‹ Catéchismes philosophiques, polémiques, historiques, dogmatiques, moraux, liturgiques, disciplinaires, canoniques, pratiques, ascétiques et mystiquesChapitre 222 sur 235 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

DlX-NEnVlÈHE SOIRÉE.

De$ obligatiofiê de Vhotnme par rapport aux

autres hommes.

I I". — JL'Aomme a été créé pour eivre en

société.

La baronne. Venez, venef, colonel ; Tliéo» dore et moi nous ayons regrcttéces jours-ci votre absence pour nos conversations morales. Je ne sais ce au*a votre présence; elle fait que je me sens plus éclairée et plus fermement persuadée des vérités sur lesquelles nous discourons. D'ailleurs la conversation est toujours plus apéable quand vous y contribuez par vos lumières.

Le col. Je suis étonné, madame, que vous disiez cela ; parce aue mes opinions étant ordinairement opposées à la manière de penser de Théodore, je craignais que ma présence ne vous Ittt à charge et ennuyeuse dans ces disputes.

théod. Mon ami, la diversité d*opinions ne laisse pas de rendre la conversation plus intéressante, et comme le sel jjlans les mets excite Tappétit, elle produit le désir de constater la vérité. Aujourd'hui surtout nous désirions que vous Tinssiez, à cause de la matière que nous avions déterminée.

Le col. Et quelle est-elle?

Théod. Ayant déjà traité des obliffations de l'homme envers Dieu et de ses obligations envers lui-même , il nous reste à traiter des obligations de Thomme envers les autres hommes.

Le col. C'est une matière bien étendue et dans laquelle ni vous ni la baronne ne pouvez vous accorder avec moi, parce que je suis des maximes très-contraires aux vôtres.

Théod. Puisque nous nous flattons tous d*ayoir du jugement, vous direz vos raisons, nous alléguerons les nôtres, et celui qui aura les meilleures l'emportera.

La bar. Rien de plus impartial.

Théod. Avant d*entrer en matière vérifions si l'homme a été créé pour vivre en société avec ses semblables : car de cet article naissent les autres qu*il faut examiner.

Le col. Il y en a qui disent que la propension que nous avons à vivre en société est l'eRct de la convention mutuelle, et non celui de la nature ; perce qu'elle nous a créés dans l'état de sauvages, sans mettre aucune difléreace entre nous et les autres animaux; et dans la suite les hommes, par leur propre choix, sont convenus de vivre en sociéte.Cette

opinion, quoique elle ne soit pas la mieiHiey ne me déplaît pas.

Théod. Moi, je suis persuadé du contraire, et je crois que Dieu a créé l'homme i dessein pour vivre en société ; et à cet égard il Ja une grande différence entre lui et les êtes.

Le col. II ne suffit pas de le dire : dès qve vous êtes philosophe de profession, il fa«t que vous donniez la raison de celle façon de penser.

La bar. Voilà qui me plaît, parce que parler pour parler, c'est, dit-on, le propre des femmes ; mais de ne rien dire sans en donner la raison , c'est le propre des philosophes. Parlez, mon maître.

Théod. Dès que l'homme naît, c*esC avec des circonstances qui le distinguent des bétes, et qui prouvent la grande nécessité de vivre en société. L'homme naît nu, quand les autres animaux naissent vêtus. Dans les quadrupèdes , la peau qui doit les vêtir toute la vie non seulement natt avec eux , mais elle croit avec eux, toujours ajustée au corps, quelque âge et quelque corpulence qu'ils aient ; et c^st un vêtement qui ne leur pèse

{loint en été, et qui n'est pas trop léger pour 'hiver. Le contraire arrive dans les hommes : dès l'enfance ils ont besoin de l'abri des langes : dans la première jeunesse ce vêtement ne leur sert plus ; et le corps croissant chaque jour, croit également en lui la dépendance, soit du marchand de drap, soit du tailleur pour le couper et le coudre : chaque fois que changent les saisons de l'année se répète sa dépendance des autres hommes. Le serpent et autres insectes naissent avec leurs vêtements; et chaque année la nature leur en donne de nouveaux si justes et si proportionnés aux corps que ceux d'aucun monarque ne le sont davantage. Les oiseaux, peu de jours après être nés, se trouvent vêtus et ornés. L'homme seul parmi tous le» animaux dépend des autres pour être couvert et défendu de l'inclémence de l'air.

