‹ Catéchismes philosophiques, polémiques, historiques, dogmatiques, moraux, liturgiques, disciplinaires, canoniques, pratiques, ascétiques et mystiquesChapitre 205 sur 235 · CINQUIÈME S0IR£E · texte numérisé non relu

CINQUIÈME S0IR£E

Sur la Loi naturelle et la lumière de la raison, et de la nécessité des lois positives.

§ 1. — Delà Loi naturelle et de son origine.

Le bar. Hier au soir, mon ami Théodore, je remarquai qu'à table vous fûtes étonné d'une parole que je dis ; et quoiqqe par politesse vous ne l'ayez point relevée, j'ai connu que vous ne l'approuviez pas.

Théod. Oui, mon cher baron, parce que cette proposi tion, quoique elle paraisse bonne, renferme beaucoup de venin caché. Comme je vous l'ai déjà dit, je ne puis être ami à moitié; j'embrasse toujours des deux bras : je veux dire que je ne m'intéresse pas seule* ment au bien temporel de mes amis, mais encore au bien spirituel de leurs âmes. Il me

Saralt impossible d'être véritablement ami e quelqu un, et de le laisser tomber dans un précipice, sans crier au -moins, et sans prier et conjurer tous ceux que Ton peut de le secourir : telle est, mon ami, votre position. Dans ce moment nous sommes seuls, quoique , suivant l'usage , il ne tardera pas à \enir compagnie; mais pendant que nous sommes liores , répétez ce que vous disiez hier , quand je vous fis signe que vous ne disiez pas bien.

Le bar. J'ai dit que j'aimais le système de Voltaire et de beaucoup d'autres philosophes à la mode, qui affirment que pour qu'un homme sensé soit bon et vertueux, il suffit qu'il suive entièrement la lumière de la raison ou la loi naturelle : et en cela il me semble qu'ils ne disent i>oint de mal , parce que la lumière de la raison nous conseille tout cm qui est bon, et nous détourne de tout ce qui est mauvais. Plût à Dieilque vous et moi nous suivissions toute notre vie la lumière de la raison: nous serions des saints devant Dieu , et dans la société de nos semblables , de grands et d'admirables citoyens. Qu'avezvous à répliquer à cela?

Théod. Déjà je vous ai dit que la proposition est charmante ; mais elle cache en ellemême un grand venin; c'est l'indépendance de toute loi positive et écrite ; et à ce sujet il y a beaucoup à diro. Je me fais fort de tous démontrer la nécessité des lois positives , et pour mieux vous convaincre, je vousaccorde actuellement sans disputer tout ce que tous voudrez, pourvu oue vous admettiez la loi naturelle, que la lumière delaratson nous enseigne, et que par suite vous m'accordiez

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

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toutes les conséquences que je déduirai de cette loi naturelle par des inductions indis-

5 ensables : en cela jene tous demande point effrace: étes-?ous résolu à les admettre? Mais voilà votre sœur qui vient.

La bar. J'ai entendu que vous étiez à discuter sérieusement sur une matière de religion, et je veux être de la partie.

Le bar. Vous venez à temps, ma sœur; TOUS m'aiderez , parce que Théodore me

Ï propose un défi : nous devons combattre avec 'épée de la raison.

jLa bar. C'est une arme qui sied très-bien aux dames ; ainsi, Théodore » je suis prête à combattre contre qui que ce soit , parce que mon épée n'épargne ni la parenté ni l'amitié ; elle est droite et jamais ne se courbe ni ne se tord ; commençons. De mon cabinet de toilette , j'ai entendu la question. Qu'avez- TOUS à dire, Théodore? Prenez garde qu'actuellement nous sommes deux contre vous seul.

JA/od, Gomme Je vous connais , je sais que tous les deux vous maniez avec jugement l'arme de la raison , et je suis sûr oe vous soumettre. Ne perdons pas de temps ; baron , admettez- vous le défi?

Le bar. Je suis prêt ; parlez.

Théod. Nous entendons tous an dedans de nous-mêmes une certaine voix qui tantôt reprend, tantôt loue nos actions, sans que nous puissions là faire taire, quoique elle ne s'acconunode point à notre volonté. Souvent par différents arguments et des raisons cherchées à dessein , nous tâchons de nous persuadeï* que nous avons bien fait ; et, malgré tous nos raisonneme.nts, la voix sourde qui nous parle an fond de notre amo nous dit : Tu as mal fait ; et personne ne peut lui imposer silence. Souvent encore l'intérêt, la passion ou l'appétit approuvent ce que nous voulons faire ; mais la voix intérieure et immuable le réprouve , en disant : Ne le fais pas.

La bar. J'avoue quMl en est ainsi : en cela vous dites une vérité qu'on ne peut nier.

Théod. Fort bien. Donc cette voix inté-^ rieur e , que nous appelons la lumière de la raison^ ne vient pas ae nous. Car, si elle venait de nous, nous pourrions l'étouffer, et, à force d'adresse ou de travail , lé réduire au silence.

