QUATORZIÈME SOIRÉE
Sur la grae0 divine et la eoneepiion de la
Vierge.
Madame, Théodore, ce n*est pas seulemeni ma fille oui a besoin que vous ayex la patience de l'instruire en matière de relieion : moi aussi , j'ai des attaques à souffrir; et quoique on ait un peu plus de respect pour moi que pour elle, et qu on ne me parle point indifféremment sur tonte sorte de matières , cependant je suis souvent forcée de dissimuler mon mécontentement, pour ne point man-
5[uerde politesse envers ceux qui me visitent, e crois qu'aujourd'hui nous n'aurons personne, parce que le mariage de votre voislii enlève toutes nos amies, et nous samti seuls ce soir, vous, la baronne et moi.
Théod. Je m'en réjouis pour que notre eonversation soit pacifique, parce que je n'aime pas toujours à disputer, et surtout en matière de grande importance, telle que fui celle d'avant-bier. Dîtes-donc sur quoi nous devons nous entretenir, ou que madame la baronne le dise.
Madé C'est moi qui dois le dire, parce que ma fille a plus d'occasions de vous entendre que moi. Je veux que vous m'expliquiez ce qui regarde la grâce ; car toute ma vie j'eu ai entendu parler, et jamais on ne m*a expliqué clairement ce que signifie cette parole, ni les différentes choses qu'on m'a enseignées 1 son égard.
La bar. Déjà ma mère m'avait chargée dé vous le demander ; mais comme les reacon-^ très casuelles avec les philosophes du jour nous jetaient daus des discussions différea-^ tes, je n'ai jamais pu vous consulter sur ce point. Actuellement, Théodore, salisEutes la curiosité de toutes les deux.
Théod. Cette parole, graee^ a deux aceep^^ tions : quelquefois elle signifie faivtwr. d'autres fois elle signifie beauté» ou chose qui plaît.
Mad. Vous aves raison ; car^ par fois, mhis disons que le roi a accordé celte ^roee k Id ou tel ; d'autres fois, que nous trouvons de la ^ate dans une parole, ou qu'tuie personne qui nous plaît a de la graee » etc. Hais mot
{'e parlais de la grâce dont on traile eu tbéoogie.
Théod. Celle-U aussi a ces deux sens, que
I'e vais expliquer séparément.
i !• — Grâce ou faveur dans le premier sens. Premièrement, tout ce que nous accordons à quelqu'un seuleoient par faveur et sans obligation s'appelle une grâce : comoie donc Dieu nous accorde betneoop de cbosea sans aucune obligation , toutes sont des gmces que Dieu nous liait ; et aussi II y a écmiL espèces de grâces de Dieu , l'une est la oracc naturelle, dans laquelle entrent tous les Biens naturels que Dieu nous accorde « comnae ks yeux, la santé « la vie^ les richesses» l'eiiteadément» etc. Ce sont autant de nacea qna Dieu fait aux hanmes, parée fn'un'eat oWi'
Ïé de nous donaer rien de eda. Mtâs oalrs I grâce naturelle, U y eu a une autre ami se
tt L\ RAlSON Et DE LA RËLIGICM.
nbmine gtaeé iurkaturelle ; et elle consiste dans les dons surnaturels que Dieu accorde parce qu'il le veut bien, et sans aucune obligation de le faire : je croîs que tout cela s'en* • tend facilement.
Mad, Quand je le comprends, ne doutez pas que tous ne Texpliquiez bien.
Théod» Or il y a en nous deux puissances qui toutes deux ont besoin de ce secours céleste dans Tordre du salut et de la vie chrétienne. Nous avons un entendement qui lutte avec les ténèbres de Fignorance, et une volonté qui gémit de la révolte de nos passions déréglées. Dieu donne sa grate à rentendëment quand- il Téclaire, et lui fait connaître les choses célestes ou spirituelles et tout ce l^ui a trait à Fautre vie, et cela d'une manière plus claire et plus convaincante que ne pourrait le faire la simple nature dans les choses naturelles. Outre cela Dieu fait sentir au cœur certaines touches qui le réveillent, il lui inspire une inclination qui lui facilite le bien , et une horreur qui le retire du mal , sans attaquer pour cela sa liberté. Ces lumières de l'entendement et ces touches du cœur, les théologiens les appellent secours, grâce excitante, grâce aidante, etc.
