H\R)IONIE
passion onl eoalauie d*élre accompagnés de bris intérieurs » de trouble, de feu , d'inqniétade et de sentiments confus , qui étourdissent presque Tentendement. La voix, de la droite raison est bien différente : elle n'admet ni bruit, ni criaiileries.
Mad. Vous parlez d'après ce que vous dicte Texpérience, c'est elle' qui vous a donné celte rèffle admirable.
lîiéoai Je vous indiquerai encore une preuve assez sûre de ce qu'est la voix de la droite raison , oui parle dans notre intérieur; c'est celle-ci : Èe mettre à la place d'un autre, et regarder ce que Von dit comme si on était Moi-méme un étranger. Car de cette manière on connaîtra facilement la difformité de son opinion , et si c'est un conseil de la passion. Je Vous doniierai , baronne , un exemple : nos yeux sont très-près des traits du visage ; et cependant nous ne les voyons pas aussi bien que les autres les voient. Quand donc nous voulons voir quelque défaut sur notre visage nous prenons un miroir, et il fait que nous nous voyons comme un objet distinct de nous; et' c'est là le moyen de nous connaître tels que nous sommes dans la réalité. Donc, pour ne pas nous tromper dans le sentiment de notre raison , nous devons supposer que ce vœu n'est point le n6tre , mais que nous l'entendons de la bouche d'un autre nomme inconnu , et encore mieux de ia bouche d'un homme qui ne nous plaise pas; et si son sentiment nous parait bon encore 9 nous pouvons nous tranquilliser et croire que la saine raison le dtcte. Car, sortant de la bouche d'un étranger , et surtout d'un homme odieux, il ne pourrait nous contenter si la vérité n'était évidente.
Mad. Cette méthode , Théodore, est admirable , parce qu'ainsi il n'est pas facile que l'impulsion de la passion déréglée ne se montre avec horreur.
Théod. Telle est , madame , la règle pour que notre amour-propre soit juste et raisonnable. Ne permettons d'aucune façon que les passions le gouvernent, à moins qu'elles ne soient approuvées et bien approuvées par la lumière de la raison purifiée.
La bar. Je suis bien instruite » Théodore , passons à une autre matière.
I III. — De VobligcUion que l'homme a de con~ server sa vie et sa santé. Théodore. La première conséquence que nous devons tirer de ce que nous avons dit, c*est, baronne, que l'homme est obligé de conserver sa vie, et par conséquent la santé, qui a connexion avec la vie.
La bar. Qu'il les conserve , c'est une cou- Tenance; maisj qu'il ait obligation de les conserver, je ne sais pourquoi ; car la vie et la santé lui appartenant en propre : il me semblait qu'il ne pécherait point contre les règles de la philosophie en les exposant à quelque danser.
Mad. Ne utiles pas cas , Théodore , de ce que dit la baronne. C'est un caprice que j'ai eu beaucoup de peine à lui retirer de la tète. Vous devez savoir que c'est une passion dotntnanle dans ce pays que l'exercice de la
danse , au point que des jeunes demoiseDes de très-bonne santé et de robuste complexion se rendent malades par ces bals i où parfois elles dansent dix-huit à vingt contredanses dans une nuit , et se tuent par la violence de cet exercice. J'ai eu beaucoup de peine â obtenir dé ma fille qu'elle se modérât. Je vous serai donc obligée à cette heure de lui faire sentir la folie de ce qui lui plaisait tant autrefois.
La bar. Mais pourquoi le Créateur nous a-t-il donné la santé, la vigueur efles forces, si ce n'est pour en jouir , pendant que Tâge le permet?
Mad. Ah I tu reviens, ma fille, à toil caprice: je te réponds que le Créateur nous donne la vie , la santé et les forces pour que nous usions de ses dons avec prudence. Mais je t'entends : tu veux que Théodoré te réponde scientifiquement.
Théodi Le sourire de la baronne manifeste, madame , que vous avez deviné sa pensée Mais elle doit savoir qu'il y a des dons qui se font absolument, et de manière que celui qui les reçoit peut en faire ce qu'il juge à propos ; et il y en a qui ne se font que pour un usage licite ; en sorte que suivant les lois nous sommes usufruitiers, et non maîtres absolus de la chose. C'est ainsi que Dieu en agit à notre égard. Dans certaines choses il nous en rend maîtres de manière que nous pouvons les donner à qui il nous plaît, com^ me l'argent, les fruits de la terre, etc. Dans d'autres choses , il nous fait seulemimt usufruitiers de ce qu'il nous accorde, tels sont le corps , les sens , la vie, la santé, etc. Nous ne pouvons disposer de ces choses , mais en user, sans les détruire ni nous en priver. Que diriez- vous , baronne, d'un homme qui s*arracherait les yeux , qui se couperait une jambe, ou qui se mutilerait de quelque ma^ nière que ce fût ?
La bar. Je dirais qu'il est fou.
Théod. Néanmoins il pourrait alléguer que ces membres sont à lui , et qu'en étant maître il peut en faire ce qu'il veut, comme de son argent, qu'il peut donner i qui il lui plaît. Mais vous voyez biea qu'il raisonnerait mal, et qu'il agirait contre rintèntîon du Créateur, en détruisant des membres qui lui sont donnés pour un usage licite, et dont il n'est pas véritablement maître^ mais seulement usufruitier.
La bar. J'entends à présent ce que je ne n'avais p^ entendu aussi clairement.
Théod. Je dis la même chose de Ja vie et de la santé qui a connexion avec la vie. Quel plus grand désordre que de voir une dame ou un monsieur, perdre leur santé p«r des excès de divertissement, ou dans ce qu ils appellent des fêtes de grandes réjouissances, et dépenser ensuite des sommes considérables en reinè^ des, souffrant les douleurs de la madàdie , et passant le reste de leur vie dans an lit , ou dans un état si pitoyable que la vie même leur devienne à charge ?
Mad. Ce serait la même chose que si on homme robuste se coupait une jambe par plaisir, pour en prendre ensuite une de bois;
DE LA RAISON ET DE LA RELIGION
ce qui serait une action barbare, que tout le inonde taxerait de folie. Je trouve également extravagant celui ou celle qui, à force de diyertissements , perd une belle et vigoureuse santé, pour acheter ensuite à beaucoup de frais, au milieu des dégoûts et des douleurs, une santé ^u'on peut seulement apprécier comme moins mauvaise que la morL Tu vois, ma fille, dans plus d*une de tes amies, vérifié à la lettre ce que je viens de dire ; et grâces à Dieu que tu te sois corrigée à temps, et que tu ne sois pas tombée dans le précipice.
Za bar. Je n'aurais jamais deviné que ce fût un aussi grand désordre.
néod.lQ n*ai point encore dit ce qui convainc radicalement : c'est que nous ne sommes pas maîtres des biens dont le Créateur ne nous a donné que l'usufruit. Quelques efforts, quelques dépenses que Thomme fasse, il ne peut prolonger les jours de sa vie^ Cette prétention serait tout aussi inutile, que s-ii voulait ajouter un seul pouce à sa stature naturelle, ou donner plus de perfection à ses sens. Il n'est pas mattre non jplus d'avoir une bonne santé; mais il Test indirectement en s'abstenant des désordres qui la ruinent; à l'exception cependant de certaines maladies, que nous ne pouvons nullement prévoir ni éviter. Ponc , si nous ne pouvons acquérir , augmenter, ni conserver ces dons in Créateur, nous ne sommes par conséquent pas maîtres de les détruire; nous ne sommes qu'usufruitiers , en tant ({u'on nous en accorde la possession : ainsi c'est un délit contre la nature , délit contre la saine raison , et délit contre le Créateur, de ruiner les biens qu'il nous a accordés pour en user licitement.
La bar. Il n*y a pas moyen de répliquer.
Màd. Puisque nous sommes ^ur un point si important, je vQudrais, Théodore, vous entendre sur l'usage licite des biens que le Créateur nous a accordés ; car je trouve que c'est une faute , non seulement de détruire ou de ruiner les dons de J^^u , mais encore de s'en servir pour un usage différent de celui qu'a eu en vue celui qui nous les a faits.
Théod. Vous m'obligez, madame , à vous présenter une doctrine plus étroite , qui ne platt peut-être pas à la baronne.
Mm. Théodore, la philosophie morale est celle qui dirige les mœurs d'après la lumière de la bonne raison ; et il n'y a point de motif pour la laisser imparfaite , eu retranchant une si belle branche de cette science si importante, seulement pour faire plaisir à cette jeune fille. Espérez davantage de son jugement et de la droiture de son ame.
Labar, Si vous m'aimez bien, mon mattre, ne me privez de rien qui puisse servir à régler mes mœurs.
Théod. Je dis donc que nous devons toujours faire attention aux fins que Dieuaeues, en nous donnant les biens de la nature, la vie, la santé, le talent, etc. : et en voici la raison. Supposez qu'un souverain envoyât un ambassadeur à une cour étrangère pour des affaires importantes à ses Etats, et une pour cela il lui donnflt la rente accoutumée , et le décorât du ti(re ou caractère correspond
ÎWè
dant, jusque à ce qu'au bout de trois ans, il le rappelât. Si cet ambassadeur, en rendant compte de sa mission , disait au souverain : « Sire , il est vrai que j'ai été dans cette cour « tout le temps de mon amba8sade,^t que je « me suis traité avec tout le faste et tout Té* « clat proportionné à la rente que V. M. m'as^ a signait : J'ai fait brillante figure; ma table « était la plus exquise; mes voitures plu» « magnifiques que celles des ambassadeurs ; « les jours d'assemblée le concours était irès^ « nombreux chez moi, surtout dans les gran« « des réjouissances pour célébrer la fête de « V. M. Le pays m'a plu infiniment, et je m'y te suis très-bien diverti; mais, quanta la « négociation dont V. M. m'a chargé, j'avoue « que je n'ai jamais trouvé une occasion fa-^ « vorable pour l'entamer, parce que les asff semblées, les festins, les obligations de « faire la -cour m'emportaient tout mun « temps. » Quel accueil croyez-vous que cet ambassadeur recevrait de son souverain ?
La bar. S'il lui faisait trancher la tète, il lui donnerait la récompense qu'il mérite.
Mad. Prends garde, ma fille, que tu te condamnes toi-même.
Théodé Le Créateur doit en agir de noêmc à notre égard , quand nous ayant donné la vie, la santé, le talent, etc., pour des fins licites, et utiles à la patrie et à nous-mêmes, il voit que nous les avons négligées pour noa fins particulières, les prostituant aux frivoles et souvent coupables divertissements de la jeunesse;
Mad. Ne te disais-je pas , ma fille, que tu rendais la sentence contré toi ? Réponds , k présent, si tu peux, à cet argument de toii maître ?
Là bar. Je n'oublierai point cette doctrine. Je suis persuadée que toute créature raison-, nable est obligée d'employer les dons de Dieu dans les intentions de Dieu.
Théod. Actuellement il convient que nous passions à un autre point.
Mad. J'entends que vous avez en bas W Colonel, d'une excellente société pour des dames , sans dout^ ; mais, moi, je me retire , parce que je n'aime ni ses compliments ni ses systèmes. Adieu.
§ IV.* — Du système de /'égoYsme, c'est-à-dire
du système ai ne chercher quesapropre con^
venance , et d*étre insensible aux malheurê
d'autrui.
Théod, Actuellement, madame, nous allons traiter d'un système qui parait fils de la doctrine que nous ayons établie, quoique il en soit le contraire et l'ennemi. Nous avons obligation de nous aiiner nous-mêmes ; mais ce ne doit pas être de manière que nous n'aimions que nous, ce qu'on appelle le système de Végoisme , c'est-à-dire que chacun ne s'occupe que de lui, sans prendre d'autres soins. II y en a beaucoup qui suivent dans la pratique ce système : ces jours derniers j'ai vu sa description dans un livre : elle m'a bien fait rire, et j'ai appris de mémoire des vers oui le peignent bien au. naturel^ je croismetf souvenir encore, parce que je les ai bled iréw fféchi». Mais voici le colonel
llAMIOmB
Lit toi. Madaihe , que signifient ces secrets avec votre maître? Ëst4l possible que^rons n*adffietties jamais de conversation divertissante avec C4^ax qui vous estiment, et qui se réjouissent de voir les l>elles qualités qui vous rendent le charme de la société? Au moins votre mère acconle plus de temps aux droits de l*urbanilé et d*une culture aimable, quoi*
Sue elle ait passé les années fleuries de votre ge. Vous devriez à présent être libre du sévère esclavage où vous a tenue la dure éducalion de vos maîtres : ils ne pensent qu'à cultiver Tentendement , et laissent à sec les rœurs tendres, quand la nature se dispose à faire germer en eux les sentiments de l'amour» sentiments si propres à viviOer ces beHes a. lies qui de temps en temps paraissent dans la société comme des phénomènes rares de la nature.
La bar. C'est asseï, c'est assez , mon colonel , la fumée de Tencens me fait mal. Vous êtes bien instruit du style de l'oisive aalanterie; mais moi, à ce langage, j'en préfère uu autre plus important. Tant que je ne vois pas mon ame ornée comme il convient, peu m'importe ce que vous dites de beauté et d'appas; peu m'importe l'éloge que vous laites de ce qui n'appartient qu'au corps. Colonel, je suis moi avant les autres ; et j*aime mieux chercher ma consolation à m*mstruire des sciences et à m'orner des belles qualités de l'esprit, aue de satisfaire les autres par ce que vous aites de jolies flgurcs, de bijoux, de ru* bans et autres ridiculités de la mode.
