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DIX-HUITIÈMË SOIRÉE.
fies obligations de Vhomme envers lui-même.
{ I". — Du juste amour que tout homme se
doit à lui-même.
Théodore. Aujourd'hui , baronne, nous devons traiter des obligations de l'homme envers lui*méme; et puisque nous n'avons point de compagnie pour la conférence, priez voire mère de nous honorer de son assistance; parce que 3i elle est d'accord avec moi en ce qui sera juste, la doctrine eu fera plus d'im^ pression sur votre esprit; et si elle ue s'accorde pas, notre dispute pacifique fera briller ta vérité davantage.
La bar. Je vais l'inviter, car je ne crois pas qu'elle ait d'affaires : elle nous accompagnera avec plaisir et nous éclairera par son grand jugement.
Mad. Me voici, Théodore : que me vouliezvous ?
TA^od. J'avais déterminé decontiquer l'instruction de votre fllle en examinant les obligations de l'homme par rapport à lui-même; et la baronne, voyant qu'il nous manque la compagnie des jours derniers , désire que vous nous aidiez dans l'explication des vérités utiles que celte question présente.
Mad. Vous i^e pouvez attendre de moi que très-peu de réflexions sûr ce que vous direz;, et encore, pourvu que vous ne vous éleviez point au-àess us do ma sphère. Commencez
Théod. Rien ne convient mieux à une créature gui réfléchit que de désirer connaître les prmcipes qui doivent servir de règle à ses actions. Le vulgaire, et les gens qui ne pensent point, veulent communément ce que, r^s autres veulent, «t ont en horreur ce qu'ils
voient que les autres ont en horreur : mais l'homme qui raisonne doit- chercher des principes solides pour régler son amour et sa haine, spécialement dans les actions qui le regardent lui-même. Or, comme nous avons une propension innée a nous aimer nous-mêmes, toute créature^ qui pense doit examiner en quoi consistent son véritable bien et son intérêt solide pour le chercher.
La bar. Théodore, comment cela ? N'est-ce point un principe de la maudite philosophie du jour de donner pour licite, suivant ce que j'ai entendu dire, tout ce qui fait notre compte ?
Théod. C*est vrai ; c'est un point que nons discuterons quand il s'agira des obligations de l'homme eiivers les autres hommes. Si vous prenez ce principe dans le sens cju'ils lui donnent, il est très-mauvais, el c'est cc-^ lui qui scandalise le plus la raison, la religion et l'humanité; mais dans le sens que jo l'entends, non seulement il est vrai, mais extrêmement conveuable. Remarquez bien quo j'ai dit son intérêt solide, et non son intérêt apparent
Mad. Actuellemeift, ThéoJore, cesse moa scandale ; parce que j'ai toujours entendu déclamer contre Vamotir-^ropre, le regardant comme la peste de la société et la ruine des mœurs.
Théod. Vous avez bien raison, et je sui% du même avis : maïs, madame, il y a un amour-propre léf;itime, par lequel nous cher* chons le bien solide et durable , et un autre amoun-propre bâtard qui ne porte la vue que sur le bien apparent, faux et passager. Quand du bien présent il s'ensuit pour moi un mal futur, ou qu'il y a àcraindré qull ne s'ensuive, alors ce n'est point un bien véri-^ ti^ble et solide. C'est ce qui arrive au voleur
mi
HARMONIE
qai est enlralaé par la passion de l'or» parce qne ce bien apparent le conduit au délit» à la potence, an déshonnear, etc.» et un bien qui entraîne après lui tant de maux, ne peut être le bien véritable, solide et constant,
Mad. En ce sens, je vois que votre principe est raisonnable et bon*
Thiod. L*amour-propre légitimer Dieu Ta placé dans Famé de tous les hommes. G*est
Sourcela que tous sentent dans leur cœur le ésir du propre bien , quoique beaucoup s'y trompent et ne le connaissent point, regardant comme bien ce qui est un vrai mal. Mais le Seigneur nous a donné Tcntendement pour comparer les avantages d'un bien avec ce que nous devons en décompter, pour connais tre par là si dan."^ la réalité c'est un bien, oi| s'il peut devenir un grand mal.
