‹ Catéchismes philosophiques, polémiques, historiques, dogmatiques, moraux, liturgiques, disciplinaires, canoniques, pratiques, ascétiques et mystiquesChapitre 212 sur 235 · IU · texte numérisé non relu

IU

de la proposition qui vous paraissait hier si absurde : voici Théodore qui tous expliquera mon sentiment et le sien, et la raison pour laquelle nous disons que hors VEglist cathoHque, il n'y a point de salut (1).

Le brig. Je vous supplie , madame, autant que je nuis vous supplier, de ne point ajouter foi a une telle absurdité. Vous verrez ces arbres tourner leurs racines vers le ciel, et leurs branches vers la terre; ces rochers parleront et les oiseaux seront muets ; les ruisseaux rétrograderont vers leurs sources, avant que vous obteniez la triste consolation que je sois d*accord avec vous dans un semblable blasphème contre la bonté divine. Si dans le livre de la Sagesse il vous est ordonné, Théodore, de juger de Dieu avec un esprit de bonté [SerUite de Domino in bonitate; Sap. c. 1, t?. 1), comment avez-vous l'idée que Dieu soit cruel ? comment osez- vous dire tiue Dieu jette dans l'enfer et tourmente d'innombrables créatures innocentes, qui n'ont d'autres délits que de ne point savoir qu'il y eût un homme appelé Jésus-Christ, ou de ne point obéir à un prêtre ancien qu'il y a à Rome, et que l'on nomme pape, et cela quand ils ne savent pas même ce que c'est que Rome? On ne peut souffrir que les chrétiens, qui ont ordre de leur Dieu d'agir toujours avec charité, prononcent une sentence de condamnation éternelle contre leurs frères irréprochables, tandis que leur chef 1 ur ordonne d'aimer jusque à leurs propres ennemis, même quand ceux-ci voudraient leur ôter la vie. Madame, si vous ne voulez voir Théodore humilié et confus, dispensez-le de cette conversation, et qu'il croie d'ailleurs

(1) Dans la supposition ^ii*il ii*y a qu*nn Dieu , la conséquence naturelle est qu'il n*y a qu*une religion vr.iie. Les impies , dociles à leurs maîtres, les regardent tontes avec indiiïérence ; et nièiue un de Icjirs principaux coryphées ose dire que ce que la vraie religion a de mauvais, c*est qu'elle réprouve les autres. Mais quand est-ce que la vérité ii*a pas répnnivé Terreur? Cela ne devrait pas les scandaliser. La religion clnétientie tolèn; et souffre les personnes, elle n'a en horreur que les superstitions ; elle avertit cliaritahlement en disant : Voici le chemin ; celui que vous prenez conduit au précipice. Comment le cbrétien pourrait-il ne pas tolérer les personnes qui se Ironipt^nt en m.itiére de religion, lui qui entend ces paroles de notre divin fondateur : Apprenez de moi que je suis doux cl humble de cœur. Ce qui est intolérable pour un chrétien, c*est qu'un philosophe dise que I:) religion de Mahomet est plus conséquente que notre sainte religion. Eu quoi Mahomet est-il conséquent? est-ce lorsque en parlant des femmes il dtL que Dieu en accorde quatre aux disciples du prophète, et oeuf au prophète 1 Est-ce lorsque il déclare aux pauvres femmes qu*elles ne verront le jardin du paradis qu'à travers les grilles ? Est-ce lorsque il est assez ignorant pour confondre Marie , sœur de Moî^e, avec la sainte Vierge? Est-ce lorsque il a l'extravagance de dire que dans le dernier paradis il est attendu par des anges de soixante mille bouches avec soixante mille langues dans chaque bouche, et que la terre est soutenue sitr un bœuf avec quarante dents et quarante cornes si distantes qu'un voyageur ne peut aller de Tune à l'autre en mille ans. Hais les philosophes en vogue sVmbafras- •eut peu de donner le ciel à tout le monde, depuis qu'ils y ont renoncé eux-mêmes.

ce qu*il voudra, pour vous, changez d^avis , si vous voulez passer pour une dame de bon sens et d*un cœur bien fait. Et vous, Théodore, pardonnez la chaleur ayec laquelle je Sarle ; vous savez que la vérité mérite qu'on éfende sa cause même aux dépens de la politesse.

The'od. Vous m'enchantez, mon ami, quand vous vous expliquez ainsi en faveur de la vérité. Moi aussi je Taime avec passion , et rien ne m*est plus agréable que de la voir de près ; sa beauté me ravit , bientôt mon cœur est entraîné par Tenleodemcnt , ma langue suit le cœur, et je deviens entière^ ment son esclave. C'est par cette raison que j*ai inspiré à la baronne tous mes sentiments de religion ; mais actuellement je les lui expliquerai de manière à ce qu'elle ne se re- Ï^ente point de sa docilité en lui ft^sant voir es choses comme je les vois. Et vous, si vous êtes comme moi , ami déclaré de la vérilé, et que vous me donniez , comme ces jours passés, votre parole d'honneur de ne point repondre par des plaisanteries, de simples jeux de mots , sans être intérieurement convaincu de ce que vous direz , peut-être resterons-nous d'accord sans que les arbres tournent leurs racines en l'air.

Le brig. Pardonnez-moi, madame, le rire qui m'a échappé contre la politesse. •

La bar. Je pardonne quant à moi, et|e pardonne de la part de Théodore ; mais je veux conserver le droit de rire aussi i mon tour, quand je verrai quelqu'un des combattants mordre la poussière ; car vous savez bien que toute chute excite à rire, surtout les dames.

Le brig. J'approuve le projet de revanche : Commençons , Théodore , la difficulté : je brûle d'envie de vous entendre. Pour vous , madame, comme marraine du défi, vous viendrez au secours de celui qui tombera. Riez, riez, à la bonne heure, je vous en donne la permission : moi aussi, je rirai.

Théod. Avant d'entrer dans la question principale, commençons par ce que vous avez dit que notre principe est contre la charité. Dites-moi, mon ami, si je savais de science certaine qu'un sentier conduit à des précipices inévitables, et que je visse la baronne V entrer de nuit, entraînée par l'exemple de beaucoup de personnes qui suivent ce chemin, pensez-vous que ce serait en moi charité de me taire, et de la laisser aller sans défiance, uniquement pour ne pas Talarmer; et cela, quoique je fusse s&r qu'elle n'en reviendrait pas, et Qu'elle, voiture, chevaux et tout serait perdu? Serait-ce en moi charité de me taire?

La bar. Dieu me préserve d'une telle charité 1 Les lois du christianisme et de ramitîé vous obligeraient à avertir, à crier, à courir pour annoncer que le chemin est dangereux. Ecoutez, Théodore ; le cas s'est présenté tout récemment. Ces jours derniers, le. brigadier voulut aller avec nous aux mines de cuivre qui sont ici près d.ins le Bay- ^orrc, mines que les Romains épuisèrent jusqucauniveaudcl'cauys'ouvrant un pas-

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

lUO

sage à travers les Pyrénées, et que les Suisses creusèrent encore depuis pour tirer le cuirrc qui resta desnous Feau , en sorte qu\ac(uellement iU travaillent à cinq cents pii'ds plus bas que le niveau des rivières, comme je crois que vous Tavez vu. Je dis donc que le brigadier voulut entrer par une mine des Romains quMl trouva dans Tintérieur : elle est en état de ruine, et un jeune homme qui le vit entrer, commença à crier de loin, et vint à son secours ; car s'il eût marché plus longtemps , il se serait précipité . vous fûtes reconnaissant , brigadier, et vous récompensâtes son zèle* Théodore en fait autant avec moi : s*il est persuadé que Tunique chemin pour le salut est le sien, la même loi de charité lui ordonne de m*avertir que le chemin par où vont un grand nombre est trompeur.

Le brig. Si beaucoup le prennent, il ne peut être trompeur.

Théod. Est-il revenu quelqu'un de par là pour vous dire qu'il arriva à bon port en suivant la route qu*il a prise ? Si sur Tarlicle du salut nous pouvions parler avec les défunts, et que ceux qui ont été par le chemin que vous prenez vinssent vous dire qu'ils sont arrivés sains et saufs, alors la baronne pourrait bien avancer avec résolution par où elle verrait entrer le plus grand nombre; mais puisque personne ne revient de là, nous devons, avant de pénétrer dans ces mines obscures, nous assurer qu'elles sont sûres, et qu'il n'y a point de précipices.

Le brig. Allons actuellement au point principal; et laissons toutes ces questions moins essentielles. Dites-moi, Théodore, pourquoi ne voulez-vous admettre au bonheur éternel du ciel que les enfants de TEglise romaine? Si vous m'expliquez cela d'une manière satisfaisante, vous me verrez un saint.

La bar. Je vous prends au mot : il n'y a point à reculer.

Théod. Je veux établir certains préliminaires dont il est nécessaire que nous convenions : ensuite, je formerai mon argument : le premier est que le droit à la gloire éter^ nelle, laquelle consiste dans la vision béatifique de Dieu, n'est et n'a jamais été un apanage de la nature humaine, ni une propriété ou état qui soit dû à son intégrité: parée qu'un don, oui en lui^-méme est surnaturel, ne peut être du à la nature.

Le brig. Nous en sommes déjà convenus ces jours derniers. C'e'st une chose trèsclaire que les dons qui sont supérieurs à la nature ne peuvent lui être dus. Avançons.

Théod. J'ajoute le second préliminaire, que c'est la promesse que Dieu a faite à Adam et à ses enfants de leur donner le bonheur du ciel, dans te cas qyCils seraient obéissants ; que c*est, dis'je, cette promesse uniqiAement qui pouvait leur donner Quelque droit conàition^ net à la gloire du ciel.

Le brig. J*en conviens sans scrupule, parce que cela est ainsi.

Théod. Je dfs plus : Adam, lyant perdu ce

droit par sa faute, ni lui ni ses enfants ne pouvaient le recouvrer par leurs propres ae^ lions, comme étant purement d'eux et simplement natureliev. Cela pour deux raisons : Tune, parce qu'étant coupables leurs œuvres n*étaient pas dignes que Dieu les acceptât comme méritoires du pardon de leurs péchés ; et surtout, n'étant décorés d'aucun titre qui les rendit agréables à Dieu. La deuxième, parce que les œuvres qui sont de la nature seule n*ont par elles-mêmes aucune proportion avec la gloire du ciel et la vue intuitive de Dieu, ce qui est une récompense surnaturelle : ainsi les enfants d'Adam, sans quelque secours extraordinaire du ciel, ne pouvaient acquérir le droit que leur père avait perdu à la gloire éternelle : convenezvous aussi de cela?

Le brig. Cela me parait une vérité si évidente que je m'étonne que vous vouliez Tas surer en en faisant un point convenu. Haïs puisque vous voulez procéder avec méthode, je conviens encore de cet article.

Théod. En dernier lieu je dis : que le Fils de Dieu fait homme ne voulut pas seulement payer pour Adam et ses enfants, afln de leur obtenir le pardon ; mais encore qu'il mérita d*être roi de la gloire par sa mort sur la croix, et adopta les hommes pour ses enfants parla régénération du baptême, et par conséquent pour ses héritiers. Voilà en quoi consiste le uroit que les hommes peuvent avoir à la gloire : il consiste à être les enfants du Fils de Dieu avec le droit à Théritaffe de son père. Y a-t-il dans ce dogme quelque chose contre la saine raison, ou contre la charité ou la bonté de Dieu?

Le brig. Dans cette actldn qui est la plus héroïque qu'on puisse imaginer, brille d^ine manière ineffable la bonté divine ; et c'est un prodige de charité le plus digne de Dieu qu'on puisse dire.

