‹ Catéchismes philosophiques, polémiques, historiques, dogmatiques, moraux, liturgiques, disciplinaires, canoniques, pratiques, ascétiques et mystiquesChapitre 204 sur 235 · TROISIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SOIRÉE

Sut Jtexistemco de Dieu.

La bar. Je ne puis vous peindre» Théodc»re, rétonnement que me causa hier , dans une certaine assemblée, uu de nos amis que îe ne

lOGl

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

vcaxpas nommer. Ilparla de Ja religion avec tant de liberté, de hardiesse et d'imprudence, qu'il m*effraya, parce qu'il en vint presque jusque à douterdel existence de Dieu. Toutefois, disait-il , je crois qu*ilya un Dieu ; mais encore je ne serais pas fâché qu'on me \d prou* ▼ât,etqu'on m'en convainquit, parce qu*à cet égard tous les raisonnements ne 9ont pas de mon goût.

Théod. C'est ce que désireraient ces messieurs de pouvoir trouver moyen de douter s'il y a un Dieu, parce qu'alors les passions mises en pleine liberté triompheraient de iout ce qui pourrait les assujettir.

La bar. Vous avez raison, Théodore ; au* jourd'hui tout tend à établir le système d'une entière liberté dans les mœurs ; car je vois qu'on renverse toutes les digues. Pour moi , qui ne sais que ce que j'entends dire à certaines gens qui se piauent d!instruction , je fais à part moi mes réflexions , et je trouve que le plan général du jour est la licence et le dérèglement des passions les plus honteu-

préceptes de rEj^lise. On ne veut point plus de lois positives, mais seialement la loi naturelle, entendue de chacun à sa manière. Déjà les lois de la pudeur et de la décence ne sont plus en vigueur : •celles de la bonne édui^tionpassentpour ridicules. Déjà les enfants n'ont rien à voir a?ec leurs pères, ni les pères avec les enfants ; les femmes ne doivent plus fidélité à leurs époux, ni ceux-ci à leurs fem* jnes ; c'est, dit-on, une oppression. Enfin, mon cher Théodore , il n'y a plus de lois d'aucune esp^ , pas même celle de Dieu : car j'ai entendu dire (et celui qui le disait ne demeure pas loin de nous) çuè Dieu n'a rien À voir avec nous, et qu'il s'inquiète de nous, comme nous des fourmis. C'est pourquoi, détruisant une fois la croyance qu'il y a un JDieu, le champ reste libre pour que chacun fasse ce qu'il voudra; et c'est là que tend la mode du jour.

Théod. N'est-ce point une personne dont le nom commence par H, et qui soupa avec nous il y a à peu près quinze jours 7 Quoi I ?ous sonrie2. Déjà je l'ai entendu parler de manière que sa religion me parait celle d'un athée; au moins aans la pratique vit-il comme s'il l'était.

La bar. Vous ne vous trompez pas. Ah ! s'il était ici actuellement 1 que Dieu nous l'amène 1

Théod. Ce n'est pas à désirer, parce que nous pourrions nous échauflTer dans la dispute; et quand l'esprit s'échauffe trop, on ne raisonna pas avec beaucoup de fruit. U Taudra mieux que nous discourions ici en paix , et que vous tàchiec de répondre aux arguments que je ferai , suppose que tous ^avez déjà comment on procède»

La bar. A la bonne heure ; d'autant plus que do cette manière je connaîtrai encore xnieuxla forcedes arguments. Supposez donc, Théodore, que je nie qu'il y ait un Dieu, ou qu'au moins j'en doute. Je crois ce que je WQLS, et rien de i^ns. Supposons cela, et

Coréen. Philos. I.

qu'en outre je sois trfts-présomptueusc et entêtée.

Théod. Doutez- vous, madame , de ce que vous voyez?

La bar. Non.

Théod, Fort bien ? donc vous croyez que TOUS existez.

Jja bar. Oui, je le crois : j'existe»

Théod. Et quelqu'un vous a-t-il donné l'être?

La bar. Sans contredit ; ce furent mes pères.

Théod. Ceux-ci reçurent aussi l'être de quelqu'un ; et leurs pères aussi le reçurent d'autres pères , jusqu'à ce qu'enfin nous remontions au premier homme. Par conséquent nous admettons qu'il y eut un premier homme.

La bar. Il était nécessaire que quelqu'un le fût ; mais que concluez-vous de là?

Théod. Cet homme, qui dans la série des hommes fut le premier, reçut l'être de quelqu'un, quel que soit ce quelqu'un, parce qu'il. n'a pu se créer lui-même. Mais celui

3ui donna l'être au premier homme existait éjà. Ainsi ou il reçut l'existence de lui-^ même, et alors je rappellerai Dieu, ou il reçut l'existence d'un autre être qui l'ait

Îroduit , et par rapport à cet être je reviens faire la même demande, jusque à ce que nous arrivions à un être qui ail en lui-même l'existence, sans l'avoir reçue d'un autre ; et voilà celui qne j'appelle Pieu véritable : donc le vrai Dieu existe. Que répondez^* vous?

La bar. Je voudrais répondre pour sonte«> nir mon rôle, mais je ne sais , parce que je connais que tout ce que je pourrais dire est une absurdité ; et je ne puis en dire avec connaissance.

Théod. Tout se réduit à ce qu'aucun être borné ne peut tenir l'existence de lui-même; et comme il a dû la recevoir d'un autre, ce*' Ini-ci doit également l'avoir reçue d'nn autre; de manière qu'il y aura eu une série infinie de créatures , dans lesquelles on en suppose une première qui aura été la source de toutes les antres^ Ce qui prouverai! qu'il s'est déjà passé une série infinie de créatures.

La bar. Cela est impossible : une série in-ifinie qui a eu uno on I cela ne peut être, parce que c'esl une contradiction manifeste qu'une chose soit infinie ou sans bornes, et que déjà dlé ait eu une fin.

Théod. Vous trouverez mille autres con^r tradictions dans ceux qui voudront nier l'existence de Pieu. Yoia un autre argument très-dair. Ne regardmons^nous pas copame un fou celui qui dirait que dans une Ile déserte il j a une pendule , doni tous les mouvemenls sont bien réglés , s'il voulait nous persuader qu'elle s'y trouve sans que personne ne l'y ait portée ni placée , et sans que personne ne l'ait fabriquée?

La bar. Assurément.

Théod. Mais un insecte qni marche sur la terre, ou quelque petit animal que ce soit, n'esl-il pas plus délicat que la montre l^ plus iCQmpUquée ? Vous qui, à l'aide du m^^

^Trenft'^uatre.) '

IIARUONIB

croscope, avez to rinexpliqnable sagesse qui brille dans un insecle» vous tous étonnez de ce qui 8*j Toit, mais beaucoup plus encore de ce que la vue n'atteint pas , mais que Ton croit y être, parce qu'il est indispensable que cela soit. Car, de même qu'un nomme ne peut remuer le bras ou la jambe sans le muscle correspondant, sans que le suc nerveux ne remplisse le muscle, sans que le tendon ne soit attaché à l'os , ou sans le ligament oui l'y attache ; de même encore que le muscle ne peut avoir d'action sans une inQnilé de petites vessies « etc. : ainsi la la puce 9 le moucheron et tous les autres insectes ont nécessairement besoin delà même fabrique d'organes propres au mouvement.

Quand à la digestion et à la manière de nourrir leur substance, il y a en eux la même difliculté que dans les grands animaux; car ils ont besoin d'estomac et des autres organes de la nutrition , pour tirer des aliments un suc qui se convertisse en leur propre substance, qui fasse croître leurs membres, et leur communique une force vitale; puisque c'est la même organisation dans les petits animaux que dans les grands, avec cette différence que la fabrique des insectes est plus admirable à cause de leur petitesse : de même que s'il existait une montre aussi petite que les yeux d'une mouche , on l'admirerait plus que l'horloee d'une tour.

Ia bat. 11 n'y a i>as de doute que la petitesse augmente, loin de diminuer, ladilQculte du mécanisme.

Théod. Donc il est plus impossible qu'il existe un insecte sans cause intelligente qui Tait formé, que l'horloge la plus compliquée. Les anciens seuls n'auraient point senti la force de cet argument , parce qu'ils pensaient que les insectes naissaient de la putréfaction. , .^

la bar. A mon avis , cela est d'une évidence égale à celle des propositions mathémati- Îiues; car c'est aussi clair que trois et quatre ont sept. Il est vrai que nous voyons que les insectes, avec tout ce mécanisme que TOUS dites , naissent par la génération de leurs pères; mais comment passez- vous de là à l'existence de Dieu ?

Théod. Vous n'avez pas bien fait attention à ceque j'ai dit« Ceque j'ai dit,c'est que les insecfes nécessitaient une cause intelligente qui les tonnât. Je ne dis pas que cette cause intelligente soit pour former telle fourmi qui frappe nos yeux , mais pour former la première, d'où sont sorties toutes les autres par la voie ordinaire de la génération. Prenez garde , baronne, que cet argument est plus fort que vous ne pensez.

