand on ne Ta point étudié à fond? Or j'en dis tout autant de ceux qui parlent , qui tranchent et se moauent en matière de religion , sans en avoir étudié les points fondamentaux. Qu'en dites-YOus , mon ami?

Le chev. Que celui qui en parle aura lu et étudié la question.

Théod. Et quand ? comment? où ? Ah , mon ami y nous les connaissons 1 la plupart de ceux qui parlent à cet égard ne lisent ni

I)eut-*étre n*ont chez eux un seul livre en àveur de notre religion : sur quoi je parie cent louis. Si on leur demande les motifs de crédibilité, c'est-à-dire les motifs qui ren« dent nos dogmes croyables et raisonnables, ils ne répondent rien (1). Cela est certain. Bien plus, si on leur demande comment ils entendent les vérités que nous croyons , il y en a peu qui ne soient à court pour la réponse. Dans les arguments même qu'ils forment contre nonsydfans les ironies piquantes qu'ils se permettent , on voit que toute leur théologie est super Gcielle et erronée. Pourquoi , je vous prie , o'avez-vons pas étudié ainsi les mathématiques , prenant ici un article , là un autre , et sans réflexion ? Quelle espèce de succès peut-on espérer quand on n'est occupé qu'à rire , qu'à laire bombance, qu'à se divertir, et qu'on «tlise en même temps les passions qui troublent d'abord le cœur et ensuite l'entendement? Quel est le négociant qui se mette à régler ses comptes et a faire aes spéculations de banque, ou pendant qu'il est à table en bonne compagnie, ou à la suite d'un long et splendide festin, ou étant entre les mains de son perruquier? Y a-t-il un seul négociant «qui se comporte ainsi?

l» ehev. Non , si ce n'est un imbécile ou qui veuille à dessein perdre son argent : personne n'arrange ses comptes immédiatement après dîner. Les affaires d'intérêt ne se traitent pas avec léffèreté et sans attention.

TA^od. C'est, il est vrai, dans le silence du cabinet , les papiers sous les yeux , la tète Ubre et l'esprit tranquille , qu'on règle les

(I) La conversion du monde suffit senle pour démontrer riiisiltulion divine de la religion chrétienne. Car ou le monde a été converti par des miracles, ou il t^est converti sans miracles ; 8*il a été conveni

Kr d6s miracles, e^est la preuve que les enve^fés de ett ont eu poor la préeber , dans le pouvoir qui leur éuit donné d*opérer des prodiges^ les titres .d^ambassadeurs de Dieu. Si, sans aucun miracle, il ) s'est soumis i des vérités si opposées aux penchants de la chair et aux préjusés de ridol&trie, pour em- Irasser la vte morufiée du christianisme , c^est ici le

Ctts grand des miracles. Les preuves qui oonsUtent vérité de la religion chréUemie élèveat ceUii qui les oonnatt à une œnltode morale aussi forte que celle qui réwlte de Tévidence géométrique* .

contratSt les afibires et les comptes ; parce qu'il s'agit de biens et d'intérêts pécuniaires. Mais pour les matières de religion , où il est question de Dieu, de sa providence et de ses attributs , d'un côté, et de l'autre, de noire ame , qui n'est pas de boue , et de réternité , qui peut nous être très-avantageuse ou très* préjudiciable , tout cela n'est qu*une baga-* telle que Ton peut traiter superGciellement» où Ton peut discourir sans inconvénient, et où même le discours le plus agréable et le plus plaisant sera le plus vrai. Est-ce donc là , d'après la saine raison , la manière de s'assurer de la vérité dans ces matières ?

Le chev. Quoiciue ces matières soient trèsrelevées, les principes en sont clairs et évidents ; tout le monde les connaît, dans quelque circonstance que ce soit ; par conséquent on peut en raisonner sans s'embarrasser.

Théod. 0 mon ami, que dites-vous là?