Théod. Néanmoins, dites-moi aussi s*il y a en cela (quelque chose contrôla saine raison, j*ai besom de ce mot.

Le brig. En cela il n'y a rien contre la saine raison.

Théod. Bien, mon ami. Actuellement voici les conséquences nécessaires qui se déduisent des préliminaires que vous m'avez accordés, cndisant qu'ils sont entièrement conformes à la raison, et dignes de la bonté de Dieu.

1* Il s'ensuit que Jésus-Christ, fils de Dieu, est le roi de la eloire, notre Rédempteur, et le principe de toute notre félicité surnaturelle : qu*en dites-vous?

Le brig. Je l'accorde : ainsi soit.

Théod. 2* Il s'ensuit que personne n'a droit à la ffloire s'il n*est fils de Jésus- Christ ; car le droit à l'héritage surnaturel est fondé uniquement sur cette filiation ; de même que personne n*a droit à la couronne d*Angleterre, d*Espagne, de France, etc., si ce n'est le fils ou descendant de ces maisons royales.

Le brig. Ce sont là des conséquences si naturelles, qu'on ne peut les nier.

Théod. Comment donc pourra être fih de

iUT

llAUMaME

irs

lésus-Chrisl cl hérilicr de ses mérites et de sa gloire, le Juif, <^ui le blasphème et le détesto; le paYeo, qui ne le connatt pas, qui adore le soleil, la lune, les monstres, les créatures les plus méprisaibles , et même des hommes qui furent yicieux et coupables des plus grandes abominations, seront-ce là dos enfants de Jésus-Christ? Mais comment sera son enfant, le Maure ou le Turc, qui le déleste, qui donne la préférence au faux prophète, et oersécute ceux qui adorent Jésus-Christ? Comment pourra être enfant de Jésus-Christ et son héritier rincréduU, qui, ayant lu les Evangiles, les méprise » et ayant connaissance de Jésus-Christ, se moque de lui, outrage celui qui le sert, et ne s'étudie, n*emploie son éloquence, ses talents, son esprit, qu'à soulever contre lui les peuples qui croient en lui et Tadorent? Comment peut être fils de Jésus-Christ le méchant qui dans sa conduite est apostat de celle même foi qu'il confesse de bouche, ou celui qui désobéit à Dieu dans ses actions, sachant bien qull lui commande le contraire? Comment pourra être fils de Jésus-Christ celai <lant les désordres annoncent le peu de cas qu'il fait des promesses qui Finvitent à Li vertu et des châtiments qui menacent le YÎce? Dites-moi, mon ami, si le Fils de Dieu est venu an monde fonder l'Eglise, ensei-

Sner l'Evangile, tracer par sa loi le chemin u ciel, de ee ciel que lui seul a conquis ; ccMniBenl pourrons-nous regarder comme ses enfants, comme héritiers de ses mérites et de la doire qu'il a gagnée par ses travaux, les hommes qui le méconnaissent? que répondez-vous, mon ami?

Le brig. Pour parler avec franchise, aucun de ces hommes Jie mérite d'être enfant de Jésus-Christ « ni son hérilier; mais expliquez-moi cela davantage; car quoique le jour commence à pointer sur l'horizon. Je ne distingue point encore avec clarté Ions les objets : suivez vos raisonnements.

Théod. C'est le fils de Dieu qui a institué le majorât de la gloire , et il n'a appelé à cet héritage que ses enfants, c'est-à-dire ceux qui seraient régénérés dans la graœ par le Daptême. Les paroles de celte instilulion sont bien claires : Quiconque ne renaît par reau et le Saint-Esprit ne peut entrer aans le royautne des deux. Il parle du baptême , et il dit que par lui nous renaissons pour être ses enfants, étant nés d'abord comme fils de nos pères.

La bar. Ces paroles sont bien claires.

Théod. Mais U ]r a plus encore : Jésus- Christ, dans riastitution de son majorai, a fait ce que vous (ailes quelquefois dans l'institution des v6tres,appelant ses descendants, luais déshéritant positivement tous les fils ou petits-fils qui seraient criminels de lèse-majeslé, ou qui seraient traîtres à la patrie, rebelles au souverain , etc. Ainsi a fait le fils de Dieu. Il déclare que, parmi ceux qui seront ses enfants par le baptême, seront déshérités ceux qui seront coupables du crime de lèse-majeslé divine , ou seront rebelles au Dieu de la gloire, etc.; c'est pourquoi

deux sortes de personnes sont hors de Théritage céleste fecoulez-moi bien , baronne , parce que quelquefois tous confondez l'un avec l'autre) : les uns sont hors de l'héritage céleste , parce qu'ils n'y ont point été appelés; et de celle classe sont tous ceux qui ne sont ooinl enfants de Jésus-Chrisll et qui ne furent jamais oaplisés, comme les Juifs, les Maures, les Gentils ( 1) ; il y en a d'autres qui sont fils de Jésus-Christ et sont baptisés; mais ils sont hors de l'héritage ce* leste, comme étant expressément déshérités pour les délits qu'ils ont commis : à cette classe, appartiennent les incrédules , les faérétiiiues et les impies. La clause qui les déshérite est bien claire, parce eue le Seigneur commande à ses apôtres d^ aller par tout it monde, de baptiser et d'enseigner aux hommes à obierver tout ce qu'il leur a commandé; et , dans mille endroits de l'Evangile , il déclare expressément la même chose, c'est-à-dire ou il exclut du ciel ceux qui s'obstinent à lui désobéir, et à ne point garder sa loi souveraine.

La bar. En cela j'ai un grand embarras. Eh quoi I ({uiconaue commet un péché grave est déshérité de rnéritage de la gloire ?

Théod. S'il meurt dans cet état, il n'y a pas de doute ; mais, s'il est enfant de Jésus- Christ par le baptême^ il a les mérites du Seigneur dans les sacrements, et, par leur moyen, il peut obtenir le pardon, rentrer

Bar une bonne confession dans l'amitié de »ieu, et recouvrer le droit qu'il avait perdu par le péché à lliérilage étemel. Etes-vons satisfoile ?

La bar. A€ltteUement^<oui : continuez votre discussion avec le brigadier.

Thiod. Dans celle supposition, dites-moi, mon ami : si un Africain , un Américain ou un Chinois venait en France se plaindre de ce qu'on ne l'ait point appelé au gouvememcut de l'Etat, quoiqu'il soit homme comme les autres ; qui est-ce qui ne rirait pas d'une pareille prétention ? Tout le monde le regarderait comme un fou , parce qu'il ne suffit pas d'être àomme pour régner sur une nation ; il est nécessaire d'être fils ou descendant de la maison royale héréditaire. Répondez-moi- donc, serait-ce par basard une cruauté de ne permettre qu'aucun de ceuxlà ne montât sur le trône d'Espagne, d^ Angleterre ou de France.

Le brig. Non certainement.

Théod. Donc ce n^est point une entanlé que ceux qui ne sont pas enfants de l'Eglise, quoiqu'ils soient hommes, n'héritent point

(1) Personne ne croira, s*il iresi prédestiné à la foi ; de même que , de cem cfoi ont cm , sncin ne sera sauvé, s*il n^est prédestiné à la gloire. Antremeot qnelques-uus viendraient à la foi, sans avoir été appelés de Dieu, ou quelques uns enlrersiî*!nt dans la gloire, s:iiis qu*il ait pin k Dieu de leur destiner une place, n est indispensable que Dieu appelle les éHis a la gloire, sinon il se vériAeratt que celiii*là qoe Dieu n*aurail point appelé pûlt y entrer ; el aiârs son entrée serait une nouveaiHé pour IKen , tandis qu'il ne peut y aMur rien de ootivean pour la sagesse clcrnelie.

DE LA RAISON KT DE. LA RELIGION

ii:;o

do royaume dos deux, comme en h^nitent les entarlB de Jésu»«Gbri8l;

La bar. Que pensez^vouff^ de cela , cher brigadier ?

ù brio. Voue yoilâ (ou jours arec vos in-* terpellations : laissez-*moi avec Théodore. Vous êtes terrible, madame;

La bar. Pardonnez-moi: c'est que j*ai re*^ gardé du côté des arbres, et que je n^n ai encore vu aucun ce soir avec les radnes en Tair, comme vous disiez ; mais je laisse le champ à Théodore.

Le arig. Madame , oe qui me fait horreur, c'est la condamnation des ffentils , qui jamais n*ont eu connaissance de Jésus-Christ : Tinnocence de ces hommes, semblables à nous, crie au fond de mon cœur : laissez attendrir le vôtre, et ne châtiez pas si cruellement une foule innombrable d'innocents«

La bar. Je suis assez savante pour répondre à cela, brigadier. Théodore ne vient-il pas de dire qae> quant à ceux qui ne sont point enfants de Dieu , ce n*est point par châtiment qu'ils restent hors du ciel, mais par défaut d'habilité et de droit : dites-moi, n*est-il pas vrai que, si un de mes administrateurs, homme de bien , d'ailleurs , de jugement et de bonnes qualités, qui n'a fait de mal à personne, voulait partager avec vos enfants l'héritage dé votre maison de... vous n'y consentiriez certainement pas ?

Le brig. Certainement non ; parce que mes ancêtres , qui ont servi l'Etat pendant- plusde quatre ceints ans , ne se sont point exposés aux dangers de la guerre pour partager leurs mérites* avec votre administrateur, quelque homme de bien qu'il soit.

La bar. C'esMà ce que je dis, brigadier : vous n'êtes pas cruel , et vous ne punissez

{)oint mon administrateur en l'excluant de 'héritage de votre maison puisque il n'y a aucun droit : ce n'est point un châtiment , c'est défaut d'être apte et habile. Le flls de Dieu n'a pointinstitué le majorât qu'il a acquis par ses travaux pour ceux qui ne seront point ses enfants par le bapttoie ; ainsi ils ne peuvent se plaindre de ce qu'ils n'ont point •n'entrée dans le ctel.

Le brig. 11 est vrai que ce ne sera point on châtiment ; mais toujours vont-ils en enfer : voyez si ce n'est point une cruauté de les faire souffrir sans faute de leur part.

Théod* De quels gentils parlez-vous , mon ami? pariez-vous de ceux qui ont suivi en loul la- lumière de la raison, sans agir jamais contre la loi naturelle, ou de' ceux qui, entraînés par leurs passions , ont commis malheureusement des ' péchés' contre la loi naturelle? Je veux savoir desquels vous parlez, pour vous répondre.

Le brig. Je parle de tous : je parle de ceux qui oM péché, et des innocents.

théédi Je vais donc vous répondre, en distinguant : ceux qui commettront des vols, des meurtres ou autres délits contre la loi naturelle seront, comme les chrétiens oui meurent en état de péché , châtiés par des tourments en proportion de leurs fautes; mais ceux qui vivront et mourront sans avoir

rim Ait contre la ioi naturelle, en supposant qu'il en existe un seul dans le monde, celui'là , comme dit saint Thomas, ou sera particulièrement éclairé de Dieu, et il se sauvera par 1^ foi en Jésus-Christ et le baptémo de désir; ou*, comme étant auasl innocent que les enfants, il aura le même sort que ceux qui en bas âge meurent sans baptême. Les uns et les autres seront exclus du royaume, do ciel, pour n'être pas enfants du Roi delà gloire y puisque ce n'est que parle baptême que nous renaissons comme ses enfants ; par* conséquent ni les gentils ni le» flls de chf^6^ tiens quiimeurent sans baptême n'ont droil à l'entrée du ciel', et ils^ seront privés de l'étemeile félicité avec la^ peine seule qu'on appelle dam, et' iront- dans les limbes- SMS^ peine ni gloire, comme* je vous ai dit ces jours derniers , en parlant des enfants.