L'homme n'est pas dans cette dépendance seulement quant au vêtement, mais quant au reste. Les enfants portent tout à leur bouche, et il faut une grande surveillance pour empêcher qu'ils ne se fassent mal. Necraignez point que les animaux oui viennent de naître se laissent mourir de faim ou se tuent; au lieu que , parmi les hommes , sans une grande vigilance sur les entants, beaucoup uiour*

IMS

raient de faim, et se mellralent à chaque pas en danger de perdre la vie.

Les animaux n'ont pas besoin de maîtres ini les instruisent pour les opérations propres à leur espèce ; tout ce qui est nécessai* re à leur conservation leur est inné : les pères n'ont rien à enseigner à leurs petits ; ils deviennent habiles et parfaits d'eux-mêmes, par instinct et par nature. L'homme seul ne pout rien sans expérience, sans étude Mns application et sans le secours des autres ; il n'y a donc point d'animal qui dépende plus que l'homme de ceux de son espèce; et de la j'infère aue le Créateur l'a formé pour vivre en société.

La bar. Colonel , Dieu n'a rien fait au hasard et sans quelque fin. Pensez bien à^ la fin que Dieu aura eue en faisant l'homme bien différent des animaux, dépendant en tout, et à un tel point, que ce ne serait pas s'expliquer mal que de définir l'homme, Vanimal dépendant, parce qu'il l'estsingulièrement en tout.

JLe col. Ce serait une nouvelle définition de rhomme : poursuivez Théodore.

Ihéod. Donc si Dieu a crée l'homme dé-

tendant d'une manière si spéciale des autres ommes , il est très-certain qu'il l'a créé à dessein pour vivre en société; autrement nous devrions, de deux choses très-absurdes , dire l'une : la première , qu'en cela Dieu a agi sans but : absurdité indigne de Dieu ; la seconde , que Dieu ayant eu un soin si minutieux des petits lézards, des insectes et de tous les animaux qu'il a créés , en sorte ^ que rien ne leur manquât, il n'a oublié que ' rhomme. Remarquez bien au'en tout le Créateur s'est montré bienfaisant envers rhomme préférablement , lui donnant des qualités très-précieuses qu'il n*a point données aux animaux , comme nous l'avons déjà vu. Cet oubli de l'homme d'un côté , et de l'autre cette primauté, cette estime particulière, ne se concilient point en Dieu : il est indispensable qu'il l'ait créé pour vivre en société.

Le col. Pour moi je ne ferai aucune difficulté d'en convenir. Et vous ne pouvez , baronne, me faire des reproches, parce que je n'ai point dit que je suivais l'opinion de ceux qui prétendent que Dieu a créé également les bétes pour habiter les forêts, et l'homme comme s'il devait vivre dans l'état de sauva* ge : c'est pourquoi , madame , je ne suis ni vaincu ni convaincu, n'ayant point dit le contraire de Théodore.

La bar. Je suis bien aise de vous voir d'accord.

Le col. Vous n*aurez point ce plaisir dans beaucoup d'articles de cette soirée,

Sarce que c'est une matière que j'ai étudiée fond.

Thiod. Tant mieux : c'est du choc des

opinions que sort ordinairement la vérité*

11 nous reste à savoir maintenant quelles

lois l'homme doit suivre en vivant en société.

Le col. Passons donc à ce point.

i n. T-Dee lois que doit omeerter Phomme qui vtl en société: et que ce ne sont ni les lais de la nature ni celles des passions.

La bar. Si Dieu a crée f homme pour vivre en société, il lui aura donné pour cela quel* ques lois.

Le col. C'est clair : les lois de la nature , et pas plus.

Thiod. Procédons méthodiquement, mon ami; moi, je dis que si le Créateur a fait rhomme pour vivre en société, il a dftlui donner les lois les plus convenables au bien de la société : et voici ma raison. Vous voyez, madame, que je procède en philosophe, donnant toujours la raison de ce que je dis.

La bar. Si nous faisons tous de même , la conversation sera bien utile. Avançons.

Le col. Vous avez beaucoup de malice, madame « dans vos yeux et dans vos paroles. Moi aussi je me flatte d'être philosophe; et je donnerai toujours la raison de ce que je dirai. Tranquillisez-vous, madame, et vous, Théodore , continuez.