Peut-il y avoir des principes plus clairs, plus manifestes que ceux de la géométrie et de l'arithmétique? Tout le monde sait mesurer et compter, de là viennent ces sciences tT a-» t*il rien de plus clair et de plus simple que d'acheter à moindre prix pour revendre plus cher? C'est là toute la base du commerce; et cependant personne ne se contente des spéculations et des résolutions faites en passant et en Tair. Mais à cet égard tous se déterminent d'après beaucoup de réflexion et à tôto reposée. Pourquoi ne pas en agir ainsi en fait de reliffion? Je veux vous conter ce qui m'arriva cnex M. H... : il m'avait invite à diner ; il avait bonne table et meilleure compagnie. Quand les convives furent assez égayés , la conversation tomba sur un point de religion où il ne s'agissait de rien moins que de savoir si l'on devait à Dieu un culte extérieur, ou s'il sufQsait de lui rendre l'hommage intérieur du cœur. La plupart des convives, pour se faire le renom de gens d'un jugement délicat, disaient que le culte extérieur n'était pas nécessaire ; parce que ces sortes de gens s'imaginent aue de ne point penser comme le vulgaire c est avoir un esprit supérieur. Les folies et les plats se succédaient avec profusion : d'un côté on me demandait si je voulais d'un ragoût , d^un autre côté on m'en offrait un autre ; par derrière le domestique venait m'apporter à boire ; j'étais obligé de faire raison à celui qui me la demandait, etc. Une seule personne se scandalisait, tandis que toutes. les autres riaient. Pour moi, je gardai le silence, jusque à ce que M. D... , avec lequel j'avais parlé souvent de physique, dit: Sur cette matière, personne ne peut mieux nous in* struire que Théodore ; mais il ne veut pas nous procurer le plaisir de l'entendre.^

Me voyant ainsi provoqué, et craignant

fortes raisons à opposer, je répondis qtfe mon silence n'était point une approbation , mais seulement une preuve que je ne jugeais point convenable de mêler les matières se*

KARMOKIG

rieuses de la religion arec les propos et leo compliments de la table ; qu^eux-mémes sa«raient fort bien , pour des questions moins importantes , me chercher chei moi à des heures commodes » où nous pouvions discourir sérieusement, sans distraction ni mélange de choses étrangères ; que si , dans de sem^ blables occasions , on me touchait cette question, j*j répondrais de bon cœur; mais, puisque f j étais forcé , que je leur dirais avec toute la clarté possible ma manière de penser. Je le fis : on m'écouta; et la personne qui m'avait provoqué me fit Thonneur de me dire que c'était la première fois qu'elle avait entendu traiter ce sujet à son entière satisfaction. Voyez, mes ami«, si c'est là le moyen de traiter avec fruit des matières si importantes.

Le ehev. Ce n'est point là qu'on les examine. On y traite seulement celles que Ton a examinées dans le cabinet.

Théod, Mais c'est là qu'on apprend el

În'on se persuade les mauvaises doctrines, ien plus, si vous examiniez dix ou douze do ces amis , qui lient conversation ensemble et qui sont tous d'accord pour nous critiquer; si vous demandiez à chacun en particulier ce qu'il croit, il n'y en aurait pas deux qui s'accordassent entre eux ; beaucoup vous répondront avec une grande suffisance : Moi, je ne nC occupe point de cela; ou peut-être : Je n^en crois rien. Si vous voulez vous divertir, baronne, demandez à M. de Sansfond 3uels sont les articles de notre religion et e notre foi c^u'il a crus dans un autre temps; (Icmandez-lui ceux qu'il confesse encore, ceux qu'il rejette , et le pourquoi : je parie que vous le verrez bien embarrassé.

Le chev. Je doute de tout : voilà ce que je dis. Si j'affirmais délerminément quelque article* je serais obligé d'en rendre raison ; mais comme je ne crois pas, je ne suis point obligé de donner les motifis pour lesquels je ue crois pas.

Théod. Je vous en dirai la raison : vous ne croyez pas, parce que cela fait mieux vo* tre compte. Remarquez, baronne, que ces messieurs philosophes d'aujourd'hui ne s'éloignent de la croyance de nos pères que dans les articles qu'il leur importe de nier pour favoriser la licence des mœurs. Aucun ne s'écarte de notre doctrine pour ,se gêner davantage.

Le chev. Ils seraient bien bétes en cela :

Four se mettre au large , à la bonne heure, ourquoi resserrer et opprimer notre li^ berlé 7

Théod. £t si Dieu n'approuve point ce système de «e mettre au large; et si la vraie croyance est la nôtre, que vous arrivera-t-il après la mort? le sais bien que vous me direz que l'ame meurt avec le corps , comme celle du chien ou du cheval , et que tout finit pour wms à la oiort ; mais vous ne pourrez dire que cela soit un point évident et démontré mathématiquement.

Le cieo. Cela non , mais c'est mon sentiment ; que les autres disent ce qu'ils vou^ dront.

Théod. Mais néMiMins il est possible qu'en cela vous vous trompiez. Dites-^noi : cela n'est-il pas possiWe?

Le chev. Possible I oui. Mais qui est A l'abri de se tromper dans ce monde?