Le col. Et vous , madame , vous êtes bien instruite dans le charmant système de l'cgoYsme, car je vois que vous ne pensez c^u'à vous, et que rien autre chose ne vous importe. Ce système me pla1tbeaucoup»etméme en cela je trouve que votre jugement n'est point féminin.
Théod, Quand vous êtes entré, nous commencions à parler de ce système : la baronne m'a demandé de le lui expliauer, et j'allais lut rapporter une plaisante aescriplion que j'ai vue dans un livre.
Le col. Mais , madame , je ne veux ni retarder, ni empêcher voire judicieuse instruction.
Théod. Voici, baronne, cc^me le poète peignait l'égoYsme : Dieu veuille que je me le rappelle 1
Dans les hras complaisants d^une nx>lle bergère , Je passe d*heureux kHirs, sans soud, sans al&ire, Otianil je me trouve i)i en, jamais le mal d^aulrui N^a inéi ilé de inoi que je pf^iisasse ^ lui. De moi seul Je m*oocupe, ei cV'st moi seul que j^aime : Di*8 malheureux je luis jusqu'au souvenir même. MeUei le raoode en feu : s*il ne me loucbe pa% Puur réieiodre jamais je ne ferais un pas.
Le col. On ne peut Taire une peinture plus juste. Mais, dans le fait, madame, le système de Végoisme est le plus raisonnable et le plus convi*nable possible. Il se fonde sur notre amour-^propre, passion innée, gravée par le Créateur dans le fond de nos cœurs. Tout ce
3ui tend à nous aflligcr pour les malheurs 'autrui trouble la sérénité et la paix dont 0 uit le cœur humain . puisque rien ne lui
importe que l'intérêt propre, je m'affliger des maux a'aulrui T ^ suffisent pour me tourmenter; si Je ntlKressais , madame, aux biens on 3Ux m/i des autres, je serais bien à plaiotipey car j^ mais je ne manquerais de peines*
La bar» Et vous donnex pour constâBl, n lonel,que ce système est couforme A isi sai* raison 7
L0 col. Sans contredit.
La bar. Donc il est juste que t^biodorp r moi le suivions, et que tous les haoMïïXkes Te^.brassent.
Le eo/. Jedisque oui,et je tiena A mondzr*
La bar. Vous feriez, eolonel, une belle figure dans ce monde, si tous les hommes suivaient ce système I vous vous verrief se ai vi abandonné au milieu des hommev « san^ qu'aucun sentit vos maux et ros inlbrlmie). en cas que vous en éprouvassiez. Toos ceai qui vous connaissent diraient : A moi* que m'importe le colonel? qu'il pleare loi srf maux, moi je pleurerai les miens. Qa'il gémisse, qu*il cne, qu'il crève, pendant que ^ suis bien tranquillement à prendre moo cafi\ Vos domestiques ne vous secourraient point, patce qu'ils sont hommes aussi, et qa*tls âofvent suivre la même loi d*étre insensibles aux maux d'antmi : eux aussi doirent se conformer à la droite raison ; et celfe-cî , comme vous dites , approuve le système que rien ne nous importe de ce qui arrive atfi autres. Que me répondei-vous 7
Le col. Vous tirez, madame, des conséquences bien funestes.
La bar. Mais bien justes : et je ne sais comment vous pourrez vous débarrasser de cet argument. Ceux qui vous servent le font poor leur propre commodité ; et, si la rooe de U fortune donnait un tour qui voTis mît dans U dépendance des autres , comme aujourd'hui ils sont sous la vôtre, vous vous trouveriez au milieu de la population des villes, comme dans un désert sohlaire,sans espoir du moindre secours dans vos afnictions. Belle situation , colonel! Tenvicz-vous? Figurez-vous une population de dix mille personnes, et que toutes, en suivant votre système, restassent mollement assises dans les bras de la -paresse, sans se mettre en devoir devons donner du secours en vous voyant dans la plus grande nécessité et aflliclion : voudriez-vous vivre parmi ces gens-là?
Le col. Dieu m'en préserve!
La bar. Comment donc condamnez-vous dans les autres ce que vous approuvez en vous par votre système? Mais parlez, Théodore ; car j*ai très-mal fait de vouloir disputer en votre présence.
Théod. Quand vous le faites avec tant de dicemcment , ce n'est point témérité, c'est une faveur que vous me faîtes. Sachez que les flèches de l'argumentation décochées par des mains féminines pénètrent davantage que si elles étaient lancées par la main vigoureuse des hommes.
Le col. Cela se voit par l'expérience rmais, Théodore, je voudrais vous entendre.
Théod. Mon ami, l'homme a dans hn-méme
f^RS
DE LA RAISON ET DE LA RKLIGION
^... Ma fiolure dêi principes de beaucoup d'af* {fictions, de misères et de dépendance des au-ires hommes. Remarquez bien ce que je dis : ear c'est là un prîocipe très-certain que personne ne peut nier, et dont chacun f<iît ' Texpérience en lui-même.
Le eoU Je ne le nie point non plus.
Théod. Donc, dans notre propre nature ,
nous avons un principe qui nous oblige à
^ nous servir des autres hommes, puisque s'ils
' nous abandonnent et nous laissent seuls ,
nous ne pouvons nous suffire à nous-mêmes
i dans les peines et les aflliclions.
Le col. Je voudrais le nier; mais je ne ! puis.
Théod. Donc, si leCréateur a fait tout homme ' dépendant des autres, comment quelqu'un ponrra-t-il se faire te système de ne point s*arOtger des maux d'autrui? ce serait se priver du secours que les autres peuvent lui donner, parce que la loi, mon ami, doit être générale. S'ilest juste que tous vous fassiez un cœur de pierre , insensible i tout ce qui touche les autres ,. vous devez aussi approuver en eux une dureté et une indifférence semblables. Remarquez que vous discourez contre votre propre convenance, et que vous établissez des maximes opposées à cet amourpropre, que Dieu, d'après vous-même, a gravé au K>nd de nos cœurs.
La bar. Vous voyez, colonel, à quoi me servent les conversations, que vous critiquez tant, avec Théodore. Elles servent à me prémunir et à me fortifier contre les jolis dis* cours avec lesquels vous venez, vous autres, persuader vos erreurs. Dites-moi : la baronne avec son entendement éclairé, réglé et bien dirigé, ne vaut-elle pas mieux que la baronne avec des erreurs dans la tête, et beaucoup de rubans et de bijoux par dehors ?
Le col. Je ne condamne pas votre application, mais Faustérité avec laauelle votre mattre vous fait perdre le goût de concourir dans la société , qui prend tant d'intérêts à votre compagnie.
La bar. Mon colonel, vous êtes bien inconstant dans votre manière de penser.
Le col. Je n'avais pas de moi cette idée.
La bar. Au commencement vous prêchiez Tamour que chacun se doit à lui-même; vous avez avoué depuis que par un entendement meublé de bonnes maximes et libre des erreurs Yulgaires je vaux mieux que par les ornements et les couleurs du visa|[e ; et actaellemenl tous voulez que je me pnve de ma propre utilité et de ce qui me rend plus esUmable, uniquement pour la satisfaction de quatre messieurs oisifs, qui viennent passer id quelques heures. Voulez-vous que pour leur donner ce frivole plaisir, je me prive démon bien solide et de ce qui, sans contredit, me rend plus parfziite et estimalile? Arrangez*moi ces deux cboses-là entre elles; et si vous ne pouvez pas, confessez «mt vous êtes inconstant dans votre manière de penser on de parler. Théodore, passons à un autre point.
iY.^De robligation que tout homme a de
Catéch. Philos. !•
conserver son honneur : il y estqueUion des
duels.
Théodore. Pensons, baronne, h tirer de nouvelles conséçiuences des principes que nous avons établis au sujet de Tamour licite de nous-mêmes.
La bar. Quand les différents articles de mon instruction vont ainsi enchaînés les uns aux autres, j'en suis mieux persuadée et plus sûre de ne pas les oublier.
Théod. L'obligation que nous avonsde con*server la vie et la santé s'étend aussi à Tboiw neur et à la réputation.
Le col. La bonne réputation est encore plus précieuse que la vie; souvent aussi on expose et on perd la vie pour conserver 1 honneur et la réputation, comme dans les duels.
La bar. Le mal est que vous, messieurs les militaires, vous avez à cet égard de barbares systèmes.
Le col. Vous les appelez barbares, madame, quand tout le monde fait consister le plus grand honneur d'un chevalier dans ces petits points délicats!
La bar. Je nomme barbare tout système
3 ni est contre la saine raison ; car Tunique ifiérence au'il y a entre les barbares et les Sens civilises, c'est que ceux-ci se servent e la raison, et que les autres ne la connaissent pas. Vous-même, qui êtes militaire, vous ne pouvez soutenir que cette manière de venger son honneur ne soit une bar* barie.
Le col. Chère baronne, vous ne me pouvez nier qu'un homme d'honneur, s'il se voit offensé , ne doive se venger, ou en défiant celui qui l'a insulté, ou en acceptant le dé§; et il est clair que dans ce cas on risque sa vie , et que souvent on la perd. Cette maxime est de toute nation civilisée; ainsi je ne puis souffrir que vous rappeliez barbare.
La bar. Je ne m'en départirai pas, tant que vous ne me répondrez pas que cette maxime est fondée sur la saine raison ; et jusque-là je n'ai pas besoin d'un autre argument. Mais non, Théodore, je ne veux point prendre votre place ; vous présenterez, avec plus de vigueur et plus d'adresse que moi, l'argument que je vous ai entendu faire différentes fois : ainsi je me tais pour le présent.
Théod. Je ne vous dirai, mon ami, que les raisons que la baronne voulait alléguer, le vous tiens pour raisonnable, et pour un homme qui entendez le laneage de la vérité,
f>esez tout mon argument dans la balance de a loi naturelle et dans celle de la raison éternelle de Dieu.
Le col. Quant à la balance de la raison éternelle, c^est bien haut, et ainsi nous pe pouvons pas d'ici examiner son monrement, ni voir de quel cêté elle penche.
Théod. Ne reconnaissez-vous pas, comme nous, Que c'est Dieu qui nous a donné la lumière de la raison ?
Le col. Qui en doute t
Théod. Donc ce que notre droite raison nous dictera sera ce que Dieu ordonne et ce que dit la raison éternelle de Dieu :
(Quafante-une.]
OAlUlONtE
biun aCIenlion . Dica, par Torgano do la rainon dani U a orné noire ame, ne pcai noas dire le conlrairo de ce que dit ga raison éter* nelle s car ce serait de la part de cet Etre souverainement parfait une Eaosscté, si, connaissant qu^one chose est mauyaise« il
t ^laçait dans notre entendement une voix qui ui AU iiu*elle e.U btinno, ou au contraire. Mon amiy bon gré, malgré, vous devez avouer que tout ce que condamne notre droite rai* •oov est condamné aussi par la raison éternelle de Dieu.
Xs eoL A la bonne heure; mais la saine raison -nous dit qu'un homme honnête doit à lout prix venger son honneur.
Tkiod. J*en conviendrais avec vous si c*6tait venger son honneur; mais le défi ne fait rien pour <|ue Thonneur soit sauf; car il ne le donne ni ne le retire.
£s coL Or je crois qu*un homme de bien injurié n'a que le défi pour venger son honneur; je ne lui vois pas d'autre mo^en.
Théod. Vous savez bien, mon ami, que le succès dans les déOs dépend d'une de ces trois choses, de la force, de l'adresse et do hasard, •n'est^re pas vrai?
•Lt eoL Cela est vrai.
Théod* Et laquelle de ces trois choses pronve que vous êtes honnête? laquelle
Î^rouvo que vous êtes offensé injusiement? aquelle prouve aoe votre adversaire est cou- 4NÎble? Si , quana vous avez raison , et que vous êtes véritablement honnête, vous étiez toujours victorieux, vous auriez quelque «xcuse ; mais tous avouent ({ue la pointe du Oeuretest aveugle, et ne distingue pas de quel celé des combattants est la justice ou nojtt^ce. Souvent celui qui avait le plus de 4'aison reste étendu par terre, et le délinquant sort vainqueur : donc, ce n'est pas le moyen de yérifler votre justice et de prouver le tort de votre adversaire, €|ue de le défier. Je demande en outre : Celui qui est dé* fié conserve<-t*il son honneur pour accepter 4e défi?
Le col. S'il ne l'accepte pas, il passe pour un homme vil, et il ne peut se présenter parmi nous. S'il veutfaire voir qull a de l'honneur, il doit accepter promptement io
déR.
Théod. (Test très-bien. Donc , le duel ou le défi prouve également l'honneur de celui qui déue ^et de celui qui accepte.
Xe eoL Sans doute.
Théod. Donc, le défi ne proure rien en fait d'honneur: car il donne à mon adversaire le même honneur qu'à moi. Que répondez-
TCIUS ?
la bar. Je vous vois serré de près, colonel.
LexoL Madame, les militaires ont leurs lois dont ils ne peuvent s'excuser. Parmi eux U n']r a point de philosophie pacifique , ni les froids discours ae la 6anne raison : là tout est feu et flamme, ot la main à l'épée. Là nous ne connaissons point les lois de la raison.
La bar. D'après cela l'habit militaire leur donne le privilège d'agir comme des ani-
maux oui ne connaissent point la humièreè.
la raison.
Le eoL Que dites-vous, baronne?