Théod. Quand le Créateur a formé cet admirable univers , non seulement il a eu soin de le perfectionner, mais aussi il lui a donné des lois de mouvement telles que toutes les pièces de cette grande machine, travaillant sans cesse, selon ces lois, se conservassent toutes dans le mouvement continuel auquel le Seigneur les a destinées. Le grand Newton a démontré ces lois des mouvements célestes et leur simplicité, dans la mutuelle et générale gravité dans la force de projection et dans l'inertie des corps; de façon que l'univers étant créé, et mis tout entier en mouvement, Dieu pouvait, pour ainsi dire, se reposer, laissant aller cette étonnante horloge, qui avait en elle-même le mobile pour continuer le mouvement, et dans les lois établies la cause de sa persévérance et de sa durée. Telle est la manière dont je crois que Dieu s'est comporté quant à cet univers moral , qu'il a appelé homme. Non seulement il a pris soin de la perfection du corps et de celle de l'ame, mais encore il leur a donné, pour la vie de société, des lois propres à les maintenir parfaitement dans les mouvements moraux qu'il ordonne. Car quand Dieu fait un ouvrage , il le fait de manière qu*il se conserve : ainsi personne ne pourra se persuader , ni que Dieu faisant l'homme pour la société l'y ait laissé sans lois , ni que ces lois puissent tendre à sa destruction.

Le col. Pour ce qui me regarde je vous accorderai tout, pourvu que vous ne nous forgiez point ici des lois qui soient contre la nature de l'homme.

Théod. Quand nous en traiterons individuellement, alors >ous pourrez les attaquer, si vous le trouvez bon.

La bar. Et pour le moment que détermi^ nons-nous?

Thiod. Que les lois * pour que l'homme vive en société, doivent êtres propres à la conser* vation et à Favantage de la société

KAnUOMK

La far. Je rab éerire ici cette proposiliea comme fbodamentalet si vous raccordai, colonel.

Le col. Dans la supposition da raisonnement de Théodore , je raccorde.

Tkéod. Venons actaellement, mon colonel, à Texaroen individuel de ces lois ; mais puisque vous avez fait une étude particulière de ce point , parlez le premier; parce que si ce que tous direz nous parait juste , nous en conviendrons tous , et c'est autant d'épargné pour la question.

Le col. Si je vous disais tout ce que j'ai lu , et tout ce que je pense , la baronne se scandaliserait.

La bar. Comme vous tous flattez d'être philosophe, vous devez donner la raison de tout ce que vous direz; et cette même raison , si elle est juste, m*empéchera de m'étonner de votre doctrine. Vous pouvez bien dire tout ; car, dans la compagnie de Théodore , je ne crains pas que tous me persuadiez des dogmes pernicieux.

Le col. Je juge que nous devons vivre en société comme dans la république de Platon, jans avoir d'autres lois que celles de la chair, du san&f, des passions, etc.; et je dis que ces lois doivent se puiser dans le sein de la nature , parce qu'ayant tous la même nature , chacun a dans soi les mêmes lois que tous les autres hommes : de cette manière tous TÎvront en union et en paix.

Le premier chez qui j'ai trouvé cette doctrine, c'est Sénèque, appelé par antonomase le Philosophe moral. Il traite de la vie heureuse, et dit que le guide qui doit nous y conduire est la nature ; car c est elle qu'observe toujours notre raison; c'est elle qu'elle consulte toujours ; en sorte que vivre heureusement c est la même chose que vivre conformément A la nature (1). C est de là qu'un de mes philosophes (2) a tiré la maxime que notre raison a besoin d'un guide tel que la nature; de façon que ce n'est point la lumière de la raison qui doit nous gouverner ; mais plutêt c'est la nature qui doit conduire la raison et la gouverner.

La bar. Que cette doctrine est nouvdle pour moi, colonel 1

Ihéod. N'interrompez pas , madame , tout s'examinera ensuite comme il couTient. Continuez , mon ami , et déclarez entièrement le système.

Le coL C'est ce qu'il y a de mieux pour

3tt'oa voie sa beauté. Je vous proteste, maame , qu'après avoir entendu , toute TOtre horreur doit se changer en applaudissements; car, comme vous avez le jugement clair, il est nécessaire que vous approuviez ce qui est notoirement bon. Aujourd'hui tout homme ..éclairé tous dit la même chose que moi. Vous, madame, vous avez été élevée par les 4oins de gouvernantes peu instruites, et voUs ' xves dA sucer avec le lait leur ignorance na-

(I) ffetura duce uiendum est :hanc raiio observât , Imnc comskUi : ktem est ergo béate tfitere qc sccundnm mimmu. Seii. de Viu beat., c. 8.