Théod. Et que deviendrez-vous , si vous vous trompez en ce point ? Vous êtes d'avis que votre ame meurt avec le corps, et que par conséquent personne ne vous demandera compte après la mort de ce que vous aurez fait pendant la vie ; mais au moins il est possible que vous vous trompiez, et que vo« tre ame soit immortelle,comme nousiedtsoos, nous autres, avec l'Eglise, et que vous viviez dans une opinion fausse. Donc, si aprj^la mort on vous demande vos comptes, et que vous soyez trouvé coupable d'avoir manqué à la loi de Dieu , que deviendra votre ame ? Pensez-vous çue vous aurez le temps de réparer le passé, ou qu'il vous sera permis de revenir dans ce monde pour vivre comme vous devez? Pour vous déclarer téméraire, il me suffit que vous disiez que votre système est douteux, quant à la spéculation et quant à la pratique. Il ne vous est jamais venu dans la pensée , à aucun de vous , que nous courions risque , nous autres, d'être punis éternellement pour croire ce que l'Eglise nous ordonne, et pour observer ses préceptes et ceux de Jésus-Christ. Ce que vous dites tout au plus, c'est que ce sont des choses ridicules ; qu'il n'est nécessaire de croire ni de faire rien de tout cela , et que nous bous gênons inutilement : mais que nous nous perdons I personne ne l'a jamais pensé.

Le chev. Il est vrai que vous ne vous damnez point, mais vous prenez trop de peine.

Théod. Voilà donc déjà un point convenu, c'est que, dans votre incrédulité, vous vous exposez pour le moins au risque de vous tromper sans ressource ; et que dans noire croyance, nous ne risquons rien; mais que seulement nous nous gênons sans nécessité, à ce que vous prétendez.

La bar. Avec votre permission, Théodore, car le sang me bout dans les veines, permclr lez que je place ici une comparaison dont je me sois servie contre M. de Luc , quand il faisait mon portrait : il disait la même chose que M. de Sansfond , et me donnait poor toute réponse : Qui e$t-ce qui sait f Pensons a nous donner eu bon temps. Dites-moi, monsieur, pourquoi fermez-vous les portes de Yotre maison? Cette question vous étonne? répondez-moi.

Le chev. Parce ^u'il peut entrer des voleurs qui me voleraient, ou peut-être m'ôteraient la vie.

La bar* 11 est également pnossiMe qu'il n*en entre point, et alors à quoi bon hanioader vos portes, et les fermer au verrou ?

Le chev. C'est une sage précaution i rien de perdu, que la peine légère de fermer les portas ; tandis qu en ne les fermant pas, je m'exposais , si les voleurs fussent venus, à perdre mon bien» et peut-être la vie. La nrudence exige, daiis laUemative deeesneux pertes, que je m'expose plutAt à 4>crdre la peine de fermer mes portes , dans le cas où

iosa

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

les TOlcars ne Tiendiront point, que de in*exposer à perdre mon bien ou la vie, pour ne lc« avoir point fermées.

La bar. Voilà ce qui s'appelle parler avec le pins grand jugement. Jamais . chevalier * vous n*avez mieux raisonné. Mais permettez«moi de raisonner de même dans le cas où nous sommes. Ma religion n'est point douteuse : supposons cependant qu'elle le soit. Vous avouez qu'il est absolument possible que notre ame soit immortelle, et que Dieu vous demande compte de vos œuvres bonnes ou mauvaises. S*il en était ainsi , comme ie le prétends, moi , avec toute l'Eglise cathoiiquC) vous êtes perdu pour toute une éternité, pour ne vous être point disposé à rendre vos comptes, crovant que Dieu ne ferait point cas de vos péchés, et que votre ame ne devait pas exister après la mort, ni recevoir la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses mauvaises actions. Mais si au contraire mon ame mourait avec mon corps, et qu'il n'y eût point une autre vie où elle doit être récompensée pour ses bonnes œuvres ou punie pour les mauvaises , je n'aurais rien perdu que la peine de vivre en bonne chrétienne ; ce qui est bien peu de chose. Maintenant donc, quelle est la plus

grande perte ? Nous sommes dans le cas du uc d'OrléanSy qui, voyant passer ^eux capucins , un jour d'hiver qu'il faisait très* froid, dit à son conGdent : Si ce que je pense est vrai , ces gens^là sont bien dupes. Mais le confident aurait dû lui répliquer. Si ce que ces 'hommes pensent est vrai, vous serez bien plus dupe encore. En effet, chevalier, de quel eôté était le plus grand inconvénient ? de la

{>art des capucins, il y avait cdui d'endurer e froid y et d'être privés de récompense dans Tautre vie. Mais de la part du duc, ce n'était rien moins que le risque de brûler éternellement sans remède. Que me dites-vous, chevalier? Vous êtes forcé d'avouer que vous êtes l'homme du monde le plus imprudent , de vous exposer an danger d'un mal qm est possible et irrémédiable , ou vous devez soutenir qu'il est impossible que vos maîtres vous trompent, une votre opinion ne peut aucunement être taosse, et qu'elle est d une vérité aussi évidente que celle des mathématiques.