La bar. Moi, je ne dis que ce que tous f^ nez de prononcer. Vous dites qae les mfiitaires ne sont pas pour écouter Ut voix deb raison, et que dans le feu qui les anime^ & . n*ccouteot point les froids diseotsm d'un fs* ■
Erit paisible : donc, je n'ayanoe rien, je b'& . lit que répéter ce que vous arex dit.
Le eoL Madame, quand un militaire se voit offensé , aussitôt tout le san^ loi mook à la tête , et lui bouillonne dans le oerveaa: le feu s'allume dans l'esprit, l'imagînalifli est fumante, l'honneur cne, le coeur bondit, les yeux de l'entendement ne Toient ries, le raisonnement est muet : la raison et b philosophie ne sont point entendues • parce que la tureur transporte Tanie ^ ei Urne se souvient que de dépit, de vengeance et de défi.
La bar. Je le répète, mon cokmd, doK les lois militaires mettent leurs candidaii dans la classe des animaux qui n'ècontest ni n'entendent la raison.
Le col. Dieu me délivre, Théodore, de défr littéraires avec des femmes : répée d'sse dame est comme sacrée, on n'ose ta repoosser; ainsi j'aime mieux comtuiitre arec mu qu'avec la baronne.
Théod. Mon ami , nous devons établir in principe flxe pour discourir. En conséqoeoce, il est nécessaire que vous accordiez que U lumière de la raison est innée , c'esl-i-<f/re placée dans notre ame par la main du Créateur ; et par conséquent la voix delà ralsot est si irréfragable que , quand tons les boomes se réuniraient pour dire le contraire^ ce qu'elle dit, ils ne pourraient ni la im taire, ni lui faire dire autre chose : éc même que , si tons les honunes s'assemblaient pour déterminer que dorénavast tous les hommes naîtraient ou ayec un Ihv seul , ou avec deux nez , un accord génénl aussi fou ne changerait rien dans la Datore humaine. Je ris de même de toutes les Mamixations des hommes, qui ne pouyaot rien changer dans l'organisation du corps se peuvent non plus rien altérer dans Is lumière de la raison que Dieu a placée dasi notre ame.
Le col. Je conviens de cela , et Je rn, parce que je vois de loin la finesse avec la^ieUe vous voulez me prendre. Mais cette voix de la raison n'ordonne-4-elle pas que tout crime soit puni : vous voyez donc que tous oie donnez des armes contre vous.
Ihéod. Je conviens que la voix de la raisos ordonne que celui qui vous a offensé soit puni : point de doute là-dessus ; mais il nosi reste à savoir par qui, quand et de qodle manière.
Le col. Par ma main , si je suis l'offensé.
Théod. £n cela vous supposez que le sacces de la querelle sera toujours contre votre offenseur, et favorable à la raison ; mais toot le monde voit l'inceriitude du succès, parce que c'est tantêt l'offensé qui est tue, quoiqtt6 innocent I et tantôt rotrenseur, quoique cou*
DE LA RAISON ET DE lA RELIGION.
fiM
T^able Donc, mon ami , si vous défiez dans 'intention de châtier votre compétiteur coupable, vous courez le risque de punir dan$ ^ous-méme le délit de votre adversaire. Trouvez-vous que cela soit dans votre droite raison 7 Vous voyez bien , mon ami , qu*il n*y a point de système plus déraisonnable et plus inutile que celui des militaires. Je dis qu'il est déraisonnable, parce qu*il expose également à la dernière peine I innocent et le coupable ; je dis qu'il est inutile, parce qu'il ne sert de rien, puisque il ne déclare |^as qui a eu raison , ni quel est le coupable ; il ne déclare pas lequel des deux conserve Thonneur ou y a manqué. Car vous avez avoué quo l'honneur se trouvé également du côté de celui qui défie comme de celui qui est défié, et du cdté du mort comme du meurtrier. Cela étant, en quoi le duel montrc-t-il qu'un militaire est homme d'honneur? Expliquez-moi bien comment on peut rendre le pur hasard juge de Vhonneur.
Le col. Je vous ai déjà dit que dans cet eas-lâ on ne regarde à rien.
Tkéod. Soit, qu'on ne regarde à rien dans ces cas-là ; mais à présent nous sommes ici tous trois de sang-froid, et entre les trois, nous devons décioer si le duel est une folie ou une chose raisonnable : à présent que nous avons tous le jugement en paix, nous devons juffer cette cause.
Le col. Des points d'honneur délicats entre militaires n'ont jamais été jugés par des dames ni par des philosophes.
La bar. Vous voulez dire qu'ils n'ont jamais été juffés au tribunal de la droite raison. Le col. Ces points-là , madame, ne se jugent qu'au tribunal de Thonneur.
Théod. Mon ami, les philosophes aussi se flattent d'avoir de l'honneur; et ainsi j'en appelle à ce tribunal. Mais qu'entendez-vous par honneur?
Le col. J'entends Vestime publique méritée. Théod. J'approuve la définition comme très-juste; car l'estime de trois ou quatre personnes n'est point l'honneur, c'en est un commencement; de même, si cette estime
f oblique n'était point méritée, ce ne sera pas 'honneur. Dites-moi à présent : comment un homme offensé mérite-t-il l'estime publicjue par le moyen du défi ? Si c'est parce qu'il a tué dans le fort de la rage et dans l'aveuglement de la colère; un taureau, piqué par le ' cavalier, en fait tout autant ; un ours, un tigre, ou un homme ivre en font tout autant ; ainsi tous auront un égal droit à l'estime publique pour le meurtre qu'ils font. Si c est parce qu'il a été tué, les deux compétiteurs sont également estimés du public , et le défi ne devient point une réputation ; car, quel aoe soit leur sort, les deux compétiteurs sont également honorés. Superbe mystère de la politiaue militaire 1
Laoar. Vous riez, colonel? Je voudrais que TOUS répondissiez par des raisons, et non par des ris polis, mais froids.
TMod. Je n'ai pas encore tout dit. Vous layez déjà que le sucrés du défi est Incertain ; mais les mauvais effets qu'il produit sont
très-certains. On ne sait si vous tuerez du si vous serez tué; mais on sait que la femme, les enfants, et la maison sont perdus. Si vous mourez , le préjudice que votre mort cause à votre famille est bien clair, et si vous tuez, il faut vous absenter en fuvant précipilam«* ment, et vous priver ainsi de voir votre maison et votre famille. Ces conséquences sont très-certaines : or dans la raison de qui entre-t-il qu'un homme punisse dans saremme, dans ses enfants , dans sa famille chérie et jusque dans lui-même , le délit d'autrui ?
La bar. Faites bien attention, colonel, à cet argument.
Théod, Je poursuis. Celui qui vous a man* que d'égards, c'est le coupable, et personne autre ; mais, après le défi , quelle qu'en soit rissue, vous êtes perdu, vous, votre fcmme« les enfants, la bmille et la maison. N'est-eo point là châtier tous ces innocents seulement pour le délit d'autrui ; et les punir par votre propre main et par votre volonté?
Le col. Je ne peux nier que ce ne soit vrai : mais que voulez-vous ?
Théod. Je veux que vous me disiez si cela mérite l'estime publique, parce que sans ce* la il n'y a plus d'honneur.
La biar. Avouez, colonel, que cette maxime des militaires n'a point d'honneur, parce que c'est une absurdité contre la saine rai-* son , et une absurdité qui mérite l'horreur publique do la raison. Mais, Théodore, le colonel est déjà fatigué de combattre contre nous : laissons-le reposer, et allons en avant.
Le col. Toujours j'ai à combattre contre -deux personnes : la partie n'est pas égate. Passons à une autre matière.
Théod. Parlons donc d'un autre point ,4ians lequel vous direz, oolonel, que nous sommes très-fondés en raison.
§ VI. — Du désir aue tout Jiomme a de conser^ ver sa bonne réputation.
Théodore. Déjà, mon colonel , nous avons prouvé que le Créateur même a imprimé dans l'ame de tout homme le penchant a s'aimer lui-même dans les justes bornes de la raison, que Dieu a placée aussi dans 1 homme pour diriger et modérer l'impétuosité de l'amour-propre. Nous avons prouvé également,
Îu'en vertu de ce juste amour de lui-même, doit conserver sa vie , sa santé, ses membres, etc. Actuellement nous devons parler du désir qu'il a de conserver (bfenenleDdu par des moyens justes) sa bonne réputation.
Le col. Avec le plus grand plaisir el la meilleure volonté ; car quel autre motif ai-jc eu de défendre jusque à cette heure que les défis sont justes ?
Théod. Et pourtpioi penses«-vous que j^a^ joute à présent cette danse : bi^n nnimé^ par des moyens justes t car je l'ai ajoutée à dessein.
Le col. Ne revenons pas sur ce qui est dé» jà discuté : poursuivez.
La bar. Parmi les conseils que me donnait mji mère, j'ai toujours enlenau celui d'avoir som de conserver la bonne renommée : elle me disait que c'est un conseil de l'Esprit
fftff
flAMIONie
»aiiiC} ntfs» i celte bewe, Théodore, Je vem 40e vous me rexpliqalei philosopbi*
l|MUMnl«
Théoé. 11 faai bien élre en garde contre beenooap de faonet inlerprèlalioDs qu*oii dooM à ce conseil.
Mjb €oL Voos avei déjà réproa?é celle <|ne Je donnait d*après mon cérémonial militaire; ainsi ie teux saroir, Théodore» comment vons 1 entendu.
Théod. Avant de vous déclarer la vérité, et ta jnste interprétation de ce conseil • on les moyens solides de se faire une bonne réputation, j'examinerai les moyens trompeurs dont beancottp se servent malbearensement. L*ttn, fort ordinaire , est celui des bommes transportés de Tentbousiasme d'acquérir nn «rana nom , qui entreprennent des actions béroïqoes, et renient voler sans ailes comme d'infortunés Icares. Mais Tamour-propre, i|ni, raisonnable et juste, est cause de bean- 4*x>up de bonnet actions, nous attire beaucoup de nalbeort , quand il excède et sort de la irèglc : autant de pas il nous fait faire, autant de cbntet H nont prépare et autant de disfraeet il nout occationne.
Le col. Dans la lactique et Tart de la guerre tKnu In voyons i chaque pas : car beaucoup de généraux ( sans bien prendre les mesures nécessaires dans leurt entrepriset ) prétendent monter au faite de la gloire, dans le temple de la renommée , et se précipitent dans les abîmes du mépris, même après avoir liayé de iear mort leur témérité. Personne ti*a autant besoin de modération et de prudence, dans le désir d'acquérir de la réputation, que les militaires; car l'imprudence les expose à se précipiter à chaque pas.
' La har. De notre temps nous avons vu la chute et la mine totale de B...., qui, au moment oà acclamé par la trompette de la renommée il se crovAt une di vinilé, s'est rendu, en se livrant à oes projets extravagants , la risée de tous et la fable du peuple même : mats laissons-le reposer.
SnÛod. D'autres , entraînés par le désir il*acquérir une grande réputation, suivent un autre système, c'est celui de s'enorgueil- Nr et de vanter beaucoup hiurs propres aolions.
La bêr. Quand ils voient que personne ne les flatte ni ne les vante, ib nont pas d'autres inoyent que de te louer eux-mêmes.
Théod. Hait jamais ils n'obUennent l'effet quelle détirent i car il n'v a pas d'homme généralement plut abhorré <)u un Narcitse sottement épris de son mérite , comme l'autre rétait de sa vaine beauté réfléchie dans le cristal des eaux ; et même cela porte les au^ très à exagérer tes débuts, à les critiquer et a les mettre en opposition avec les éloges 4|ae cet homme vain Tait de lui-même.
La bar. Il j a beaucoup de ces gens-là : et liMib sont bien punis dans nos assemblées, parce qu'ils nous donîMnt à rire.
Théod. D'antres vont par un chemin diffétent pour acquérir de la réputation, et ib se trompent aussi, parce qu'ils sont comme ceux '^^\ vivent dans des maitons basset et hum-
blet, et ti roeurent d^enrie de surpasser li autres ; mais n'ayant point de force pae élever leur propre édIGce , ils veulent abai Ire ceux qui les environnent, et rabais^ dans le terrain d*autrui ce qu'ils ne peum élever dans le leur. De cette manière, (oci* leur application est de critiquer et de dépnmer les actions des autres, au lieu de perfectionner les leurs : comme si les défauts d'aotrui étaient des perfections pour eux. If j ej a beaucoup qai se comportent ainsi : oûb. pensant se faire une bonne réputatîoo par-t
Î|U*ils noircissent celle de tous les antres, ik ont connaître leur pauvreté et leur soOe vanité.
La bar. Alors quel est donc le véritaiik sens de ce conseil : Prends soin de la bonne nnommée?
Théod. Le sens est de ne point tacher notn nom par demauvaites aeiione» Carlemaum renom en matière de mœurs nous fait n grand mal à nous-mêmes et un touiêoai grand à la société où nous vivons. De mém
!|ue nous ne pouvons pas licitement oooi aire un mal pnysique, cotnme de nous couper un bris, ainsi nous ne pouvons dod jàm nous faire un mal moral. Mais, en doonant lieu à cequ*ou ait mauvaise opîaioDdc nous, nous nous faisons un grand mai; et ce qui est un grand délit contre la propeosioi que Dieu a placée dans notre ame à procurer notre bien, et un bien solide par des mojeai justes. Il semble, colonel , que voos nez; mais je perçois votre pensée. Je sais que kt maximes de vos philosophes ont Tair d'être les mêmes que celles que j^établis ; néanmoins, quand nous traiterons des obiigaUoDS de Thomme envers les autres bommes, vo» verrez que mes maximes sont enlièrcBiei différentes des leurs ; mais ce n*est pas le Ump de le vérifier.