(i) Disc, sur la Vie beur., p. 148.

turelle; mais le jugement reste toujours aTee sa liberté sauTC pour réclamer ses droita, s'il a été opprimé par une éducation ignorante. Pardonnez-moi, madame, de m'expliquer de cette manière; mais je suis certain que tous me donnerez raison.

La bar. Nous Terrons; poursuiyez.

Le col. Notre nature est sortie des mains du Créateur, c'est-à-dire qu eDe est une éma* nation du souverain 6tefi;elle est donc la meilleure maîtresse de nos actions. C'est pour cela c^u'un grand philosophe dit que tous les sentiments qui procèdent de Vhonneur, des peines et des douleurs, ou du désir duplai^ sir, sont des sentiments légitimes et conformes à notre instinct (1).

La bar. DonnezHoioi Totre permission , Théodore ; le sang me bout dans les Teines. Vous et ce grand docteur (qui a caché son nom , sans Touloir le mettre en tête de son ouTraee, rougissant peut-être qu'on sût qu'il est de lui), tous et lui, dts*je, tous canonisez de cette manière toutes les passions des hommes ; car toutes naissent ou de l'horreur des douleurs et des peines , ou de l'amour du plaisir. Donc nous tenons déjà comme canonisées , comme saintes , toutes les passions de l'homme, parce qu'elles naissent de ïsl nature, et que celle-ci Tient de Dieu, souTeraln bien.

Jhéod. Madame, tous argumentez joliment.

Le col. Votre conséquence , baronne , est juste ; oui , madame, tous aTez raison. Car, comme dit un grand homme, les passions sont si loin d'être ennemies de la vertu, qu'elles sont au contraire un feu qui donne de la vie à cet univers moral: et il ajoute, dans un antre endroit, qu'iY n'y o qu^un homme bien passionné qui puisse pénétrer jusque au sanctuaire de la vertu (3). Voyez maintenant si j'ai raison de ks canoniser.

La bar. Comment cela ? je suis hors de moi. Ne dit-on pas communément beaucoup de mal des passions? Ne se plaint-on pas de ce qu'elles sont la cause de tous les noalheurs qui arrivent?

Le col. C'est vrai, madame, nous aussi nous le disons, et cependant nous sommes de Topinion que je viens de dire. SaTCz-TOos comment un grand homme concilie l'un aTec l'autre? Ecoutez-le : L'humanité, dit-il, doit aux passions ses vices et même la plupart des malheurs oui arrivent. Mais cela ne suffit pas pour condamner les passions, et les traiter comme une espèce de fohe ; car il suffit de voir que de cette prétendue folie sortent deuxpro^ ductions admirables , telles que sont la vertu sublime et la prudence éclairée, pour qu^ elles soient respectables aux yeux de ^univers (3).

Théod. Que me dites-TOus, madame, d*une doctrine si profonde? J'aToue que lorsque j*ai lu ce passage dans le liTre en question, j'ai ri à ma satisfaction. Donc Thumanité doit aux passions ses vices et la plupart des malheurs

<î) Les Nœars, p. 82.

(i) L*Esprit, p»ges5l9, 5€8.

(3) L*Es|)ri(, page 5i0.

ir»09

DE LA RAISON ET DB LA RELIGION

nio

gui amtent; mais élhi doivent tire respectées de tout runivers. Peul-il y avoir une contradiction plus évidente.

Le coh En quoi est la contradiction ? Les

(>assions sont un arbre qui donne de mauvais iruits , comme sont les vices et les malheurs» et qui donne aussi de bons fruits, tels que la vertu sublime. Tous sont des fruits de la nature, et celle-ci est fille de Dieu.

La bar. Mou colonel , j\ii bien de la peine A m'erapécher de rire ; mais parlez, Tbéodore.

Theod. Puisque vous avez touché ce point, mon ami, écoutez-moi. Notre nature est fille de Dieu , parce que le Seigneur a fait rbooime : mais qui vous a dit que notre nature lient des mains de Dieu les desordres qu'elle a aujourd'hui? Avez-vous quelque certitude authentique qu*elle soit sortie des mains de Dieu comme elle e&t aujourd'hui? Vous avez un fils , le cadet , qui se rompit une jambe , il y a deux ans, et a perdu un œil par ses étourderîes. Bien : et si quelqu'un vous disait que ses pères l'ont engendré ainsi , seriez-vous content, ou le croiriez-vous? L'homme est sorti droit des mains de Dieu (1); mais, doué de liberté, par le mauvais usage qu'il en a fait, il a gâté, corrompu et ruiné la nature; et cette nature plus ou moins corrompue et vicieuse, a contracté des passions plus ou moins désordonnées et plus ou moins violentes. En sorte que la nature est fille de Dieu ; mais les désordres de la nature sont fils de notre liberté , du mauvais exemple des autres et de la corruption de nos pères. De même que les yeux et les jambes de votre cadet sont nés parfaits de madame votre épouse ; mais la disgrâce et le désordre sont venus des espiègleries de votre fils.