Le chev. Madame , je ne pensais pas que vous fussiez si habile dans l'art d'argumenter. Il ne s'en faut presque rien que je ne m'en aille converti. Mais vous voyez qu'où nous appelle à table , il n'est pas juste de nous faire attendre.

« La bar. Avancez, mon chevalier; mais apprenez û ne me jamais dire un mot en matière de religion , parce que, dès que vous n*en savez point assez pour me répondre , vous ne devez point vous croire assez ia-< Btruit pour prétendre être mou maître.

Le ciiev. Venez vous asseoir, madame; le dîner se refroidit

Théod, Madame, ^ ne; voulez-vous de plus? quand votre ennemi fuit, la victoire est manifeste. Asseyons-nous. -

SEGONJ&E SOltlÉË.

Sur la manière dont on doit constater la vérité

en fait de religion.

Théodore. Grâces à Dieu, mon cher baroit, enfin je vous vois heureusement rendu à vo^ tre famille. Votre frère n'est pas venu ?

Le baron, 11 estvenu ; mais il est indisposé. Oh ! comme je me réjouis de vous retrouver t Mon ami, vous m'avez fait grandTaute dan^'' cette absence.

Théod. Votre sœur la baronne me l'avait donné a entendre ; mais actuellement nous pourrons reprendre nos conférences. Quef plaisir j'eus hier au soir que je soupai ici avec le chevalier de Sansfond ! votre sœur le mit bien à l'étroite Piquée comme elle était de ce que toujours il l'attaquait sur la reli-^ gion, et voulait bon gré mal gré lui communiquer le venin de son incrédulité, et se voyant avec moi, qui, en cas de nécessité, pouvais lui donner du secours, elle le oaltit sans pitié.

La bar. Théodore, que dites-vous là de moi ? J'avoue que je ne me suis aperçue qu'après coup que je l'ai attaqué avec un peu trop de feu. Mais, étant femme, jeune et offensée, cela me donne beaucoup de droit et d'autorité sur quiconque vient cher moi pour me faire agréer ses hommages.

Le bar. Et quel fut le résultat de la conférence ?

Théod. L'heure du souper vint terminer lit dispute. Mais déjà il rendait ks armes : il fut grièvement blessé.

La bar. Maintenant il est nécessaire, mon frère, de nous fortifier sous ce rapport. Car il convient de connaître le mensonge et la vérité : la chose est de la plus grande importance. Si vous voulez, Théodore^ allons-nousen tous trois dans ma chambre; je vais don^ ner ordre aux domestiques que , s'il vient des visites, on les conduise chez ma mère ou chez mon frère le chevalier, disant que je suis allée promener avec le baron. Ces ma • tières demandent à être traitées avec tranquillité; et ce fut là, mon frère, ce qui donna lieu i la dispute d'hier, dans laquelle Théodore fit honte à Sansfond, sur ce que les points de la religion se traitaient à taole, par des hommes sans études tliéologiques, et au milieu de mille distractions. Actuellement , Théodore, parlons à notre aise.

Théod. Un des préliminaires les plus essentiels pour discourir sur cette matière est d'examiner quel est le vrai moyen de connaître la vérité. Car il y a , mes amis, deux différentes méthodes pour arriver à sa découverte. L'une est simple et solide, muis sècHe: c'est telle des géonièCres, qui yons plaisait tant autrefois. L'autre est ornée des figures brillantes de l'éloquence, entremêlée de bons mots, de saillies d'esprit, aceempagnée de peintures agréables et animée d'un enthot^ sitôme poétique, qui se pvoduil par des mouvements qui transportent. Je ne me reperis pas de vous avoir inspiré Pun et Tautre goût dans vos premières études et dans l'éducation que je vous ai donnée, digne de jeunes

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geu de r&tn dusse. L*une de ces méthodes forme et dirige Tentendement ; l'aulre Torne et le réjouit : Tane lui enseigne le chemin qui ya droit i la Térité, l'autre lui apprend à y marcher avec aerémenL

La bar. Quant a moi, je dis que iH seconae méthode est préférable à la première. J*ea demande pardon au baron, qui fait ses délices d*un calcul et d'une démonstration longue et difficile, dût-il en sortir la tête lout en fea, parce qu*au bout de la démonstration il lui semble avoir gagné une grande bataille. Ce