Mad. J'entends déjà tout cela , parce que tout cela se passe près de moi ^ et que je l'ai senti dans mon ame.
Jhéod. Ces lumières et ces impulsions, conmie venant immédiatement de la main de Dieu, se nomment surnaturelles, et Dieu les donne tantôt plus fortes, et tantôt plus faibles , suivant ce qu'il lui plaît : nous avons aussi Vexpérience de cela.
La bar. Quelquefois aussi elles sont si efficaces que rame sent une force à laquelle elle ne résisté point.
Théùd. Quand Dieu prend à tiche de porter une âme a la fin qu'il se propose , il l'enveloppe de tant de lumières les unes après les autres, il la frappe de tant de coups les uns sur les antres que, fatiguée de résister, elle se rend enfin sans que Dieu la touche dans te for si délicat du libre arbitre.
Mad. Je le comprends ; allons à Tautre sens dans lequel on prend le mot grâce.
La bar. Permettez-moi » madame : et pour-
?|uoi appeleÉ-vous grâce on faveur ces illusrations et impulsions vers le bien ?
Théod. Parce que ce sont des lumières et des touches inténeures que personne ne mérite. Quand Dieu les accorde ^ c'est par sa bienfaisante volonté ; et dans la supposition qu'il donne à chacun plus ou moins de grâce» c'est qu'alors, par faveur et pure miséricorde» il donne telle ou telle lumière plus grande « telle ou telle impulsion intérieure plus forte* Il arrive la même chose qtie pour la pluie du ciel , que Dieu envoie quand II veut et parce qu'il V eut; et si parce que la pluie es t une chose qui n'est point en notre pouvoir, c'est toujours une faveur de nous l'envoyer, nous pouvons avec plus de raison appeler faveur ces secours intérieurs que Dieu donne quand il teut, à qui il veut, et comme il veut.
La bar. Actuellement je suis àù fait.
Mad. Ma fiUe que Yoici , Théodore , est
Catkch. Pbilos I.
plus spéculative qtie tnôi ; et c'est votre faute de l'avoir rendue si philosophe. Continuez.
Théod. Si vous êtes satisfaites toutes les deux, moi je ne le suis pas; car il y a ici beaucoup de points que vous devez savoir , et que certainement vous n'entendez pas clairement.
La bar. C'est une preuve de votre amitié de vouloir nous instruire même au-delà de ce que iious demandons : dites-nous donc ce qu.'il nous importe de savoir.
Théod. Dans l'économie de la grâce de Dieu avec notre liberté, il y a beaucoup de choses que nous enseigne la vraie théologie, et que nous devons croire ; mais peu les entendent clairement. Quant à moi , j'ai pour les ex-» pliquer un moyen sensible dans une comparaison familière qui me paraît propre, parce
Qu'elle éclaircit à mes yeux le point délicat e concilier la grâce avec notre libre arbitre sans les subtilités des écoles.
La bar. Plus la comparaison sera familière, plus elle sera claire et frappante pour notre esprit, qui à chaque pas s'appuie sur des choses sensibles.
Théod. Figurez-vous, madame, que vous voyez un puits très-profond avec beaucoup de boue dans le fond, et que cette boue est un homme. Il est clair que cet homme ne pourra sortir du jpuits sans qu'on l'en tire, et qu'on l'enlève. C'est ainsi que je me représente le pécheur dans son mauvais état ; car si Dieu ne le relève et ne le tire du péché, il ne peut en sortir. Je crois que vous m'entendez.
La bar. Très-clairement. Après.
Théod. Supposez donc qu'on jette à eet homme une corde avec un grand panier ; s'il se laisse mettre dans le panier et tirer vers le haut« il sortira du puits. De même , si le pécheur consent à ce que Dieu le tire du mal^ il sortira du danger, et se sauvera. Mais ob-« servez que l'homme peut par lui seul, ou refuser d entrer dans le panier , ou verser le [manier après y être entré, et retomber dans a boue ; mais par lui seul il ne peut monter un pouce de plus que ne veut la main supérieure qui le tire. De même le pécheur ne peut faire un effort ni le moindre pas vers le salut si la grâce de Dieu ne TatUre ; mais il suffit seul pour se perdre.
if ad. Voilà ce qu'on m'enseignait; mais Je ne l'entendais pas , et j'étais confuse de voir que nous eussions de la liberté pour le mal par nos propres et seules forces, et non pour nous résoudre au bien sans la grâce de Dieu. Je n'entendais pas comment cette grâce nOu|i
[sortait à Dieu sans' nous attacher, sans nous ier, et nous laissant au contraire avec la li-^ berté de ne point avancer. A cette heure ja Tentends bien.