La bar. Expliquez-le moi bien... Mais j'entends dehors le colonel , que j'accusais tout à l'heure d'être un athée. Je vais le mettre sur la question. Laissez-moi dire, iusqueà ce que nous touchions la difBcuUé. Ne vous impatientez point des extravagances que vous entendrez de sa part, car il en dit de bonne taille.

Le colonel. Quoi, madame, enfermée seule dans votre cabinet avec votre maître ! il est

question sans doute de calcul , ou de quelque problème géométrique d'importance? Renon»

cez à tout cela, madame , votre sexe ne doit penser qu'aux modes et aux plaisirs du bel âge. Laissez^nous les études sèches et mélancoliques des mathématiques , qui sont notre partage, et ne vous occupez que de devenir de jour en jour plus belle, pour tous attacher tous les cœurs par les charmes réunis de la nature et de l'art.

La bar. La plus grande faveur que je dois à la nature, c'est la rectitude de mon jugement, si accoutumé aux études géométriques, que je ne pois souffrir un raisonnement fautif. Et de même que la dame la plus belle et la plus richement habillée « si elle avait la tête de travers, perdrait tous les autres agréments , soit de la nature « soit de l'art , de même l'homme ou la femme qui ne raisonne pas bien , et oui ne donne point une raison valable de ce qu il avance, est pour moi pire que s'il avait la tête de travers. J*estime plus mon entendement que ma figure, parce que mon ame vaut plus que mon corps ; ne vous étonnez donc pas de ce que je m'applique avec tant d'ardeur à la géométrie : j'aime à n'embrasser comme venté que ce que je sais certainement n'être point une erreur cachée sous de l>eaux dehors. Dans les conversations de beaucoup de messieurs, j'entends des discours, qui me paraissent dignes des femmes de la campagne ou des enfants des rues , sans liaison , sans solidité et sans principes: ils parlent, et toujours parlent d un air'et d'un ton magistral , et ils ne disent rien; je me tais, mais ensuite je ris à mon aise dans mon cabinet.

Le col. Combien de fois aves-voos ri do moi?

La bar. Me parlez-vous sincèrement? Alors je vous dirai la vérité , parce qu'en matière de vérité, une géomètre, comme vous m'appelez, ne connaît point les compliments, l'ai ri plusieurs fois , et entre autres au sujet de la conversation d'hier, où vous parlâtes avec doute de l'existence de Dieu. Pardonnez*moi ; je ne sais quelle est votre croyance ; mais un athée est à mes yeux un homme qui ne raisonne pas.

Le col. Supposons un moment que je sob un athée, qu'avez-vous à dire là contre?

La bar. Puisque nous entrons en défi , je vous remets la lance , Théodore ; vous êtes mon mattre, escrimez-vous. Pour moi, colonel , je me réserve le privilège de rire dès que j'entendrai une absurdité, de quelque part qu'elle vienne. Quand une chose me sonne mal, j'en ris; ce sont les armes d'une dame, armes peu dangereuses sans doute.

Le col. Je venais vous visiter et noa disputer ; mais puisque vous l'ordonnez , je ne refuse point le dén; ce serait honteux pour moi : je ne vous crains pas, Théodore.

Théod. Je ne vous crains pas non plus * et je me réjouis que vous soyez ma partie adverse, parce que, ainsi que tout le monde le sait, étant un homme versé dans l'étude des mathématiques , vous connaisses bien la force de la vMté quand elle se déduit dun?

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

taire. Ponr ne point perdra de paroles ni de temps, je disais, quand vous éles entré, que la production des créatures , par exemple celle des insectes, prouve évidemment Texîstcnce d*an Dieu.

Le coL C'est ce que je désire voir : je suis curieux d'apprendre comment une fourmi qtie Je foule aux pieds et que j'écrase m'oblige à placer au haut des cîeux un être d'une souveraine perfection, en un mot, un

Dieu.

Théod. le suppose que vous connaissez l'admirable perfection et la délicate construction d'une fourmi, et qu'il est inutile de vous dire qu'elle est en quelque façon plus admirable que celle du corps humain.

Le col. H est possible que je sois là-dessus plus instruit que vous, parce que j'ai un excellent microscope.

Théod. Fort bien : donc il y a en quelque tause intelligente qui contint l'idée et procéda à l'exécution de l'admirable mécanisme de la fourmi.

Le coL Oui , les autres fourmis qui l'ont engendrée. Quel doute y a-t-il en cela? Déjà vous pouvez rire, madame.

Théod. Dans un moment , mon ami ; mais

3 ni a formé la première fourmi ? oui lui a onné le pouvoir ( faites réflexion à ce que j'ajoute), qui lui a donné un tel pouvoir que, par le concours des deux sexes, il sortit d'elle de nouvelles fourmis aussi parfaites que les crémières qui sortirent des mains du Tout-Puissant? Parlez en homme franc et loyal qui ne se joue pas de la vérité et qui entend bien la proposition qu'il veut soutenir. Prenez garde à ce que je demande : je puis faire une montre , mais il est incroyablement plus diiiicile que j'en fasse une qui puisse en produire plusieurs milliers d'autres , et donner à chacune d'elles le talent d'en faire également beaucoup. d'autres, et delà sans qu'aucune nk^ntcnde tii ne sache le mécanisme qu'elle a en elle-même, ni celui qu'elle donne à ses enfants, en sorte que tout vienne de la disposition du premier horloger : n'est-ce pas là le propre d'une perfection inlRnie et une chose plus ditBcile que de faire simplement une montre?

Le col. On ne peut nier que ce ne soit une chose iuGniment plus parfaite.

I%éod. Bien : ainsi l'être qui forma les premières fourmis a une intelligence telle, que non seulement il disposa la très-délicate

{perfection de leurs organes , mais qu'il les brma de manière que, sans connaître ellesmêmes leur propre mécanisme, elles le communiquassent des pères aux enfants , des enfants aux petils*Gis, arrière-petits-fils, etc. Laissez-moi mettre ce point dans tout son j)ur. Si les premières fourmis avaient eu assez de jugement et d'intelligence pour comprendre bien tout le mécanisme ou la disposition de leurs membres , c'eût été déjà beaucoup; mais si en outre ces fourmis avaient eu l'intelligence et le talent de for« mer d'autres corps organiques semblables aux leurs, c^eût été beaucoup plus; enfin si «Iles eussent su enseigner aux insectes déjà

produits la manière d'en former d*autres , c'eût été encore beaucoup plus , et dans ce cas le premier auteur de la fourmi prouverait une très-^ande intelligence et un souverain pouvoir; mais ce qui est bien plus admirable encore dans notre cas , c'est que les premières fourmis ne surent jamais rien de leur organisation intérieure, pas plus que vous, mon ami, ni vous, madame, n'êtes instruits du nombre et de la qualité de toutes les petites pièces qui entrent dans votre organisation , n'ayant point étudié l'analomie. Actuellement je dis : Si ces fourmis ne surent jamais rien de leur propre mécanisme intérieur, elles ne pouvaient, par leur propre intelligence, le donner à leurs enfants. Cela serait-il possible?

Le col. Non.

Théod. Donc auand elles l'ont donné à leurs enfants par la génération, c'était par la vertu du premier auteur qui les a faites do manière que, par le simple concours du sexe, il se produisit de nouveaux corps organiques semblables aux premiers. Tout vient de là| et je raisonne ainsi : toute œuvre bien or^ donnée avec délicatesse et des connexions admirables demande une cause intelligente qui sache ce qu'elle fait , et qui dirige les choses connexes par préférence à celles qui -n'auraient point de connexion avec la fin. Le col. C'est évident.

Théod. Cette cause ne se trouve point dans les secondes ou troisièmes fourmis, ni même dans les premières , parce que celles-ci ne savaient rien de leur propretnécanisme.

Le col. Je conviens encore de cela.

Théod. Donc la cause intelligente du mécanisme des fourmis d'aujourd^hui a résidé et réside dans l'auteur des premières four« mis.

Le col. Je ne le nie pas.

Théod. Donc cet auteur était un être qui avait une grande et inimitable intelligence, un grand et inimitable pouvoir.

Le col. J^avoue que tout cela est ainsi; mais qu'en concluez - vous ? Je m'impatiente de tant de détours. •

Théod* Allons peu à peu : tout à Thcure vous le saurez. Je fais le même raisonnement pour toutes les créatures que nous connaissons et je dis : Ou quelques espèces sont nées d'une autre espèce différente, ou toutes sont produites également par le grand auteur de chacune. Choisissez ce que vous voudrez , parce que comme aucune n'a pu se faire elle* même , nous, irons aboutir à un auteur suprême dont tout provient, et qui a tout fait avec une souveraine intelligence et puissance, et avec une telle habileté que les créatures se communiquassent successivement les unes aux autres leur inimitable mécanisme. Cet auteur de toute chose est celui que j'appelle Dieu : donc il est évident que noua avons un Dieu. Répondez actuellement* le col. Je réponds de plusieurs manières. Théod. Voyons la première.