Îui m^enchante et me ravit, c'est une ode biea Lite ou quelque morceau d'éloquence bien travaillé ; il est certain que par la méthode géométrique je connais la vérité , mais c*esl kl vérité sèche et décharnée, Tesprit n'y parvient que par un chemin dur, aride et désert; Eas un ombrage qui le rafraîchisse, pas un ouquet d*arbres qui le récrée, pas un concert d'oiseaux qui le divertisse : il faut qu'il gravisse suant et fatigant des senliers escarpés ; ce n'est qu'à la 6n qu'il se console de son travail. De là vient aue sur mille qui se passionnent pour les belles-lettres, on en voit deux ou trois qui s'adonnent aux mathématiques. Il n'appartient qu'aux rhétoricicns de nous présenter la vérilé si jolie, si belle, si ornée, qu'enchanté de toutes les beautés de la nature et de l'art qu'il rencontre à chaque pas, Tesprit ne sent point la moindre fatigue, tant est doux et riant le

Sassage à travers les embarras et les diffi* cttUés dont il ne s'aperçoit même pasl Pour moi, mon cher Théodore, si c'était possible, je donnerais au stvle fleuri la préférence que tout le monde lui accorde aujourd'hui. Ce sont les seuls livres qui ont la vogue. Les autres seront très-imporlants, trèsscicnlifiques ; mais je les vois lous couverts de poussière et rongés de vers, quand par hasard il m'en tombe un sous la main.

Le bar. Ma sœur, cela dépend dos goûts : e n'ose pas condamner le vôtre, qui est aussi e mien ; mais je ne me décide point pour la préférence, parce qu'elle me parait injuste ; et, pour vous convaincre par une comparaison qui rentre dans la vôtre, dites-moi : Qui préférez-vous sous le rapport de la beauté? une dame bien éléganle, pleine de fard, couverte de fleurs, de rulmns etdediamants, avec des robes riches et magnifiques, en un mot, avec tout ce qui constitue une beauté empruntée; ou une simple bergère, naturellement belle, à qui l'eau d'une fontaine suffit pour entretenir la fraîcheur de son teint et ses couleurs de rose; qui, avec un linge blanc jeté négligemment, moitié sur sa tète, moitié sur son sein, couvre et laisse voir en même temps une blonde chevelure; et dont le corsage juste et serré rend sensibles les belles formes et la grâce naturelle de son corps ? A. laquelle des deux dooneriei-vons la préférence en bit de beauté?

La bar* Sans douteje la donnerais à la bergère, parce que nous autres nous cachons sdus nos parures beaucoup de iMfauts naturels, et que la beauté des ^ysannes est la seule vra*e4

Le bar. Voilà comme je pense de la beaaié de la vérité. Les ornements de l'éloquence sont susceptibles de beaucoup de fausseté» Ainsi j'aime mieux une démonstration toute sèche.

La bar. Cela est vrai, mon frère; mais si c^tte bergère naturellement belle se servait des parures du luxe, elles donneraient un relief à sa beauté. Je ne veux pas dire que nous devons préférer un singe bien habillé i une belle bergère; mais les parures, tout égal d'ailleurs, donnent toujours plus de valeur aux grâces naturelles ; et malheur à vous si vous déclamez contre la toilette des dames, parce que vous en serez mal reçu. Favorisez-les , Théodore, je me soumets à votre avis ; soyez notre arbitre , et décidez dans cette grande affaire.

Le bar. Pariez, Théodore, je me conforma également à votre jugement.

Théod. £h bien, baronne, quand vous ajustez les comptes de vos fermiers ; quand voas confiez vos doléances à votre mèleciiv; quand vous donnez vos commissions pour Paris:

pourquoi n'avez -vous pas recours aux beautés de l'éloquence et aux ornements poétiaues, que vous estimez tant? Vous riexl La oor.Vons avez bien de la malice, Théo* dore ; mais à cela je réponds qu'en fait de santé et d'intérêt les beautés de l'éloquence sont superflues ; parce qu'alors on cherche le solide, et non l'agréable.