Théod. Je m'en réjouis : je continue. Cet homme, tant qu'il n'est pas hors du puits, est toujours en danger de tomber, et ce danger est le même quapd il est à un pied du fond » comme quand il en est à 20 pieds. C'est ce qui nous arrive par rapport à la grâce : car tant que nous ne sortons pas de cette vie pour l'autre y nous sommes en danger de
{Trente-^uit \
tomber de la grâce de Dieu dans le péché ; et ce danger est égal pour celui qui s est converti depuis peu, et pour celui qui s*est conrcrti il f a vingt ans : car tant qu'il rit et qu*il a le libre arbitre, il peut se précipiter du panier et lâcher la corde; ou la main qui le tire vers le haut peut l'abandonner, fatiguée de sa résistance.
1a bar. Ces comparaisons me frappent tellement, qu'elles me persuadent de la manière la plus oaire les vérités qu'on me disait au cattehisme. Continuez.
Théod, Quels que fussent les eiTorts de rhomme pour sortir ou pour monter bien vite, il n'avancerait rien si celui aui est dehors ne voulait lui faire la grâce de lui jeter la corde et le panier et de le tirer en haut : si la main supérieure le fait, c*est par faveur, parce que celui qui est dans le puits , n'a pas le pouvoir d'obliger celui qui est dehors à le faire. Voilà ce qui arrive à chacun de nous par rapport à Dieu : nous ne pouvons jamais mériter de droit que Dieu nous appelle , ou cju'il nous tire et nous élève vers lui : quand il le fait, c'est par faveur et |;rande faveur. C'est pour cela que les inspirations et moyens qu'il nous donne pour sortir du puits sont faveur, miséricorde et grâce, comme je viens de le
dire.
La bar. Je ne puis assez louer la comparaison.
77^0(1. Elle n'est pas finie. Si l'homme, une fois dans le panier, se tient bien à la corde, il a une espérance bien fondée que le panier ne versera pas , et qu'il ne retombera pas ; mais s'il se met à danser en toute liberté dans le panier, peut-être quand il y pensera le moins il fera un mouvement à faux, le panier se culbutera , et il retombera aU fond. C'est encore ce qui nous arrive : si nous sommes fidèles à la grâce de Dieu, nous tenant bien à la sainte doctrine qui nous conduit au salut, nous aurons une espérance fondée d'obtenir le bonheur éternel; mais si au contraire nous voulons vivre avec liberté, sans faire attention à la morale que nous devons suivre, nous tomberons quand nous nous croirons le plus en sûreté, nous décherrons des bonnes mœurs nécessaires au salut, et nous retournerons au fond du puits.
Mad. Je n'oublierai jamais la comparaison ou l'exemple du panier.
Théod. Je dis plus : si celui qui monte dans le panier se tient aux herbes qu'il y a dans la muraille du puits, il court risque de deux choses: l'une que celui qui tire la corde, sentant cette plus grande résistance en outre du poids, pourra lâcher la corde et cesser de tirer, et tout ira ensemble au fond du puits. Voilà ce que Dieu fait avec nous, quand attirés de la grâce divine, nous montons heureusement : si, au lieu de soupirer pour sortir du puits , nous nous tenons aux herbes vicieuses des plaisirs et des divertissements profanes , la main de Dieu peut cesser le secours qu'elle donnait, et nous tomberons dans nos premiers désordres : voilà le premier malheur. Le second qui peut survenir « c'est que celui qui tient la corde continuant h tirer
HARMONIE
le panier vers le haut, et l'homme ne vou-lant point lâcher les herbes du puits, le panier ne se renverse , et l'homme ne retombe aufond.C'est cequi arrive à beaucoup, quand, Dieu tirant vers le haut , le pécheur s affectionne aux divertissements du monde, et quel* Îuefois le panier se renverse : la grâce de ïen le laisse , l'homme va au fond ; et l>ieu reste sans reproche.
Mad. Quelle heureuse comparaison ? j'entends tout cela si bien que jamais je n'aurai d'obscurité.