Le col. Il est vrai qnll me semblait qw vous embrassiex les mêmes systèmes que m» et les philosophes qui sont généraJeaieni estimés aujouru'hui : mais nous en parlero» en son temps : suivez.
Théod. Tel est, madame, le vériUble sens de ce prudent conseil, de faire en sorte d'àvoir une bonne renouunée quant anx mœors; quant aux sciences, ce conseil a aussi si bon sens, qui est utile et différent siu>40< «^ âges.
La bar. Expliquez-moi cda.
Théod. Quand vous étiez entant , ^ J."^ vous commenciez avec vos frères à ^^, la géométrie , la physique , ^jc., je n»^ <| vous vous rappelez que je vous ammatta rétnde par des motib de vanité, fâbântj^ loir diilérentes circonstances qui eiGit^eB| le désir des louanges ; mais, à ftéseni,/^ rinstruction que vous me demandez , ifi ^e vous donne jamais de louanges, ni ne rov
f>arle de la bonne réputation qa^ ^?J"^ ^Z àites. Voici la raison de cette différence. Dans le bas âge , l'orgue de notre âwe s« point d'autres tuyaux que ceux des ^f gus et élevés, ceux des sons grayes e|P* sérieux ne résonnent point encore en eue^ qui fait impression dans les tendres anu*»»
DE LA RAISON ET DE LA RELIGION
tiH
c'esf te plaisir el lei teniations agréables ; mais quand Tâge mûrit, les raisons solides que propose l'entendement remuent davantage la volonté que le plaisir des sens dans rage tendre. Cela supposé, quand la raison est faible et les sens vigoureux , il convient de stimuler la volonté par les loaan|;es et Vestime; mais quand la raison est déjà viffoureuse, il convient d'exciter la volonté par des motifs solides, comme je fais à présent ; afin qu'on ne pense pas tant à obtenir des éloges qu'à les mériter. Le moyen donc de se faire un nom et une bonne réputation, même dans les arts et les sciences , ce n'est pas de chercher les éloges , mais seulement de les mériter.
Le eol. Mon cher Théodore, votre philosophie est bien austère.
Théod. Le point est qu*elle soit véritable. Tâchez donc, baronne, d'obtenir et de con-server une bonne réputation , non en critiquant celle de vos amies ou compagnes , parce que les défauts d'autrui ne sont pas des qualités pour nous : vous ne devez pas non plus prendre de vanité parce que vous avez quelque chose de bon, mais prendre soin de mériter qu'on vous loue , surtout en matière de mœurs. Passons à autre chose.
Le col. Madame, votre maître veut vous placer dans une région supérieure à notre nature.
La bar. Et, s'il pouvait y réussir, quel mal m*en viendrait*il ? Allons , Théodore , à un autre article.
Théod. Que ce soit sur le funeste accident qu'on a publié aujourd'hui de la mort que s'est donnée mjrlord F'*% en se tirant un pistolet dans Toreille.
Le col. Il a une bonne excuse; car, poursuivi de toutes parts par le malheur, et fatigué de vivre, il s'est donné la mort.
( VIL — Du suicide : savoir s'il est permis à Vkomme de se retirer la vie à lui-même, ou de s'exposer à la mort pour quelque motif.
ne'odM Dites, colonel, ce que vous pensez sur ce point.
Le col. Je crains de scandaliser les délicates oreilles de la baronne.
La bar. Comme je n'ai pas peur qu'en pré* sence de Théodore vous me trompiez par vos arguments, je dissimulerai toute l'horreur de vos systèmes.
Le col. Je dirai donc franchement ce que je pense. C'est un principe certain que Thomme doit chercher sa félicité , de quelque part qu elle vienne; je suppose que tous les deux vous accordez ce que je dis. Or« d'ordinaire, nous cherchons et espérons notre félicité dans le bien de la vie ; mais quand une longue expérience montre à un homme qu'il ne ren«conlre que la dis^ace , et que cette maudite farie le poursuit a tous les pas de sa pénible vie, il doit chercher dans la mort sa félicité. Car la mort étant Tétot opposé à la vie , quand celle-ci est pleine d'infortunes, il est naturel qu'on ne rencontre la félicité que dansja mort; et pour cette raison un homme peut être louable en se donnant la mort à
lui-même. D'ailleurs chacun est maître d^ ses biens ; et quand il les cède volontahc-* ment, il ne fait tort à personne. Or quel bicft» appartient plus en propre à chacun que s<i propre vie? Si je la cède, si je suis celui qui m'en prive, parce que je le veux, qui pourra se plamdre de moi? Ne pourrai-je point chercher mon repos après plusieurs années d'un travail inutile? J'ai couru dès l'enfance après le bonheur, dit un malheureux; j'ai continué dans ma jeunesse, et je ne me suis point lassé dans l'adolescence ; dans l'Age viril j'ai fait des efforts constants et actifs. J'ai employé le jugement, les forces et la patience pour voir si je l'obtiendrais ; mais tout a été vain, mon travail a été infructueux. Je veux donc mettre On à une fatigue si inutile, parce qu'en supposant que je ne trouve pas oans la .mort le bonheur qui m'a toujours fui , au moins mes fatigues cesseront, et je trouverai le bien du repos. Voilà ce que disent ceux qui se déterminent à s'6ter la vie.
La bar. La vérité est que vous avez plaidé joliment pour une bien mauvaise cause.
Le col. Je ne sache pas que ce soit une mauvaise cause de disculper un prisonnier chargé de fers dans une fosse obscure où ï[ a été en souffrance pendant de longues an^ nées, de le disculper, dis-je , de ce qu'il ou« vre la porte de la prison pour entrer dans les^ champs él^sées de sa liberté. Quel cachot « dit celui qui est malheureux, quel cachet plus ténébreux que mon corps douloureux, ioaigre, tyrannisé, tourmenté et affligé par Tinfortune acharnée contre moi ? C*est là le cachot le plus horrible qull puisse y avois pour mon ame noble, généreuse et libre^ Qu'ils se rompent donc les maudits liens du corps, et que mon ame vole à une sphère su-* périeure où elle puisse respirer 1
La bar. Ah I s'il en était ainsi 1 si elle vo-^ lait à une sphère supérieure l mais sL.. Ye-. nez, Théoaore, ce point n'est pas pour un. raisonnement de femme. Hais non , ce n'est, point nécessaire ; car je me sens de force. Votre diiscours , colonel , me plaît , me con.rw vainc, me parait d'une évidence notpife; el j'en tire la conséquence que si je vois qu'à votre égard change la.noue^de la fortune, si jamais, après avoir été comblé d'honneurs, comme vous Tavez été jusque 4 cette heure, les infortunes et les disgrâces viennent vous visiter à leur tour (ce qui n'est point étonnant dans la vie d*un militaire); si, dis^je, je vous vois aux prises avec le malheur, j'or-* donne à Tun de mes frères de vous tirer un coup de fusil , et cela par compassion pour vous , afln d'arracher à sa maudite prisoa votre belle ame, et de ne point la laisser ei^ chaînée dans le triste , obscur et affreux ca-* chot du corps. Avec quel plaisir votre esprit s'élancerait vers l'agréable et channante ré*> gion des champs ^ysées 1 Vos différents mérites, qui ici sont déchirés par les serpents de l'envie , là seraient couronnés des lauriers immortels de la gloire qui leur est due ; et, au lieu des calomnies dont peulH&tre vous serez noirci , vous entendrez avec ravisssr ment que la trompette de la renommée ftrf
lIARUOmB
Le coL Madarite , que aignifient ces secrets BTec votre maître? Ëst4l possible que^vons n*admettiei jamais de conversation dirertis-^ santé avec ceux qui vous estiment, et qui se réjouissent de voir les belles qualités qui vous rendent le charme de la société? Au moins votre mère accorde plus de temps aux droits de Turbanilé et d'une culture aimable, quoi-
Sue elle ait passé les années fleuries de votre ge. Vous devriez à présent être libre du sévère esclavage où vous a tenue la dure éducation de vos maîtres : ils ne pensent qu'à cultiver Tentendement , et laissent à sec les cœurs tendres, quand la nature se dispose à faire germeron eux les sentiments de l'amour, sentiments si propres à viviQer ces belles a.nes qui de temps en temps paraissent dans la société comme des phénomènes rares de la nature.
La bar. C'est assez, c'est assez , mon colonel , la fumée de l'encens me fait mal. Vous êtes bien instruit du style de Toisive galanterie; mais moi, à ce langage, j'en préfère un autre plus important. Tant que je ne vois pas nion ame ornée comme il convient, peu m'importe ce que vous dites de beauté et d'appas; peu m'itadporte l'éloge que vous faites de ce qui n'appartient qu'au corps. Colonel, je suis moi avant les autres ; et j'aime mieux chercher ma consolation à m'mstruire des sciences et à m'orner des belles qualités de l'esprit, aue de satisfaire les autres par ce que vous nites de jolies flgurcs, de bijoux, de ru* bans et autres ridicuiités de la mode.
Le coL Et vous , madame , vous êtes bien instruite dans le charmant système de i'cgoYsme, car je vois que vous ne pensez qu'à vous, et que rien autre chose ne vous importe. Ce système me plaltbeaùcoup^etméme en cela je trouve que votre jugement n'est point féminin.
Théod. Quand vous êtes entré, nous commencions à parler de ce système : la baronne m'a demandé de le lui expliquer, et j*allais lut rapporter une plaisante (description que j'ai vue dans un livre.
Le col. Mais , madame , je ne veux ni retarder, ni empêcher votre judicieuse instruction.
Théod, Voici, baronne, coinme le poète peignait l'égoYsme : Dieu veuille que je me le rappelle I
Dans les hras oomplaisanis d'une molle bergère ,
De moi seul je iu*oocupe, et c'est moi seul que f aiuje : Di*» nttlheureux je ruis}ust|u*airsou\enir oième. MeUei le inooUe en feu : s'il ne me toucîie pa^ Pour réleindre jamais je no ferais un pas.
Le col. On ne peut faire une peinture plus juste. Mais, dans le fait, madame, le système de Végoisme est le plus raisonnable et le plus convT^nable possible. Il se fonde sur notre amour-propre, passion innée, gravée par le Créateur dans le fond de nos cœurs. Tout ce
3ui tend à nous aHIiger pour les malheurs 'autrui trouble la sérénité et la paix dont ouit le cœur humain, puisque rien ne lut
importe que l'intérêt proOre. Poorqadf iraK je m'affliger des maux d'autrui ? le» miens suffisent pour me tourmenter; si je m'inté^ ressais , madame, aux biens ou aux maux des autres, je serais bien à plaindre, car jamais je ne manquerais de peines.
La bar. Et vous donnez pour constant, colonel,que ce système est conforme à la saine raison 7
Le col. Sans contredit.
La bar. Donc il est juste que Théodore et moi le suivions, et que tous les hommes l'embrassent.
Le co/. Jedisque oui, et je tiens à mon dire.
La bar. Vous feriez, colonel, une belle figure dans ce monde, si tous les hommes suivaient ce système I vous vous verriez seul et abandonné au milieu des hommes , sans qu'aucun sentit vos maux et tos infortunes, en cas que vous en éprouvassiez. Tous ceux qui vous connaissent diraient : A moi, que m'importe le colonel ? qu'il pleure lui ses maux, moi je pleurerai les miens. Qu'il gémisse, qu'il crie, qu'il crève, pendant que je suis bien tranquillement à prendre mon café. Vos domestiques ne vous secourraient point, patce qu'ils sont hommes aussi, et qu'ils doivent suivre la même loi d'être insensibles aux maux d'autrui : eux aussi doivent se conformer à la droite raison; et celle-ci, comnae vous dites , approuve le système que rien ne nous Importe de ce qui arrive aux autres. Que me répondez-vous 7
Xe col. Vous tirez, madame, des conséquences bien funestes.
La bar. Mais bien justes : et je ne sais comment vous pourrez vous débarrasser de cet argument. Ceux qui vous servent le font pouf leur propre commodité; et, si la roue de la fortune donnait un tour qui voTis mît dans la dépendance des autres , comme aujourd'hui ils sont sous la vôtre , vous vous trouveriez au milieu de la population des villes, comme dans un désert sohlaire,sans espoir du moindre secours dans vos afflictions. Belle situation , colonel 1 l'envicz-vous? Figurez-vous une population de dix mille personnes, et que toutes, en suivant votre système, resCassent mollement assises dans les bras de la -paresse, sans se mettre en devoir de vous donner du secours en vous voyant dans la plus grande nécessité et aflliction : voudriez-vous vivre parmi ces gens -là 7
Le col. Dieu m'en préserve!
La bar. Comment donc condamnez-vous dans les autres ce que vous approuvez en vous par votre système 7 Mais parlez, Théo* dore ; car j'ai très-mal fait de vouloir disputer on votre présence.
Théod. Quand vous le faîtes avec tant de dicemement , ce n'est point témérité, c'est une faveur que vous me faîtes. Sachez que les flèches de l'argumentation décochées par des mains féminines pénètrent davantage que si elles étalent lancées par la main vigoa* reuse des hommes.
Le col. Cela se voit par l'expérience : mais, Théodore, je roudrais vous entendre.