La bar. Je l'entends : mais je ne vois pas pourquoi vous dites que cet amour de noug-~ mémei a été placé dans notre ame par la maiu du Créateur.
Théod. Si vous ne l'ayez pas encore vu, vous le verrez actuellement. En observant dans toutes les choses matérielles une propension générale à tendre vers le bas , nous disons que la gravité a été imprimée par la main du Créateur dans tout ce qui est matière; car les propensions qui sont absolu-ment générales viennent de la nature , ou
iiour parler avec plus de clarté, viennent de Si mam du Créateur. Or cet amour que chacun a pour lui-même est très-général ; et je doute qu'il y ait un seul homme qui, étant dans son bon sens, ne désire son propre bien : donc ce désir est une propension qui nous vient de Dieu. Figurez-vous des hommes d'une nature telle qu'ils n'aient point le désir de leur propre bien, et dites-moi, que feraient-ils n'ayant aucun stimulant pour aucune action?
Mad. Cette pensée est chimérique , parce
Jue personne n'agit sans quelque fln ; et la n de nos actions est toujours quelque bien véritable ou apparent.
TAeod. Donc ce qui porte tout homme à agir sera le désir de ce bien ; et agir pour acquérir quelque bien , c'est déjà agir par amour de soi-^méme , ou par amour-propre si le bien est véritable, alors l'aipour- propre est juste et louable ; mais si c'est un bien faux , de manière qu'en décomptant et contre-pesant les décomptes il résulte une c est un mal , alors l'amour-propre est illégitime et répréhensible.
La bar. Je suis persuadée. Mais quelle est robligation de l'homme envers lui-même ?
Théod. BéOéchir sérieusement sur ce qui est bien pour soi et se le procurer ; car c'est la seule manière de s'aimer soi-même , conformémenl à la loi de la nature. Ceux qui ne croient point à l'immortalité de l'ame se peuvent facilement tromper en cherchant pour être heureux quelque faux bien qui soit un véritable mal, ou quelque bien passager qui disparaisse quand ils y. pensent le moins et laisse l'ame vide et triste de la perte de ce bien : dans ces circonstances, le bien qui paraissait être tel se convertit en mal.
Mad. Ainsi l'homme , par la loi de la nature, désire un bien solide ; mais à vous entendre , le pauvre homme désireux de son bonheur ne le peut obtenir dans cette vie. Je me le représente , passez-moi l'expression « comme jouant à ColinrMaiUard. U va de tous cêtés les bras ouverts pour rencontrer son bonheur sans pouvoir jamais y réussir.
Théod. Madame, je' ne me suis pas encore déclaré entièrement. Le bien que l'homme doit chercher pour lui en suivant la loi de l'amour-propre légitime doit être le bien véritable, c'est-à-dire la vertu ou la parfaite harmonie de ses œuvre's avec la loi de la raison. Tel est le bien solide qui ne peut manquer à l'homme s'il le chercne et s'il le désire sérieusement. Cet accord de nos œuvres avec la lumière de la raison est un bien extrêmement solide qui procure à notre ame une satisfaction inexplicable, parce qu'elle sait qu'ainsi elle plaît à l'Etre suprême qui a crée l'univers et qui a allumé dans Tesprît la lumière de la raison. Cette lumière de la raison, dit Vame, est la voix de mon Créateur, qui m*ordonne (t exécuter telle action et d'éviter celle-là. Si je lui obéis, nécessairement je dois lui être agréable. Or quelle plus^grande consolation puis^je avoir que de plaire au Tout* Puissant de qui tout dépend? Peut-tt y avoir une joie, une satisfaction plus grande?