Le col. Cet auteur universel de toutes les créatures a bien pu être une créature plus

HARUONIE

fO(»

parfaite que toutes celles qu'elle a i>roduite3 : (le cette manière il n> a plus de Dieu.

Théod. Bien, elle n est pas Dieu ; car quoique plus parfaite que les autres créatures, elle est créature elle-même, par conséquent elle a un principe; or celui-là sera Dieu qui Tanra formée si parfaite, ou quiconque aura fait celle-là qui ra produite, etc. C'est-à-dire

2ue j'appelle Dieu celui qui a créé, et qui n*a té créé par personne, on celui qui a donné l'existence à ce que nous voyons, sans l'avoir reçue de personne : j'appelle Dieu le premier principe des choses ou de leur existence. Par conséquent nous voyons ^u'il jr a un Dieu ; parce qu'il ne peut Ravoir d'existence créée, sans principe qui ait donné cette existence. Quelle est 1 autre réponse ?

£e eoL Si je vous disais que toutes les choses qui se sont faites n'ont point été faites par une cause intelligente, mais par le hasard qui a voulu que Tes particules de la matière se réunissent de cette manière : que me diriez--vous alors ?

Lu bar. M. le colonel, permission de rire.

Le col. Cette pensée est d'un philosophe ancien.

La bar. Et quel privilège ont eu les philosophes anciens, pour ne point dire de singularités qui fissent rire ? Pour moi je me ris d'eux et de vous; car enfin, quand avez-vous vu une montre ou un habit fait par le hasard, et sans qu'aucune main intelligente n'y ait travaillé ? dites-le moi pour votre honneur. Le croyez-vous 7 pouvez-vous , sans vous Cèdre violence, croire que cela soit possible ?

Le coL Puisque vous engagez mon honneur, je dois vous dire que je regarde tout cela comme une absurdité : mais enfin cela sert pour parier» comme font tant d'autres.

Théod. Passons à une autre réponse , celles-ci sont déjà réfutées.

Le col. SI je vous dis que cet être auteur de tout Alt la nature , et que c'est elle qui est l'auteur de l'univers ; qu'aurez-vous à répliquer ?

Théod. n y a longues années que je cherche et que je demande qu*est-ce que l'on appelle la nature ; et je vous serai obligé de me l'expliquer. La nature est-elle une chose spirituelle et intelligente? ou est-ce une chose brute, matérielle et aveugle 7

Le col. Tout le monde connaît la nature, et personne n'explique ce que c'est ; tout le monde la connaît, parce que tous voient ses effets dans cette suite continue de mouvements : elle est notre mère ; et nous la connaissons, quoique nous ne puissions la définir.

Théod. Vous voyez que nous sommes dans une dispute rigoureuse, où les idées doivent être claires ; et non dans des dissertations poétiques, où les idées sont très-confùses, quoique belles et brillantes. Si vous voulez que je vous parle de la nature d'un ton oratoire et poétique, je n'aurai point assez de Suatre heures, tant la matière est abondante, e que nous désirons ici, c'estde savoir si la nature est matière ou esprit, si elle a de l'intelligence ou si elle en manque. Mon ami.

vous avez donné à la baronne rotre parole d'honneur de parler suivant votre cœur; donnez-la moi aussi, pour lui faire la cour, et dites-moi quelle idée vous vous formez de la nature. Permettez-moi de vous' dire la mienne ; il est possible que nous soyons d'accord. J'appelle nature cette série continue et régu* Hère de fnouvemente en tout ce qui e$i visiole: parce que ce qui appartient à notre volonté et aux affections du cœur n'est point partie de la nature ; convenez-vous de cette idée ?

Le col. J'en conviens, parce que c'est la même que je me suis formée.

Théod. Donc l'argument revient dans toute sa force ; parce que cette suite si constante et si bien ordonnée de mouvements au ciel et en la terre, étant si compliquée et si va-

voyons que tures nous prouve qu'jl y a un Dieu.

Le col. Fort bien ; mais le cas est de savoir si tout est matière, comme beaucoup disent ; pour moi je ne sais comment est ce Dieu-là.

Théod. C'est là un autre point que nous réservons pour une antre discussion sur la spiritualité de l'ame. Pour le présent, la conclusion est qu'il y a un Dieu auteur de toutes les créatures ; qui n'a reçu de personne sa nature et son existence , mais qui la tient de lui-même ; et que cet auteur universel a une grande puissance et intelligence...

La bar. Grâces à Dieu , mon cher colonel, j*ai la preuve que vous êtes un homme franc et que vous ne résistez pas à la vérité quand on vous la fait voir clairement. Allons promener.

Le col. J*ai donné parole à madame la gouvernante, qui m'a invité à lui donner ce soir le bras à la promenade. Je vous laisse en bonne compagnie. Adieu.

Théod. Avcz-vous vu , baronne, une manière de raisonner plus embarrassée que celle de cet homme ? Or tels sont tous les autres quand ils discourent sur ces matières.

La bar. Mais je l'ai pris du bon côté , en lui demandant, sur son honneur, qu*il parlât comme son cœur était affecté.

Théod. Croyez, baronne, que dans le monde (je parle du monde civilisé) il n'y a aucun homme persuadé qu'il n'y a pbint de Dieu. Ce qu'il y a, c'est au'ils parlent et travaillent pour tâcher de se délivrer du remords qu'ils sentent dans leur cœur à cause de leurs désordres ; ils voudraient d*un senl coup arracher cette épine et se persuader que, snns danger aucun, ils sont les maîtres absolus do leurs actions.

La bar. Mais ils disent mille sottises.

Théod. Oui , madame ; mais les {>los gra»* des absurdités sont de superbes vérités quand on y trouve son compte. Allons promener cl appeler le baron, qui, Vêtant aperçu <|uc le colonel était ici avec ses sophismes , n a pas voulu entrer ; mais je l'ai entendu.

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

QUATRIÈME SOIRËB.

Sur Uê mysièrtê de notre religion en général.

La baronne. Yoas ne vous faites pas d'idée* ir.on cher Théodore, de la guerre que me fit hier au soir notre brigadier, se moquant de ma croyance, rappelant crédulilé de femmes, qui livrenl en aveugles leur jugement à quiconque veut 8*en emparer, pour le porter où il lui plaît. 11 est vrai qu*à Textérieur il professe comme moi la religion catholique ; mais, par ce qu'il m'a dit,ie suppose qu'il n'en a aucune. Je l'ai invité à la promenade, et je crois qu'il viendra me chercher. Je voudrais que vous l'entendissiez sur cette matière t parce qu'en vérité sa manière de discourir me fait beaucoup d^impression ; et sur des points d'une si grande importance je ne voudrais pas qu'on me trompât. Je ne veux ni croire plus que Je ne dois, ni omettre de croire ce qui est juste. Dans le cabinet de mon père sont le baron, le chevalier, Sophie, Victoire et ma mère, qui ne veulent point entrer ici pour nous laisser plus à notre aise.

Ihéodore. Je ne l'attaquerai point, parce que cela ne convient pas : s'il m'attaque, je répondrai avec douceur. Ne craignez point que l'erreur triomphe : s'il sait se servir de sa raison comme homme, je ne le crains pas^ parce que notre cause est bonne.

La bar. C'est unhomme savant ; et je pense qu'il raisonne bien dans les sciences naturelles : au moins il me plalt. Je le ferai entrer dans la question : souffrez ses attaques avec prudence, parce qu'iiestunpeu piquant, et qu'il a un certain air méprisant , qui ne laisse pas que d'offenser.

Théod. C'est ainsi, madame, qu'il doit faire suivant l'usage; parce que l'avocat d'une mauvaise cause supplée au défaut de raisons solides par des plaisanteries et des ironies. Mais qu il ne vienne pointa moi avec de pareilles armes ; je sais manier le fleuret, je ne m'attaque point aux habits, ni ne m'inquiète qu'on toucne aux miens; je vise au corps, ^e laisse passer les paroles et je vais à la raison. Ensuite si je reste victorieux, je pourrai me permettre quelque petit mot, propre à réprimer certaines vivacités de peu d'années et de moins d'études encore. Il me semble

3u'il arrive ; et puisque il a un ton de persifage et d'oracle, laissez-moi me' divertir avec lui, si j'en trouve l'occasion, en parlant avec dissimulation et feignant d'être faible , pour le faire glisser et tomber sans que j'aie l'air.de l'avoir attaqué ; et après avoir ri un peu, nous prendrons sérieusement les armes de la raison, à la mort ou à la vie. Ainsi ne vous scandalisez point de ce que je dirai d'abord ; car, suivant la méthode de Socrate, il m'est nécessaire de pousser la dissimulation jusque A un certain point. Voici qu'il entre.