La bar. Actuellement j'entends pourquoi , Dieu jetant en bas autant de cordes et de paniers qu'il y a d'hommes qui se trouvent au fond, il y en a si peu qui sortent et arrivent au pays sûr de l'éternelle félicité. Les obstinés ne quittent point la boue, et ne se laissent point mettre dans le panier : les fous , après
Létre entrés , se mettent à sauter et à gamider imprudemment, et tombent du panier; d'autres qui regrettent les plaisirs dangereux^ ne veulent point aller avec la promptitude
2 ne Dieu leur demande par sa grâce, mais peu peu, parla douleur délaisser leur malheureux état : ceux-ci se tiennent aux herbes des murs du puits , et ce qu'iU gagnent c'est que la grâce de Dieu cesse de les appeler, ou que la grâce retourne vide au Seigneur; et sortant du panier des bonnes mœurs et d'une vie ré-
Îlée, ils tombent en bas. Ceux oui sont fidèles la grâce divine se tiennent à la corde , ils ne font pas de résistance, ils sortent heureusement dehors ; mais des autres il s'en perd beaucoup.
Thiod. Cependant la grâce de Dieu est quelquefois si patiente, qcfil revient souvent i la charge , comme jetant plusieurs paniers les uns après les autres; et si le pécheur veut se prendre aux herbes , il lui donne , pour ainsi dire, de tels coups sur les mains qu'il lui fait lâcher prise et le tire si promplement qu'il le met hors du puits, quand il l'espérait le moins. 11 est des pécheurs que Dieu par sa toute-puissance attire sans violence dans le panier, et quelque fous qu'ils aient été , il fait que, soit par crainte, soit par goût, ils y restent tranquilles sans se débattre contre sa grâce; et souvent il abrège pour eux les tentations et les périls, en les tirant avec force et rapidité. Tels sont les pécheurs qui se sauvent par quelque grâce extraordinaire.
La bar. Nous l'entendons parfaitement : je vous remercie beaucoup.
Mad. Passons actuellement à l'autre sens du mot oroce.
S IL — Grâce dans le deuxième sens, e^esi-àdire dans celui de beauté, agrihneiU.
Théod. Il y a aussi dans le deuxième sens de grâce ou qualité qui plaît , deux espèces de ((races , parce qu'il y a des qualités qui plaisent aux hommes, et qu'on appelle grâce naturelle: par exemple, la grâce qu'a un corps bien fait, un visage aimable, une sentence qui plaît; un je ne sais quoi qui souvent se remarque et ne peut s'expliquer, mais qui rend agréable la chose où cela se rencontre : ces qualités ou dons sont des graves itatur elles.
DE LA RÀlSOr^ £T DE LA RELIGION.
La bar. De tout ce qui platt nous disons que cela a de la grâce, et comme les objets nous plaisent par mille principes qui sont dans la nature , cette grâce naturelle nait aussi de raille causes diverses, comme vous me l'avez enseigaé autrefois, et comme Texpérience le démontre.
Mad. Ma fille, Théodore , est plus avancée que moi dans l'intelligence de votre doctrine. Klle est jeune , elle a plus de temps libre , et moins de soucis : ainsi elle peut profiter de vos instructions. Actuellement il s'agit de moi : dites.
Théod. Ce qui Cait que notre ame soit belle et agréable aux yeux de Dieu ne peut être ce qui rend le corps agréable aux yeux des hommes ; ce doit être une autre chose supérieure, on une beauté surnaturelle que Dieu répand dans l'ame et qui la rend belle; de même qu'un rayon de soleil tombant sur un morceau de cristal le rend brillant et beau comme un petit soleil. Ce don de Dieu est ce qu'on nomme la grâce sanctifiante.
La bar. Dites-moi donc, Théodore, comment Dieu étant un Seigneur d'une perfection infinie peut trouver de la grâce dans des créatures comme nous , si viles et si pleines de défauts que , pour l'ordinaire, à proportion que nous nous connaissons davantage parle commerce habituel, nous nous lassons nous-mêmes les uns des autres ? Que sera-ce de Dieu dont les yeux sont infiniment délicats?
Mad. N'ai-je pas raison de vous dire, Théodore, que vous avez rendu ma fille trop spéculative ?
Théod. Laissez-la, madame, c'est ainsi qu'elle s'instruit ; comme elle est docile , la spéculation ne lui préjudicie pas; Dieu nous préserve des spéculatifs entêtes de leurs opinions. Actuellement, madame, je vais vous expliquer très-philosophiquement ce que vous demandez.