La bar. Vous pouvez tirer un autre exemple, Théodore, de la montre du colonel ; car il se plaint qu'elle va mal depuis plusieurs jours, quoique elle lui ail coûté trente louis.

Théod. C'est vrai : cette montre, par sa belle construction, est de M. Xeroy, fameux horloger de Paris; mais le dérangement ou elle est vient de la chute qu'elle fit quand elle vous tomba de la poche à votre contredanse avec mademoiselle H**\ Voilà ce qui est arrivé à la nature : elle est sortie parfaite des mains du Créateur; et le mauvais usage de la liberté Ta déréglée et corrompue.

Les passions innées, c'est-à dire celles qui naissent de notre nature même, comme elle sortit des mains de Dieu , sont des passions innocentes ; par exemple , le goût et la satisfaction de trouver la vérité, la complaisance dans le bien , l'amour de la vertu , la recon^ naissance , le retour de l'amitié , la fidélité dans les promesses , l'horreur du mensonge , la haine de Tingratitude, détester qu'on se moque d'un pauvre aveugle, s'indigner contre ua mauvais cœur, etc., voilà les passions innées que tout homme a, et qui lui sont ve<nues du Créateur; mais les passions désor-

(I ) Use iiisfnt ^ikmI Dêuê feeit hemlnem rectum : we tter9 se immisemt infkUtis qnmsiiombus, Evcles, 7,

données, contraires à la laoùArede la raison, qui naissent et se nourrissent avec les vices, et les fausses maxime^ de Famour-propre illégitime, ne sont point de la nature comme Dieu l'a créée, mais delà nature déréglée par les hommes. 11 me semble, colonel, <|ne j'ai répondu à votre raison.

Le col. Quoi qu'il en soit, vous ne me montrerez point une ac^on héroïque et une vertu sublime, dans quelque genre que ce soit, sans une passion violente.

Théod. Quand la passion est de celles que Dieu a placées dans l'ame, et qui sont nées de l'inchnation que Dieu nous a donnée à tons , telle que celle de désirer la vérité et la vertu, si elle est aidée du génie, du raisonnement , de l'étude et de la réflexion , elle a coutume de faire les plus grands efforts pour vaincre de grandes difficultés ; et alors elle s'appelle vertu héroïqu'e ou sublime, parce que cette passion de génie , d'étude , d'énergie et de délibération mûre, repose sur la passion innée et innocente delà nature, comme elle est sortie des mains de Dieu. Au contraire si la base des actions extraordinaires est <|uelque passion désordonnée; aidée du génie , de la coutume , de fausses maximes et de conseils pervers , alors elle est une source de vices , de malheurs et de toutes sortes de maux. Voilà le moyen d'expliquer ce que disait M. le colonel, d'après son livre.

La bar. Par cette distinction entre les passions innées et innocentes et les passions déréglées dont le désordre est de notre fonds, on concilie tout fort lHen,et Ton évite la con- .tradiction.

Théod. Comme cette matière est importante et délicate , il convient , madame, que je vous donne une plus ample instruction.

La bar. Ne me privez de rien qui puisse me servir à connaître la vérité.

Théod. Nous avons en nous deux substaiH ces ess»entiellement différentes , l'ame et le corps , mais étroitement unies et liéeà entre elles , comme le prouve l'expérience , quoique nous ne sachions pas l'expliquer. L ame veut et entend: ces deux opérations sont propres à l'ame seule. Tant que nous vivons, et que rame est unie au corps, elle ne peut rien faire sans que le corps ne travaille aussi en même temps 1 de façon que tout ce qui facilite , empêche ou trouble le travail du cerveau facilite , empêche ou trouble les opérations de l'ame. Supposiez, colonel, un homme de bonne tête et de grand entendement; si vous lui donnez un peu d'opium ou beaucoup de vin, ou chose semblable, il commencera à dormir ou à dire des inconséquences, comme un homme ivre. Dites-lui alors de développer ce qu'il dit , d'ajuster un calcul oudes comptes difficiles : c'est en vain, il n'y réussira pas. Actuellement, je demande: qui a bn le vin ou pris l'opium? est-ce l'ame? Non certes.