Xa6ar. Nous étions actuellement à parler de vous , M. le brigadier : j'avais déjà prévenu mon maître et votre ami de l'honneur que vous deviez nous faire ce soir.

Le brigadier. Il y a longtemps, Théodore, que ie desirais vous connaître; mais ne trou-

vant point l'occasion de recevoir de vous cette faveur, je me. suis fait introduire par votre disciple» madame la baronne, qui m'honore beaucoup.

Théod. Ce désir était réciproque. Depuis le moment où je vous ai entendu parler de physique, j'ai connu que vous êtes un homme instruit, et j'ai désiré m'entrêtenir avec vous, parce que la physique est mon occupation et mon goût dominant. U n'y a pas de science qui satisfasse davantage la curiosité de l'homme, ni qui lui procure do plus grands amusements. D'un c6té, les ma-

pas sur et certain, au pays de la vérité, en sorte qu'on se trouve entièrement hors de soi-même et absorbé dans la jouissance de son aimable et inappréciable beauté.

Le brig. Grâces à Dieu, baronne, je reconnais en Théodore un homme tel qucf je m'y attendais et non tel que vous le disiez. Vous me le représentiez comme étant d'un entendement servile , qui se laissait conduire les yeux fermés partout où Ton voulait, croyant dans la religion des choses que nilm, ni ceux qui les lui avaient persuadées, ne pouvaient comprendre. Je m'étonnais qu'étant d'ailleurs si éclairé et si curieux de la vérité il se laissât mener comme un aveugle par des régions inconnues. Je vois actueUemeot, mon ami Théodore, que, comme moi et tout homme de jugement, vous ne croyez que ce que vous comprenez clairement par lo calcul et les observations, laissant tous ces mystères incompréhensibles qu'on nous a enseignés quand nous étions comme les enfants de l'école^ qui croient tout ce qu'on leur dit, jusque à se persuader qu'il y a un loup çarou qui man^e les créatures.

Theod. Mon ami, je suis enchanté que vous me touchiez cette matière; parce que comme vous avez un bonjugement,ie pourrai m'expliquer avec vous, et réflécnir mûrement. Pour moi c'est un bonheur de rencontrer quelqu'un qui sache faire usage des armes delà raison, et distinguer un discours sérieux d'une conversation d'agrément. Cela supposé, je désire savoir votre manière de penser sur ce principe de Rousseau, aujourd'hui très en vogue : Un homme de jugement ne doit point croire ce qu*il ne comprend pas.

Le brig. C'est la maxime la plus raisonnable qu'on ait jamais établie. Pour moi, si je ne comprends pas une chose, je dis que je ne la crois pas. Quelle différence n'y a-t-il pas entre un homme de bon sens et une vieille sotte qui, courbée sur son bâton, traîne une ame vile et â moitié morte sur les pas d'un prêtre aussi sot qu'elle , qui n'entend pas ce qu'il dit, et qu'on lui a enseigné il y a longues années. Doué d'an entendement pénétrant et homme d'étude, . Dieu me préserve de croire comme une vieille ignorante. Non, jamais, et je ne mo pcrsuaoe pas que vous soyez ainsi.

Théod. Que je tous embrasse, mon grand

liAKUONie

ami ; je vois que vous pourei me tirer de grandes inccrttladesi car tous arei le jugement très-éclairé. La baronne ne me trompait pas dans les éloges qa*elle faisait de vous. Cette maxime de ne croire que ce que nous comprenons clairement parait sans doute conforme à la raison. Hais la regardez-vous comme générale?

Le brig. Comme générale, et très-générale ; parce que Thomme qui ne se sert pas de sa raison n'est différent en rien des brutes avec lesauelles il travaille les champs; car il ne rena raison ni de ce qu'il fait, ni de ce qu'il dit : il fait ce que son père lui a appris ; il dit ce qu*il a entendu dire ; et sa raison est pleine de rouille, comme une monnaie qui ne sert plus. Ne soyez pas si dupe, mon ami ; si vous ne comprenez pas bien une chose, en sorte que vous n'en puissiez ren-dre raison, vous ne devez pas la croire.

Thiod. Vous ne vous doutez pas de la peine que vous m'épargnez, parce que je croyais beaucoup de choses, et je les croyais fermement ; mais je ne pouvais expliquer ce

3 ne je croyais ; et en attendant mon entenement travaillait et auait en vain pour chercher la raison que je ne pouvais rencontrer.

Le brig. N'agissez jamais i^inst , mon ami, si vous voulez qu*on vous prenne pour un homme de bon sens ; niez tout ce aue vous ne pouvez expliquer, ou au moins dites que vous ne le croyez pas, et ne vous exposez point à ce qu'on vous reproche de ne juger que d'après les autres, et d'aller en aveugle oA l'on vous mène en aveugle.

Théod. Quel vaste champ je découvre actuellement pour mettre à son aise ma raison opprimée jusque aujourd'hui par mille dilBcuftés 1 mais je ne sais, mon ami, si vous suivez celte maxime aussi généralement que vous le dites.

Le brig. Ne craignez pas que je cesse jamais de la suivre très-fermement ; je suis inexpugnable sur ce point, parce qu'en Ahsant que je ne crois pas , je suis à l'abri de toute objection.

i Uiéod. J'entends ; mais puisque vous me faites l'honneur de m'instruire sur ce point , permettez-4noi de vous exposer un scrupule : Qu'est-ce que vous pensez de notre ame ? . Lebrig. Je pourrais vous donner mille définitions ; mais je me contente de vous dire que c'est un espnl intelligent, qui perçoit les sensations des sens, et gouverne le mouvement des membres. Cela sufDt pour la connaissance de l'ame.

théod. Ei comment expliquez- vous le passage des sensations, depuis les sens et le cerveau znatériel jusque à l'ame qui est spfrituelle? comment le mouvement ou la détermination passe-t-olle de l'ame spirituelle aux membres du corps matériel? comment entendre ce mouvement, cette union et ce passage?

Le Srig, Là-dessus il y a trois systèmes : celui de (eibnilz est ingénieux, mais ridicule; çe\vi\ de Descartes n'est rien ; celui de Tinftueace phyiÎAue est impossible ;, donc sur ce

point, soit dit entre nous, on ne sait rien.

Théod. Alors, mon ami, je dis que je ne crois pas que vous ayez une ame, ni une langue, ni des mains qu'elle gouverne. Car vous venez de médire que personne ne comprend comment cela est ; et vous ne savez m'en donner une raison claire : non, je ne crois plus que nous ayons une ame, oi qu'elle reçoive les sensations des sens, ni qu'ellepuisse gouverner les mouvements des membres ; parce que si l'on me demande comment l'ame est dans votre tète, comment elle entend ce que je dis^ et comment elle remue votre langue pour me répondre, je ne sais l'expliquer, ni personne non plus; et votre maxime est de nier i pieds joints ee qu'on ne comprend pas clairement Vous riez, baronne? riez : ie ne crois pas non plus en votre ame , ni qu elle perçoive ce que ie dis à mon ami, parce que je ne comprends pas comment le son de ma voix pent aller affecter votre ame spirituelle, quand le son et tout ce qu'il produit dans le cervean est chose matérielle et corporelle. Je proteste donc que je ne crois pas que vous avez une ame aui perçoive mes paroles et détermine les vôtres.

La bar. Pardonnez-moi, brigadier, d'avoir ri : c'est par une suite de ma grande liberté avec Théodore, et nullement par début d'é • gard pour vous.

Le brig. Je vois bien qu'il se divertit ; car il ne peut douter de mon ame, des mouvements , des sensations , etc. ; il ne le dit que pour rire*

Théod. Je me divertis : mais je veux une réponse, parce que je me fonde sur la leçon que vous m'avez donnée de ne croire que ce que je comprends clairemenL

La bar. Actuellement, Théodore, parlez sérieusement ; je veux savoir ce que voua pensez sur ce point.

Théod. Avant d'entrer en lice avec M. le brigadier, j'ai voulu lui faire voir que la situation où il se plaçait pour lutter et combattre contre moi l'exposait i glisser et à tomber; mais puisque vous le voulex , je m'expliquerai posément : allons par parties. Vous, baronne, vous noterez avec lecrayou les propositions dont nous * conviendrons M. le brigadier et moi , pour vous les bien rappeler À la fin; et nous pourrons les rédiger d'une manière solide et concluante.

Le brig. Cela me parait à propos : ainsi il n'y a pas à craindre que dans la chaleur de la dispute nous allions en avant et en arrière , en disant et nous dédisant. Madame , prenez note de tout ce qui sera d'accord, entre hous deux.

Théod. Ainsi donc, mon ami, vous affirmez qu'en matière de religion on doit absolument nier tout ce que la raison ne comprendra pas?

Le brig. Je l'affirme.