Le brig. Si vous placez- dans les limbesv non seulement les enfants des chrétiens qui meurent sans baptême, mais encore les gen^ tils adultes qui observeront parfaitement

f rendant toute leur vie la loi naturelle , les imbes seront bien pleins , parce qu'il y a un nombre considérable de peuples qui n'ont jamais entendu le nom de iésos-CnrJst, et qui^ vivent parfaitement suivant la loi de la raison. Quelle innocence ne règnepas dans cç» pays de l'Amérique méridionale, où la connaissance du christianisme n'a pu pénétrer encore , ou dans rAmérique septentrionale du côté du Mississipi , du Canada, de la baie d'Hudson , dans les pays incultes' de la Call^ fomie et du Groenland, où les glaces tempèrent les passions, et où les Européens n'ont point encore introduit la maudite loi de l'ambkion et de la mauvaise foi , qui cause tant de maux parmi nousl quiconque voudra voir des hommes innocents, qu^il les cherche dansées montagnes éloignées, où les hommes sont moins hommes pour la civilisation, mais où ils le sont véritablement quant aux lois innocentes de la nature et de la saine raison.

Théod. Tant mieux pour eux , mon cher brigadier, je suis loin de vouloir multiplier le nombre des malheureut, en exacérant celui des délinquants. Mais cela ne fait rien à notre question , qui se réduit à prouvt^r

3ue personne n'aura le droit de se plaindre es décrets de la justice divine. Au reste v peur répondre à votre assertion , avez-vous^ dans ces pays -là des correspondants dignes de foi? ou connaissez- vous des pcrsomee qui V aient vécu et commercé, et qui puissent rendre un témoignage sûr de leur manière de vivre , de leurs usa^çes et de leurs mœurs? Mais , puisque vous dites qu'on n'y a point entendu le nom de Christ, ni celui des Européens, qui a pu vous donner des nouvellea si détaillées ? ou , qui vous a dit que là il n'j a ni passions, ni ambition, ni désordre?

A mesure qu'on fait la conquête de ces pays, nous apprenons que beaucoup se nourrissent de chair humaine, que ceux d'uo même climat se mangent les uns les autres , parce qu'ils sont ennemis entre eux, chose que ne font pas les bêtes sauvages ; et aiubî

itr.i

H\RM0N1E

it5!!

nous sommes révoUcs de Tatrocilé de leurs mœurs. Si ceux dont on fait la conquête se trouvent si méchants et si barbares, romment pouvez-vous dire que la plupart de ceux qui restent à conquérir vi vent inno^nts, et suivent parfaitement la loi de la raison ? qui vous a dit que les gentils sauvages observent régulièrement, toute leur vie, la loi de la natnfe ?

Le brig. Lisez dans Tbistoire de M. de Bougainviile, la découverte de Tàtti ou nouvelle Cythire , où il est dit qu'on y gardait parfaitement la loi de la nature.

Ihéod. Mon ami le brigadier , c'est actuellement que vous avez donné à notre conversation matière à s'égaver. L'éloquence de M. de Bougainviile s'est épuisée à Ciire l'éloge de cette nation barbare • parce que lui et réquipage de son vaisseau furent enchantés de l'étrange politesse avec laquelle les naturels du pays venaient leur offrir les plus belles de leurs filles. Mais , dites- moi , comment y suivaient-ils tous la loi de la nature, si, comme l'histoire le rapporte , il y avait des voleurs ? Comment suivaient-ils tous la loi naturelle , si , comme il l'avoue , il y avait des lois pour réprimer et châtier les délits ; d'ailleurs , quel temps eurent des soldats pour faire une recherche exacte de vila et moribus de toute cette nation barbare? qui entendait la langue des habitants, puisque , jusque à cette époque, on n'en avait eu aucune connaissance? quel témoignage avonsnous de la véracité de celui qui aura servi d'interprète, si toutefois quelqu'un par nécessité en fit rofTice ? Ne pouvait-il pas dire ce qui lui plaisait ? quel temps eurent-ils enc:)re pour vérifier et nous garantir l'innocence générale de ces barbares , tout l'équipage étant occupé, les uns à jouir des plaisirsqu'on mettait à leur disposition, les autres à sauver les cordages qui se coupaient en frottant contre la pointe des pierres, d'autres à trafiquer en échangeant des fruits pour des pièces de taffetas de papier; vous ne savez peut-être pas, nioiv ami, l'ancien privilège qu'ont tous ceux ^ui découvrent des lies nouvelles de pouvoir mentir avec assurance , surtout quand il est question de mers éloignées? Dans quels mensonges ne surprenonsnous pas aujourd'hui les premiers qui ont découvert l'Amérique ? l^norez-vous ce que c'est que l'homme \ un instrument qui , en touchant une certaine corde , résonne tout entier avec une admirable consonnance; ou-, vrez aux soldats et aux marins la porte du plaisir, et ils vous diront merveilles; ils vous représenteront le pays le plus infâme comme les Champs-Elysées : vous savez bien , brigadier, ce que sont les soldats, et moi , je connais les marins.

Le brig. Je ne puis m'empécher d'être de votre avis ; tout le monde aujourd'hui regarde cette histoire comme un roman.

La bar. Pour moi, j'avoue que j'ajoutais foi à ce qu'elle me disait de l'innocence de cette nation inculte.

Théod, Ecoutez , baronne : raisonnons d'après notre propre expérience. Nous autres ,

nous avons de l'éducation , des livres , les évangiles , etc., tout ce qui porte au bien et éloigne du mal. Les hérétiques ont également toute TEcriture , beaucoup de sermons , des maîtres qui peuvent les instruire, et les retirer delà licence; les Juifs ont aussi les rnêmc^ Ecritures, & Texception du Nouveau Testament : ils conservent les prophètes et tout l'Ancien Testament. Les Maures ont , dans l'Alcoran , beaucoup de bons conseils. Or je demande : vous semble-t-il, baronne, que parmi les catholiques , ou parmi les hérétiques , les juifs et les mahométans , ce soit une chose ordinaire d'observer la loi naturelle en tout point et durant toute la vie? Je puis en dire autant de moi , quoique je ne me ^ tienne pas pour un débauché : mais nos passions luttant sans cesse contre la raison , tantôt avec avantage, tantôt avec désavantage, quelquefois elles triomphent, et nous péchons contre la loi naturelle; d'autres fois elles sont vaincues, et c'est la vertu qui triomphe.

La bar. J'avoue la même chose de moi , et nous sommes tous dans le même cas ; parce que je ne connais personne qui, plus ou moins, ne soit entraîné quelquefois par ses passions.

Théod, Si donc nous autres, qui avons de réducation , des principes de moralité , de religion, et mille secours contre les passions, nous leur cédons souvent , comment est-il croyable que des barbares sans la moindre éducation , malgré leur naturel , et sans le secours de la grâce , triomphent toute leur vie des passions? Et s'ils n'en triomphent pas toujours, comment peut-on dire que toute leur vie ils observent la loi naturelle ? L'homme a partout la même constitution, et les mêmes passions plus ou moins indomptées ou soumises.

La bar. Peut-être dans les gentils les passions seront moins vives ou moins désordonnées qu'en nous : et ainsi elles ne leur feront pas tant la guerre.

Théod. Voulez-vous dire par là que les lois sacrées faites pour corriger les passions, qui*^ les conseils de l'Evangile que le Fils de Dieu a donnés pour les modérer, que les promesses divines qui nous invitent à la veKu , ou les menaces de Dieu pour nous retirer du vice, que tout cela, que nous avons, et qu'ils n'ont pas , est la cause de la dépravation de nos mœurs ; puisque vous supposez que les gentils, qui n'ont rien de cela, sont beaucoup meilleurs? Dites -moi, baronne « votre crédulité va-t-elle jusque là?

Ln bar. Non, elle ne va point jusque à une semblable absurdité; je n'ai pas bien pris garde à ce que j'ai dit.

Théod. Donc, si nous ne pouvons nous vanter d'avoir suivi toute notre vio la loi naturelle, ni d'avoir agi suivant la droite raison , il est probable que les barbares eit viendront beaucoup moins à bout, sans loi , sans urbanité, sans instruction ni religion « et abandonnés comme des brutes à tout ce que leur demande Tappétil et la passion :par conséquent, voyez combien est invraiseoi-

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

blable Topinion de ceux qui , fondés sur cette description de la nouvelle Cythère , regardent comme chose prouvée que les gentils agissent ordinairement diaprés les principes de la loi naturelle.

Xa bar. Actuellement je fais réflexion qu'Orne opinion si ridicule et si incroyable n*a pour fondement que le dire de Tinterprète qui se sera donné puur entendre la langue de ce pays , où jamais il n*avait été , et qu*ii ne savail pas même exister dans le^ monde. Certes on doit une grando croyance à un soidisant interprète, surtout quand son témoignage est contredit par la même histoire et rapporté par un historien de génie poétique, plus appliqué à peindre avec de belles couleurs, qu'a représenter la vérité. Enfin le raisonnement a encore un autre défaut , qui est de juger par ce que l'on dit de cette fie qu'il en sera de même daAs tout le monde barbare. Vous voyez , brigadier , combien les hommes sont fous quand ils prétendent appuyer leurs passions , et comme sur des riens ils basent des machines de grande importance ; cela ressemble beaucoup à l'extravagance de ce peintre qui dessina un grand palais soutenu sur deux ti^es trèsdélicates. Ceux qui raisonnent ainsi prélent égalerftent à rire.

Le brig. Qu'il ne soit plus question de Boueainville. Allons au point principal.

Théod. Je dis donc que les gentils qui auront péché coutre la loi naturelle seront exclus du ciel, ce qui est la peine du dam, et tourmentés à proportion de leurs fautes par la peine du sens. Mais , s'il y avait quelque gentil qui eût agi exactement suivant gue le prescrit la loi naturelle , celui-là ne jouira pas de Dieu dans le ciel , parce qu'il n'est point flls de Jésus-Christ, et qu'il n'appartient point à sa famille ; mais , comme étant dans ses mœurs aussi innocent que les enfants, il ne subira aucun tourment. Car, suivant la doctrine de sa/ut Thomas , dont j'ai parlé ces jours dernier^, le péché d'Adam l'a privé de tout droit au ciel ; mais il ne l'a point rendu disne de peines et de tourments : c'est là ce qu on dit communément des enfants qui meurent sans baptême, lesquels ne subissent qne la peine du dam.

Le brig. Et vous regardez comme un léger tourment de voir que leurs semblables vont )tu ciel , et qu'eux ils restent dehors. Cela neul mortifie plus que toutes les peines des sens.

Théod. Mon ami , ne vous laissez point surprendre par la première apparence : réfléchissez avant de prononcer. Toute la mortification viendrait de l'injustice qu'on nous ferait en blessant tel ou tel droit que nous aurions à ce que nous désirons. Quelle peine éprouvent lès paysans de vos terres , parce qu'ils ne sont point vos héritiers comme vos enfants? Est-il arrivé à aucun de vos vassaux do sentir cette peine, pas môme dans la pensée?

Le brig. Véritablement non.

Tliéod, Et pourquoi n'ont- ils pas celte peine, sinon parce que, sans droit à une

chose, il n'y a point d'espérance, et sans espérance Arustrée, il n'y a point de peine ? Ceux qui ne sont point baptisés n'ont point eu de droit.au ciel ni d'espérance ; et dès

3u'on ne leur fait point d'injustice , ils ne oivent point en avoir de peine. Vous voyez, mon ami , que la vérité surnage toujours audessus de toutes les difficultés..