La bar. Même sans cette supposition , il suifit qu'un homme mange un peu plus que de ooutume , pour qu'ensuite il n'ait point la tête assez libre pour ks affaires auxquelles

ISII

HAUMOiNlE

Il »e lifraM «nfiaravaiit avec beaucoup de facililé.

Théod. Or Famé ne boit ni ne mange ; d'où proTÎentdonc , colonel , que dans un moment un homme connaît bien les choses, qu'il

gouverne ses actions avec prudence « et que ans un autre il devient furieux, maltraite les gens , et dit mille extravagances ? Cela vient de ce que le j'm et le trop de nourriture occupent, empêchent et dérè^nt les mouvements du cerveau , de manière que rame ne fait plus ce qu'elle veut, ni n'entend comme elle entendait : je crois^ue vous ne doutes pas de cette philosophie très-certaine. Le coï. Et même cela s'accorde avec ce qui arrive souvent, qu'un homme d'esprit devient tout à coup imbécille pour avoir reçu un coup dans quelque partie du corps; et d'après ce que vous dites, je pense que cela

quand La bar. Ici vient bien , Théodore , la com-

fiaraison du cavalier et de son cheval , par aquelle, dans une autre occasion , vous m'a* vex expliqué ce point.

Ihé4)d. Vous dites très-bien, parce que, quand le cheval est doux et bien dressé , le cavalier qui le monte en fait ce qu'il vent ; mais s'il est fougueux , rétif et plein de défauts , le cavalier ne peut cheminer droit. J'en dis autant de l'ame et du corps : l'ame est le cavalier, le corps est le cheval; et comme ils sont unis , les mouvements déré* glés de l'un se communiquent à l'autre : si le cheval est docile , et que le cavalier veuille qu'il saute, gambade, fasse des cabrioles, etc. , c'est parce qu'il le veut: mais si le cheval est rétif ou a quelques autres défauts, ils ont lieu contre le gré du cavalier. Si alors

f mouvant le maîtriser, il ne le fait pas, et une e cheval le jette A terre, c'est à lui qu^est due la faute.

Venons maintenant aux passions : quand la raison domine, et que Thumeur , le tempérament du corps et la volonté se soumettent, alors les passions peuvent aider la raison, de même que le cheval docile aide le cavalier ; et dans ce cas tout va bien , et l'ame peut faire des choses héroïques. Quand les passions sont furieuses et n'obéissent pointa la raison , et que l'ame faiblit , sans s'efforcer de les réprimer , elle est coupable et fait mille folies. Car ( à Vexception des cas où manque la liberté , comme dans les fous , les furieux et les frénétiques) l'ame a toujours le pouvoir, coule que coûte, de dompter les passions, quand elles sont rebelles ; et si elle ne le fait pas , elle est en faute ; car la raison lui dit toujours iTunevoê pas bien.

La bar. Actuellement je l'entends ; mais avant de laisser ce point, dites clairement ce que nous devons entendre par ce motrotêon, et par cet autre, pomon; parce <^ue, comme vous avex dit qu'il y a des passions innocentes, je ne veux point qu'il y ait de l'équivoque dans cette matière.

LecoL Vous savex, madame, procéder avec une bonne métaphysique.

Thiod. Bien , madame ; j'entends par lumière de la raison ces sentiments que U>as les hommes éprouvent généralement en eux , et qui, bon gré mal gré, approuvent ou cx)ndam nent leurs actions .J'entends encore par raison cette voix intérieure que nous ne pouvons faire taire , et qui nous dit constamment la même chose, quoique nous ne le voulions

Îias. Le Créateur a placé cette voix ou cette umière dans notre ame , et elle est hors de la juridiction des hommes ; car, que nous le voulions ou ne le voulions pas p cette voix nous dit : Tu fais mal..,, ne le fais pas Cette lumière est une lumière divine, supérieure à tout, ou une réverbération de la lumière étemelle de Dieu, par laquelle le Créateur a voulu nous éclairer et nous conduire au bien ; c'est pourquoi il l'a placée dans l'ame de tous. *

Labar, J'entends. Et que veut dire le mot passion ? Vous me l'avez déjà dit à moi, mais je veux que vous le disiez devant le orionel.