Théod. Cela étant, le Tout-Puissant est bien peu de chose, puisque il doit entrer tout en* lier dans notre courte et étroite, intelligence.. Oomment pourronsr-nons dire que iJ^ est infini en tout genre de pcrfecticHi»

IdU

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

WA

si notre faible esprit doit le comprendre tout entier; en sorte que Dieu ne puisse rien avoir qui soit an-dessus de l'entendement humain? Que notre intelligence soit trèsfaible et très-bornée, tout le monde le sait; et plus nons étudions , plus nous le connaissons ; au point qu'il n'y a que celui qui n'étudie pas qui ail la présomption de ne pas ignorer beaucoup de choses. Mais à quelque matière que nous nons appliquions, nous rencontrons des ditBcuUés que nous ne pouvons résoudre, forcés d'avouer tous que l'intelligence la plus subtile est toujours bornée. Ne m'accordez-vous pas cela, mon ami ?

Le brig. Je Tavoue malgré moi ; et tous les hommes savants conviennent, quoi qu'il leur en coûte, qu'en toutes matières il y a mille clioses que l'on ignore.

Hïéoa. Ecrivez , baronne , aCn que je ne Foublie pas. M. le brigadier accorde que notre inieltigence, même la plus pénétrante, est trie-bornée; 1" proposition. Que Dieu est infini en tout genre de ^er/ec/ton; 2* proposition. Que ce Dieu infini doit entrer nécessai-rement dans notre étroite intelligence: et tout ee que celle-ci ne comprendra point par rapport à Dieu, où qui restera hors de ses limites , doit se nier par la raison setde de ne pouvoir se comprendre; 3* proposition. Mon ami, ne vous aflDiffez pas; pour le moment cela n'est écrit qu^u cravon , à la fin de la conférence nous écrirons le résultat avec de l'encre.

La bar. C'est écrit. Mais savez-vous l'idée qui me vient. Je me souviens de nos charretiers d'Armendariz, qui, enfermés dans les Pyrénées, charrient toute leur vie de village en village, et, ne connaissant point d'autre terre que celle qu'ils foulent aux pieds, se persuadent presc|ue qu'il n'y a pas d'autre monde c[ue celui qu'ils connaissent; d'après ce que je vois , les raisonnements que vous faites me paraissent la même chose.

27tk^od.Neralentiséons point la discussion : laissez-moi suivre mon idée. Ce qu'on appelle mystère, mon ami, n'est point la même chose que chimère ou délire, comme beaucoup le pensent: un mystère est une chose supérieure A la raison humaine , ou qui excède sa capacité ; vue chimère est une chose contre la raison humaine, et l'un n'est pas la même chose que l'autre. L'homme de bon sens ne doit ni ne peut admettre ce qui est contraire à la raison ; mais il peut , il doit même quelquefois admettre ce qui excède ou surpasse la raison. Jl^n'expliquerai par des exemples : ceux qui, comme vous, ont approfondi la physique avouent qu'il y a , dans la nature, des mystères tels, qu'ils sont incompréhensibles au talent le plus subtil et à l'mtelligence la plus pénétrante , et cependant on ne peut les nier. Dans ce que je vous ai dit de la communication de notre ame avec .notre corps, je vous ai donné une preuve bien évidente que nous pouvons être certains qu'une chose est , quoique nous ne sachions point comment elle est.

Multiplions les exemples : si nous ne vour Ions pas attribuer la tendanci^dcs corps gra?

ves vers la terre A une main souveraine qui produise immédiatement cet elTet d'après les lois qu'elle a établies ( et que très-peu adoptent), nous chercherons en vain quelque philosophe ancien ou moderne qui donne une explication supportable de ce que c'est que cette ffravilé que nous voyons en tout.

Le brig. Cela est certam : car ni Descartes, ni Newton, ni Gassendi, ni aucun autre ne donne solution à la difQculté; ils la chan* ^ent, mais ils ne la résolvent point : en cela je suis de votre avis.

Théod. Si cependant quelqu'un disait : Je na crois pas que le plomb pèse vers la terre , par la raison que je ne comprends pas comment cela peut être, il mériterait pour réponse qu'on lui rtt au nez. De même nous sommes encore à attendre quelqu'un qui nous dise pour quelle raison l'air serein est plus pesant que l'air pluvieux? car dès que le baromètre monte dans le beau temps , et descend en temps de pluie, on ne doute point qu'il n'en soit ainsi ; quoique cependant, jusque à cette heure , nous ne jcomprenons point pourquoi ni comment cela est.

Le brig. C'est encore là un point que je n'ai pas vu traité à ma satisfaction.

Théod. Il y a bien plus : nous savons que des seiQences naissent les plantes, et que ces plantes produisent d'autres nouvelles semences. Qui a pu jusque aujourd'hui expliquer comment se forment les nouvelles se^ menées? si on dit que toutes celles qu'il doit y avoir sont déjà formées, et que les organes qui les composent sont placés les uns dans les autres , comme dans des boites , en sorte qu'une figue de mon jardin renferme en ellemême tous les milliers de petits fiçuiers qui peuvent en naître , même quand tous ses petits ffrains produiraient chacun de nouveaux figuiers , et aue tous les petits grain» des figues de ces uguiers se sèmeraient, et

Sue les filles, petites-filles et arrière-petites- Ues des premières et toutes les descendantes possibles jusque à la fin du monde seraient destinées à être semées : si on dit que tontes ces branches , feuilles , figues , racines et troncs, avec tous leurs organes sont déjà actuellement enfermés et enveloppés dans chaque petit grain d'une figue : qui pourra comprendre ce mystère? si on dit que les semences se forment de nouveau sur l'arbre qui les produit, non par un simple dévelop-

1>ement, mais par une nouvelle fabrication brmée de la sève de l'arbre ; qui pourra nous enseigner quelle est la main qui gouverne cette sève, pour qu'il en résulte une fabrique

f»Ius admirable que la machine la plus déicate et la plus compliquée ?.ll est nécessaire Sue de ce suc uniforme se construise ici une bre longue, là un utricule ou ventricule rond et creux en dedans , avec une certaine fermentation pour cuire le suc qui y passe ; il faut en outre une trachée spirale qui re» çoive et chasse l'air , comme nos poumons

Juand nous respirons ; car tout cela, à Taide u microscope , se voit avec, les yeux Qui a donné le moule pour couler ces organes? et si nous avons ces aioulesi dans quel» mou-

im

BAtlMONlC^

les se sont-ils cotdés etit d*abord? car il sérail beaucoup plus difDcile quMl y eû( de tels fnoules sans que quelque main habile ne conduisit cette sère, ou que sans aucune direction on vit se former d*un peu du suc de la terre, des organes aussi délicats et compliqués aue téiât qui se voient dans les semences d un arbre; d'ailleurs les semences formées dans un 6guter sont semblables entre elles; et celles d*un genévrier sont aussi semblables entre elles , et différentes des semences des antres arbres. Celui qui ne dira pas quer c*est la main de Dieu qui le fait, d*açrès sa propre loi , lie dit rfeo et ne peut rietf dfre. De deux choses Tune : ou les organes des semences sont compris dans ceux qui leur sont antérieurs, ou ils se forment de nouveau, sans qu*il y ait une main qui gouverne ce suc; or aucune de ces deux choses ne se peut com-^ . prendre; cependant on croit qu'il y a des semences , parce qu'elles se voient : personne, sous peine d'être envoyé aux petites-maisons, ne dira : Je ne crois pas qu il y ait des semences , parce que je ne puis comprendre comment elles se forment, ni eomment s'ex* pUqne ce mystère.

La bnr. Il me semble à mo( que cela s'entend bien, en disant que c'est la nature qui fiftit tout.

Théùd. Baronne, ne dites point cela, parce qu*une semblable réponse n'est bonne que pour contenter les ignorants et tromper les enfants. Déjà hier j'eus cette explication avec le colonel ; mais je voudrais savoir ce que Veut ^t le mot de nature f est-ce un homme ou une femme , un oiseau ou un insecte t un corps ou UD esprit ? quelle caste d'être est cette nature, dont on parle tant? dès qu'on ne dit point que c'est la main de Dieu , qui produit immédiatement ces effets suivant sa coutume et d'après les lois qu'il a établies , on ne dit rien dinteUigible. Vous vovei bien, baronne , que personne ne comprend ce mys' tèré de la nature , et que malgré cela personne ne le nie; quand j'avais l'honneur de soigner ▼otre éducation, combien de démonstrations vous ai-je faites au sujet de l'espace et de l'astronomie, qui obligent tout homme à confesser mille paradoxes que ni moi, ni vous, ni physicien « ni mathématicien de bonne foi , n'avons jamais compris ; mais tous les avouent par la force de la démonstration r celui qtd étudie dans le grand livre de l'univers se voit à chaque feuille étonné» confus et réduit au silence , et enfin , s'il est sincère , il sera forcé de dire : J'avoue que la toute-puissance surpasse mon inlelli{[ence, et que presque tout ce qui est relatif a Dieu reste horà de ma compréhension. 11 est obligé d'en conveniri s'il ne veut passer pour extravagant

Beaucoup de choses paraissaient d'abord contre la raison qui depuis se sont vues être la vérité. Quiconque , il y a vingt ans , eût dit que la flamme du feu pouvait passer

Kndant un grand espace à travers l'eau, on urait pris pour un fou et pour un homme qui déraisonnait; mais M. Jallabert fit passer la flamme par 500 brasses d^eau dans le lae

de Genève, par le moyen dé la machine électrique ; et moi-même , chez H. l'archevêque d'Âuch , je l'ai fait passer visiblement par 8 ou 9 brasses d'eau , et c'est une chose que tout le monde peut exécuter de la manière la plus visible : cela prouve qu'il n*élait pas contraire à la raiso» que le feu passât par l'eau ; mais que c'était une vérité alors supérieure aux lumières de la raison.