Théod. J'ajoute qu'en pareils cas , les beautés d'une éloquence étudiée, les figures de rhétorique , les grâces , les finesses de l'esprit et les expressions emphatiques portent un préjudice positif, parce qu'elles donnent occasion d'introduire le mensonge sous l'apparence de la vérité. Si vous faisiez à un médecin le rapport de vos indispositions avec un enthousiasme poétique , il vous ordonnerait, pour une vapeur on une légère fluxion , des remèdçs violents , conune si vous étiez près de descendre au tombeau. Si le correspondant d'un négociant lui parlait dans ses lettres par figures et métaphores pour lui rendre compte des envois et des commissions, et qu'il se servit de mille jolies épilhètes ; par exemple, qu'au lieu de parler de cacao , de fer et de laine , il dit : Le nectar des Espagnols, l'instrument de Mars, ^ornement des brebis, etc., que ferait ce négociant? mettant tout cela de celé comme chose ridicule, il lui demanderait compte en style clair, simple et commun.

La bar. Avec raison, parce que tout ce qui est bon n'est pas bon pour tout.

Théod. Vous avez aonné la véritable raison : j'aime beaucoup les beautés de réloquence; elles sont très-estimables; maïs en fait d'affaires ou de consultations de médecins , elles sont positivement nuisibles par le danger qu*il y a qu'elles ne serrent k cacher l'erreur* La tromperie suit de près l'enchantement; et quiconque veut nous tromper commence toujours par nous charmer et, s'il est possible, par nous enivrer. Ne confondons point le solide avec Tagréable ou le joli : tout est bon et tout a s^^s usa*

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DE LA RAISON ET SE LA RELIGION

ges. Si vous yoalei vous di?erUr et passer Une hcare de récréation sans sortir de chei Toas, chercLez un livre qai ait de Tagrément ; mais si vous voulez tous instruire 9 cherchez un livre oui ait de la so^ lidité. Pour vous divertir, les poètes sont excellents, et tous les livres qui, joignant un certain fonds de gaieté et de critique à une apparence de raison, enlèvent Famé sans qu elle s'en aperçoive ; mais pour vous instruire cherchez ceux (jui présentent la matière dans un style clair, simple et coulanti Permettez-moi une comparaison : vous voyez que madame yotre mère, dans sa nouvelle maison , fait placer de superbes parquets et de très-beaux plafonds dans les salles ; mais les parquets sont solides , étant faits de bon bois , et les plafonds sont de stuc ; les parquets sont unis , les plafonds ont beaucoup de relief, et tout est bien , parce qae les parquets sont pour marcher dessus , et les plafonds seulement pour la vue. Maintenant changez toutes ces idées: faites les plan«> chers de stuc, avec mille figures en relief, et les plafonds de bois solide et uni ; que résulterait-il de cet arrangement?

La bar. Je ne puis m empêcher de rire de ce troc et de ce déplacement. Car quoique tout en soi fût bon, tout deviendrait ridicule et mauvais, pour n'être point à sa place.

Théod. Or voilà ce que fait. celui qui cherche le style fleuri, et laisse le style simple pour s'instruire en matières d'importance. Clelle de la religion est la base et, pour ainsi dire, le plancher oùl'ame doit marcher; ainsi ce doit être un plancher solide et uni , afin de ne pas heurter et tomber à chaque pas.

La bar. J'entends ; mais que faire de tant de beaux livres qui traitent de la religion dans un style enchanteur? Devons-nous croire qu'ils mentent , seulement parce qu'ils sont bien écrits ? Je sais et j'avoue qu'ils

f>euvent mentir; mais ils pc-avent aussi dire a vérité ; et si ce n'est pas la vérité qu'ils disent, au moins cela y ressemble beaucoup. Théod. Je vais vous répondre : mais permettez que je fasse une question au baron. )Ditcs-moi , mon ami , si on venait vous ven-

dre un beau cheval de monture pour vous servir dans votre régiment de carabiniers , et qu'on vous le présentât bien enharnaché , avec couverture , caparaçons , filet et tout ce qui s'ensuit ; l'achèteriez-vous sans lui faire éter tous ces ornements, afin de le voir à nu, et vous assurer qu'il n'a point de défaut ? Sans doute vous n'omettriez point une précaution si nécessaire pour n'être point trompé, dans le cas que vous voulussiez

V acheter le cheval. Mais si vous vouliez seulement vous divertir à le voir courir et gambader, vous n'auriez pas besoin de la prendre f parce qu'avec les harnais la vue serait plus agréablement flattée. Baronne , je vous en dis tout autant des beaux livres dont vous

i tariez. Si vous prétendez vous récréer, lisezes comme ils sont ; mais si vous voulez vous en servir pour vous instruire solidement » dépouillez-les de toute parure et ornement , pour voir le discours net , naturel , simple

et clair; et alors vous connaîtrez s*il est solide et parfait , ou s'il est défectueux et vicieux. En voulez-vous une preuve convaincante ? faites apporter le poème de Voltaire sur la religion naturelle , dédié au roi de Prusse (1).