Mad. Vous dites bien : le contraire arrive dans.une ame bien faite, quand après plusieurs délits elle rentre en elle-même et voit que la lumière de la raison condamne ses actions : cette ame ne pouvant nier qu'elle a mal asi sent un t^ déplaisir, une telle horreur d'elle-même qu'elle s'indigne contre l'abus de sa liberté , qu'elle s'en afflige profondément et en est inconsolable : elle sent qne la voix de la raison la reprend sans cesse , que quelque effort qu'elle fasse, elle ne peut se disculper, oblif^ée de se dire continuellement : fai mal fait. Elle se bat pour ainsi dire elle-même u'indignation et de désespoir, en sorte que quoique elle ait goûté quelque douceur dans cette action répréhensible,
2uand elle s'y est livrée aveuglément, elle prouve ensuite un vif remords en voyant que le bien trompeur qu'elle a cherché était un véritable mal qui la tourmente. Pour moi, Théodore, je vous avoue que quelquefois ie sens une telle affliction pour m*être laissée entraîner par la passion dans un premier mouvement que j^en suis malade. De là j'infère que quiconque veut agir comme il faut doit tâcher que toutes ses actions soient en harmonie avec la saine raison. Toi, ma Gile, tu es encore jeune , et tu ne peux connaître comme moi la cruauté de ce reproche continuel de la voix de la raison quand nous faisons le mal. .
La bar. J'avoue , ma mère , que c'est vrai et qu'il est impossible de ne pas agir d*unc manière très-louable en réglant ses actions sur ce principe de chercher le bien solide et véritable. Cependant tant que nous sommes jeunes il semble que nous avons quelque excuse en nous contentant du bien apparent qui se présente à nous. Pcnnettczi ma mère.
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DE LA RAISON ET DE LÀ RELIGION
que je plaide an peu la cause de mon flge, qnoiqae je voie qu'il n*obUendra pas de quartier : au reste, je ne le ferai pas sérieusèment.
Mad. Tu as mauvais goût, ma fille, de plaider pour une si mauvaise cause ; Dieu te préserve de le faire 1
La bar. Ha mère, voulez-vous donc qtie toutes les jeunes filles laissent leurs [plaisirs, leurs passe-temps , l^urs douces amitiés et les galiamterfcs qui naissent sous leurs pas ; et cela uniquement dans l'espoir de cette satisfaction mélancolique qui leur viendra dans la décrépitude, ou du moins dans Tâge mûr? Non, ma mère, ne soyez pas d'une philosophie si austère pour nous , permettez que nous profitions du bel Âge, et laissez-nous* cueillir au printemps les fleurs ^ui Tembeltissent. A son tour Fautomne viendra nous mûrir : alors nous penserons comme Théodore et con^n^e vous ; laissez-nous rire avec le monde pendant qu'il se présente à nous avec agrément : consentez que la nature, loVsque elle est vive, inquiète et turbulente , ait ses libertés, et n'exigez pas que de jeunes personnes laissent un bien présent seulement dans l'attente d'un autre bien qu'elles mériteront plus tard.
- Mad. Àh I tu ris ! tu n'as pas mal joué ton rôle!
Thiod. Je dois, moi, intervenir dans cette dispute , de peur que quelqu'un , pour avoir entendu la fille, n'adopte sa doctrine.
Mad. C'est très-bien fait.