Théod. Mon ami, l'homme a dans Im-méms
DE LA KAISON ET DE LA RELIGION
var Ma naiure des principeë de h«iueoup d'af- {lictions, de misères et de dépendance des au-* 1res Aomme«. Remarquez bien ce que je dis : ear c'est là un principe très-certain que .personne ne peut nier, et dont cbacua fait Texpérience en lui-même.
Le col. Je ne le nie point non plus.
Théod. Donc, d«ins notre propre nature, nous avons un principe qui nous oblige à nous servir des autres hommes, puisque s'ils nous abandonnent et nous Uissent seuls , nous ne pouvons nous suffire à nous-mêmes dans les peines et les afflictions.
Le col. Je voudrais le nier; mais je ne puis.
Théod. Donc, si leCréatenr a fait tout homme dépendant des autres, comment qnelqu*un pourra-t-il se faire le système de ne point s'affliger des maux d*autrui? ce serait se priver du secours que les autres peuvent lui donner, parce que la loi, mon ami, doit être générale. S'il est juste que tous vous fassiez un cœur de pierre, insensible à tout ce qui touche les autres ,. vous devez aussi approuver en eux une dureté et une indifférence semblables. Remarquez que vous discourez contre votre propre convenance, et que vous établissez des maximes opposées à cet amourpropre, que Dieu , d*après voos-méme, a gravé au rond de nos cœurs.
La bar. Vous voyez, colonel, à quoi me servent les conversations, que vous critiquez tant, avec Théodore. Elles servent à me prémunir et à me fortiGer contre les jolis discours avec lesquels vous venez, vous autres, persuader vos erreurs. Dites-moi : la baronne avec son entendement éclairé, réglé et bien dirigé, ne vaut-elle pas mieux que la baronne avec des erreurs dans la tête, et beaucoup de rubans et de bijoux par dehors ?
Le col. Je ne condamne pas votre application, mais Taustérité avec laauelle votre maître vous fait perdre le goût de concourir dans la société , qui prend tant d'intérêts à votre compagnie.
La bar. Mon colonel, vous êtes bien inconttant dans votre manière de penser.
Le eol. Je n'avais pas de moi cette idée.
La bar. An commencement vous prêehiex Tamour que chacun se doit à lui-même; vous avez avoué depuis que par un entendenent meublé de bonnes maximes et libre des erreurs vulgaires je vaux mieux que par les ornements et les couleurs du visa|[e ; et actuellement vous voulez que je me pnve de ma propre utilité et de ce qui me rend plus estimable, uniq^uement pour la satisfaction 4le quatre mesaieors oisiiis, qui viennent passer ici quelques heures. Voulez-vous que pour leur donner ce frivole plaisir, je me prive de mon bien solide et de ce qui, sans contredit, me rend plus parfs^ite et estimable 7 Arrangez<moi ces deux choses-là entre elles ; et si vous ne pouvez pas, confessez
Ïua vous êtes inconstant dans votre maniè^^e e penser on de parler. Théodore, passons à on autre point.
iV^^De l'obligation guo tout homme a de
CàTÉGH. Philos. I.
conserver son honneur : il y est question des
duels.
Théodore. Pensons, baronne, k tirer de nouvelles conséquences des principes que nous avons établis au sujet de Tamour licite de nous-mêmes.
La bar. Quand les différents articles de mon instruction vont ainsi enchaînés les uns aux autres, j'en suis mieux persuadée et plus sûre de ne pas les oublier.
Théod. L'obligation que nous avonsde con*server la vie et la santé s'étend aussi à l'hoiw neur et A la réputation.
Le col. La bonne réputation est encore plus précieuse que la vie; souvent aussi on expose et on perd la vie pour conserver l'honneur et la réputation, comme dans les duels.
La bar. Le mal est que vous, messietm les militaires, vous avez à cet égard de barbares systèmes.
Le col. Vous les appelez barbares, madame, quand tout le monde fait consister le plus grand honneur d'un chevalier dans ces petits points délicats!
La bar. Je nomme barbare tout système
3ui est contre la saine raison ; car Tuniqne ifférence au'il y a entre les barbares et les Sens civilisés, c'est que ceux-ci se servent e la raison, et que les autres ne la connais* sent pas. Vous-même, qui êtes militaire, vous ne pouvez soutenir que cette manière de venger son honneur ne soit une barbarie.
Le col. Chère baronne, vous ne me pouvez nier qu'un homme d'honneur, s'il se voit offensé , ne doive se venger, ou en défiant celui qui l'a insulté, ou en acceptant le dé§; et il est clair que dans ce cas on risque sa vie , et que souvent on la perd. Cette maxime est de toute nation civilisée; ainsi je ne puis souffrir que vous l'appeliez barbare.
La bar. Je ne m*en départirai pas, tant que vous ne me répondrez pas que cette maxime est fondée sur la saine raison ; et jusque-là je n'ai pas besoin d'un antre argument. Mats non, Théodore, je ne veux point prendre votre place; vous présenterez, avec plus de vigueur et plus d'adresse que moi, l'argument que je vous ai entendu faire différentes fois : ainsi je me tais pour le présent.
Théod. Je ne vous dirai, mon ami, que les raisons que la baronne voulait alléguer. Je vous tiens pour raisonnable, et pour un bonune qui entendez le laneage de la vérité, pesez tout mon areument oansla balance de la loi naturelle et dans celle de la raison éternelle de Dieu.
Le eol. Quant i la balance de la raison éternelle, cest bien haut, et ainsi nous pe poavons pas d'ici examiner son montement, ni voir de ({uel cêté elle penche.
Théod. Ne reconnaissez-vous pas, comme nous, une c'est Dieu qui nous a donné la hi'mière ue la raison ?
Le col. Qui en doute f
Théod. Donc ce que notre droite raison nous dictera sera ce que Dieu ordonne et ce que dit la raison éternelle de Dieu :
{Quarante''une.\
UAUMONIE
bion atlenlion. Diea, par i*orgaiic do la raison dont il a orné notre ame, no peut nous dire le contraire de ce que dit sa raison éter* nelie; car ce serait de la part de cet Etre souverainement parfait une fausseté, si, connaissant qu*uue chose est mauvaise, il
{daçait dans notre entendement une voix qui ui dit qu'elle est bonne, ou au contraire. Mon ami, bon gré, malgré, vous devez avouer que tant ce que condamne notre droite rai'son, est condamné aussi par la raison éternelle de Dieu.
Is col. A la bonne heure ; mais la saine raison -nous dit qu*nn homme honnête doit i lovt prix venger son honneur.
Théod. J*en conviendrais avec vous si c'était venger son honneur; mais le défi ne fait rien pour que Thonneor soit sauf; car il ne le donne ni ne le retire.
Le coL Or je crois qu*un homme de bien injurié n'a que le défi pour venger son bonaeur; je ne lui vois pas d'autre mojen.
Théod. Vous savez bien, mon ami, que le succès dans les défis dépend d'une de ces trois choses* de la force, de Vadresse et du hasard, A'esi-ce pas vrai?
Le col. Cela est vrai.
J*héod* Et laquelle de ces trois choses proave que vous êtes honnête? laquelle
{trouve que vous êtes offensé injusîement? aquelie prouve aue votre adversaire est cou- .|mnle ? Si , quand vous avez raison , et que vons êtes véritablement honnête, vous étiez toujours victorieux, vous auriez quelque «xcuse ; mais tous avouent que la pointe du fleuret est aveugle, et no distingue pas de quel côté des combattants est la justice ou rinjustice. Souvent celui qui avait le plus de Taison reste étendu par terre, et le délinquant sort vainqueur : donc, ce n'est pas le moyen de yérifier votre justice et de prouver le tort de votre adversaire, gue de le défier. Je demande en outre : Celui qui est défié conserve-t-il son honneur pour accepter 4e défi?
Is col. S*il ne l'accepte pas, Il passe pour un homme vil, et il ne peut se présenter parmi nous* S*il veut Caire voir qu'il a de l'honneur, il doit accepter promptement le
défi.
The'od. Cest très-bien. Donc , le duel ou le défi prouve également l'honneur de celui qui défie ^t de ceLai qui accepte.
Xe col. Sans doute.
Théod. Donc, le défi ne prouve rien en fait d'honneur: car il donne i mon adversaire le même honneur qu'A moi. Que répondez- TOns ?
In bar. Je vous vois serré de près, co-
kmel.
Le^oL IfadamOt les militaires ont leurs lois dont ils ne peuvent s'excuser. Parmi eux il n'ira point de philosophie pacifique, ni les froids discours ae la bonne raiêon : là tout est feu ot flamme, et la main à l'épée. Là nous ne connaissons point les lois de la raison.
La bar. D'après cela l'habit militaire leur donne le privilège d'agir comme des ani-
maux aui ne connaissent point la lumière de la raison.
Le col. Que dites-vous, baronne?
La bar. Moi, je ne dis que ce que vons ve« nez de prononcer. Vous dites que les mili« taires ne sont pas pour écouter la voix de la raison, et que dans le feu qui les anime, ils n'écoutent point les froids discours d'un es-
Erit paisible : donc, je n'avance rien, je n*ai lit que répéter ce que vous avez dit.
Le col. Madame, quand un militaire se voit offensé , aussitôt tout le sang lui mmite à la tête , et lui bouillonne dans le cerveau : le feu s'allume dans l'esprit, l'imagiiiation est fumante, l'honneur cne, le cœur bondit, les yeux de l'entendement ne voient rien, le raisonnement est muet : la raison et la philosophie ne sont point entendues , parce que la fureur transporte l'ame , et il ne se souvient que de dépit, de vengeance et de défi.
La bar. Je le répète , mon colonel , donc les lois militaires mettent leurs candidats dans la classe des animaux qui n'écoutent ni n'entendent la raison.
Le col. Dieu me délivre, Théodore, de défis littéraires avec des femmes : l'épée d*one dame est comme sacrée, on n'ose u repousser ; ainsi j'aime mieux combattre avec vous qu'avec la baronne.
7%éod. Mon ami , nous devons établir un principe fixe pour discourir. En conséquence, il est nécessaire que vous accordiez que h lumière de la raison est tnn^e • c'est-à-dire placée dans notre ame par la main du Créateur ; et par conséquent la voix de la raison est si irréfragable que, quand tous les hommes se réuniraient pour dire le contraire de ce qu'elle dit, ils ne pourraient ni U bire taire, ni lui faire dire autre chose : de même que , si tous les hommes s'assemblaient pour déterminer que dorénavant tous les hommes naîtraient ou avec un bras seul , ou avec deux nez , un accord général aussi fou ne changerait rien dans la nature humaine. Je ris de même de toutes les déterminations des hommes, qui ne pouvant rien changer dans l'organisation du corps oe peuvent non plus rien altérer dans la lumière de la raison que Dieu a placée dans notre ame.
Le col. Je conviens de cela, et je ris, parce que je vois de loin la finesse avec laquelle vous voulez me prendre. Hais cette voix de la raison n'ordonne-t^le pas que tout crime soit puni : vous voyez donc que vous n«e donnez des armes contre vous.
Ihéod. Je conviens que la voix de la raison ordonne que celui qui vous a offensé soit puni : point de doute là-dessus ; mais il nous reste à savoir par qui , quand et de quelle maniée*
Le col. Par ma main , si je suis l'offensé.
Théod. En cela vous supposez que le succès de la querelle sera toujours contre volrs offenseur, et favorable à la raison ; mais font le monde voit l'incertitude du succès, parce que c'est tantôt l'offensé qui est tue, quoique innocent y et tantât l'offenseur, quoique cou-
î9Si9
DE LA RAISON ET DE lA RELIGION.
fi9e
f»able Donc» mon ami , si tous défiez dans 'intention de châtier votre compétiteur coupable, vous courez le risque de punir dans vous-même le délit de votre adversaire. Trouvez-vous que cela soit dans votre droite raison ? Vous vovez bien , mon ami , qu'il n'y a point de système plus déraisonnable et plus inutile que celui des militaires. Je dis qu'il est déraisonnable, parce qu'il expose également à la dernière peine i innocent et le coupable ; je dis qu'il est inutile, parce qu'il ne sert de rien, puisque il ne déclare pas qui a eu raison , ni quel est le coupable ; il ne déclare pas lequel des deux conserve l'honneur ou y a manqué. Car vous avez avoué que Thonneur se trouvé également du cAté de celui qui défie comme (te celui qui est défié, et du cAlé du mort comme du meurtrier. Cela étant, en quoi le duel montre-t-il qu'un militaire est homme d'honneur? Expliquez-moi bien comment on peut rendre le pur hasard juge de rhônneur.
Le col. Je vous ai déjà dit que dans ces €as-là on ne regarde à rien.
Théod. Soit, qu'on ne regarde i rien dans ces cas-là ; mais à présent nous sommes ici tous trois de sang-froid , et entre les trois , nous devons décider si le duel est une folie ou une chose raisonnable : à présent que nous avons tous le jugement en paix, nous devons juger cette cause.
Le col. Des points d'honneur délicats entre militaires n'ont jamais été jugés par des dames ni par des philosophes.
La bar. Vous voulez dire qu'ils n'ont jamais élé jugés au tribunal de la droite raison.
Le col. Ces points-là , madame, ne se jugent qu'au tribunal de l'honneur.
Théod. Mon ami, les philosophes aussi se nattent d'avoir de l'honneur; et ainsi j'en ap*pelle à ce tribunal. Mais qu'entendez-vous par honneur?