La bar. C'est ce que je veux; car les raisons théologiques sont de notre curé.
Théod. Vous avez raison de^ douter , baronne, parce qu'un goût infiniment parfait ne peut se plaire dans des choses viles et imparfaites; ainsi Dieu, dont la rectitude de jugement est infinie, ne peut sq plaire complètement que dans ce qui est infiniment parfait; et il n'y a que son être qui le soit. Cependant sa perfection infinie se rcOéchit dans telle ou telle créature qu'il enrichit de tel ou tel don, qui la rend plus ou moins semblable à lui; et ce sont ces traits de ressemblance qui font que Dieu se complaît en quelque sorte dans ses créatures. Jugez-en par un exemple que je tire de vous-même : votre mère a résolu de
>ous marier avec le baron de homme que
vous estimez beaucoup^ non seulement parce qu'il le mérite, mais encore à cause du lien qui doit unir vos deux cœurs. Gela supposé, tout ce qui vous rappelle le baron doit vous
[claire. Aussi vous vois-je quelquefois arréée à contempler avec attention et satisfaction son portrait parfaitement ressemblant qui est tians le cabinet de madame votre mère. Mais vous n'êtes pas de si mauvais
goût que vous placiez votre estime dans un peu de toile et 15 ou 20 sous de couleur , qui est tout ce qui y entre; c'est la ressemblance de votre futur époux , de Tobjet que vous aimez » qui vous rend agréable le cadre et le tableau. N'cst-<ce pas vrai? Vous riez ? .
La bar. Qui vous a donné la permission d*entrer dans le fond de mon coeur pour son** der des sentiments aussi cachés que ceux àe l'affection. Mais , dès que vous y êtes entré , et que vous avez vu ce qui y est, taiscz-vûu$ et eardez pour vous le secret que vous m'avez volé. Sachez que c'est coimme vous le dites : je n'en rougis pas devant vous, qui êtes mon confident.
Mad. Ma fille , ce que tout le monde 'doit louer en toi n'est pas un secret, et beaucoup moins pour Théodore, qui , en formant ton cœur dès lenfance, y a cultivé le germe des affections que la raison demandé et que la religion ne défend pas. Continuez , Théodore ; par fois ma fille se donne un air de caprice.
Théod. Vous avez d'autres j>ortraits de personnes qui vous isont chères aussi : de votre frère le chevalier, par exemple, et vous ne les estimez pas autant, quoique la matière soit plus précieuse, parce qu'ils n'ont point de ressemblance. C'est donc cette ressemblance qui fait le degré de votre estime. Or voilà ce qui arrive à Dieu à Tégard des créatures. Il communique aux unes une plus grande abondance de dons, qui les rendent plus semblables à lui que d'autres ; et , à proportion de cette ressemblance , il s'aime lui-même dans ses créatures. Plus les œuvres, les paroles et les pensées d'une ame sont semblables àcelles de Dieu, plus celte créature est atmoA/e et agréable à ses yeux. Telles fuirent toutes les créatures, quant au commencement du mon* de elles sortirent des mains du Créateur, qui eh jetant les yeux sur elles les trouva trèsbonnes. Mais si Dieu répand sur les créatures des dons particuliers et surnaturels qui rehaussent cette ressemblance par une touche divine, alors l'estimecrolt ainsiqne/e(;raGÏetiâP sous un autre rapport surnaturel: et plus il se trouve dans l'ame de degrés de ce don , plus elle est semblable à Dieu, plus elle est belle et gracieuse à ses yeux : c'est ce qui s'appelle avoir plus de grâce.
La bar. Cela étant, si cette créature comblée de ces dons fait quelque action indigne, contraire à ce que Dieu aime , veut et commande, alors elle perdra cette ressemblance, cette grâce, ce don et l'estime que Dieu faisait d'elle.
Théod. Vousdites fort bien, madame, et c'est cela même que j'allais dire.
Mad. Quelque beau jour, ma fille, j*espère te voir prêcher en chaire.
La bar. Mais , ma mère, après avoir appris de Théodore à raisonner sur les astres , les insectes , et tout ce qu'il y a dans Tunivers , n'est-il pas juste de raisonner et de philosopher sur ce qui appartient à notre ame?
Jfoi^.Tu as raison : je te loue, et j'en rcmer-
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