Thiod, Pour être conséquent à ce qne j*ai dit, j'appelle passions les mouvements que nous sentons dans notre ame, même avant de consulter la raison ; ces impulsions qui nous portent soit à approuver, soit â détester une choseavantque l*entendementoousdlse:

Tu doisfaire^ ou tu dois éviter cette action. 1>e ces impulsions ou passions, les unes sont bonnes et les autres sont mauvaises; c*est pour cela que quand on consulte la raison,

{parfois elle approuve et dit que oui; d'autres bis elle réprouve et dit que non; et en cela on connaît que les unes sont bonnes et les autres mauvaises, les unes sont furieuses et les autres douces.

La bar. Actuellement j'entends tout. La raison est une lumière que Dieu a placée dans tous les hommes : généralement parlant, leurs avis sont infiniment variés; mais quand tous s'accordent, par exemple, pour aimer la vérité, l'innocence, pour avoir horreur du vol, du mensonge, détester l'ingratitude, approuver la fidélité, etc., c'est sirae que ces sentiments viennent de la pure lumière de la raison. Au contraire quand sans consulter la raison nous approuvons ou détestons quelque chose, c'est passion; mais il arrive ou que la raison approuve notre inclination, et c'est signe que la passion est bonne ; ou que la raison la désapproare, et en cela on connatt que la passion est mauvaise.

Thiod, Fort bien. Voyons actvdlement, mon colonel, quelles doivent être les lois de l'homme pour vivre en société.

Le col. Je suppose, madame, qne vous me permettez de dire franchement ce que je pense; et non seulement par mon propre raisonnement, mais par suite de ce que j'ai lu dans de bons auteurs, tels que nous les suivons aujourd'hui généralement.

La bar. Parlez en tonte liberté.

Le col. Je donne pour constant que nous autres hommes nous n'avons d'autres lois pour nous gouverner que les passions. Voici mon motif : les passions sont filles légitimes

DE LA RAISON ET DE LA ilELlGION.

de la nature, et lanatare est fille légitime du Créateur. Déjà tous Toyez combien est noble ' la généalogie des passions ; et ainsi rien de plus juste que mon opinion, que nous devons nous gouverner par nos passions. Aussi voyez-vous, Théodore, que tous généralement les suivent.

Théod. Qu'on les suit généralement je raccorde; maïs le point que nous traitons c'est de savoir si on doit les suivre. Revenons à attacher le 61 du discours,

La bar. Voilà ce que je veux, Théodore, que votre doctrine forme un discours suivi : c est ce qui m'instruit le plus , et s'oublie le moins.

Théod. Déjà, colonel, nous avons dit que Dieu a créé l'homme pour vivre en société ; ^ous avons prouvé aussi que créant l'homme

{>our vivre en société, il a dû lui donner des ois propres à cette fin. Or puisque les lois •des passions ne sont propres qu'a détruire la société et à la mettre en pièces, elles ne sont utiles d'aucune façon pour le conserver ni procurer son bien.

Le col. En cela, mon ami, vous vous trom- , pez. Il convient que la loi pour unir les hommes en société plaise à tous, et que tous l'admettent. Or la loi qui plaît à tous c'est celle des passions.

Théod. Pas toujours, mon colonel ; vous, par exemple, vous aimez vos passions, mais vous n'aimez pas celles des autres. Quand avez-voùs vu une dispute, une dissension, une guerre qui ne vienne pas de ce que chacun des compétiteurs et dissidents suivait la loi dp. ses oroores passions? Ce qu'approu-

par «^« passions de l autre ; ei pius cnacun tient A suivre les passions, plus la dispute est chaude et opiniâtre. Quelle belle loi pour le i)ien de la société que d'enseigner à chacun de penser à lui 1 Ce serait une loi admirable pour mettre en discorde toutes les sociétés ; ce serait une loi pour les détruire ou les ren- Ave extrêmement incommodes, parce qu'elle enlrcliendrait toujours la guerre civilela bar. Si vous, colonel, vous aviez dans votre régiment des officiers dont chacun fort entêté pour son opinion n'eût point d'autre loi, vous verriez de grands effets.

Lt col. La loi quils ont à suivre est de faire ce que je commande.

La bar. Donc vous devez reconnaître que si chacun voulait suivre la loi de ses propres passions, toute société se détruirait sans ressource. -

Le col. Dieu me délivre d'arguments de dames i Passons, Théodore, à autre chose*

i m. — Si ta loi du propre intérêt peut être une loi pour ceux qui vivent en iociété.