Le bar Je vais le chercher.

Théod. Vous verrez , baronne, un discouru très-défectueux, considéré en lui-même c( sans ornement, mais très-brillant avec les grâces que lui prête Voltaire.

Le bar. Voici le livre.

Théod. Faites-moi le plaisir de lire à la fin du deuxième chant, où il veut prouver que, supposé que Dieu ait donné des lois aux hommes , ils ne doivent en recevoir d^aucun autre.

Le bar. Voici ce que je lis :

Aurons-noos donc raodace, en nos laibles cervelles, D*aJouter nos décrets à ses lois imniorleUes ? Hélas ! serail-ce à nous, faniômes d'un moment, Donl Têire imperceptible est voisin du néant. De nous mettre k coté du maître du tonnerre, £t de donner en dieux des ordres li la terre ?

Théod. Qui ne se sent étourdi d'une sortie aussi véhémente ? Mais ôtons à ce manne-> quin tous ses habillements et ornements, voyons-le tel qu'il est en lui-même , et nous pourrons juger si le raisonnement est juste et bien forme, ou si c'est un argument faux et monstrueux. Tout se réduit à ce svllogiëme : Dieu impose des préceptes aux hommes ; or nous ne devons pas faire ce que Dieu fait : donc nous ne devons imposer de préceptes à personne,.. Je voudrais que les domestiques de Voltaire , qui ne pouvaient le souffrir, et sa pauvre nièce , qui fut martyre avec lui , lui eussent répondu sur le même ton , et lui eussent dit : Nous avons déjà la loi que Dieu nous a prescrite ; pourquoi donc, homme de rien, viens-ta maintenant ajouter tes ordres à ceux que Dieu nous a donnés , comme si tu étais Dieu comme lui? Qu'eût dit à cela Voltaire dans le transport de sa colère ? 11 n'aurait ni approuvé cette doctrine, ni jugé le raisonnement concluant.

(I) Erostrate voulut se rendre fameux en réduis .«ant en cendres le beau temple de Diane à Epbé.<ie ; et il réussit à se faire un nom , mais un nom abominable parmi les idolâtres. L'Ërostrate de nos jours est ce poète, qui a voulu se rendre fameux par les blasphèmes les plus horribles, assaisonnés avec ruse et artifice , et qui est parvenu à surprendre les imprudents : mais si jamais la mode de Timpiélé passe, son nom leur deviendra aussi abominable qu*il Test aujourd'hui pour les personnes de bon sens. Aucune d'elles n'a la patience d'entendre tontes les contradietions qui foumiillenl dans ses écrits. Son objet e8t de parler souvent nal de la religion chrétienne ; parce qu*à forœ de la décrier au milieu du dérèglement des passions, il en reste quelque chose. Quiconque le verra donner à un livre le titre de religion naturelle, croira qu'il admet quelque religion , ou qu'il confesse un Dieu ,. mais lui-même nous avertit que le mot de Dieu est *pour lui vide lie sens; que pour lui cet ordre admirable qui rétpie dans l'uni- Ters ii'^ d'autre principe que le ha>ard, et que l'âme D^esi à ses yeux que des particiiles de pensées qui sont répandues dansht^maUère. Quel sera Tobjet de la religion naturelle de ce philosophe, dès qu'il u'ad^ ikiet point de Dieu qui la commanda?

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Car qu'importe que Dieu ail imposé des lois aux nommes , si cela n*empéche pas que je leur commande aussi quelque chose ? contre ce que Dieu ordonne, non I mais ordonner des choses différentes , qui ne soient point contraires h sa loi , ce n'est point aller de pair arec lui , c'est conserver Tordre qu'il a établi. Par exemple , Dieu ne commande-t-il pas par la loi de la saine raison qu'un père gouverne son Qls pendant sa minorité? ne commande-t-il pas que celui qui se met en service pour un certain prix , ou qui passe quelque autre contrat, exécute ce qu'il a promis? Donc qu'un père commande à son fils mineur, un maître à son domestique , ce n*est point irriter Dieu en nous égalant à lui , c'est faire une chose louable qui s'accorde avec ce qu'il exige.

La bar. Pour moi je regarde comme archifausse la raison que donne Voltaire quand il dit : Nous ne devons pof faire ce que Dieu fait. Si elle était vraie, nous pourrions dire : Dieu fait du bien aux hommes : donc je ne dois pas leur en faire , parce que ce serait me mettre à côté du Tout-Puissant , et faire ce qu'il fait. Je veux, par malice, embeUir cette absur* dite et prouver qu'un homme ne doit pas faire l'aumône à un autre homme, en me servant des phrases et des expressions de

Voltaire.