Le bar. Nous l'accordons : il n'y a point'de doute, cette voix intérieure parle en nous: mais elle ne vient pas de nous.

Théod. J'ajoute actuellement que cette voix est universelle , parce que les actions qu'elle réprouve en France, elle les réprouve aussi en Turquie', en Pologne, en Russie, en Amé*^ rique , etc. Je ne dis Qpas que tout ce qui est répréhensible dans un pays l'est également dans les autres *. ce que je dis, c'est qu'il y a des choses qui dans tous les pays sont louables , et d'autres qui partout sont répréhensibles.

Ia bar. Il n'v a rien à redire à cola : qu'un homme fasse uu mal à un innocent, qu'il trompe son ami en matière grave , qu'il injurie son père , qu'il fasse a autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fit à lui-même.

etc., ce sont des choses qui, dans tous les climats, dans toutes Ias sociétés, sonnent mal, et qui sont condamnées parla voix intérieure de la raison; au contraire tout le monde loue la fidélité entre amis , Tamour de la patrie , l'exactitude à tenir sa parole quand elle est juste , la compassion pour les malheureux qui souffrent sans être coupables , la protection des innocents abandonnés , etc.

Théod. Or donc, supposé la variété infinie

3ue nous observons en tout ce qui est dépenant de la volonté humaine, cette totale conformité de toutes les nations et de tous les caractères est une preuve que cette loi, cette voix et cette sentence n'est point sujette à la volonté humaine, et que jamais les hommes ne pourront exercer d'empire sur elle. Je ne . sais , mes amis , si vous avez bien observé la variété indicible qu'il y a dans tout ce qui dépend de notre volonté.

Le bar. J'y ai pensé plusieurs fois d'après le peu de connaissances que j'ai acquises dans différentes tournées que j'ai faites en France et en Espagne ; et ce qui m'étonne le plus, c'est de voir une extrême variété jusque dans les choses qui sont de première nécessité, et dont les motifs sont entièrement les mêmes. La nourriture , par exemple , le vêtement et l'habitation sont des choses dont tout le monde a besoin , et entièrement pour les mêmes motifs ; puisque tous ont le même besoin de manger contre les souffrances de la faim; le même besoin de se vêtir, pour parer au froid et à l'indécence ; le même besoin de bâtir des maisons pour éviter l'inclémence du temps et se préserver des voleurs , etc. ; et malp*é que sous ces rapports les motifs soient partout les mêmes, danschaquo pays on se nourrit, on se vêtit et on se loee d'une manière différente. Tant est essentielle la différence entre la volonté d'un homme et celle des autres qu*en tout ce qui est du ressort de notre libre arbitre, chacun dit, juge et commande comme il veut, sans s'arrêter à ce que les autres font 1 Mais que concluez-vous de là pour le cas dont il s'agit entre nous? «

Théod. Ce que j'infère , c'est que cette lot universelle intérieure qui, sans égard pour notre volonté prononce sur nos actions , ne vient aucunement de nous ; et ainsi je dis que la lumière de la raison et la loi naturelle viennent uniquement de Dieu , qui nous les a données quand il a formé la nature.

La bar. Nous ne raisons point de difficulté de souscrire à cette vérité , au contraire elle est notre plus ferme appui ; car tous doivent convenir que la voix intérieure qui approuve ou condamne nos actions est la voix dâ Dieu.

Théod. Bien, allons en avant. Dieu nepru2 se contredire lui-même: et ainsi ce qu'il nous dit à nous par la voix de la raison est la même chose qu'il se dit à lui-même. Donc ce que la voix de notre raison nous dit est la même chose que ce que dicte la raison éterneUe de Dieu.

La bai Toujours doit-il y avoir une grande

HARMONIE

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différence vûtre rintelligence divine et la raison naiarelle de Flioinme.

Théod. Oui 9 parce qn^aassi il y a nne jrande différence du soleil qui brille dans le ciel et de celui qui brille dans un morceau de verre. Sachei , baronne « c|u*autre est la lumière d*un entendement infini, et autre celle d*un entendement créé, et cettedifférencedans l'essence sufBl pour qu'il y ait une distance infinie dans les propriétés de Tune et l'autre lumière ou intelligence. Ce que je dis , c'est qu'il ne doit point y avoir de contrariété. Ne confondez pas , madame , la différence avec <a contrariété: entre la lumière éterwelle de la rcnson divine et la courte lumière de notre raison naturelle , il doit y avoir une grande différence ; mais une lumière ne peut être contraire à l'autre; car la voix de notre raison étant la voix de Dieu, il n'est pas possible que le Seigneur nous dise une chose à nous, et qu'il se dise à lui-même le contraire, puisque la lumière de notre raison est une petite réOexion de la sienne.

La bar. Je l'entends et je l'accorde. Vous voyez, Théodore y que nous ne disputons pas.

I II. — De rinsuffisance de la loi naturelle.