Le brig. Cela est vrai : je ne puis nier que vous n'ayez répandu sur cette question un jour auquel je ne m'atlendais pas. Mais quelle raison aurait Notre-Seigneur pour distinguer le terrain où vivent les catholiques des autres pays où jamais on n'a entendu le nom de Sauveur 1 CW là une épine qui toujours m'incommode et m'afflige. '

Théod. Ce n'est pas là le privilège du terrain, parce que ici, dans les pays callioliques, beaucoup meurent sans baitcme et n'ont point de droit au ciel ; ici encore il y a beaucoup de baptisés qui, par leur faute sont déshérités de la gloire, et se perdent, en même temps aue tous les jours nous voyons venir des pavs narbares , par des moyens inalteniius , des personnes qui, ayant connaissance de l'Evangile, reçoivent le bapfêmo et héritent. Par conséquent, mon ami, ici il n'y a point de faveur accordée au terrain ; mais c est une grâce que Dieu accorde librement aux uns et refuse aux autres (1).

Le brig. Je regarde toujours comme une certaine injustice en Dieu qu'il ne donne point à tous la même lumière qu'il accorde à quelques-uns.

Théod. Une pareille accusation est la plus grande des injustices. Qui a obligé jusque à cette heure un souverain de n'accorder à

Sersonne le bienfait qu'il n'accorderait point tous ? N'êtes-vous point convenu avec moi 3u'Âdam par sa faute resta privé de tout roit à la gloire, et que, nés après la disgrâce

(I) Les impies, au lieu de recourir à reuc .ifimirn • lion de TApélre : 0 profondeur des jiigeineiKs de Die» î I;i seule qui impose silence à une curiosiié déréglée dans des matières qne Dieu seul pi-ni sa voir, les impies ont recours \ un autre Dieu qn*iU inineinenl, qui csl le hasard. En sorte quMs ne regardent pas comme une disposiiinn el un bienfait de Dieu d'être nés où se professe la religion clirélienne, qui seule nous donne des idées dignes de la grindonr de Dieu. Le hasard est un mol qui ne signifie rien quand il esl question de ce que Dieu a ordonné. Par rapport ^ nons, qui n^nons point dis. posé l'ordre des évéuemenls, il semble qu'il y a des hasarda ; mais pour le pouvoir et la sngr^se infinie qui depuis ie commeuceuienl jusque à la fin a ord(U) né tous les événements , il n'y a point di; hasard ; autrement il arriverait des choses qui seraient nimvelles pour Dieu, et dès lors il ne serait pas infiniment sage. L'idée de hasard étant donc une Tois bannie, il s'ensuit qu'être né dans un p:«ys turc , au milieu des païens, ou dans des royaumes chrétiens , tout cela est reffet de la disposition irrévocable d'une providence qui ne peut errer. Cette croyance rend les hommes humbles, en leur faisant connatire que tout le bien vient de Dieu ; ce qui n'arriverait t^as si l'entendement humain 'admettait l'opinion eitravagante du hasard, parce qu'alors la gloiro n'appartiendrait pas à Dieu seul ; car , comment pourraii-il avoir la gloire de ce qui ne dépendrait pas de lui ?

nAflMONIÉ

It-fi

de leur père , ses enfàiits n^eurent jamais un tel droit.

Le brig. )*en sni s cdavena.

Théod: Donc Dieu poorait» sans la moindre Injustice ni cruauté, ne jeter jamais des yeut de miséricorde sur aucun homme , comme il l*a fait par rapport aux anges, sur qui il a exercé sa justice, sans pardonner à un s^ul. Il pouvait en agir de même avec Ibs liommi^s. Dites , le pouvait-il ou nale puuvait-il pas ?

Le brig. le ne le nie pas ; il le pouvait bien.

Théod, Si donc le Seigneur pouvait sans injustice ne procufcr de remède à aucun liomme, sera-t-il injuste parce que libéralement il le procure en effet à quelques-uns » quoi-

2ue tous n'en profitent point? qui a jamais té cruel ou injuste pour faire des grâces qui ne sont point dues par justice ? Dieu n'est-il

Îas maître de ses faveurs, pour les accorder qui il lui plait, et cela sans qu'il v ait le moindre mérite de la part de celui qui est favorisé? Si Dieu ne pouvait faire des faveurs qu'à ceux qui le mériteraient, il serait esclave et non maître ; parce que celui qui est mattre est toujours libre de ses actions, tant qu'il ne préjudicie pas au droit d*autrui. Cette liberté n'est que pour faire du bien à qui on veut, quoique il ne le mérite pas , mais non

Sour faire du mal à celui qui ne mérite pa*» e châtiment ; car faire du mal à celui qui n'a point commis de faute , c'est cruauté ; mais faire dn bien à celui qui ne le mérite pas, c*est libéralité.

Outre que Dieu n'a fermé à auc^n enfant d*Adan(i la porte pour recevoir la lumière de l'Evangile autant qu'il est en lui, il la tient ouverte à tous , afln qu'ils deviennent ses enfants par le baptême, et héritiers dé son royaume. Aux yeux de Dieu il n'y a de distinction ni de Juif, ni de Grec, ni de Barbare, ni de Romain; ses richesses peuvent parvenir à tous , et il les répand avec abondance si universellement qu'il n'exclut personne : d'abord , parce qu'il a ordonne de prêcher son Evangile par tout le monde ; et en deuxième lieu , parce que le baptême et les autres sacrements sont à la disposition de tous ceux qui désirent les recevoir. Sa providence a éclaté par la manière prompte et douce dont le nom de Jésus-Christ a été annoncé dans les régions sans nombre et éloignées ; Dieu s'élant par fois servi de l'ambition même des hommes , d'autres fois de leur cruauté et véritable injustice , et enfin d'autres vices que Dieu détesté dans les hommes : mais il se sert de tout pour propager son Eglise. H n'y a point une partie considérable du monde où le nom de Jésus-Christ n'ait élé annoncé. Il n'y a point de coin en Europe où il soit ignoré. Comment peul-on rignorer dans la Turquie d'Asie l'où le Sauveur vécut et mourut, et où l'on vénère les saints lieux? Le christianisme est bien connu dans les Indes orientales où fleurit le commerce des Européens. Dans la Chine , il y a plus de vingt mille familles chrétiennes ; et 3n moindre nombre suffirait pour que ce saiul nom ne fût pas inconnu dans ce vaste

pays. Dans tout« la Tartario russe i depuis rtfurope jusque au cap de Kamschatka, la re> llgion est schismatique ; et par conséquent on n'ignore pas Jésus-Christ sur les cêtes d'Afrique du c6té de la Méditerranée; la Haine des Maures contre le christianisme prouve au'il y est connu , et autant il y a de captifs, autant y a-t-il de semences de l'Evangile.

Sur lacête de Guinée et lies adjacentes, dlans le royaume de Congo , Loango et Benffuola, dans le Monomotapa, la rivière du Sénégal, le Mozambique, Quiloa,Mélinda et la cAte dé Zanguebar, les Portugais ont planté la croix de Jésus-ChrisI , et lont arrosée de leur sang ; aux Moluques , aux Philippines, le commerce même qui apporte à l'Espagne les richesses de la terre y porte souvent celle du ciel. Dans l'Amérique, soit septentrionale, soit méridionale, nous savons les grandes conquêtes que l'Evangile a faites. Presque tout ce qu'il y a depuis la rivière des Amaxones jusque à la rivière delà Plata est sous la dommation des Portugais ; le Paraguai est divisé entre eux et les Espagnols ; et ceux-ci dans le Chili , le Pérou, le Mexique, ancien et nouveau, jusque à la Californie; les Anglais dans leurs établissements et le Canada, et les Français dans le Mississipiy portent la connaissance du christianisme, en même temps on'iU cherchent les intérêts de leurs nations. Que voulez -vous de plus pour convenir que Jésus-Christ n'exclut aucun pays, et pour connaître la libcrié que tous les hommes ont de pouvoir être ses enfants et ses héritiers? Jésus-Christ ne pouvait-il donc pas, comme je l'ai dit, se dispenser d'offrir aux hommes un moyen de salut, de même qu'il a abandonné les anges ?

Le brig. Il le pouvait.

Théod, Ne pouvait-il pas se souvenir d'an, de deux ou de quatre seulement, les faisant ses héritiers, par un privilège très-spécial?

Le brig. Il le pouvait.

Théod, Donc, sans faire injure à personne, il peut appeler d'une manière spéciale, vingt mille , quarante mille, et tant qu'il voudra» sans appeler les autres d'une manière également particulière. Que dites-vous i cela ?

Lebrig. Je ne puis nier qu'il n'en soit ainsi.

Théod. Donc a bien plus forte raison, Dieu pourra le faire, en ouvrant à tous les portes de son Eglise, et adopter pour ses enShnls, par une loi constamment établie, ceux qui croyant en lui seront baptisés par tel ou lel moyen, sans la moindre injustice, et sans apparence de cruauté, mais au contraire de manière à nous forcer de reconnaître sa grande et très-grande bonté. Rappelez-vous que vous avez engagé votre honneur de parler avec sincérité.

Le brig. Cette parole ne vous a point échappé 1 Vous me le demandez sur mon honneur; je dis donc que oui , oui ; et en cela je suis véritaUement d'accord avec vous.

Théod. Dieu ne sera point non plus injoste, si parmi ses enfants adoptifs ou'réf^nérés dans le baptême • à qui , par les mérites de Jésus-Christ, il avait donne le droit i rhéri* tage céleste, il en prive quc!qncs-uns de ccl

CiS7

ht LA RAISON Et DE LA ÀÉLlGlOlir.

liSt

héritage poar avoir commis un ctime de lèsemajesté aivioe, ou lai avoir désobéi en matière grave, à l'exemple de beaucoup de fondateurs do majorais T Que dites-vous?

Le brig. Qùaùd je voudrais le nier, je ne

puis.

Théod. Donc foils cettl qui ne sont pas baptisés, ou qui, s'ils le sont, offensent Jésus- Clirist, restent sans droit à la gloire. Réponict, mon ami.

Le brig, Laisset*moi ; tant de conséquences me fatiguent beaucoup.

Théoa. Je ne vous laisse pas :^ vous raccordez nécessairement, et alors je tire cette dernière : donc il est entièrement conforme à la raison et aux idées que nous avons tous que hors VEglise romaine il iCy a point de êalut : les juifs , les maures et les païens ne l^oni pas les flls de Jésus-Cbrist, et par conséquent ils n*ont point de droit à son héritage; les hérétiques, les incrédules et les impies non plus , parce que, pour leurs délits personnels ils sont déshérités. Quant aux gentils et aux paYens , qui jamais n^ont eu connaissance de Jésus-Christ, je dis qu'ils ii'entreront point dans le ciel parce qu'ils ne sont point ses enfants» et qu'ils ne seront point non plus tourmentés pour cela ; mais qu'ils le seront pour leurs délits personnels, et pour n'avoir point gardé la loi de la nature qu aucun d'eux n'ignore: ils seront tourmentés pour cela seul, et leurs tourments seront i proportion de leurs délits. Que dites-vous, mon ami?

La bar. Il dit qu'actuellement les arbres sont avec les racines en l'air, et que les ro* chers parlent. N'est-ce pas vrai, brigadier?

Le brig. On ne peut disputer en présence des dames : elles attaquent de manière qu'un homme de bien ne peut se défendre.

La bar. Ne vous plaignez pas de moi : plai* gnez-Tous de ce que Théodore, en engageant votre honneur, vous a obligé à ne point parler contre votre conscience. Cher brigadier, si pour soutenir vos svstèmes vous raisonniez avec la sincérité , le détail et la solidité avec lesquels on raisonne ici , vous ne publieriez point tant d'absurdités. Mais je vous pardonne les dérisions par lesquelles vous avez commencé ; sachez que quand on a des raisons solides, on ne combat point avec des gentillesses » des bouffonneries et des plaisanteries. Allons chercher notre compagnie, qui probablement se promène dans le bois : j ai entendu rire madame votre épouse ; je vais droit à elle » parce que je l'aime beaucoup.