Théod. Baronne, la raison que vous alléguez'est qu'il paraît dur de laisser un bien que l'on a dans la main > dans l'espoir d'un âuîxe bien à venir qu'on ne volt pas encore. Dites-moi donc : quand vous ensemencez vos terres ne jetez-vous point le grain que vous avez dans la main pour obtenir celui que vous ne voyez pas ei^core , et au risque de ne le voir peut-être jamais , comme il arrive dans les années de disette? Quand vous avez fait réparer les toits de votre château, n'avezyons point dépensé une grande quantité d'argent que vous aviez en main, seulement dans Pespôir d'un avantage futur? vous de le pouvez nier. Donc il est très-ordinaire aux nommes de donner le bien qu'ils possèdent déjà pour acquérir un bien qu'ils ne possèdent ni ne voient et qu'ils n'ont pas une certitude d'obtenir. Je vous en dis autant de la vertu. La voii de la raison nous ordonne de Ira- VaUler pour acquérir ce repos, cette paix de famé : vous ne pouvez nier que la paix de l'ame ne soit un grand bien, constant et solide qui, tant que l'ame dure, l'accompagne toujours; oui, c'est un bien indépendant des autres biens qui n'est point sujet aux vicissitudes et aux caprices des hommes, c'est un bien évidemment supérieur à tous les autres, dont l'Âge et les passions ont coutume de nousi bercer dans la jeunesse.
La bar. Je suis de cet avis. Vous voyez que je grillais de parler, et je l'ai fait, parce
3ue la conversation entre trois, si tous sont 'accord, perd le sel qui la rend agréable. Théod. Pour conclure ce point, il est déjà
prouvé que tout homme doit, par la-loi innée de la nature , procurer son bien solide , et qu'en' cela consiste le vrai et légitime amourpropre. •
Jaad. Remaraue bien, ma fille, que ce doit être un bien solide, et non seulement en apparence comme celui dont parlent les philosophes du jour.
^ Théod. Quand nous traiterons des obligations de l'homme envers les autres hommes nous aurons à réfuter quelque philosophe sur la question de chercher chacun son intér-ét justement ou injustement, ce qui est l'origine d'une infinité de désordres; mais Qomme je*dis, vous voyez qu'il n'y a rien de plus sacré ni de plus conformé à la saine raison.
Mad. Le désir du bien de la vertu ou de l'harmonie entre nos actions et la saine raison est la preuve que nous nous aimons véritablement, et au contraire, le système des philosophes de chercher leur intérêt dans la satisfaction des passions est la haine la plus raffinée de soi-même, car elle leur attire des afflictions inexprimables. Il suffit, Théodore, de jeter^un coup d'œil sur l'expérience générale de tout le monde pour voir que la satisfoction des passions, quoique douce d'abord, attire toujours avec le temps des dégoûts et des peines. Nous pouvons passer à un autre point , parce que celui-ci est suffisamment eclairci.
Théod. Tirons les conséquences de ce principe que nous avons établi du légitime amour* propre.
La bar. C'est ce que i'aime , Théodore ,
Sarce qu'ainsi les yérités vont enchaînées e manière que les unes me conduisent aux autres, et il n'est pas facile que je les oublie.
Mad. Vous hoporez donc Vamour-propre, Théodore , assez pour en faire la base des obligations de l'homme par rapport à luimême?
Théod. Vous voyez , madame , que de la manière dont je l'explique, cet amour devient une obligation de l'homme et un précepte du Créateur, au point que quand le Seigneur nous ordonne d'aimer les autres comme nou&i mêmes, il nous rappelle en cela l'obligation de nous aimer nous-mêmes.
Mad. Je l'entends : avançons.
§ IL — De la règle que Vhomme doit observer dans Vamour de, lui-même.
Théod. L'amour que l'homme se doit à luimême , baronne , doit avoir ses rèffles pour être juste et le principe d'actions louables; car s'il était désordonné et excessif, il serait haipe et non point amour, parce que, au lieu de nous faire du bien il nous précipiterait dans beaucoup de maux.
La bar. Et quelle sera cette règle ? il importe de la savoir.
Théod. Pour m'expliquer de manière que vous m'entendiez bien, j'emploierai une comparaison bien simple.