S*ll y a vingt ans quelqu'un eAt dit qu'en temps d'oraçe nous pouvions gouv^ner la foudre , en la portant sans danger vers un côté , et la détournant d'un autre , on aurait dit^ae c'était une chose contraire à laraison. Mais M. Franklin vint , et on vit que c'était vrai ; bien plus, nous autres avec des pointa de fer adaptées comme il faut aux conducteurs , nous défendons les édifices de la mine dont le tonnerre les menace. Pouvez - vous me nier cela?

Omettons d'autres exemples , et formons cet argument : si la matière, visible et palpable comme elle est, a des mystères tels , que les plus grands génies ne les peuvent corn-

S rendre, qu'y a-t-il d'étonnant qu'il y en ait ans Dieu , qui est infiniment supérieur à la matière? retournez mille -et mille fois celte demande dans votre entendement, et voyez quelle réponse vous y pourrez donner ? Le palpable et le corporel sera-t-il donc plus incompréhensible et plus relevé que le spirituel et l'incorporel? qu*en pensez -vous? Dieu , qui est 1 auteur ae la matière, l'aurat-il faite plus incompréhensible et plus supérieure à l'intelligence humaine que son être divin? Dira-t-on que tout ce qu'il y a d'admirable dans les créatures n'est pas sorti de l'entendement et de la science du créateur? la matière sera-^t-elle donc plus grande que Dieu ? celui qui ne peut comprendre parfaitement la matière osera-t-il dire €|uHl doit comprendre tout ce qu'il y a en Dieu , et avec une telle ténacité , ou'ii ne voudra reconnaître en Dieu rien de plus que ce qu'il y comprend ; c'est-i-dire qu'il n'y a point de mystères? or, mon ami , tel est né^ cessairement le langage de celui qui suit cette maxime : Je ne crois pas» parce que je ne comprends pas ; ou celle-ci : Un homme sensé ne croU pas ce qu'il n^comprend pas ( 1) ;

(f) Je ne sais pourquoi Rousseso, de qoi est celle maxime, décide magisiralement qn*il ne croit pas ce qu*il ne comprend pas, lui qui, dans sa passion à ce

3u'il appelle la religion naturelle, soumet son enteit* emeni à mille contrariions. Il nomme Dieu VEtre des êtres, c*esl-à-dire^M y a un être dont les autres procèdent. Donc il devrai treconuiiître le premier èire pour créateur. Or il en est tout autrement ; il dit non seulement qu*il ne peut concevoir la création , mais encore que tout liomme de bon sens doit la regarder comme impossible. Il ne fait pas attention qu*en supposant touies choses incréées. Il est nécessaire de direqu*elles sont toutes des divinité, puisque elles ne doivent Tèirc à personne. Il ne peet eon* cevoir quel droit a FEtre suprême de gouverner ce qu'il n*a pas créé; et cependant il le regarde comme gouvernenr de Tunivers : il ne peut se décider à croire qu*il y a un Dieu, et il ne prend pas garde qoe celui qui a Tétre par son essence ne neui étire moins que Dieu. Combien de mystères d^imquiié est oMigé

ifUTf

r>E LA RAISON ET DE LA RELIGION.

tandis qtte dans les choses matérielles tous les hommes de bon sens croient ce qu'ils n ont jamais compris. Que tous en semble f baronne ?

La bar. Mon cher brigadier, les choses ont actuellement une toute autre couleur :|u*au commencement.

Le bria. Je ne nie pas que ce raisonnement n'ait de la force; mais croire des choses con* tradictoires et impossibles, c'est une folie. Vouloir nous 6ter Tusage de la raison que Dieu nous a donnée , c'est témérité et absurdité. Pardonnez, Théodore, si je parle ainsi ; c'est plus fort que moi.

Tkéod. Tout doucement , mon cher brigadier, aucun mjstère de notre religion n*est impossible, ni ne renferme contradiction. Que j'ignore la manière dont une chose peut être, cela ne prouve pas qu'elle soit impossible; le défaut est dans mon entendement , qui dans la réalité n'atteint pas les choses. Beaucoup confondent une idée avec l'autre ; mais ce n'est pas la même chose que mon entendement soit borné, et que la chose qu'il n'entend pas soit impossible.

La bar. Je me rappelle, Théodore, à ce sujet , ce qui m'arrivait au commencement, 3uand j'observais le soleil avec le télescope e mon frère. 11 était à son régiment , et comme je n'avais pas soin de nettoyer les lentilles, je prenais pour taches du soleil la poussière qu'il y avait sur les verres, et j'attribuais à cet astre lumineux les défauts de l'instrument avec lequel je le regardais. U me semble qu'il en est ainsi de ces messieurs. Ils attribuent à Dieu le défaut de leur jugement; et comme ils ne comprennent pas ce qu'on dit , ils donnent pour certain que cela n'est point en Dieu, parce qu'ils ne le peuvent voir. Continuez , Théodore, et pardonnez l'interruption.

Théod. La comparaison a été si bien amenée, qu'elle ne nous a point interrompus. Mais posons un exemple. Si dans le temps où la physique d'Aristote régnait dans les écoles quelau'un eût dit que l'air pèse, et que chacun ae nous porte sur lui un poids de plus de cinq mille livres , on aurait répondu qu'il était manifestement impossible que notre corps , qui par essence est sensitif, tant qu'il vit , ne sentit pas un poids si énorme : et allant de conséquence en conséquence avec quatre syllogismes en forme, on vous aurait forcé d'avouer que vous étiez fou. Mais depuis sont venus Galilée, Torricelli, Pascal et autres physiciens , et ils ont tellement im-. posé silence aux anciens philosophes, qu'aujourd'hui il n'y a ({ue les enfants et les vieilles qui nient le poids de l'air. C'était donc confusion de l'entendement , faiblesse d'intelligence, et pour parler clair, c'était l'ignorance qui faisait croire au défaut de pesanteur de l'air ; et les philosophes privaient l'air de son poids , parce qu'ils étaient privés de lumières et d'expérience. U en est de même aujourd'hui des mystères de la religion. Us

iTadmeUre celai qui ne peut oroire ccq* dA la véritable religion!

ne connaissent pas , ils ne perçoivent pas » ils ne comprennent pas , et , attribuant aux vérités de la religion le défaut qu'ils ont en eux , ils prononcent résolument une sentence contre Dieu , et disent : Dieu n'a pa$ . fait cela, parce que je n'entends pas comment cela pourrait être.

Le brig. Et vous n'excusez point les anciens d'avoir nié la pesanteur de Fair ? Ce n'est pas que je n'en sois moi-même convaincu. Je l'ai pesé plusieurs fois dans une balance , et j'ai trouvé , en présence du bar* roh, qu'une carafe de cristal pleine d'air pesait cent trois grains plus qu'étant sans air ; cependant J'excuse les anciens, qui n'avaient pas l'expérience que nous avons aujourd'hui : et je dis la même chose dans notre cas , f^ue croire ce qu'on, n'entend pas, c'est témérité dans un homme de bon sens.

Théod. Sans doute quand il n'y a point de fondement grave , c'est témérité de croire co que je n'entends pas : mais quand il y en a un, la témérité et le mauvais raisonnement seront de nier sans autre raison que de dire : Je ne comprends pas. C'est en cela que vous êtes coupable. Au défaut de l'expérience ce serait une chose prudente de n'accorder ni de ne refuser de la pesanteur à l'air; il serait louable de dire. Je ne sais ; parce qu'il n'y aurait point de fondement pour dire oui , ni pour dire non. De même, si pour admettre les mystères de la religion il n'y avait pas de fortes raisons, ce ne serait pas prudence de les admettre ; mais , quand il y a les plus solides fondements, dire : Je ne les admets pas , je ne les crois pas, parce que je ne les entends pas, c'est une extravagance; et voilà ce que (ont, ce que disent ces messieurs avec qui nous sommes aujourd'hui en dispute. Et pour que vous n'ayez pas l'idée de nier le fait, j'appelle en témoignage J. J. Rousseau en personne , votre premier maître. Voyons ce qu'il dit, et vous confesserez qu'il y a de très-eraves raisons pour admettre les mystères mêmes qu'on ne comprend pas.