Le brig. Allons : vous pouvez bien prendre le bonnet de docteur en théologie.

La bar. Même dans ce cas je ne nie permettrais d'attaquer personne en matière de religion» comme vous le faisiez avec moi ; mais, grâces à Dieu, je suis bien vengée.

Le brigJYous m'avez vaincu, madame, avec beaucoup de gloire pour moi.

Thiod. Avec gloire et profit; car tous êtes éclairé.

Le brig. Je ne le nie pas, Théodore»

^ Catêcb. Pbilos. 1.

ONZIÈME SOiRÈE.

Sur ce pLe Dieu s'intéresse à nos actions, ji

La baronne. Vous ne sauriez croire» TMik dore, combien tous m'avez encouragée par < vos conférences sur la religion, et le bien ( que, à mon avis, vous avez fait an brigadier. Hier, à table, il s'éleva entre différentes personnes une question nouvelle pour moi, sa- Toir si Dieu prenait intérêt à nos actions ; et une dame [ce qu'il y a de pire, c'est que c'était ma tante la marquise) fut d'avis que Dien ne faisait point attention à nos actions» et qu'elles ne lui importaient pas. Ma mère défendait le contraire, et le brigadier parlait avec une modération peu ordinaire , soit qu'il ne voulût point contredire ma mère,» soit que ce fût sa façon de penser ; mais il n'entrajamais dans l'opinion de ma tante (1).

Théoa. £t cette dame, est-ce une personne instruite?

La bar. Elle Test beaticoup en fait de littérature ; et elle a composé différentes pièces de théâtre.

Théod. Ohl belle raison pour avoir un suffrage respectable en matière de religion et de iliéologie ! les mystères de Dieu se traitent donc actuellement au Parnasse? quel malheur I

La bar. Voulez-Tous que nous l'engagiont* dans une conférence?

Théod. D'aucune manière : je ne dispute point avec les dames , parce qu'il est nécessaire d'observer certaines lois de poÛtessa qui mettent beaucoup d'entraves à la discussion. Mais si notre ami le brigadier venait , vous pourriez toucher la question , et nontf Terrions ce quil en pensCé

La bar. Je crois que vous ne pouvez éviter le combat , parce qu'elle ne tardera pas à venir; et ainsi soyez prévenu qu'elle a dans la dispute un certain air extrêmenient piquant et hautain.

Théod. Si elle a uti jugement solide , et qu'elle sache tolérer les conséquences de ce qu'elle m'aura accordé, je ne la crains pas ; quoique on soit toujours fâché de comtiattre avec oes armes inégales, et qu'on ne puisse dire à une femme ce qu'on dit à un phiio^ sophe. La voici.

La marquise. Il faut donc , baronne, que

(1) Nos prëiendus philosophes se sont formé uns idée ridicule de Dieu, en te reléguant dans des e^ puces imaginaires , où ils le supposent absorjïë danf la contemplation de lui-mtoe, sans apercevoir les actions et les injustices des hommes : en sorte qu'il n*aiirait point compassion des malheureux opprimés, qu*il n'apprécierait point les bonnes œuvres Jes josles, et qu'il ne destinerait ni récompense aux bons • ni châtiment aux méchants. Les déistes sof^poseai qu'il a créé le monde, et qu'il le laisse aller ii l'aventure. Que d'attributs divins soM blessés par ce htsm- {khème 1 Rien que de le souffrir est une . preuve oe immense patience de Dieu. Si une petite étincelle du brasier qui existe en Dieu en passant dans les cœurs des pères et des mères les enflamme pu. poiôc qu'ils ne peuvent oublier un instant leurs enfants . comment est-il possible que Dieu ue fasse aucun cas de tous les hommes, qui sont ses enfants avant d'être ceux de leurs pères ?

[Trente-sept.)

HARMONIE

tottSours Toas ?i?iei dans vos délices philo- Bopniqaes. Quand votts êtes ici, Théodore, on ne voit plus la baronne, elle ne peut se passer de vos leçons. Mais ne nous faites point tellement voler cette enfant par les airs , et jusque aux cieux, qu'un jour elle ne disparaisse ; sa compagnie n'est point une chose à perdre.

Théod. Madame, je ne puis m'empécher d'entretenir son esprit, curieux de découvrir la vérité, et de cultiver un talent tel que vous le lui connaissez. Ce qui m'attache le plus à la servir en cette matière, c'est la justesse avee laquelle elle saisit et suit toutes les conséquences qui se déduisent légitimement des propositions que nous établissons. Car vous n'ignorez pas , madame, (|uel supplice e'est pour un philosophe de disputer avec des âmes de vit-argent, qui n'ont ni aplomb ni constance dans la discussion ; qui tantôt accordent, tantôt nient, disent et se dédisent, sans qu'on puisse savoir comment procéder avec elles.

La marq. Pauvres gens I ils me font pitié. Les personnes d'esprit ne parlent que lorsque elles ontdes idées claires, et comme elles n'ont point l'ame ser?ile, elles sont toujours

Xleines de ce noble enthousiasme que leur a onné la nature, pour chercher et suivre uniquement la vérité, foulant aux pieds les maximes du vulgaire, les opinions déjà vermoulues de vieillesse, et les idées basses et rampantes. Pour moi, j'espère très-peu des âmes petites,

Ci, comme les fourmis déroutées par un brin paille qu'elles rencontrent dans leur chemin, s'étourdissent et vont chercher un autre sentier. Les âmes grandes et généreuses sont comme les oiseaux qui percent droit à travers les airs, sans être obligés de suivre les détours des sentiers par où cheminent les gens à pied. La vérité, cher Théodore, est Tunique objet que doit aimer un grand esprit; autorité, coutume, préjugés, tout cela est de la paille qu'il faut jeter au vent : que dites*vous, baronne , n'étes-vous pas de ce même avis ?

La bar. Ainsi me l'a enseigné Théodore, et vous ne trouverez pas un esprit plus conforme au vôtre ; car , dans toutes les instructions qu'il m'a données , je ne l'ai jamais vu s'attacher à Topinion de celui-ci ou de celui-là , ni même aux opinions communes de certains temps : luiparler, à lui, de la beauté de la vérité, c'est lui tenir le seul langage qui lui plaise.

La marq. Cela étant, Théodore, j'aurai du plaisir à m'entretenir avec vous ; et, en nous communiquant mutuellement nos idées, nous nous enrichirons réciproquement; dès que Vous n'êtes point esclave des vieilles opi-< nions, vous ne vous étonnerez pas que je pense à la moderne.

Théod. Ce que la baronne m'avait annoncé de vous, et ce que je comprends par ce que vous venez de dire, me lait apprécier cette occasion de m'instruire. Je vous assure que vous ne trouverez pas un plus chaud partisan que moi de la vérité. Mais, madame, permettez-moi de vous déclarer avec franchise

que ce n'est point sans crainte que j'entre en discussion avec vous, parce que votre qualité do dame impose tant de respect à un homme bien élevé qu'il ne peut discourir avec la liberté que les philosophes ont les uns envers les autres, ou que j'ai avec la baronne, qui fait exception, vu qu'ayant été mon écolière, elle m'inspire plus de confiance que de respect.

La marq. Non , Théodore , non , ce n'est point là ce que je veux. Ceux qui me flattent ont la bonté de me dire que j'ai un esprit mâle dans un corps de femme : ainsi dans la dispute je suis marquis; ne me traitez pas comme dame, et tenez-vous en là. Choisissez la matière de notre conversation , et vous verrez comment je m'en tire.

La bar. Moi je la choisis : que ce soit ma tante, sur ce que vous dites hier, à table; savoir , que Dieu ne fait point attention à nos actions , et que, bonnes ou mauvaises , elles sont pour Dieu une chose indifférente.

La marq. Si Théodore, comme je pense, a Tesprit noble, il sera aussi de mon avis. Que dites-vous ?

Théod, M. le marquis , je n'en conviens point. Vous riez? Je prends la liberté que vous m'avez donnée, en disant que , dans la dispute, vous êtes monsieur, et non madame.

Lamarq. Vous faites très-bien; cela me plaît. Mais allons au fait : pourquoi n'étesvous pas de mon avis.

Théod. Parce que je ne prononce pas de sentence sans voir les actes. Dites le motif que vous avez pour être de cette opinion , et s'il est plus fort que celui que j'ai pour l'opinion contraire, je céderai. Mais si la raison sur laquelle je me fonde est plus con-i vaincante , vous devrez en convenir avec moi , en vertu de votre admirable système et de votre propre parole. Parlez la première.

La bar. C'est très-juste, toujours on doit aux dames la première place. Ma tante, lancez le premier trait, et vous verrez avec quel bouclier Théodore se défend.

La marq. Est-il vrai,. Théodore, que nons devions nous former de Dieu l'idée la plus noble, la plus élevée et la plus digne possible de sa grandeur infinie?

Théod. Nous le devons.

La marf .Fort bien. Je suis, monsieur, cette méthode synthétique , parce que je dispute avec un mathématicien, et parce que c'est la plus sûre pour connaître la vérité. L'approuvez-vous?

Théod. Oui, je l'approuve.

La marq. Donc nous devons juger de Dieu comme nous jugeons des personnes les plus distinguées que nous ayons dans le monde. Or les grands ne s'arrêtent pas à des choses ridicules et petites ; leur entendement ne s'occupe que d'objets très-relevés , dignes d'entrer dans la sphère de leur rang; à mesure oue nous descendrons des hautes conditions a celles qui sont inférieures, nous verrons que l'attention descend aussi pour ainsi dire, et qu'elle s'abaisse à des choses plus petites et plus communes. C'est ainsi qu'un

DE LA RAISON ET D£ LA RELIGION

If es

valet d*écuric, par exemple, n*étend pas ses soins au-delà ue ses chevaux i mais il est mille choses semblables qui aviliraient nécessairement un grand, et surtout un roi sur son trAne. Or donc» Théodore, si Tempereur de la Chine , au milieu de ses immenses domaines y était en peine parce que denx fourmis se querelleraient dans quelque petit trou obscur de Nankin ou de Canton, pour savoir laquelle des deux devrait emporter à son magasin un brin de blé, que Tunet comme plus forte, aurait enlevé à Tantre qui en était en possession , que diriez-vons de cet emperi'ur s'il perdait le sommeil à cause de ce grand désordre dans ses Etats?

Théod. Jedirais que c'est un pauvre homme.

la marq. Eh bien I nous devons raisonner de Dieu de la même manière, parce qu*en comparaison de lui nous tous, sans excepter les plus grands monarques , nous sommes comme de très-petites fonlmis. Il y a même plus de distance de nous à VEite suprême infiniment grand, que des fourmis de Canton à l'empereur de la Chine; et puisque il vous parait indigne de cet empereur de s'intéresser à la querelle de deux fourmis entre elles, il est bien plus indigne de Dieu de s*intéresser aux injustices et autres actions des hommes. Baronne, que me dites^vous? Voilà l'explication de ce que je dis hier : enfant comme vous êtes ,* je ne m'arrêtai point à vous en rendre raison , parce aue tous ne sont pas capables de tout enlenare; mais je la donne à Théodore, qui sait observer les conséquences d'une maxime bien établie.

Posant donc le principe dont personne ne doute, aue la bassesse des soins est indécente à la grandeur des personnes , il s'ensuit que les hommes et leurs actions étant des objets très-vils par rapport à la Divinité, il est très-indécent que Dieu, sur le tr6ne trèsélevé des cieux , s'occupe de ce que font sur ce petit globe de la terre ces insectes qu'on appelle nomnies. Que répondez-^vous, Théodore?