Le col. J'entends Vestime publique méritée.
Théod. J'approuve la oéfinition comme très-juste; car l'estime de trois ou quatre personnes n'est point l'honneur, c'en ^t un commencement; de même, si cette estime publique n'était point méritée, ce ne sera pas l'honneur. Dites-moi à présent : comment un homme offensé mérite-t-il l'estime publique par le moyen du défi? Si c'est parce qu'il a tué dans le fort de la rage et dans l'aveuglement de la colère ; un taureau , piqué par le ' cavalier, en fait tout autant ; un ours, un tigre, ou un homme ivre en font tout autant ; ainsi tous auront un égal droit à l'estime publique pour le meurtre qu'ils font. Si c'est parce qu'il a été tué, les deux compétiteurs sont également estimés du public , et le défi ne devient point une réputation ; car, quel
2ue soit leur sort, les deux compétiteurs sont gaiement honorés. Superbe mystère de la politique militaire 1
La bar. Vous riez , colonel ? Je voudrais que vous répondissiez par des raisons, et non par des ris polis, mais froids.
Théod. Je n'ai pas encore tout dit. Vous savez déjà que le succès du défi est incertain ; mais les mauvais effets qu'il produit sont
très-certains. On ne sait si vous tuerez do si TOUS serez tué; mais on sait que la femme , les enfants, et la maison sont perdus. Si vous mourez , le préjudice que votre mort cause à votre famille est bien clair, et si voua tuez, il faut vous absenter en luvani précipitam** ment, et vous priver ainsi de voir votre maison et votre famille. Ces conséquences sont très-certaines : or dans la raison de qui entre-t-il qu'un homme punisse dans saremrae, dans ses enfants , dans sa famille chérie et jusque dans lui-même, le délit d'autrui ? *
La bar. Faites bien attention, colonel, à cet argument.
Théod. Je poursuis. Celui qui vous a man« que d'égards, c'est le coupable, et personne autre ; mais, après le défi , quelle qu'en soil l'issue, vous êtes perdu, vous, votre femme « les enfants, la bmille et la maison. N'est-ce point là châtier tons ces innocents seulement pour le délit d'autrui ; et les punir par Yotre propre main et par votre volonté?
Le col. Je ne peux nier que ce ne soit vrai : mais que voulez- vous ?
Théod. Je veux que vous me disiez si cela mérite l'estime publique, parce que sans ce* la il n'y a plus d'honneur.
La bar. Avouez, colonel, que cette maxime des militaires n'a point d honneur, parce que c'est une absurdité contre la saine rai-* son , et une absurdité qui mérite l'horreur publique de la raison. Mais, Théodore, le colonel est déjà fatigué de combattre contre nous : laissons-le reposer, et allons en avant.
Le col. Toujours j'ai à combattre contre deux personnes : la partie n'est pas égale. Passons à une autre matière.
Théod. Parlons donc d'un autre point, «dans lequel vous direz, colonel, que nous sommes très-fondés en raison.
§ VI. —Du désir aue tout Jiomme a de conser* ver sa bonne réputation.
Théodore. Déjà, mon colonel, nous avons prouvé que le Créateur même a imprimé dans l'ame de tout homme le penchant a s*aimer lui-même dans les justes bornes de la raison, que Dieu a placée aussi dans Thomme -pour diriger et modérer l'impétuosité de l'amour^propre. Nous avons prouvé également,
Ïu'en vertu de ce juste amour de lui-même, doit conserver sa vie, sa santé, ses membres, etc. Actuellement nous devons parler du désir qu'il a de conserver ( bien entendu par des moyens iustes ) sa bonne réputation.
Le col. Avec le pins grand plaisir et la meilleure volonté ; car quel autre motif ai*j€ eu de défendre jusque à cette henre que les défis sont justes ?
Ihéod. Et pourquoi pensez-vons qne j'ajoute à présent cette danse : bien entendu par des moyens justes t car je l'ai ajoutée à dessein.
Le col. Ne revenons pas snr ce qui est dé« jà discuté : poursuivez.
La bar. Parmi les conseils que me donnait ma mère, j'ai toujours entenou celui d'avoir soin de conserver la bonne renonunée : elle me disait que c'est un conseil de l'Esprit
ttfl
HAlUIONfB
ÎVH
•aiol; mais, i cette hettre« Théodore, je v««x que vous me l'expliqniei philosophie «tnement.
Tkéod. 11 faut bien élre en garde contre beaaooop de Cansses interprétations qa*on donne à ce conseil.
Le col. Voos ayei déjà réprouvé celle (|tte Je donnais d'après mon cérémonial militaire; ainsi ie tenx savoir» Théodore « comment vons 1 entendez.
Tkéod. Arant de vous déclarer la vérité, et la juste interprétation de ce conseil , on les moyens solides de se faire une bonne réputation, j'examinerai les moyens trompeurs dont beancoup se servent malheureusement. L'nn, fort ordinaire , est celui des hommes transnorlés de Tenthousiasme d'acquérir un ^grananom, qui entreprennent des actions 4iéroYqnes, et veulent voler sans ailes comme d'infcMrtunés Icares. Mais Tamour-propre»
^nu raisonnable et juste, est cause de beaucoup de bonnes actions, nous attire beancoup tie malbeors , quand il excède et sort de la «'ègic : autant de pas il nous fait faire , autant de chutes il nous prépare et aoUnt de disgraees il neus occasionne.
Le eoL Dans la Uctique et Fart de la guerre «ons In voyons à chaque pas : car beaucoup de généraux ( sans bien prendre les mesures nécessaires dans leurs entreprises ) prétendent monter au faite de la gloire, dans le temple de la renommée , et se précipitent dans les abtmes du mépris, même après avoir p9jé de leur mort leur témérité. Personne n'a antant besoin de modération et de prudence, dans le désir d'acquérir de la réputation , que les militaires ; car l'imprudence les eipose à se précipiter à chaque pas.
' La bar. De notre temps nous avons vu la chute et la ruine totale de B...., qui, au mo*<> ment od acclamé par la trompette de la renommée il se croyant une di vimté, s'est rendu, en se livrant à des projets extravagants , la risée de tons et la faUe du peuple même : mais laissons-le reposer.
Théod. D'antres , entraînés par le désir d^aeqaérir une grande répuUtion, suivent un antre système, c'est ce(ui de s'enorgueil- Hr et de yanter beancoup leurs propres ac-
lions.
La bar. Quand ils voient que personne ne les flatte ni ne les vante, ils n ont pas d'autres moyens que de se louer eux-mêmes.
Théod. Mais jamais ib n'obtiennent l'eBèt qn^lls désirent : car il n'y a pas d'homme généralement pins abhorré qn nn Narcisse sottement épris de son mente , comme l'autre réinit de sa yaine beauté réfléchie dans te cristal des eaux ; et même cela porte les antres à exagérer ses débuts, à les critiquer et a les mettre en opposition avec les éloges que cet homme vain fait de lui-même.
La bar. Il y a beaucoup de ces gens-là : et liHib sont bien punis dans nos assemblées, parce qu'ils nous doniient i rire.
Théod. D'antres vont par nn chemin diBé- Yent pour acquérir de la réputation, et ils se trompent aussi, parce qu'ils sont comme ceux '^Hi vivent dns des maisons basses et hum-
bles, et Si meurent d envie de surpasser les autres ; mais n'ayant point de forcé pour élever leur propre édifice , ils veulent abattre ceux qui les environnent , et rabaisser dans le terrain d'autrui ce qu*ils ne peuvent éleyer dans le leur. De cette manière, toute leur application est de critiquer et de déprimer les actions des autres, au lieu de perfectionner les leurs : comme si les défauts d'autrui étaient des perfections pour eux. Il y en a beaucoup qui se comportent ainsi : mais, pensant se faire une bonne réputation parce
Î|u'ils noircissent celle de tous les autres, ils ont connaître leur pauvreté et leur sotte vanite.
La bar. Alors quel est donc le yéritable sens de ce conseil : Frends $oin de la bonne renommée?
Théod. Le sens est de ne point tacher notre nompar demauvaisee actions. Car le mauvais renom en matière de mœurs nous Cail un grand mal à nous-mêmes et un tout aussi grand à la société où nous vivons. De même
!|ue nous ne pouvons pas licitement nous aire nn mal physique, comme de nous couper un bMS, ainsi nous ne pouvons non plus nous faire un mal moral. Mais, en donnant lieu à ce qu'on ait mauvaise opinion do nous, nous nous faisons un grand mal ; et ce qui est un grand délit contre la propension que Dieu a placée dans notre ame à procurer notre bien, et un bien solide par des moyens Justes. Il semble , colonel , que vous riez ; mais je perçois votre pensée. Je sais que les maximes de vos philosophes ont l'air d'êire les mêmes que celles que j'établis ; néanmoins, quand nous traiterons des obligations de l'homme envers les autres hommes, vous verrez que mes maximes sont entièrement différentes des leurs ; mais ce n'est pas le temps de ie vérifier.
Le col. Il est yrai qu'il me semblait que yous embrassiez les mêmes systèmes que moi et les philosophes qui sont généralement estimés aujourd'hui : mais nous en parlerons en son temps : suivez.
Théod. Tel est, madame, le vériUble sens de ce prudent conseil, de faire en sorte d'avoir une bonne renommée quant anx mœurs; quant aux sciences , ce conseil a aussi on bon sens, qui est utile et différent suivant les Ages.
La bar. Expliquez-moi cda.
Théod. Quand vous étiez enfant, et que vous commenciez avec vos frères à étudier la géométrie t la physique , ete., je ne sais si yous vous rappelez que je vous animais à l'étude par des motifs de vanité, faisant yaloir diflerentes circonstances qui excitaient le désir des louanges ; mais, à présent, dnns l'instruction que vous me demandez , je ne yous donne jamais de louanges, ni ne Tons parle de la bonne réputation que vous tous laites. Voici la raison de cette diGférazice. Dans le bas Age , l'orgue de notre ame na point d'autres tuyaux que ceux des sons aigus et élevés, ceux des sons graves et plus sérieux ne résonnent point encore en eàle. Ce qui lait impression dans les tendres nnaées.
IttS
f^HNl
c'eti le plaisir ti leB aensatioits agréables ; mais quand Tâge mûrit, les raisons solides que propose i'entendemenl remuent darantuge la volonté que le plaisir des sens dans rage tendre. Cela supposé , quand la raison est faible et les sens vigoureux , il convient de stimuler la volonté par les louanges et Testime; mais quand la raison est déjà vigoureuse, il convient d'exciter la vcrionté par des motifs solides» comme je fais à présent ; afln qu'on ne pense pas tant à obtenir des éloges qu'à les mériter. Le moyen donc de se faire un nom et une bonne réputation, même dans les arts et les sciences , ce n'est pas de cbercher les éloges , mais seulement de les mériter.
Le eoL Mon cher Théodore, votre philosophie est bien austère.
Théod. Le point est qu'elle soit véritable. Tâchez donc , baronne , d'obtenir et de con- &erver une bonne réputation, non en critiquant celle de vos amies ou compagnes , parce que les défauts d'autrui ne sont pas des qualité pour nous : vous ne devez pas non plus prendre de vanité parce que vous avez quelque chose de bon, mais prendre soin de mériter qu'on vous loue , surtout en matière de mœurs. Passons à antre chose.
Le coL Madame, votre maître veut vous placer dans une région supérieure à notre nature.
La bar. Et, s'il pouvait y réussir, quel m:il m'en viendrait-il ? Allons , Théodore , à un autre article.
Théod. Que ce soit sur le funeste accident qu'on a publié aujourd'hui de la mort que s'est donnée mylord F'*% en se tirant un pistolet dans Toreille.
Le col. Il a une bonne excuse; car, pourinivi de toutes parts par le malheur, et fatigué de vivre, il s'est donné la mort.
§ VIL — Du suicide : savoir s'il est permis à Vhomme de se retirer la vie à lui-même, ou de s'exposer à la mort pour quelque motif.
Vu'ods Dites, colonel, ce que vous pensez sur ce point.
Le col. Je crains de scandaliser les délicates oreilles de la baronne.
La bar. Comme je n'ai pas peur qu'en présence de Théodore vous me trompiez par vos arguments, je dissimulerai toute l'horreur de vos systèmes.
Le col. Je dirai donc franchement ce que je pense. C'est un principe certain que l'homme doit chercher sa félicité , de quelque part qu*eUe vienne; je suppose que tous les deux vous accordez ce que je dis. Or^ d'ordinaire, nous cherchons et espérons notre félicité dans le bien de la vie ; mais quand une longue expérience montre à un homme qu'il ne rencontre que la dis^aee , et que cette maudite furie le poursuit a tous les pas de sa pénible vie, il doit cbercher dans la mort sa félicité. Car la mort étant l'état opposé à la vie , quand celle-ci est pleine d'infortunes, il est naturel qu'on ne rencontre la félicité que dansja mort; et pour cette raison oA homme peut être louable en se donnant la mort à
lui-même. D'ailleurs châeon e§l mettre dci ses biens ; et quand il les cède volontaire-^ ment, il ne fait tort à personne. Or quel bicon appartient plus en propre à chacun que S4 propre vie? Si je la cède^ si je suis celui quh m'en prive, parce que je le veux, qui pourra se plaindre de moi? Ne pourrai-je point chercher mon repos après plusieurs années d'un travail inutile? J'ai couru dès l'enfance après le bonheur, dit un malheureux; j'ai contmué dans ma jeunesse, et je ne me suisjpoint lassé dans l'adolescence ; dans l'âge viril j'ai fait des efforts constants et actifs. J'ai employé le ^ jugement, les forces et la patience pour voir si je l'obtiendrais ; mais tout a été vain, mou travail a été infructueux. Je veux donc mettre fln à une fatigue si inutile, parce qu'en supposant que je ne trouve pas aans la mort le bonheur qui m'a toujours fui , au moins mes fatigues cesseront, et je trouverai le bien do reposs Voilà ce que disent ceux qui se déterminent à s'dter la vie.