Cette pendule qui a été témoin de nos conférences , va servir pour nous éclairer^ Elle à , comme toutes les machines de ce genre ,
ma
HARMONIE
un principe moteur et une autre pièce qui modère le mouvement. Sans ce modérateur , le principe mouvant, qui est le poids, s'accélérerait en tombant avec liberté, et tout ie rouage se fracasserait , parce que le poids en tombant irait toujours avec plus de vi-^ tcsse, et tout serait précipitation. lieu est de même des horloges à ressort; car, quelle que soit la cause mouvante , il faut toujours régler la force avec laquelle elle se meut. C est pour cela que l'horloger ajoute le balancier , dont chaque mouvement est réglé de manière à ne laisser passer qu'une dent, et à rendre le mouvement égal , régulier et constanf. Je crois que vous m'entcnacz.
La bar. Certainement.
Théod. Le Créateur a donc disposé dans Vhomme Téquivalcnt de ce que je viens de dire. Il a placé un poids ou cause mouvante, et c*est Tamour de soi-même qui est un poids capable de donner du mouvement à toute la machine morale; vu que cette passion que le Créateur a imprimée dans notre ame est le principe naturel et le plus ordinaire de nos actions ; car c*est elle qui fait toujours affir le commun des hommes. Si cette passion n avait point de modérateur , elle irait sans frein, sans gouvernement et sans règle : tout serait désordre, et enfin ruine dans 1 homme.
C'est pour cela que Dieu lui a donné une cause qui réglât ses mouvements : c'est la saine raison, et les lois sacrées qu'elle nous ditte. Tant que l'amour de soi-même se gou- Terne par ces lois de la saine raisou , il est juste, il est louable, et il est le principe des bonnes actions ; mais quand il est si fort et si excessif, qu'il méprise les règles, et fran-chit les limites que prescrit la saine raison , tout est mal, vice et délit.
Mad. Alors , mon cher Théodore , les passions commandent, et la bonne raison n agit point.
Théod. Madame, je suis en partie d'accord avec vous; mais permettez -moi de sonder les choses plus à fond.
La bar. N'omettez rien qui puisse contri*. buer à la clarté de la doctrine et à ma complète instruction.
Théod. J'appelle passion le mouvement que nous sentons au dedans de nous, indépendant de la réflexion. Ainsi il y a dos passions bonnes que la raison approuve; et il y en à dViutres mauvaise^ que la raison condamne ensuite. 11 y a des passions innocentes imprimées par le Créateur dans notre cœur,
3ui sont la cause des mouvements sensibles; e même que dans les choses matérielles et corporelles il a imprimé la gravité, qui les Elit tendre vers le centre. Les passions que nous sentons au dedans de nous , avant de consulter la raison, sont quelquefois bonnes e.^ justes ; car la saine raison et les lois ne les condamnent pas. Mais toutes les fois c^ue ces sentiments de la nature passent avecim-
Sétuosité par-dessus les limites que les lois e la raison ont marquées, alors les passions sont mauvaises çt coupables. De même que dans la pendule, tant que le poids ou le grand ressort ne cesse de modérer le mou-
vement que le balancier gouverne, tous se» mouvements sont réglés ; mais , si on lui retire le balancier, ou s'il se meut avec une force extraordinaire oui n'obéisse plus au modérateur, tout se détraque, tout est ruine ou désordre. Telles sont les passions innées et innocentes, parce que la main duCréa^ leur les a placées en nous ; et telles sont les passions désordonnées, qui, parce qu'elles se précipitent au delà des lois de la raison, sont dangereuses : celles-ci nous rendent coupables; parce que nous devions les réprimer , comme la saine raison nous rapprend.
La bar. Cette comparaison de la pendule éclaircit davantage la doctrine et me la Gxe dans la mémoire.
Théod. Donc l'homme a robligation essentielle de gouverner ses impulsions naturelles, quoique innocentes par elles-mêmes, aGn que la passion innée de ramour-propre Ugh- (tme, qui est innocente en elle-même, ns dégénère en amour-propre bâtard tt /aux; lequel, avec l'apparence de nous procurer le bien, nous attire beaucoup de maui, par cette conversion de l'amour de nous-mêmes en une véritable haine qui nous ruine et nous perd.