Théod, Je dis que vous pouvez encore renforcer votre argument parce qui se passe sous vos yeux. Ne remar(|uez-vous pas ces enfants dans cette galène, occupés de leur tounié, à qui la fera aller plus droit; et tout à. l'heure n'avez-vous pas ehtendu votre petit-^ fils qui pleurait parce que celle de son cousin tournait plus longtemps que la sienne : ce sont les soins propres de cet âge , qui dans vous et dans nous tous seraient très-déplacés, et beaucoup plus indignes encore du cabinet des souverains et du grand conseil d'Etat. De là votre maxime fondamentale qu'en proportion de la grandeur des personnages croît l'indignité de s'occuper de choses viles ou puériles.

La bar. En effet, ce serait une chose très^ ridicule qu'après de longues séances il sortit du conseil d'Etat un arrêt qui condamnât au feu la* toupie du petit marquis, parce qu'elle n'a point tourné aussi droit que Fantrc.

ta marq. Il serait donc plus ridicule encore queDieu: ordonnât de brûler un insecte de la terre appelé hommCf parce que dans sa

conduite il n'a pas marché aussi droit quil le devait. Qu'en dites-vous, Théodore?

Théod. Vous ne pouvez pas vous plaindra que j'aie étranglé votre argument, ni prétendu l'éluder.

La bar. Je vous vois, Théodore, si tran-^

Suille, que vous ne paraissez pas craindre 'être vaincu. Je désire avec impatience entendre votre réponse. Etes-vous d'accord avec ma tante ?

Théod. Non certes : malgré que j'aie donné plus de développement à son raisonnement. Ecoutez-moi donc avec la même attention que j'ai eue, et répondez-moi avec la même sincérité; parce qu'en effet la matière est très-grave, et que ses conséquences ne le sont pas moins. Pardonnez-moi si iè fais de petits pas ; c'est que je veux marcher sûre* ment.

la marq. Vous pouvez bien regarder aux pas que vous ferez. Je ne vous laisserai point poser le pied à Eauxi sans vous le dire clairement.

Théod. C'est ce que je veux : voyons. Rien de plus vrai que le principe qui sert de base à votre argument ; savoir, que les grandes personnes ne doivent point penser aux pe— tites choses : cela vient de ce que notre intelligence ne peut s'appliquer à tout, et que, S lus elle s'occupe de choses viles, moins elle onne d'attention aux choses sérieuses et importantes. La diificulté et l'inconvénient de partager ses soins font que les détails d'une grande maison, par exemple, sont confiés à chacun selon son talent et sa classe. Les derniers domestiques sont chargés de ce qu'il y a de moins important, les premiers ou les administrateurs ont de plus grandes attributions ; mais toutefois sans se mêler jamais de ce qui appartient exclusivement aux maîtres : de manière qu'on regarde comme une chose disne d'éloiges qu'un personnage d'un rang illustre puisse en même temps traiter les affaires de la plus grande importance, et être en outre attentif aux petits détails de sa maison.

La marq. C'est une chose très-rare. '

TKéod. Je n'en doute pas : mais par là inême qu'elle est rare, elle prouve beaucoup tie mérite, elle prouve beaucoup de capacité ; parce que sans cela les articles de peu d'importance enlèveraient à ceux d'une plus grande la place qu'ils occupent. Quand Tat- ♦ tention qu'on met à une chose n'empêche , point celle qu'on doit à une autre, c'est perfection ; et la multiplicité des objets auxquels nous pensons n'est point un défaut. Quelle perfection n'est-ce point dans le soleil de pouvoir en même temps éclairer les planètes» comme il éclaire toute la terre, et favoriser également de sa lumière l'humble limaçon qui sort de sa coquille pour s'échauffer? .

Si le soleil, pour s'occuper de ces viles bâ^ gatelles mananaitau très-noble emploi d'attirer autour de soi toutes les planètes et les comètes, et d'illuminer toute celte immense - région dont il est comme l'ante, ce serait une grande imperfection ; mais vous voyez que pour le soleil ce serait la même chose que

lies

HARMONIE

IIU

les moûieê se maltipliassent on que celai*ci s*an6ânUt. Parce qu'il est également riche el bienreillant „ il enverrait également ses rayons partout, sans que l'extension de la lumière dans ces nou?eaux mondes diminuAl en rien ceUe que le n6tre reçoit ; et sans Qu'il résultât de l'avantage pour un monde de M que le soleil cesserait d'en éclairer un

autre* La marq. N'étendez point davantage cette

proposition ; personne ne la contredit.

Théod. Cela n'arriverait point avec un flambeau allumé. Parce que s'il devait éclairer diflérenles salles il serailnécessaire qu*il laissAt tantôt celle-ci, tantôt celle-là pour éclairer les autres ; et plus il y aurait de salles à éclairer avec ce flambeau seul, plus il y aurait de préjudice pour celles qui auraient besoin de sa lumière.

La marq. Je conviens encore de cela, vous êtes bien peureux dès que vous marcbei si

lentement. ^ ,* . ..

Théod. Il n'y a rien de trop : de là je tire une conséquence, et c'est cju'on doit raisonner différemment de la lumière du soleil, qui est en quelque sorte inBnie, et de la lumière limitée d'un flambeau : je crois que vous en convenez avec moi.

La marq. Sans le moindre doute.

Théod. Donc nous devons raisonner trèsdifféremment de l'intelligence de Dieu, qui est infinie, et de celle d'un homme, qui est toujours bornée. En Dieu c'est une perfection essentielle de voir tout , de savoir tout, d'être présent à tout, de ne rien ignorer, pas même la plus petite chose de ce qui existe, comme c est une perfection du soleil dédairer tout ; et le soleil serait encore plus parfait si- ses rayons pénétraient partout, de manière que les corps fussent pour lui transparents. Hais dans un homme ce serait une imperfection de s*appliquer à des choses puériles, parce que par là il prouverait qu'il ne donne pas toute son attention aux choses d'importance ; car, comme sa capacité est bornée, plus il l'emploierait à faire attention à certaines choses, moins il donnerait d'attention aux autres.

La bar. Ha tante, rendons justice à la vérité : voilà une réponse qui satisfait.

La marq. Vous êtes facile à contenter.

Théod. Ne répondez pas encore, madame, il n'est point temps. Je demande si ce serait une perfection dans l'empereur de la Chine de savoir, sans se fatiguert tout ce qui arriverait dans son très-vaste empire? Remarquez, madame, que je dis savoir et que je ne dis pas étudier, examiner ou approfondir. Quel serait le prince le plus recommandable, de celui qui aurait une intelligesce telle que sans se fatiguer la tête à examiner, il sût tout, jusque aux plus petites choses, ou de celui qui ne saurait que les grandes ? ,

La marq. U n'y a point de doute que savoir a toujours été «m plus grande perfectioD qu'ignorer, fftt-il question du ph» petit objet possible.

Théod. Donc vous me permettez d établir

pour maxime que :

PBOFOsiTiON. — Dieu toit et connati toutes nos actions, nos pensées et. nos désirs.

La marq. Puisque Dieu est rassemblajge de tout ce oui est perfection sans le moindre défaut ni imperfection, et qu'il est plus par^ fait de savoir que d'ignorer, il s'ensuit uue Dieu a l'intelligence la plus claire et la pins parfaite de toutes nos actions. Je n'ai jamais douté de cela.

Théod. Bien; actuellement j'ajoute une antre proposition, savoir : Que Ùieu voit tout sans la moindre fatigue. Avant que vous accordiez ou que vous révoquiez en doute cette maxime, je veux, pour mon honneur, m'expliquer là-dessus, parce que tout le monde n'a point, madame, un juscment aussi vif et aussi pénétrant que le vôtre, qui voit d'un coup a'ceil ce que les autres n'aperçoivent qu'après beaucoup de réflexion.

Dieu n'est pas comme nous, U ne pense pas comme nous pensons. De ce que notre ame est unie à celte masse du corps, il nous en coûte de la peine pour penser. Notre ame ne peut raisonner sans que le cerveau travaille ; et pour cette raison tout ce qui em* pêche et facilite les mouvements du cerveau^ empêche ou facilite Hntelligence de rame« Le vin bu avec modération réveille le cerveau, et donne aux poètes plus de feu et d'enthousiasme ; bu avec excès, il trouble» charge, opprime et même 6te l'usage de la raison : de même le lait, la nourriture el le sommeil, pris avec excès, sont ennemis du raisonnement fin et délicat; non que la nourriture ou la boisson ait son action sur l'ame, mais parce Qu'elles engourdissent, pressent et inntilisent le cerveau, etqueTame ne peut rien faire sans qu'il ne travaille et ne coopère à ses opérations : attendez qu'un homme dorme et fasse une parfaite digestion si vous voulez qu'il vous règle un compte ou

au'il raisonne sûrement. On ne peut douter e cela quand on a étudié sur les actions de l'ame ; de là vient la fatigue de la tête quand l'application est excessive ou qu'elle a duré longtemps, ou qu'elle est multipliée, on que la matière est tres-obscare. Rien de tout cela ne peut arriver en Dieu, vu que, dans sa manière d'entendre el de savoir, le cerveau ne travaille point : donc nous pouvons établir celte

II* PROPOSITION. — Dieu voit ioui et soil ^011/ sans fatigue.,

La marq. Par cette manière de discourir à pas si courts et si sûrs , vous faites peut-être honneur à votre jugement, mais vous faites injure au mien, il n'est jamais venu dans la pensée à personne de douter de cela.

Théod. L'avertissement que vous m^avci donné fait que je procède avec nrécantion : el , pour que mes pas soient surs » .je dois aller peu a peu et à tâtons. J'ajoute donc : lU" paoposmoif. — Dieu nous a donné la lu* miire de la raison pour la suivre.

S'il n'en était point ainsi, Dieu aprâit d'une manière indigne de lui. Pourquoi le

DE LA RAISON ET VE LA RBUGION

UM

Créatear a-t-il donné des yenx à Thomme » sinon poar <{a*en voyant il dirigeflt ses pas? pourquoi lui a-t*il donné TouYe, si ce n'est afin qu'il se gouvernât d*apràs la voix , le bruit, etc., qu'il entendrait : donc il lui a donné aussi la lumière de la raison pour lui servir de guide daQS ses actions; autrccncnt Il ^agirait sans aucune fin , comme font les fous. Je suppose que vous convenez de cela.

pi marq. Et vous supposez bien.

Théod. Donc la lumière de la raison est une vois divine qui nous conseille de faire {telle ou telle action , et qui nous en défend d'autres : car , que Dieu ait placé dans mon lime cette voix qui m'instruit dans tous les cas , c'est comme s'il m'instruisait par luimême.

£a bar. Que ce soit une voix divine , on le connaît, parce que, comme vous dites, quand Dieu créa notre ame, il y plaça cette voix» et

Krce que, comme vous me l'avez prouvé an- ^fois, il est impossible que l'homme la fasse taire, quelque effort qnil fasse et quelque intérêt qu'il y mette. Combien un homme

Jassionné, aussitôt que la passion conunence s'amortir, ne mortifie-t-il pas son jueement pour que sa raison approuve ce que la passion lui conseille 1 II fait valoir en sa faveur mille raisons vraies ou fausses; mais la voix de la raison lui dit sans cesse : Nt le

{bis fias. li prend l'avis des autres pour (jue es jugements d'autrui fassent taire le sien propre, qu'il ne peut réduire à approuver ce que veut la passion. Il ne cherche point des avis indifférents et justes , mais il les cherche flexibles ; et au lieu d'attendre leur décision sincère il les prévient, par de longs raisonnements, en faveur de la sentence qu'il soutient. Mais, malgré tout cela, il ne

{>eut faire taire la raison, et la voix intérieure e condamne et lui répète non, non, non. Donc puisaue cette voix est supérieure à foute force humaine, elle doit se prendre poi^r fine voix divine.