Le brig. Il est mort à mon grand regret el

fiour le malheur du monde savant. Ce fut ui qui dans cette matière nous ouvrit lesveux, pendant que les catboliaues cl tous^ les hérétiques cherchaient la vérité sans la rencontrer. Ce fut l'immortel Rousseau qui nous prit par la main, et nous dit ; Voilà le chemin. Plût à Dieu qu'il ne fût point morti

Théod* Mais ses livres vivent , et son Emile n'est pas loin. Donnez-moi , madame la baronne, le livre que j'ai mis sur cette table, et voyez si c'est le même.

La bar. C'est l'Emile, tom. III.

Théod. J'en ai marqué les endroits (p. 165, et Lettres» p. 108) ; prenez , mon cher brigadier, et lisez : vous saurez lui donner, en lisant, l'esprit que l'auteur lui donna en écri-» ' vaut : vous verrez par son propre témoignage si nous sommes fondés à admettre les mystères de notre religion.

Le brig. Je lis donc : «t Je vous avoue, dit Bousseau,je vous avoue que la majesté des l^critures me ravit, et que la sainteté de VEvan"

HARMONIE

gil0 par h à mon eœur. Examinez les livres de$ phUoiopkêi avec toute leur pompe : Oh! qu*il$ . eoni petits à la vue de celui-^il Comment eêî-'U possible qu'un livre qui en même temps ut si sublime et si simple soit Vouvrage des hommes f Peut-on croire qu*il ne soit^ pas plus qa*un homme celui dont on écrit rhis-

loire ? »

Théod. Remarques , baronne , et écrivez cette proposition; elle servira de base dans la suite a nos réflexions. Pardonnez » mon ami f rintermplion , elle a été courte » mais nécessaire. Avez la bonté de continuer.

Le brig. J'ai aussi remarqué cette proposition ; mais je continue : Peut-on croire que celui dont on écrit Vhistoire n'est pas plus qu'un homme? Est-ce donc là le ton d'un sec- Pnre ambitieux ou celui d'un homme plein d^enthousiasme f 0 quelle douceur , quelle purreti dans ses mœurs ! quelle grâce pénétrante dans ses instructions I quelle élévation dans ses maximes! quelle profonde sagesse dans ses discours! quelle présence d'esprit ! quelle déli-^^

ige qui saxi agir souffHr et mourir sans faiblesse et en même temps sans ostentation?

Quand Platon décrit son juste imaginaire, couvert de tous les opprobres du crime, étant digne de toutes les récompenses de la vertu, il semble qu'il ne fait que tracer le portrait exact et détaillé de Jésus-Christ , la ressemblance saute aux yeux tellement, que tous les Pires de r Eglise Vont connue, et il n'est pas possible de se tromper dans les traits.

Mais quels préjugés et quel aveuglement ne faut^tl pas avoir pour oser comparer le fils de Sofronisque au fils de Marie! quelle distance il y aae l'un à l'autre ! Sacrale, en mourant sans douleurs et sans lamoindre igno^ minie, soutint avec facilité son rôle jusque à la fin; et si cette mort si douce n' honorait point sa vie , on pourrait tris^ien douter si , avec tout son entendement, il avait été un simple sophiste.

On dit qu'il inventa la philosophie morale ; mais d'autres avant lui la mirent en pratique, et il n'a fait que dire ce que d'autres avaient déjà exécuté. Aristide fut appeléle Juste avant que Sacrale expliquât en quoi consistait la fustice et la vertu. Léonidas mourut pour sa patrie avant que S o craie dît que nous som^ mes obligés de l'aimer. Sparte était sobre avant qiLe Sacrale louât la sobriété. Avant qu'il dé^ finit la vertu, toute la Grèce (Aondait en hom^ mes moralement vertueux.

Mais oà Jésus-Christ trouva-t-^l parmi les êiens cette morcUe si nure pt si élevée, dont lui seul nous a donné les leçons et Fexemple ? Celle sublime sagesse a paru au milieu du fanatisme ie plus fufieux ; et celte noble simplicité des vertus les plus héroïques , est venu nonorer le plus vil de tous les peuples.

La mort de Socrale , philosophant avec ses amis jusque au dernier instant , fut la plus douce qu'on puisse désirer ; mais la mort de Jésus- Christ expirant au milieu des tourments, maltraité, injurié et maudit de tout un peuple,

fut la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrale prenant le vase de poison montre de la reconnaissance à celui oui le lui porte, en le voyantpleurer : Jésus-Christ au milieu du]flus horrible supplice, prie pour ceux mêmes qui lui donnent la mort avec la plus grande fureur, et le plus grand acharnement. En vérité, si la mort de Sacrale est celle d'un sage, la vie et la mort do Jésus-Christ sont celles d^aa Dieu.

Théod. Arrêtez-vous un peu, mon ami; prenez bien garde si vous ne vous trompez pas dans ce que vous lisez. Notez, madame, cette dernière proposition de Rousseau.

La bar. Je suis déjà à écrire aue la vie et la mort de Jésus-Christ sont celtes d'un Dieu. Continuez de lire, brigadier.

Le brig. Nous dira-t-on , continue Rousseau, que l'hisloirede l'Evangile a été inventée à plaisir? Mais jamais on n'a fait d'inventions semblables; et même les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins authentiques que ceux de Jésus-Christ ; d'ailleurs c'est là éviter la difficulté, non la résoudre. Il est beaucoup plus difficile de concevoir que les hommes aient forge ce livre que de croire qu'un pur homme en soit l'objet. Jamais les auteurs juifs ne connurent ni ce ton ni cette morale. L*Evangile a un caractère de vérité si grand, si évident, si inimitable, que rinventeur serait encore plus étonnant que le héros.

La bar. Fort bien , je vous entends, Théodore. Brigadier, suspendez un moment la lecture , pendant que j'écris cette proposition qui est notable : L'Evangile a un caractère de vérité grand, évident et inimitable.

Théod. Vous voyez , mes amis , qu'on ne

Sent parler avec plus d'estime et de respect e Jésus-Christ et de son Evangile. Celui qui parle ainsi doit nécessairement juger qu'il j a de grandes raisons de croire ce qui nous est enseigné : car il n'y a point , sans un grand fondement , de caractère de vérité inimitable et évident, comme dit Rousseau; il ne disait point sana un grand fondement que le héros dont c'est l'histoire tu peut être seulement un homme; il ne disait pas sans un grand fondement que la vie et la mort de Jésus- Christ sont celles d'un Dieu ; il ne disait pas sans un grand fondement qu'il est impossi ble que l'EvangUe soit de l'invention des hommes. M'accordez-vous cela, mes amis ?

Le brig. Nous ne pouvons nier que Rousseau ne le dise , et que certainement H ne l'entendit ainsi.

Théod. Malgré cela il n'admettait pas ce que Jésus-Christ a dit dans son Evangile, uniquement parce qu'il ne le comprenait pas; continuez* de lire, et vous serez étonné.

Le brig. Je lis : « Cependant ce même Evan* ^ile, continue Rousseau, est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent àla rai* son, et telles qu'il est impossible qu'un homme de bon sens puisse ni les concevoir ni les admettre. Que faire donc au milieu de ea contradictions? Etre modestes, circonspects, et respecter en silence ce que nous ne pouvons rejeter ni comprendre , et nous humilier devant VEtre suprême,' qui est le seul qui sache

DE LA RAISON £T DE LA RELlGiaX.

ion

h tirité. tel eit te $eeptici$me involontaire où nous sommes condamnés. »

Thiod. C'est assez lire , mon ami ; qu'U me soit permis de réfléchir actuellement avec vous sur les clauses de cet article. Il a raison do dire au'ii y a des contradictions : il y en a sans ooute , et de très-grandes ; mais elles sont dans ce que dit Rousseau , et non dans ce que dit FEvangile. Comptez les contradictions de Rousseau avec lui-même.

Il dit : L'Evangile a un caractère de vérité évident; il dit aussi : mais il est plein de choses incroyables qui répugnent à la raison. Comment cela se fait-il ? donc le caractère de vérité évident se trouve dans les choses qui répugnent à la raison et sont incroyables. Il dit plus que Jésus-Christ ne peut être sim^ plement un homme; que la vie et la mort de JésuS'-Christ sont celles d'un Dieu; et il ajoute que , malgré cela , un homme de bon sens ne peut admettre ce que Jésus-Christ dit. Pour ne rien dire de plus , il nous fait un dieu menteur et écervelé , qui avance des choses qui répugnent à la raison , et que

teraonne ne peut croire : que vous en sem* le? n n*en reste pas là : L Evangile a un earactire inimitable de vérité évidente; et ensuite il ajoute ; Je ne puis admettre cette vérité. Quel raisonnement est*cc là? Quelle plus grande extravagance d'entendement que de dire : Cela est certainement la vérité, mais moi je n'admets point cette vérité (1).