Puisque les comparaisons vous plaisent et vous sont utiles, je me servirai de celle-d On livre à un cavalier un cheval sain et vigoureux, plein de feu et formé au manège pour le faire n^archer droit; et cependant le caralier est obligé de se servir du frein, do la bride , du licol et de tout ce qui peut modérer l'animal dans ses excès. Supposons le chemin par où il va plein de fossés et de précipices , tant que le cavalier , moyennant le frein et la bride, tempère le feuderani* mal, et réprime ses mouvements désordonnés , sans le laisser sortir des bornes du chemin, il le sert bien, et tout le monde loue son adresse. Mais, si le cheval épouvanté fait un saut , ou court furieux , ou âe dresse et fait des courbettes ; si , désespéré il désar^
Sonne le cavalier, et prend le mors aus ents, que peut-on attendre, qu'un malheur? Voilà ce qui arrive avec nos passions : !>i les lois de la raison les assujettissent de manière (lu'elles ne passent point les justes bornes ; 1 homme est juste , il mérite des louanges , ' et il remporte beaucoup d'avantages ;mais, si par sa faiblesse il consent à ce que les passions franchissent les limites prescrites par les lois de la raison, il commet un délit et s'attire un véritable mal , peut- être avec l'apparence et la prétention d'un bien.
La bar. De ce que vous dites , Théodore « j'infère que, quand la saine raison gouverne i'amour-propre , il est bon , vertueux , cl raisonnable; et qu'au contraire, quand l'amour-propre est celui qui gouverne, méprisant et captivant la saine raison, il est très-mauvais et très-nuisible.
Mad. Vois-tu, ma fille, comme tout n bien, quand le cavalier domine , soumet et gouverne le cheval; mais que le cavalier est perdu, quand le cheval le jette i basait traîne et le foule aux pieds*
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Théod. Parla» madame , vous avez donné lu dernière main à la comparaison.
La k€ar. A moi , il me semble bien difficile qu'un bomme doué d'un bonenlendcment, et d'une lumière claire de la raison, consente à ce que les passions et l'amour-propre déréglé mettent cette raison sous les pieds Cela me parait très-difficile.
Théod. An I baronne 1 le petit nombre de vos années excuse cette opinion. Vous devez savoir que la saine raison a son trône dans Tentendement; l'amour-propre, elles passions qui en naissent, siègent dans la volonté : c'est pour cela qu'ils luttent souvent entre eux, et, dans ce combat, le plus fort terrasse le plus faible. Quand les passions sont faibles , et que Famé prend de sangfroid , comme on dit, la balance de la raison pour exaniiner les motifs d'embrasser un objet, et ceux qu'il y a de le rejeter, elle préfère ceux qui pèsent le plus, et résout prudemment , suivant ce qu'enscijgne la raison ; mais quand les passions croissent , qnand elles allument dans le cceur le feu de 1 amour, de la haine ou de l'ambition, et commencent à pousser la volonté vers leur but, quoique contraire à celui de la raison , celle-ci a beau réclamer son droit , et montrer à rame que cela ne convient pas , les Eassions crient de manière à étourdir i'ame; ienlôt elle ne distingue plus tous les cris de la raison , et elles inventent motifs sur motifs en leur faveur, tels que dans la balance de l'entendement ils l'emportent sur ceux que la raison alléguait au commencement pour prendre une résolution contraire. La passion donne beaucoup de secousses à i'ame, qui veut examiner dans, sa balance le le poids des raisons de part et d'autre ; la balance est agitée , et elle ne montre rien avec certitude. D'ailleurs , quand une passion est trop forte , elle allume dans le c(Bur un feu qui fait bouillir le sans; une fièvre ardente attaque le cerveau, et aéjà il n'est plus maître de lui ; la fumée du feu intérieur«ne laisse point voir l'abjet tel qu'il est en lui-même r le vertige interne trouble tout, en sorte que l'âme ne marche plus que de travers, et que pour l'ordinaire elle lait chutes sur chutes. Si elle regarde les choses, elle les voit toutes différentes de ce qu'elles sont , parce qu'elle a une jaunisse morale, qui donne à tout une couleur étrangère , et représente comme belles les actions les plus honteuses , et comme louables les plus grandes extravagances. Dieu vous préserve, madame, que les passions s'emparent à ce point là de votre cœur, parce qu'alors il n'est pa^ probable que la lumière de la raison parvienne à les vaincre 1
Mad. Ma fille , si tu avais vu dans le monde ce que je sais et ce .que nous content les histoires , tu n'aurais pas parlé ainsi.