La marq. Comme la raison humaine est vu rayon de la Divinité, qui , sortant de la raison étemelle , vient éclairer notre entendement, tout ce que nous montre ce rayon de la Divinité, c'est comme si la Divinité même nous le faisait connaître; et ainisi nous convenons tous de ce que,

fV* no^osmoH.— La lumière de la raison est

h voix de DieU'

Théod. Vous ne sauriez croire combien festime cette proposition que vous établissez; et, les réunissant toutes , je dis : Dieu voit sans aucun travail toutes nos actions (Prop. I et II), et pour les gouverner il nous a donné la lumière de la raison dans l'intention que nous la suivissions (Prop. lit); en sorte que cette lumière de la raison doit être prise pour la voix de Dieu : donc si la lumière dé la raison approuve certaines actions et en réprouve d'autres , comme nous le sentons tous, il s'ensuit que Dieu approuve qudques^unes de nos actions, et en réprouve d autres.

. La ffttrq. Vous me circonvenez de manière

âne Je me vois nn peu forcée ; mais tonjonrs me semble qu'il est indécent que l'Etre suprême s'abaisse jusque à prendre soin des choses ridicules.

ITiéod. Déjà, madame» J'ai prouvé pour quelle raison cela est une indécence dans nn prince , mais une perfection en Dieu ; et la différence consiste en ce que le soin des cho« ses minutieuses dans nn prince prouverait ^ défaut d'attention aux grandes choses ; mais Dieu, par sa perfection même infinie est obligé à ne rien ignorer, et ne peut éprouver la moindre fatigue ni peine dans la connais* sance de toutes les choses.

La bar. Cela est Vrai : déjà vous avez donné solution à cette difficulté qui m'a épouvantée dans le principe.

Théod. Réfléchissez , mesdames , à ce que je vais dire : Qui a formé la cOnstruo^ tion de l'homme, et ses sens extérieurs et intérieurs? qui a formé rharmonie inexplicable, mais très-évidente, du cerveau avec l'ame? sans doute c'est Dieu qui l'a fait, et aucun autre ; car nous ne connaissons dans la collection des créatures , qui est appelée nature, rien qui ait le jugement, l'adresse, la science et la puissance nécessaires pour former l'entendement d'un homme : je crois

2ue toutes deux vous êtes d'accord avec moi cet égard.

La marq. Nous sommes d'accord sans scrupule.

Théod. Or, madame , si ce n'est point une chose indécente et indigne de Dieu qu'il forme de ses mains (pour parler à notre manière) avec intelligence et une sagesse inimitable la tête crun homme doué d'intelligence et de liberté, sera-ce une chose indigne de lui, de vouloir que cette tête suive dans ses mouvements intérieurs le plan de la raison qu'il a lui-même ordonné ouand il Ta faite? Venons à la comparaison oe l'empereur de la Chine. Si on vous contait qu'a-r vec une grande habileté il a formé de sa propre main une fourmi vivante, regarderiez-r vous comme une chose indigne de lui qu'il voulût que cette fourmi se remuât suivant le plan qu'il aurait disposé pour ses mouvements , quand il imagina cet insecte? Parlez , inadame , avec sincérité.

La bar. Ha tante , vous riez ? Théodore veut une réponse claire.

La marq. Donnez-la; vous convenez avec lui de ce qu'il dit , et vous serez tons les deui( satisfaits.

Théod. Moi , madame , je ne le serai pas sans votre réponse : je suis très-sûr de la façon de penser de la naronne ; je voudrais m'assurer de la vôtre. Vous savez bien que quand nn philosophe combat avec l'arme du raisonnement , il ne lui reste qu'à vaincre oci à être vaincu : ainsi je veux savoir si je reste terrassé on victorieux. J'ai eu du plaisir à disputer avec vous , parce qu*à travers Totre dissimulation étudiée , je Tois que tous sentez tout le poids de la raison , et la force d'une conséquence légitime, ce qui ne se rencontre pas facilement dans d'autres ad-* versaires.

im

HARMONIE

il0*8

• La marq. Sachez , Théodore , aue pour lo tnoment il ne me y lent point de réponse à vos arguments : je méditerai davantage la question ; et si je trouve une solution , je vous chercherai.

Parlons d'autres choses. Je tous félicite, "haronne» d'avoir un mattre comme Théodore; permettez que je me retire : j*ai là dehors compagnie qui m'attend.

La bar. Tout à Vheure nous nous verrons : laissez-moi ici réfléchir avec Théodore un peu plus sur cette matière, qui est nouvelle pour moi.

La marq. C'est très-juste : philosophez tant que vous voudrez.

Théod. II y a encore, baronne, d'autres arguments moins spéculatifsi mais plus palpables et plus forts.

La frar. £t quels sont-ils?

Théod. Supposées que ce que pensait votre tante fût vrai , que Dieu ne se mette point en peine de nos actions, et que chacun en soit le maître absolu ; quelle confusion horrible on verrait dans tout le monde I Sunpo- «fz votre famille avec la pleine liberté de faire chacun ce qu'il veut, sans que Dieu ni aucune créature ne s'oppose à sa despotique volonté : quelle horreur, quelle confusion régnerait dans votre maison I

Xa bar. Toujours les pères doivent-i)s avoir droit sur les actions de leurs enfants , et le^ maîtres sur celles des domestiques qu'ils gagent et nourrissent.

Thiod. D'aucune façon; écoutez -moi. Si Dieu, qui est père beaucoup plus encore que reux qui nous ont engendrés, n'a, d'après ces messieurs , aucun soin de nos actions, comment nos pères peuvent-ils avoir autorité sur elles? Vous savez bien que notre ame est sortie entièrement du sein de la Divinité, et que ni père ni mère n'ont eu aucune action sur notre ame, substance spirituelle et créée de riep : car elle n'est point née d'une autre ame ni de la matière ; par conséquent elle n'a pu naître que de Dieu seul immédiatement, ici on voit que la manière dont Dieu nous a donné l'être est beaucoup plus rigoureuse que celle dont nos pères nous Font donné» Venons actuellement au corps. Qui a organisé le corps bumaio ? Discourez, baronne, en toute lioerté, mai) ne dites rien que votre raison n'approuve.

La bar. Je dis qpe le corps du premier homme fut organisé par Dieu immédiatement , et que les corps des autres hommes ont été organisés par leurs pères.

Thiod. Comment cela peut-il être , $1 le» pères n'ont jamais sq l'anatomie ni la fabri-

2ue du corps humain, ni la construction 'un de ses moindres organes? Direz-vous qu'une montre a été organisée par un ouvrier qui n'a jamais su de combien de roues elle est composée? qu'un orgue ou quelque autre machine a été fabriqué par quelqu'un qui Ignorait ses parties essentielles et la manière de les disposer et de les proportionner? Direz-vous que celui qui à organisé une plante c'est celui qui Ta semée? 11 est vrai qu*il l'a plantée, qu'il l'a arrosée , et que le soleil Ta

fait fermenter; mais il n'y a point eu de philosophe qui ait dit que le jardinier a fbrmé l'admirable organisation de la moindre plan« te : vous le pourrez donc dire beaucoup moins de quelque animal que ce soit, vu qu en eux l'organisation est beaucoup plus admirable et inconnue à leurs pères. Direz-vous qu'un cheval a disposé et dirigé l'organisation d*un poulain? Mais vous ne pouvez le dire non plus de Thomme, qui, n ayant aucune connaissance de l'anatomie, ne sait de combien de ventricules se compose le cœur.

La bar. Je vois que j'ai dit une sottise pensant que je disais une chose indubitable. Poursuivez.

Théod, Donc s'ils ne veulent point que Dieu, qui est l'auteur de l'ame et le directeur de Torganisation du corps , ait le droit de se mêler de nos actions , disant que nouft pouvons faire ce qu'il nous plait, et qu'il n'appartient à Dieu ni d'approuver ni de désapprouver, pour quelle raison voulez- vous donner à vos pères le droit que vous refusez à Dieu?

J'argumente de même au sujet des domes^ tiques : Le salaire et la nourriture que les maîtres donnent aux domestiques n'a point de comparaison avec l'alimentqueDieu donne i toutes ses créatures, ni avec les bienfaits qu'à chaque instant nous repavons de sa main. Donc si les maîtres, sous prétexte qu'ils paient et alimentent leurs domestiques^ ont le droit de gouverner leurs actions , qui le disputera à Dieu ? Et si on le reftise à Dieu, comme prétendent ces philosophes, qui pour* ra souffrir l'inconséquence de le donner aux créatures ? Vous voyez , madame , que celui qui voudra admettre l'opinion extravagante que suivait madame la marquise se précipitera dans mille abîmes d'absurdités.

La bar. Ne vous fatiguez pas davantage : je suis convaincue, et je ne cesse dem'étonner qu'il y ait un homme de bon sens qui admette une idée si extravagante.

Théod. Me vous étoni^ez pas, baronne, parce que le désir de la nouveauté, de se faire admirer et d'établir la licence des mœurs , est une incroyable démangeaison qui échauffe l'esprit et ne lui permet pas de refléchir sur les conséquences : il regarde seulement à ce qu'il y a ae neuf, de beau et de brillant dans une pensée ; il s'exprime ensuite avec toutes les grâces et la séduction de la vivacité et du talent, et il ferme les yeux aux conséquences. Quand quelqu'un presse la difficulté, oa i)e lui répond que par un rire hypocrite ou par un qui saii, accompagné de certains ges« tes ; et cela sufQt pour résoudre les arguments les plus solides.

La Aar. Malheureusement je sais par ex-^ périence qoe cela est vrai , et que celui qui a le plus de gentillesse est celui qui répond le mieux. Dieu veuille que ma tante tasse réflexion, et rentre en elle-même 1

Théod. Â cette heure elle est déjà engaaée dans sa partie de jeu , et elle s*inquiète^ tort peu de nos arguments. Ne soyez pas ainsi; considérez et réfléchissez ; n'ayez point la manie insupportable d*aimer tout ce qui eat

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

nourean oâ dit avec grâce, surtout s! ce sont des choses qui regardeut Dieu ou le bonheur

éterneL

La bar. Théodore , je vous ai toujours eu beaucoup d'obligations, mais actuellement p1i|s que jamais. Allons promener ; aujourd*hui je ne me soucie pas de la brillante conipagnie des autres dames , parce aue je suis encore tout étourdie de la facilite avec laquelle on admet les plus affreuses absurdités , et dont les conséquences sont de la plus grande importance.

DOnZIÈHE SOIRÉE.

Sur le culte intérieur ei extérieur que Ton

doit à Dieu.

La bar. Je ne puis pardonner à votre frère* bailli, Tair moqueur qu'il me témoigna hier quand il me vit sortir avec recueiUement et componction de la chapelle où je venais d*assister au saint sacrifice de la messe.

Le bailli. Madame , ie n'excuse pas dans mon frère la grossièreté avec làauelle il vous traita ; qu'il suive le parti qu'il Toudra en matière de religion, mais il n^est jamais per« mis à un cavalier d'insulter une dame , surtout en des points où le fanatisme a pris uii empire absolu sur le cœur des femmes. Pour moi, quoique peu éloigné de la façon de penser de mon frère, je n'ai jamais commis une pareille impolitesse.

. La bar. Je vois actuellement , Théodore , que vous ne vous trompez pas. Il est donc vrai, bailli, que vous êtes du même avis que votre frère sur le culte de Dieu , et que tous prétendez que Dieu ne fait point attention A nos adorations et à nos hommages ?