Théod. S'il en est ainsi jusque à la fin, je ne demande pas mieux ; poursuivons : de ce principe qui est certain, et très-certain, on peut tirer deux conséquences , l'une légitime et vraie , Taulre adultérine et fausse. Si je dis : La lumière de la raison est une participation de la raison éternelle de Dieu ; donc ce qu'ap^ prouve ou condamne la lumière de la raison , Dieu Vapprouve ou le condamne , ce sera une très-bonne conséquence. Mais si je disais : La lumière de la raison est la raison éternelle de Dieu ; donc nous n^avons besoin d'aucune autre lumière pour diriger nos pas , ce serait une très-mauvaise conséquence, parce que je ne vois pas avec la lumière de ma raison tout ce que Dieu voit, et par conséquent, pour me faire voir ce que je ne voyais pas , il sera bon de me donner une autre lumière qui vienne aussi de Dieu, quoique par un autre miroir moins grossier que le mien ; si ma raison n'était pas seulement une participation de la raison éternelle de Dieu , mais encore qu'elle lui fût égale , une autre lumière serait inutile : mais quoique la lumière de ma raison se dérive de la raison éternelle de Dieu, elle ne lui est pas égale, et je suis aveugle dans beaucoup de choses que Dieu voit, choses que çcut-être un autre apercevra mieux que moi, mais toujours d une manière plus ou moins insuffisante (1).

(1) Quant à rinsuflirsance de notre raison laissée à elle-même, nous avons le suffrage de fimpîéié même : Tfop lûttvenl ta raison nous trompe^ dit Rousseau, aîmi Mug sommes en droit de la récuser. D*un côté, ce prétendu docteur du genre humain ne ychi pas que Dieu le guide pur sa révélaiion; de Tautre il se défie de la raisofi naturelle à juste titre, puisque souvent sa lumière est obscurcie par la fumée des préjugés ou des passions. Qu*il nous dise donc h quoi il a recours , puisque ses yeux ne peuvent souffrir le flambeau de ^ ré\éIation. et que celui de la raison est insuffisant. Quel eiat plus malheureux que celui de ce philoso-

La bar. Puisque je me suis mise du cAlé du baron et de ses amis , permettec-moi de bien plaider leur cause; ceux oui suivent un autre système pourront dire : la lumière de notre raison est un code parfait de la loi éternelle de Dieu, un écho de sa voix divine qui raisonne dans notre entendement ^ un reflet de la lumière incréée qui brille dans les vils fragments des créatures , comme la lumière du soleil fait briller un morceau de verre, quoique plein de boue, que nous fou« Ions aux pieds , etc. ; par conséquent , di-» sent-ilSy celui oui dacs toutes ses actions ne consultera que la loi de la raison, quoique il méprise toute loi positive établie par les hommes , est aussi sûr de ne pas se trom-

{)er , que si Dieu le dirigeait visiblement, et e conseillait d*une voix claire dans toutes ses actions et dans tous les mouvements de son ame. Cela posé, quel bonheur, quelle plus grande consolation peut-il j avoir que celle d*étre sûr de Tapprobation éternel de Dieu dans toutes ses actions ? Il me semble » baron , que je me suis bien acquittée de la fonction d*avocat de la cause de vos amis.

Le bar. Vraiment oui : j'avoue que ce discours me détermine presque à suivre ce système.

Théod. Soyez donc Fun et Tautre mes juffes 9 et voyez si j^établis quelque chose de faux dans mon raisonnement. Cette lumière de la raison que chacun sent en lui-même , il pourra rintcrpréter à sa guise ; Teau pure qui sort des entrailles d*une montagne , tantôt passe par certains minéraut ou elle fermente et bout, et d'où elle sort chaude, fumante et bouillante ; tantôt elle passe par des mines si différentes qu^clle gèle et pétri* fie tout ce au*on y jette. Il en est ainsi de la lumière de la raison: quoique elle vienne de Dieu, notre cerveau la modifie, comme le moule modifie la cire ; en sorte que , quoique elle soit d'une seule et même nature, elle sort des différents moules avec des figures très-différentes et très-opposées entre elles. Voilà pourquoi ^ parmi les entendements humains qui sont livrés à eux-mêmes, il y a une grande différence et contrariété dans les opinions , parce que chacun veut être Tunique interprète de la voix divine quil entend dans son intérieur. La première cause d*erreur vient de ce que chacun peut attribuer à la cire te défaut du moule , à Teau pure les défauts des minéraux par où elle doit passer, et au soleil les tacnesdu verre brisé où il se réfléchit; et, quant î notre sujet, nous pouvons regarder comme voix de la raison et voix de Dieu ce qui n*esl

phe, sans Dieu qui le guide et sans raison qui le cou* ▼ainque ! Mais je Tentends qui s*écrie : Etre des êtres! te meilleur usage de ma raison est de m* anéantir en la présence; arranges tout cela. Que d*înconséqiiences semblables! Par ejcemple, t.iniôi il dit que la religion doit être si simple qu^on en connaisse la Tërité sans étude, et il soutient autre pirt que les femmes n*uRt pas assez de talent ptuir la connatlre*. Le chrétien est plus conséquent , parce que dans tout ce qui est sudessus de la raison , il se gouverne par la divine lamière de la révélation.

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