- la bar. La vérité est que vous avez plaidé joliment pour une bien mauvaise cause.
Le col. Je ne sache pas que œ soit une mauvaise cause de disculper un prisonnier chargé de fers dans une fosse obscure où il a été en souffrance pendant de longues années, de le disculper, dis-je, de ce qu'il ou.« vre la porte de la prison pour entrer dans les» champs él^sées de sa liberté. Quel cachot « (|it celui qui est malheureux, quel cachot plua ténébreux que mon corps douloureux., «aai'"
Î;re, tyrannisé, tourmenté et affligé par l'inortune acharnée contre moi ? C'est là In cachot le plus horrible qu'il puisse y avoU pour mon ame noble, généreuse et libre^ Qu'ils se rompent donc, les maudits liens du corps, et que mon ame vole à une sphère «u«« périeure où elle puisse respirer I
La bar. Ah ! s'il en était ainsi I si elle vqh^ lait à une sphère supérieure I mais si... Ye-^ nez, Théodore, ce point n'est pas pour un. raisonnement de femme. Mais non , ce n'est, point nécessaire ; car je me sens de force. Votre diticours, colonel, me plaît, me con.^ vainc, me parait d'une évidence notpire; et j'en tire la conséquence que si je vois qu'à votre égard change la.roue^de la fortune, si jamais., après avoir été comblé d'honneursi comme vous l'avez été jusque à eelte heures les infortunes et les disgrâces viennent vous visiter à leur tour (ce qui n'est point étonnant dans la vie d'un militaire); si, dis-je» je vous vois aux prises avec le nialheur, j'ordonne à l'un de mes frères de vous tirer un coup de fusil, et cela par compassion pour vous , aGn d'arracbcr à sa maudite prison votre belle ame, et de ne point la laisser ei^ chaînée dans le triste , obscur et affreux ca-» chot du corps. Avec quel plaisir votre esprit s'élancerait vers l'agréable et charmante ré» gion des champs dosées I Vos différents mérites, qui ici sont déchirés par les serpents de l'envie , là seraient couronnés des lauriers immortel» de la gloire qui kur est due ; et, au lieu des calomnies dont pentH6ljre vous serez noirci , vous entendrez- avec ravisse;ment que la trompette de la renommée hiSL
flARMONrE
fM^
r^^onner dans les orbes célestes les éloges de ▼olre non. Vous voyez, mon colonel, le grand ierrice que j*aî rinientioo de vons rendre en rons Mant la vie, de penr que vous ne yeniei à être malheureux.
Le coL II me paraît , baronne , que vous vous préparez pour faire mon oraison fimèbre. Je vous remercie de tant de compassion» mais j*7 renonce.
La bar. Comment cela : quoi, votre esprit ne voudra pas que je lui ouvre la porte pour sortir du cachot ou il ^émit journellement? Oui , mon colonel , oui : permettez-moi cet hommage dû à la naturelle compassion envers nos semblables. Vous avez tant péroré i*n faveur de ceux qui s*Atent la vie a euxmêmes pour n*étre point malheureux dans ce monde , aue , persuadée par votre éloquence , je désire vous rendre le service de vous tuer, puisque c*est une action que vous louez tant.
Le col. Uadame, je n'admets point cette faveur.
La bar. Donc « vous louez une chose dans un moment, et l'instant d'après vous la réprouver comme extrêmement mauvaise. Ah I colonel, que votre esprit est égaré, se traînant tantAt vers le oui et tantôt vers le non, disant et se dédisant, approuvant et réprouvant la même chose qu il vient d'approuver! mais c'est trop pour une jeune demoiselle ; pardonnez, Théodore, ma vivacité.
Théod. Non certes, je ne vous la pardonnerai pas, si vous ne me promettez de ne jamais vous corriger de ce délit et d'autres semblal>les. Quand un adversaire attaque tel qu'un taureau valeureux avec arrogance, et chantant d'avance la victoire, j'aime à voir avec quelle adresse vous lui enfoncez le javelot , et si heureusement, que du premier coup vous le terrassez à vos pieds ' la main d'une dame est plus souple et plus adroite, quoique elle n'ait point autant de force.
La bar. Ne perdons pas de temps : répondez à votre manière , puisque j'ai réiK>ndu à la mienne.
Théod. J'ai toujours cru, baronne, que se tuer soi-même pour ne pouvoir soufiFrir les neines de cette vie était la preuve d'une ame faible qui se plie volontairement, et succombe sous le poids du malheur ; et aue cette action honteuse ne peut arriver que dans la force du désespoir, quand l'homme, fermant entièrement les yeux à la lumière de la raison, agit comme une brute.
La bar. Avec votre permission, Théodore, je ne suis pas de votre avis. Avez-vous vu qu'aucun animal se tue lui-même?
Théod. Vous avez raison, madame, je me donne pour vaincu , et je dis que c'est agir bien plu^ mal que les bêtes. L*horreur de celte action vient de ce que la vie est le plus grand bien dans Tordre de la nature, et la mort violente le plus grand mal. Or le Créateur nous ayant donné la vie et la propension natorelleà la conserver, et à nous désirer tout le bien licite et raisonnable , c'est un extrême desordre , et on attentat contre le Créateur
qu'un homme se fasse à lui-même le pios grand mal.
Qui pourrait, madame, m'excuser si le me coupais un bras ou une main ? Tout le monde me traiterait de barbare. Mais ne serait-il pas bien pis de m'Ater la vie : ce qui ne serait pas me priver d'une des choses que Dieu m'a données, mais de toutes.
D'ailleurs la vie que Dieu nous a donnée n'est point un don simplement comme le serait entre les hommes le présent d'une montre, qui, une fois qu'où nous la donne, esta nous; nous en avons le domaine, et nous
£ cuvons en disposer comme il nous platt. fais il n'en est pas ainsi de la vie, parce que Dieu nous la donne chaque jour et à chaque moment : et ce n'est pas un don seulement , c'est une continuation de dons soccessifs, puisque je ne puis m'assurer un seul jour de vie, ni la prolonger une heure de plus. Le Créateur mêla donne tant ^n'il veut, moment par moment : il le fait ainsi pour que je voie que ma vie dépend uniquement de sa main , et pour que je sache que je ne suis pas maître de ce qu'il me donne par moments, et que je ne puis garder la vie d'une heure à l'autre, parce qu'il n'y a pas un instant où je ne la reçoive de sa main. D'où il s'ensuit que, bien considéré, l'action d'un homme qui se tue, c'est comme si Dieu voulait en ce moment-làlui donner la vie, et que l'hoimne rejetât le bien qu'il veut lui fahre, ce qui serait une horrible ingratitude.
Quand même tous les souverains du monde prendraient le plus vif intérêt à ceque je vécasseun jour au delà du compte que Dieu a fixé, convoquant à cet effet tous les savants possible, et faisant les dépenses les plus extraordinaires , tout cela serait inutile. Ce qui prouve que la vie est un présent aue le Tout- Puissant seul a le droit exclusif de donner i qui il veut quand et comme il veut. Quelle horreur sera-ce donc de faire un si grand mépris de ce don précieux de la vie, et de la détruire de nous-mêmes quand tous les souverains ne peuvent la prolonger d'un seul instant.
La bar. Si l'homme croit à l'immortalité de son ame , alors c'est la plus grande des folies, sans la moindre apparence d'excuse.
Le eol. Madame, ceux çiui se tuent ne font point attention à la religion , ils ne pensent point à l'ame , ni à rien autre chose qa'i leur désespoir. Ils ne raisonnent pas avec formalité comme nous le faisons à présent nous autres. Passons à une autre question.
Théod. 11 est encore un point analogue à celui-ci , savoir s'il est permis à un homme^ de s'exposer volontairement à perdre la vie.
La bar. Non sans doute, parce que c'est la même chose que de se tuer.
Théod, Madame, ne soyez pas si vive ni si prompte à décider ; car ce n est pas là tout m qu'il faut considérer. Quand un homme sonnre pour défendre à la guerre sa patrie ou son souverain, sans doute il s'e^^pose volontairement à la morl ; et il n est pas dans
DE LA RAISON ET DE LA RELIGION
l 'oiAre que tous oondamniez tos frères qoi te font Di TOS honorables ancêtres qui ont lein* de leur glorieux sang Técnsson de leur noblesse*
Lœ Imr. Je confesse qoe je n*y ai pas pensé. Enseignez-nous donc ce qu'il y a a cet égard de yrai et de convenable.
Théod. Nous savons que la guerre peut Atre une chose licite ; car Dieu lui-même l'a approu^vée dans les temps anciens : tout consiste à ce que les motifs soient justes. Supposant donc que le souverain ait de justes motifs pour la foire, le vassal peut et doit exposer sa vie pour le bien de la patrie ; parce que, dans la balance de la saine raison, le bien de tous remporte sur le bien particulier ; si les soldats ne se tenaient pas fermes aux portes de la ville pour empêcher Tinjusle invasion des ennemis, ceux-ci entreraient et dépouilleraient les citoyens de leurs biens , leur enlèveraient leurs femmes, leurs enfants, l'honneur et la vie ; enquoi tous souffriraient un préjudice considérable. Mettant donc dans la balance delà saine raison , qui doit le diri-
5er en tout, d*nn cêté la perte de sa vie , et e Fantre toutes les horreurs conséquentes à une invasion injuste, le soldat est obligé de s'exposer au danger de mourir par cela seul qu u doit amour et service à sa patrie, à sa femme, à ses enfants et à ses citoyens dont il reçoit faveur et secours en temps de paix; et il est de toute justice que celui qui sert le militaire et le nourrit en temps de paix en soit secouru dans les dangers et les malheurs de la guerre.
La bar. Mais Thomme ne perd-il point par là le plus grand bien dans Tordre de la nature malffré le précepte que le Créateur lui fait de s aimer lui-même ?
Théod. Cest perdre le plus grand bien dans Tordre delà nature, mais c'est pour ne point perdre un autre bien plus grand et d'une classe plus relevée.
La bar. Quel est donc ce bien ?
Théod. Je m'expliquerai : le Créateur, qui a placé dans notre ame la lumière de la raison pour nous conduire , veut et ordonne tout ce qu'elle nous démontre être convenable : en obéissant à la raison , nécessairement nous plaisons à Dieu ; car nous obéissons à sa loi : de même nous lui déplaisons aussi nécessairement , si nous désobéissons. Or c'est là un bien ou un mal de beaucoup supérieur aux biens et aux maux de la nature. Si donc un homme perd la vie pour faire ce qu'il doit, et ce que Dieu lui commande, il gagne ses bonnes grâces et sa bienveillance, ce qui est le bien suprême, et il évite de déplaire au Tout-Puissant, ce qui est le souverain mal, pire que la mort. Voilà, baronne, pourquoi s'exposer à la mort, dans le cas proposé, n'est pas contre la propension licite de Vaaiaur de soi^
iiictntf*
La bar. A présent je vous entends ; mais je ne suis pas si subtile que je vous devine toujours.
Tkéod. J'en dis autant de ceux qui , animés d'unamourfaéroïqueenverslcursfrères,
se dévouent en temps de pesie au soin des malades , soit par obligation d'office , comme les médecins et autres, ou seulement par humanité. Toutes ces actions sont extrêmement louables ; car , l'homme, étant créé par l'Etre suprême pour vivre en société, est obligé de prendre non seulement ses proores intérêts, mais encore ceux des autres. Cest
Ï pourquoi , s'il préfère la vie de plusieurs à a sienne, il agit héroïquement, et mérite des éloges : car, aux yeux delà raison éternelle de Dieu , la vie de plusieurs qui sont en danger a plus de poids que la vie d'un seul qui peut en sauver plusieurs ; je dis même qu'en cas de mort il ne fait point son mal ». parce que Cfsite mort héroïque le rend extrêmement agréable à son Créateur ; et, dans, cette satisfaction du souverain Etre , il gagne plus qu'il ne perd dans la vie corporelle qu'il risque, en la sacrifiant aux lois divines» qui intiment l'exercice de l'humanité.
La bar. Yous voyez, colonel, comme Théodore va conséquemment dans l'application de ses principes. Nous devons conserver la vie, parce que c'est le plus grand bien naturel que Dieu nous ait donné ; et nous devons la conserver par l'obligation de nous aimer nous-mêmes. Mais quand , dans la perte de ce bien , se rencontre un autre bien d'un ordre supérieur, tel que se concilier la volonté et l'approbation du Créateur» l'amour même que nous nous devons nous porte à exposer la vie , quand c'est là le moyen de plaire au Tout -Puissant. Passons à présent à un autre point : c'est ce que désirait le colonel.
S VllI. — De robligation que tout homme a
de aagner son pain par son travaU ou son
industrie.
Théod. Voici une question qui convient également au bien particulier et au bien public.
La bar. Et quelle est-elle 7
iTiéod. Que nous devons avoir soin de conserver notre vie , et non d'une manière telle quelle, mais parle travail et par l'industrie, chacun selon sa sphère.