Qui aura Vaudace, en sa folle cervelle, d'à-jouter ses dons ridicules aux libéralités d'un Dieu ? SerO'Ce Vkomme . ce fantôme semblable à un songe qui paraît un instant et disparait aussitôt. Lnomme^ ce petit être imperceptible, qui n'est qu'un point de plus que le néan^ , oserort-^il se mettre à côté du Tout^Puissant , en redresser les fautes , et vouloir jouer le rôle de Dieu, en distribuant ses faveurs aux enfants du Très'-Haut, comme s'ils n'avaient point un pire qui les nourrit , et cela quand Dieu leur commande de recourir à lui , comme à leur véritable pire. Que vous semble , baron , de mon discours blasphématoire ?

Le bar. ' Que je n'ai point tu de plus jolie extravagance, ni d'absurdité mieux cfissimulée.

Théod. Baronne , vous avex bien pris le ton et imité le style.

La bar. J'avoue que j'avais le livre de Voltaire dans la main pour suivre ses phrases et imiter les figures. Si c'est une audace d'imposer des préceptes à l'homme, parce ^ue Dieu lui en a imposés, c'en sera une aussi de donner des biens à l'homme, quand c'est Dieu qui les lai donne. Ici la fausseté saute aux yeux. Mais je n'ai point pensé, Théo^ dore , que le mensonge pûl se masquer si bien.

Théod. Je suis bien aise que vous connaissiez le danger qu1l y a d'être trompé par les livres qui sont écrits avec beaucoup d'art et d'éloquence.

La bar. Mais enfin , Théodore , dites-moi ce que je dois faire de ces livres?

Théod. N& point les ouvrir avant d'avoir lu sérieusement ceux qui sont écrits en faveur de voire croyance. Car , sans être armée de la connaissance de la vérHé • vous ne pouvez

soupçonner qu*il y ait de la fausseté dans lei autres livres. Etant une fois bien instruite de la vérité, quand on vous opposera les livres séduisants des incrédules ; séparez tout ce qui est fleurs , figures et métaphores ; mettez le discours à nu et à sec , de manière à pouvoir dire : Cet auteur assure cela pour telle raison; et alors vous verrez qu'au lieu des raisonnements les plus brillants en apparence , il n'y a dans le tait que sophlsmes très-vicieux.

Le bar. Nous agirons de même avec les livres en faveur de la religion , parce que la partie doit être égale.

Théod. Sans contredit : mais en cela il n'y a pas beaucoup de peine à prendre, parce que nos livres d'instruction sont d'un style simple et solide. Et c'est une circonstance à remarquer, mon cher baron, les livres ea faveur de la religion sont sérieux , solides et secs, tandis que* ceux qui sont contre, sont remplis d'invectives, de fleurs et des plus belles peintures. Mais aussi ils nous font le plus de tort ; et il n'est point étonnant qu'ils trompentle peuple, qui n'est point très-habile dans l'art de discourir.

Le bar. Je trouve moi un autre triste avanta-^ ge aux mauvais livres : c'est qu'ils enseignent une doctrine qui flatte le cœur et les passions, tandis que notre religion les réprouve ; et il est très-nalutel que je m'attache beaucoup à celui qui me parle suivant mon goût et les penchants de mon cœur , avec des phrases séduisantes , vu surtout que les livres de notre religion qui m'exhortent à refréner mes passions ne sont point ordinairement de ce stvle enchanteur qui est le propre des corvphtes de Tincrédulîté.

Théod. Aussi voyez-vous que si cette malheureuse doctrine entraîne tant cte parti^^ sans , ce n'est point parce qu'elle fait connaître la vérité , mais parce qu'elle favorise le libertinaffe.

La bar. Cette pensée me frappe , et doré^ navant je prendrai la précaution de faire avec ces livres ce que m'enseignait mon maître de dessin : il voulait que , pour juger du mérite d'un dessin ou d'une peinture > je me représentasse la figure nue et abstraction faite des ornements dont elle serait couverte. Le fait est que je remarquais souvent de grands défauts dans des dessins très-appiau^ dis du vuleaire , parce que je trouvais qm*iiii bras était beaucoup plus grand que raatre , qu'une cuisse était monstrueuse, qu*UB pied allait où ne pouvait arriver la iambe, tu la

Ï»lace du genou , etc. Je ferai de même avec es livres; je lirai moins, mais ce sera avec plos de fruit. Allons nous promener ^ Tbéodore , avant qu'il nous vienne des ^visities incommodes. Théod* Venez y baron , je suis prêt.

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