La bar. A présent j'ai la plus grande frayeur de ce que je ne craignais pas tant jusque ici. Cepeuiiant, ma mère, il faut que Théodore et vous , me donniez quelques marques auxquelles je puisse connaître en moi ce qui est passion et ce qui est raison.
Mad. Ma fille , celui qui réfléchit mûrement distingue facilement ce qui est saine raison de ce qui est passion déréglée ; car , pour l'ordinaire , les ycux« le geste, la voix, les mouvements et tout le corps donnent des signes de la passion interne quand elle ne se soumet point à la raison. Au contraire, la voix de la raison est douce ; en tout on remarque la paix et le repos de l'esprit, le poids, la modération, le juste équilibre des choses; et alors la lenteur même avec la-
3nelle l'esprit procède annonce la quiétude e l'âme et la réflexion de Tentendement. Mais Théodore te donnera des marques plus sûres pour distinguer ce qui est raison de ce qui est passion.
Théod, Madame, cela n'est pas aussi facil«« qu'il semble : car tous ceux que la passion aveugle sont capables de jurer que ce qu'Us font, ils le font avec une très- bonne raison : telle est l'astuce de l'amour-propre déréglé, qu'il fait que l'âme ne jette point les yeux sur les raisons qui sont contre, mais seulement sur celles qui sont en sa faveur. Regardant donc seulement d'un côté et point du tout de l'autre , comment l'âme peut-elle ju-^ ger équitablement? Voilà l'origine de l'aveuglement que les passions causent, même dans les personnes de jugement.
Mad. Le juge qui ne voit dans les actes que les raisons d'une partie, et non celles de . la partie adverse, ne peut juger avec rectitude.
Théod. Néanmoins, baronne, je vous donnerai quelques marques pour distinguer la raison de la passion.
La bar. Et quelles sont ces marques?*
Théod. Comme la main du Créateur a plac6 dans notre ame la lumière de la raison, elle ne connaît ni nations, ni climats, ni fa-** milles ; partout elle dit la même chose. Quand donc nous verrons que notre avis est
généralement conforme à celui de beaucoup e personnes de différents caractères, âge, condition, etc., nous avons un grand motif de croire qu'il est conforme à la droite rai-* son , qui est celle qui dicte à tout le mondela même chose. Dans les passions c'est le contraire v elles ne sont jamais uniformes dans des i>ersonnes de conditions différentes^ par la raison que chacun regarde k ses in>^ térêts ou préjugés particuliers, qui varient suivant les sujets. Ajoutez à cela que si hi voix intérieure oui me parle est conforme à mes intérêts, je dois douter^ car je sais que l'amour-propre f très-habile et toujours ed ma faveur', doit défendre sa cause au tribunal de la raison. Mais , si la voix que j'entends au fond de mon ame est contraire à mes intérêts , je puis croire fermement que c'est la VOIX de la droite raison.
Mad' Assurément , car elle est eontraire aux passions, qui toutes naissent de ramour-* propre déréglé.
. Théod. Nous avons encore une autre marque assez bonpe. Quand la voix iillérieure qui conseille quelque action est douce, tranquille et constante , elle vient de la raison ; parce que les mouvements et les accents de
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