Le col. Je n'admets point cette règle st générale , parce que ceux qui ont des biens suffisamment pour passer leur vie avec décence ne sont point obligés au travail qut est le propre d'une autre classe de personnes^ ni à l'industrie non plus. Je voudrais queles emplois militaires , dans lesquels on m'a placé, ne me donnassent pas tant à telrc ; alors je passerais volontiers ma vie à jouir délicieusement des biens de la fortune ou de la terre, tels que vous les avez, baronne » dans votre maison de St. -Etienne, ou dans celle de vos pères. Je trouve que c'est avec raison qne beaucoup disent , avec une grande satisfaction intérieure : Qu'U est beau de fi'nvotr rien à faire l
La bar. Et vous êtes de cet avis?
Le col. Sanspouvoirlesuivre;parceqa'on ne me le permet pas, à mon grand re-* gret,
La bar. Je laisse à Théodore le soin de conv battre ce système, comme philosophe; mais
HMtMONIK
tz»
moi» comme politiqae, je ne le puis souffrir, suivant ce que j*ai entendu dire A ma mère « qui, comme vous ne l'ignorez pas, sait ce qu^elle dit. Elle dit donc que ces eens-là sont la peste de la république, et qu'ils sont trèsdansereux pour tons ceux qui vivent en so- I Jeté. Tu ne verras pas, me dit-elle un jour, fort animée, qu'il sorte rien de bon d'un homme oisif, dont l'occupation est le jeu, la conversation et la promenade. Premièrement les gens oisifs sont les bourreaux d'eux* mêmes ; car dès que la compagnie leur manque, ils se consument, s'attristent et se meurent. L'oisif aie corps mou , les membres efféminés , le jugement stupide , l'esprit débile et le cœur inquiet. S i langue, dans la conversation, estinconsidérée,sondiscours léger, et son esprit brouillon. Presque toujours il est mélancolique, parce qull n'a rien en lui <iui puisse l'entretenir et le divertir. Il a toujours du temps de trop, il a la soif des cornf^agnies , le jour lui dure beaucoup , les heures ui paraissent longues ; il s'étudie pour se délivrer de l'ennui que lui cause le temps, ot pour se procurer ce qu'il appelle un po^^f^ (empê. Il a l'ame engourdie parce qu'elle ne travaille pas. Comme il n'étudie rien, il ne peut parler de rien avec fondemcut ; seulement il fait usage de la mémoire, et d*une manière nullement utile , parce qu'elle ne lui sert que pour répéter ici ce qu'il entend là, rapportant à droite et à gauche tout ce qu'on lui conte. Comme il n'a point de critique ni lie discernement pour séparer le bon du mauvais, le vrai du faux, 1 utile du pernicieux, il éprouve de très-fortes indigestions dans l'entendement , et il vomit tout en ab^ surdités honteuses. Non seulement il est le bourreau de lui-même , il est encore ennemi de tous ceux avec qui il traite, parce qull les ennuie eu parlant beaucoup et réfléchissant peu : il ne considère pas ce qu'il dit et encore moins les conséquences de ses paroles. 11 est curieux de profession , bavard d'office , nouvelliste par coutume, ennemi du secret» satirique par mode, et menteur pardévotion. Voyez maintenant si de tels hommes sont la peste de la société.
Le col. Vous parlez avec un feu que je n'ai vu dans aucune personne de votre Age.
La bar. C'est l'effet de la bonne éducation que ma mère m'a donnée; et je l'ai perfectionnée en lisant dans le livre instructif du Çrafii monde. Car je vois chaque jour la vérité de ce qu'elle me disait contre cette maudite peste que beaucoup de personnes aiment. Mais vous, Théodore, vous devez démontrer, comme philosophe, les horreurs d*un vice si opposé a la philosophie morale.
Théod. Ma profession est de montrer les f'éfauts de ce vice par son opposition à la loi naturelle.
Le col. Dites, Théodore, ce que vous avex pensé sur ce point.
Théod. Il est nécessaire de remarquer la liiflcrente disposition de Dien pour nourrir 164 animaux et alimenter Thomme. Quant aux animaux qui n*ont point de jugement pour rivn tu venter, il leur tient toujours la table
prêle, oQ dans les herbes dei cbamim, « les fruits que la nature prodoit d'elie-mAme; mais, pnr rapport à l'hoNime, la Providence n'en a point agi ainsi : car non sculemeDl elle lui donne les fruits qui naissent d'euxmêmes, mais encore elle l'a doué d'entendement, d'industrie et de la tSacuité d'iUTenler de nouveaux moyens pour se procurer l'ailment. L'homme laboure, sème, eoltive et réoolte; et jouissant de son travail, qa'il varie de différentes manières , il s'en sert pour sa nourriture, ses remèdes et ses plaisirs, etc. Ainsi l'animal soutient sa vie en obéissant à l'aveugle instinct que lui a donné le CréatMir et au penchant qui le porte à telle ou telle herbe, à tels ou tels fruits qui lui conviennent le plus ; mais l'homme, fort de l'calendement que Dieu lui a donné, est capable de raisonner, d'inventer, de varier et de Builtî-* plier les moyens de se soutenir. Déjà vous voyez en cela une grande différence.
La bar. Cette faculté d'inventer qae les brutes n*ont pas, et qui nous est propre, nous oblice à l'industrie.
Tnéod, Actuellement nous allons voir robliçation qu'a Thomme de se servir de cette mdnstne, s'il a l'enlendenient agile; oo de ses mains , s*il a de la santé et des forces pour soutenir sa vie.
Le col. Voilà ce que nous voulons savoir.
Théod. Pourquoi le Créateur a*t-il donné à l'homme les membres et les sens du corps? Est-ce pour rornement seul , comme U a donné la plume aux oiseaux , ou n*a-l-îl en aucune fln ? Mais Dieu ne peut agir sans fin, et celle pour laquelle il a formé avec an arrangement si délicat nos membres et oos sens a été que nous les employassions à uo travail juste et modéré. J en dis autant de Tiadustrie et de la faculté d'inventer que JNeo accorde à quelques-nus : par oonséqnent si un homme qui a les membres sains ne s'en sert pas et ne les applique pas à un travail modéré, il procède contre l'intention da Créateur ; par là même il fait mal et se rend coupable. Dites-moi : ne seraitee point on crime dans un homme de se conper les mains on les bras , parce qu'il se priverait des membres que le Créateor lui a donnés pour son bien? Quelle différence trouvez- vons entre un homme i^ui n'a point de mains et celni qni n'en fait pomt l'usage pour lequel Dieu ies lui a accordées? C'est une chose bien ridicaJe et déraisonnable d*avoir les bras oisib et croisés l'un sur l'autre et de vivre content ; et quand ils sont attaqués de paralysie , de dépenser beaucoup d'argent en médecins et en remèdes, seulement poor recouvrer la vi<gueor qui avait coutume d'être sans usage.
De même je trouve coupables aux yeux du Créateur ceux qui par leurs infirmités sont devenus incapables du travail corporel, s'ils n'ont recours à l'industrie pour mettre à profit le peu de vigueur qui leur reste. Vous observerez que sur la vaste snrCice de la terre Dieu ne laisse pas un pouce de terrain sans auel(|ue production d*herbe, de mousse on ae végétal de quelque espèce, ici ce s<Mitlrs toits où l'on ne sème rien; là ce sont des nm*
ffSOf
DE LÀ RAISON ET DE LA RELIGION
railles' écartées, inhabilablcs , oubliées de tout le inonde ; et tous les voyez ornées d*ane belle rerdurc et souvent de petites fleurs très-agréables. Si le Créateur n a rien fait dinutile, comment souffrira-t-il que les hommes laissent dans Toisivelé leurs menw brcs ou leur esprit? Comment pourra-t-il voir l'entendement sans culture , sans usage et sans fruit? Oui, baronne, oui, un semblable désordre doit nécessairement déplaire i Dieu.
Le col. Je vois à présent <fue l'oisiveté est pire que je ne |)ensais. Mais je me retire, avec votre permission , baronne , parce que mon général m'appelle. Adieu.
La bar. Nous sommes fâchés de perdre votre compagnie , qui , outre qu'elle est cigréable, est utile pour mon instruction. Adieu.
Théod. Puisque il nous reste on peu du temps <}ui était destiné à nos conférences , faisons ici un épilogue de celte seconde partie de la philosophie morale : réfléchissons pacifiquement et sans dispute sur ce que nous avons dit.
La bar. Avec plaisir , parce qu'ordinairement dans les disputes l'ame ne suit pas Tordre le plus adapté aux vérités au'elle apprend. Parlez, Théodore; je vous écoute avec attention.
Théod. Je suppose que vous vous rappelez le principe dont nous partons pour inférer les obligations que la philosophie morale impose à tout homme; et c*est de procurer son bien solide , licite et véritable , en tant qu'il doit s'aimer justement lui-même. Je ne parle pas des obligations que nous impose la Re-^ ligion ; elles regardent d'autres maîtres. Pour le moment je traite seulement des lois que nous impose la droite raison, qui sont les lois cl les préceptes mêmes que Dieu impose comme simple créateur.
La bar. Grâces à Dieu, sur cet article mes pères et mes mai très ne se sont pas négligés,
{>as plus que vous, Théodore, en traitant de a théologie naturelle.
Théod. Parlant comme jusque ici en simple philosophe, je dis que tout nomme raison^ nable qui ne se gouverne pas par Timpulsion aveugle de quelque violente passion doit réfléchir que le principe solide et sûr de tout ce qui est félicité est de plaire à son Créateur et Conservateur. Soyons philosophes, madame, pour notre bien, et, dans ces jours de vie dont nous jouissons , discourons sur ce qui peut nous être utile. Voyez si je me trompe dans le raisonnement que je forme. Le grand Dieu, le Seigneur de l'univers, après y avoir tout fait avec beaucoup de jugement, d'harmonie et de proportion , ne s'est point oublié dans la conservation de son ouvrage. Lui seul tient dans sa main les guides de ce grand ehar où vont tontes les créatures, chacune au but qu'il lui prescrit comme suprême directeur. 11 n'y a point de force qui puisse détourner son bras, ni rompre les rênes de son gouvernement. Personne ne dira que le Créateur , fatigué d'une si grande multitude 4c créatnreSi ou dégoûté par la contrariété
Ju'eHes rencontrent entre elles dans leurs esseins, renonce à ses intentions, ni qu'il fkiblit quelquefois pour ne pouvoir les exiér«. eu ter, ni qu'il a été vaincu par ses créatures. La bar. Certainement non.
Théod. Donc tout ce qm arrive depuis le plus haut des cieux jusque au centre de la terre, depuis le plus grand monarque jus-
Î[ue au plus vil moucheron, tout arrive con< ormémenlàses divines intentions. Niez-vous cela?
La bar. Comment? le nier serait un blasphème contre la lumière de la raison.
Théod. Donc l'homme ayant Tavantage de plaire à son souverain Seigneur est sur du solide bonheur. Parce oue , de deux choses Tune : ou Dieu, qui est fa suprême raison et le souverain pouvoir, pourrait rendre malheureuse une de ses créatures qui lui est agréable , ce qui est impossible ; ou sa pro- ^ vidence doit tout disposer de manière i la rendre heureuse. Niez-vous cela?
La bar. Nullement; mais comment lui plaira-t-elle?
Théod. En conformant ses actions i la lumière de la raison ou au précepte qu'il a gravé dans son ame quand il Fa créée et quo ne cesse de lui intimer la voix intérieure qui continuellement lui persuade le bien et le reprend du mal. A présent j'explique cela en termes de simple philosophe : si nous parlions en théologiens je l'expliquerais en d'autres termes.
La bar. Cette raison a une telle force qu'elle soumet Tenlendement et le captive ; et on voit dans cette seconde partie de la morale, comme vous l'avez fait voir dans la première, que Dieu, qui est l'auteur de la philosophie morale, prend à tâche de donner A l'homme lumière et règle pour ses actions sous le rapport de son propre bien.
Théod. Vous avez bien parlé, baronne, et peut-être sans prendre garde à la force de cette expression. Dans toutes les actions de l'homme Dieu a cherché sa gloire; mais quelle gloire? Non celle de recevoir, parro
3u'il est indigne de TËtre infini de mendier e créatures si petites et si viles les petites, miettes d'une gloire ridicule, pour l'ajouter à son bonheur infini ; mais la gloire de donner uni est le propre de son immensité, qui se décharge en rendant les créatures heureuses. Ainsi qu'il arrive au soleil, ^ui est bien loin de recevoir une augmentation de lumière par la réflexion qu'il rencontre dans la terre et dans les planètes. Mais si le soleil avait de l'entendement, (|uel plaisir, (jueilc joie et quelle gloire ne lui reviendrait-il pas d'éclairer toutes les planètes et tous les corps opaques que ses rayons rencontrent dans rimmensité de ces espaces? Dieu est de même : il met sa gloire a donner le bonheur. et il ne cherche pas le sien propre dans ses créatures ni ne Tattend de leur conformité â sa loi.
La bar. Cela s'accorde très-bien avec ce que nous voyons à chaque pas dans tes âmes
Srandes et généreuses, qui, sans rien demaner à personne, mettent leur honneur cl leur
HARMONIE
iSM
gloire à rendre les autres heareux. Allons âctaellement trouver ma mère« qui est seule : demain ou après demain nous examinerons la troisième partie.
Théod. Je le veux bien : mais il coATiendra que nous attendions le colonel.
La bar. Nous Fattendrons.