[éC bail. Moi , madame , je serai de l'avis que vous voudrez ; car je ne suis point dans un endroit public, ni dans la nécessité de déclarer mon opinion , et ainsi je puis céder à la politesse et à l'amitié quelques droits que dans d'autres circonstances la sévère philo^ Sophie se réserverait.

Théod. Quant à moi, mon ami, je juge que la baronne regarderait comme une preuve d'amitié aue, sans vous échauffer ni en faire un sujet oie brouillerie, vous déclarassiez les motifs que vous avez pour juger que Dieu est indifférent à notre culte, soit extérieur, soit même intérieur, parce qu'elle a un désir particulier d'examiner à fond ces questions.

La bar. Oui« certes, non pas que je doute, mais parce qne ces discussions en présence de Théodore me donnent beaucoup de lumières , dont il résulte pour moi une srande consolation dans ma crovance , et qui m'affermit, s'il est possible, doublement dans la reliffion. Je vous supplie donc d'exposer toutes Tes raisons qui vous portent , non sans quelque impolitesse ( pardonnez , bailli ), A appeler fanatisme notre ferme croyance dans les points de la religion.

Le bail. Cette parole m'a échappé : j'ai voulu la retenir, il était déjà trop tard; mais comme vous êtes si bonne vous pouvez l'excuser.

Théod. Ditcs-moi| bailli, pourquoi Dieu ne

fait-il aucun cas de notre culte, quelque religieux qu'il soit? Pourquoi ne le veut-il, ni ne l'approuve-t-il pas?

Le oail. Je ne sais si la baronne ne trouve* ra pas mauvais que je dise ma façon de penser, si différente de la sienne : mais , madame , si vous me donnez votre parole de ne vous point scandaliser, je la dirai franchement.

La bar. Je promets de ne point me fâcher, pourvu qu'en homme raisonnable vous souffriez que d'une proposition on tire une conséquence, et de celle-ci une autre, et que si vous ne pouvez nier les dernières conséquences, vous preniez le parti de renoncer aux principes d'où elles se déduisent , dans le cas que vous en soyez imb\i.

Théod. Vous avez deviné, madame, ce que je voulais; parce que tout homme qui se glorifie de 1 être doit embrasser toutes les' conséquences dérivées légitimement d'une maxime qu'il juge vraie, et qu'il a admise.

Le bail. Je pense comme cela, et je rougirais* du contraire.

La bar. Alors , cher bailli , vous pouvez

Sarler ; car, quoique ce ne soit pas sans m'afiger dans le commencement , j'espère qu'à la fin vous penserez différemment^

Le bail. Puisque vous êtes, madame, mon. catéchiste , je serai docile pour me laisser persuader.

Théod. Dites donc la raison de votre sentî-^ ment.

Le bail. Dieu est un être si élevé, si su^ blime et si supérieur à notre sphère^ que tout ce qui tend à le rendre semblable à nous lui fait injure. Les sens ne peuvent fournir aucune idée qui ne l'offense, ni l'entendement rien concevoir qui ne lui soit injurieux; ainsi tout le culte que nous voudrons rendre à Dieu est pour lui un objet de mépris dont il ne peut faire cas.

La bar. Avant d'aller plus loin, expliquer si vons parlez du culte extérieur, qui est di^ iérent chez le païen, le juif, le mahométai^ et le chrétien ; ou si ' vous parlez aussi du culte intérieur, par lequel toute créature doit s'humilier en la présence du Dieu qui l'a créée, et désirer de le vénérer , au moins dans son cœur.

Théod. Madame , par la force des paroles on connaît dans quel sens le bailli l'entend. Il veut exclure tout culte, même intérieur, puisque il se fonde sur la supériorité de l'Etre* suprême par rapport à notre très-vile condition ; et qu'il dit que, par suite de cette so« périorité, u est nécessaire que Dieu méprise tout ce qui vient de nous, soit intérieur, soit extérieur.

Le bail. C'est vrai , et en cela j'en ai dit assez.

Théod. C'est suffisant pour la franchise de votre aveu, mais non pour notre faible Intel* ligence ; et ainsi Je vous demande la liberté de vous faire différentes questions. Ditesmoi: cet Etre suprême, infiniment supérieur A notre intelligence , est celui qui nous -^ créés ? '^

Le bail. Sans contredit , 11 est notre créaieur.

tlITt

HARMONIE

im

Thiod. C*e8(-â-dirf que^ dans son inCaie Mgesse, c'est lai qui a cooçu Vidée de toat ce qa1l a fait dans nous; qne rame, le corps, les puissances et les sens sont le fruit de foa intelligence. Mais ce Seigneur, do haut du trône de sa divinité inaccessible, n'a-t-i) pas daigné mettre les mains à son ouvrage qu*on appelle homme?

Le bail. Sans doute, il nous a formés , e^ lui seiil ; personne ne l'a aidé, dans cet ou- Trage, de ses mains et de son intelligence ; «ar de Dieu seul pouvait naître la délicatesse. Tordre et la sagesse qu'on voit en nous. Ainsi je ne puis nier que nous sommes Touvrage de ses mains et de sa sagesse suprême.

Tnéod* Je vois que vous dites la même chose que nous. Je demande aussi si c'est ce Dieu qui a placé en nous celte lumère de h raison qui nous dislingue tant, et nous rend supérieurs aux autres créatures?

Le bail. 11 n'y a point de doute.

Théod. Moi, dans cette lumière delà raison que l'Etre suprême nous a donnée, je ne comprends pas seulement la lumière de l'intelligence et la force de combiner en inférant une vérité d'une autre, etc. ; mais j*entends aussi cette voix qui nous dit intérieurement : Celaest bon, Lecontraire est mauvais, Tudois faire ceci» et résister à cela, etc. J'entends cette voix secrète qui nous parle à tous , et due souvent nous voudrions faire taire ; y«ntends cette loi interne qui nous enseigne, nous reprend , nous arsumente , nous loue 9 etc. , et nous sert de frein mille et mille fois. J'entends tout cela sous le nom de bêmiire de la raison; quoique, pour parler avec plus de justesse, nous pourrions distinguer ici deux choses, et nommer la première entendement^ et la deuxième lot nalt4relie,

te haiL Ne nous arrêtons pas aux mots. Cette loi naturelle étant la voix de la raison. qui nous enseigne le chemin de nos actions, elle peut s'appeler Itunière de la raison, qui BOUS montre ce même chemin que la voix de la raison nous enseigne.

Théod, Je demande donc actuellement si cette lumière de la raison^ cette voix de la rai-son ou loi naturelle a été placée par Dieu dans notre ame, ou si c'est quelque créature qui Tv a mise ?

Le oaiL Ne mesnpposez pas si ignorant que j'aie besoin de semblables demandes. Quelle créature peut avoir eu le moyen d'écrire dans les âmes de tous les hommes cette loi unanime et constante, et de la graver si profondément en nous, qu'il n'y ait pas d'efforts Capables de l'effacer ?

£a bar. Ne soyez pas, Théodore, si difBoOe : le bailli dit que Dieu, et Dieu seul, a pu placer en nous cette loi, cettjs voix, cette iimtt^. C'est Dieu qui nous commande par la toi, qui nous éclaire avec la lumière, et lioas parle par cette voix. Ne dites-vous pas 'sela, bailli ?

) Le èml. De ma vie je n*ai eu un interprète aussi fidèle. C'est là ce que je dis, et ce que Ifit tout botnme de bon sens.

Théod. Comme jp parle aycp up grand ma thématicien, je suis le stylé géométrique, ie vais à pas comptés. Cela supposé, je demande en outre : Dieu pouvait-il placer dans notre ame cette ^oi et ceUe vojx constante sans avoir quelque fin ?

Le bail. Gela non ; parce que si c'est une chose indigne de tout homme sensé d'agir sans se proposer une fin, combien plus cela serait-il indigne de Dieu?

Thiod. iEt quelle fin avait Dieu en pbçant dans notre ame cette lumière, en nous parlant par cette voix, ou en nous commandant par celte /ot ? Je juge que celui qui commande a toujours pour^Dut au*on lui obéisse ; que celui qui parle parie dans l'intention qu'on l'écoute ; et que celui qui éclaire a pour fin qu'on suive le bon chemin, et qu'on évilele mauvais que la lumière découvre.

Le bail. J'en conviens, et tout homme sensé doit en convenir.

Théod. Actuellement donc, qne peut-il y avoir de plus conforme à la voix intérieure qui nous parle, à la lumière de la raison qni nous éclaire et à la loi de la nature qui nous gouverne, si ce n'est qu'une créature vénère ce Seigneur dont elle a reçu tout son être, toutes ses perfections, en un mot tùui. Celle sujétion de l'inférieur au supérieur, ce tribut de reconnaissance envers le plus grand bien* faiteur, cet hommage à son souverain, la lu* mière de la raison ne montre4^le pas que c'est une dette ; la loi de la nature n'ordonnet-«lle pas de la payer, et'la voix intérieure de chacun ne le lui persuade-t-elle pas? il me semble que personne ne peut en douter : donc Dieu, de qui viennent cette voix inté* rieure, cette fumi^e et cette loi, veut, ordonna que nous lui soyons reconnaissants, que nous le vénérions» et que nous lui rendions hommage.

Le bail. Sans doute.

Théod. (k voilà ce qu'on appelle coite de Dieu.

La bar. C'est un violent coup fourré qu'on vous a donné là, bailli. Vous l'avez senti : car vous changez de couleur.

Le bail. Ne vous moquez pas, madame :

comment avez-vons tiré, Théodore, cette con* séquence ?

Théod, De cette manière : la lumière de la raison nous ordonne d'être reconnaissanU envers celui qui nous Eait du bien, d'honorer celui qui nous a donné l'être, et de rendre hommage à notre légitime souTerain. Dontez^vous de cela ?

Le bail. Je n'en doute pas.

Théod. Qui nous a donné la lumière de I4 raison?

Le bail. Dieu.

Théod. Donc c'est Dieu qui ipons commande d'honorer les supérieurs, d'avoir de la reconnaissance pour celui oui nous a donné l'être, etc. Donc Dieu ordonne que nous le vénérions et lui rendions hommage, pui.^que il nous a donné l'être en nous tirant da néant, en nous donnant la vie« elc II me semble que la c6DSéquence n'a pas été maf déduite.

IIT3

le bail. El a quoi icrveat à Dieu nos hommages?

Tkéod. Je pe dis pas que Dieu en ait besoin : ce qae je dis» c*est qne nous devons honorer le seignenr, parce que c'est notre obligation, et non parce qne c'est son intérêt. La Srandeur inQnie de Dieu fait son entière inépendance ; mais l'entière dépendance où nous sommes de Dieu et notre infériorité sont le fondement de Fhommage que nous lui devons. De quelle utilité est-il pour votre grand maître qu'au jour de sa fête vous dépensiez tant de poudre dans les salves d'artillerie que donna hier votre vaisseau ? En effet elles ne lui servent à rien ; mais la raiton exiffe que parce qu'il est votre chef qui vous a Sonné la commanderie que vous avez, vous lui rendiez cet hommage. N'avons-nous donc d'autre loi que celle de l'intérêt, ou ne pOuvons-nous commander que ce qui doit nous être utile ? Dieu ne nous ordonne pas de l'honorer pour son intérêt, mais parce que c'est notre obligation ; parce qu'il convient que nous le fassions amsi, et afin que nous méritions par là qu'il nous récompense et nous rende heureux. Dites-moi : vous paraltrait-il bien que vos neveux, que vous avez comblés de faveurs, ne fissent aucun pas de vous, et qu'ils fussent i votre égard ingrats et malhonnêtes quand vous venez

Page 1