Le brig. Rousseau avait beaucoup de jugement : personne ne le nie.

Théod. Dites plus de jugement que Dieu, puisque Jésus-Christ est Dieu, et que néanmoins il n'admet pas ce que Jésus-Christ déclare. Relisez ce qui a été lu. Il dit que nous devons respecter en silence ce que nous ne pouvons rejeter ou réfuter; mais que, malgré

Sue nous ne puissions pas le rejeter, nous ne evons pas Vadmettre.Éi pourquoi tout cela? parce qu'il prend pour synonymes concevoir et admettre, quand il soutient qu'il est impossible qu'aucun homme de jugement puisse concevoir ni admettre. Plus bas, il met pour contradictoires rejeter et comprendre, en disant : Nous ne pouvons rejeter ni compren-dre.

Sans rejeter Tk\ comprendre, nous admettons mille choses qui sont très-certaines dans la

(1) Ce coryphée des philosophes da jour a beau- CODD de passages semblables à ceux que ciie Tauteur en faveur de Jésus-Gkrist et de son Evangile. Mais

anand il parafi avoir pour objet de louer Jésus-Christ, n*a d*aulre but que de rabaisser, autant que possible, la divine doctrine et la sainteté des exemples de Jésus-Christ. C^est donc par une astUce diabolique qu*il dit quelque chose de bon de la religion chrétienne; c*ést pour faire passer tout le mal qu*il veut en dire, en accumulant propositions sur propositions sans en établir aucune avec solidité. Mais tel est le style des maîtres de Timpiéié : ils frappent Timaginaiion par des blasphèmes éblouissants pour faire taire Kentendement et surprendre la volonté. Après avoir

^ucoup d*îgQorants, et çl^st ce qu'il préicudai*.

nature, et en même temps très-obscures.

Sans rejeter ni comprendre, on admet aujourd'hui les attractions nevrtoniennes dans tout le système des cieux. Sans rejeter ni com^. prendre, tous admettent que dans les généra* tions des t7ti7tpare5, les enfants sont sembla-» blés tantôt au père, à la mère, quelquefois à tous les deux, et d'autres fois à aucun d'eux, sans plus de fondement que rexpérienceclaire qui le prouve avec certitude. Donc y ayant dans l'Evangile un caractère de vérité évidente, nous devons, sans rejeter ce qui estvérité très-certaine et sans comprenare ce qui est obscur, admettre ce qu'a dit un homme qui non seulement est nomme, maie homme-Dieu. Dites-moi, brigadier, vous qui avez servi le roi dans la marine, vous savez que la navigation est coordonnée à la boas-sole, et que toute la direction des vaissenx, dépend die la vertu de l'aimant communiquée à l'acier. Quelle est la raison physique de cette communication?Comment l'aiguille reçoit-elle de l'aimant sa tendance vers le« nord? C'est un problème dont jusqu'à cette heure je n'ai point vu d'explication supportable.

Le brig. Ni moi nt>n plus ; et j'ai réfléchi beaucoup sur ce point, et consulté tout cequi s'est dit.

Théod. Mais supposons que vous, com-> mandant un vaisseau, le pilote vienne vous dire ce que dit Rousseau aes mystères de la religion : Monsieur, la communication de l*aimant à Vaiguillea un caractère de vérité qrand, évident et inimitMe; mais personne de oon sens ne peut me V expliquer en sorte que je puisse concevoir et comprendre comment cela est ; ainsi, au milieu de cette contradiction, je dois être modeste et circonspect, et, sans reje^ ter ni admettre la communication de la vertu de Vaimant à l'acier, m'humilier devant l'Etre suprême, qui est le seul qui sache la vérité, et rester, mot, dans un scepticisme involontaire ; j'avoue que je ne sais comment tout cela est, et, ne le sachant , je ne crois pas que la vertu deVaimant se communique à Vaiguille pour se diriger au nord, et sans le croire, comment pourrais-je gouverner votre vaisseau? %\ à ces mots il se relirait dans sa chambre, laissant le gouvernail du vaisseau, que lui feriezvous?

Le brig. Vous pouvez bien imaginer ce

Î[ue je ferais. Dieu me préserve d'un pareil oui

Théod. Mais n'est-ce pas là la manière de raisonner de Rousseau? mes amis, ne nous laissons point éblouir de ces belles paroles, ' d'être modestes et circonspects, respectant en silence l'Etre suprême, qui est le sew qui sache la vérité, etc. Ces Jparoies ne sigQi6ent rien dans l'applicaftion que Rousseau en fait.

La bar. De pareilles expressions d'humilité seraient très-mal reçues de vous, si un Ïnioie à bord vous les disait pendant une orte tempête. Pour moi, je ne puis souffrir }ue Rousseau avoue qu'il est impossible que ésus-^hrist ne soit pas plus qu*un homme, el qu'ensuite il vienne no.ijts dire qu'if ne peui

HARMONIE

WB^

admettre ce qu'il dit , nniquemeni parca qu'il no pcal le comprendre.

Théod. Tout consiste en ce ou'il confond ensemble les denx idées d'une chose vraie et d*une chose claire etfnamifeête: il confond anssf la certitude qu*ufie caoee eet avec une connais3ance de la manière dont elle est. Je puis être certain ou par la raison ou par Texpérience, ou par la parole d*un homme-Dieu, que la chose est, et ne point savoir à cause oes bornes de mon entendement, le comment eUe est.

Le brig. Je tous comprends, mon ami Théodore, je n'avais pas autant réfléchi que TOUS sur la question. Actuellement je la méditerai i loisir. Parlons des nouyelies de la cour, il n'en manque pas : c'est assez faire les théologiens.

Thiod. Laissez-moi pour conclusion former un cadre que tous pouvez, baronne, comparer et mettre en parallèle avec un autre que vous avait donné H. le brigadier, d'wM vieille courbée sur sonbdton, se laissant sottement gouverner en matiire de religion par un vieuxprétreàdem/Umbécille, qui lut avait enr seigné des l'enfance ce que ni lui ni elle ne comrprenaient. Mettez en lace un autre tableau que je vais vous faire. C'est un philosophe rêveur, qui, assis dans son fauteuil une jambe sur l'autre, la tête penchée sur la main gauche, et une plume à la main droite, dit avec un ton résolu : Je sais bien qu'il y a eu en Syrie un Jésus de Nazareth, qui très-certainement ne fut peu un homme seulement ne sais certain nement qu'il fut Dieu, et ce quril a dit a un caractère de vérité si -grand, si inimitable et si évident, qu'il ne m'est pas permis de douter : mais ^e ne crois pas ce qu'il dit, malgré Î^uefy vote l'évident caractère delà vérité. On ui demande pourquoi il ne le croit pas ; et II répond : Parce aueje ne comprends pas ce qu'il dit. On lui réplique : Mais s'il est Dieu vous pouvez bien vous fier à lui, quoique vous ne le compreniez pas. Point au tout^ répond-il: Je sms qu'il est Dieu; mais je ne crois point Dieu dans ce que Je ne comprends pas. On le presse et on lui ait : Monsieur le philosophe, vous ne comprenez pas non plus mille mystères de la nature, et vous les ad^ mettez : car vous ne pouvez nier ce que tous les philosophes confessent dans la nature. « Cela est vrai, répond-il, mon entendement cède aux ffhilosophes naturels, croyant œ qu'ils enseignent, quoique je ne le comprenne pas ; mam mon entendement ne se soumet point à Jésus-Christ, qui sans doute est Dieu: et dans ce que je ne comprends pas je ne le crois pas. Tavouerai que dans les matières qui sont palpables mon entendement est borné, et qu'il y a beaucoup de choses corporelles dans la nature, que ni moi ni personne jusque à cette heure n'avons bien expli^ées; mous en Dieu, qui est un être infini, je ne veux accorder qu'il y ait rien qui soit au^essus de ma compréhension. Pour la matière et la nature corporelle, mon entendement est très-limité. Mais pour Dieu et pour sa nature infinie, il n'est pas borné : Que Dieu donc dise ce qu'il lui plaira; si je ne le comprends pas, je ne le crois

pas. » Et il écrit avec résolution : Je ne crois peu ; et une bande de gens vont se prosterner à deux genoux par respect pour une semblable absurdité : ils lui baisent la main et s'écrient : Nous ne croyons pas, parce que notre maître ne croit pas. Baronne, placez ce tableau en face de celui de la vieille, et que le public dise lequel des deux ressemble plus à Toriginal. Pardonnez, mon cher brigadier, cette malice qui n'est qu une plaisanterie.

Le brig. Encore une fois , madame , allons aux nouvelles.

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