Le eoL Dès que nous sommes sur la question, je no veux pointpréjudicier àma cause par lâcheté : j'expliquerai donc ma théorie sur la bonté morale. Nous verrons si vous me donnez votre approbation, ou si au moins vous me disculpez. ,

La Var. Je serais on ne peut plus satisiiBate

qu'à la fin nous sortissions de la conférence bien d\iccord.

Le eol. Théodore vient de dire que les passions innées sont innocentes, parce qu'elles sont filles de la nature, dans l'état ou Dieu les a créées. Or la passion la plus innée, et par là même la plus innocente, c'est l'amour de notre propre bien. C'est là le premier précepte de la loi naturelle, que Dieu a gravée au fond de notre ame : Que chacun se procure son propre bien. Cette affection, ce désir, cette propension est véritablement naturelle; car elle ne procède pas de la persuasion des hommes. Cela supposé, quand je cherche dans une action quelle qu'elle soit, mon ttitérét, ma commodité, mon goût, mon utilité, soit sur le point d'honneur, soit sur celui de la condescendance à mes passions, etc., j'observe le grand précepte que Dieu a imposé à ma nature quand il m'a créé; de même que la pierre en tombant vers le centre, observe la loi et le précepte physique que Dieu lui a imposé en la créant. L'homme donc en obéissantàlaloiqueDieului a faite ne peut qu'agir justement et d'une manière digne d'éloges. Que vous en semble, madame? suis-je pmlosophe ou non? Il me parait que je donne raison de ce que je dis.

La bar. Moi je dis que, si c'est ainsi, je suis folle et je l'ai toujours été. Mais c'est Théodore qui, en fait de doctrine si essentielle, doit donner la réponse.

Théod. Dites, mon colonel, tout ce que vous avez à dire : je répondrai ensuite à tout.

Le col. C'est une doctrine suivie par des gens de mérite; et un auteur dit, en termes exprès, que la sensibilité physique et Vintéréî personnAsont les auteurs de toute justice (1). Vous voyez que c'est la même chose que ce que j'ai ait. Ilya plus : ce même auteur, qui est très-fameux, dit que la probité n'est que VhabitMde de chercher les choses lUiles (2).

La bar. Heureux, mon colonel, les .voleurs qui ont passé toute leur vie à voler! Ce sont les hommes de la plus grande probité qu'il

i misse y avoir; en tant qu'ils ont toujours eu 'habitude de chercher ce qui leur était utile.

Tinéod, Madame, laissez-nous entendre tout.

Le col. J'ai dit ce qui est le plus substantiel; et il me semble que j'ai donné raison de ce que j'ai dit.

La bar. Permettez à présent, Théodore; je ne puis me contenir. Par conséquent, vous croyez, colonel, que toute action où chacun cherche son goût, son intérêt, sa commodité, etc., est une action juste, louable et bonnet

Le col. Sans doute : c'est ce que disent d'excellents auteurs; et je le crois ainsi, parce que c'est très-conforme à la raison que j'ai donnée.

La bar. Je serais enchantée que tandis que nous sommes dans la bonne compagnie qmt vous nous faites, quelque élève de votre école

(l)L'Esprtt, p. 90.

(2) Ibid , p. 73.

NAaMorfiR

Alâl les cheTaox de yatre yoiiure et vous laissât à pied dans un temps aussi mauvais ; par en prouvant qu'il l'aurait fait pour son intérêt, son goikt et sa commodité, il ne pourrait qu'obtenir votre approbâftion. Si vous ne voulez louer cette action, qui, dans votre sys^ lème, est tris-Juite , comme vous Tavez dit tout à rbeure, vous devez confesser que cette doctrine est le comble de la folie. De deux choses Tune , colonel : ou louez le vol , ou condamnez la doctrine. Que choisissez-vous? car je veux rire à mon aise. Qu'esl-ce que c*est, mon colonel? Vous avez des convulsions dans la gorge? Vous voulez parler, et les paroles vous manquent? Mais , ah 1 vous riez ; c*est preuve que vous n'avez aucun mal. Je m'effravais déjà ; je croyais que vous ne pouviez parler*

Théod. Mon ami , déjà vous vovez les absurdités qui s'ensuivent de votre doctrine; et, pour répondre aux principes sur lesquels elle se fonde, je dis que le penchant à dési<rer notre bien est innocent. Si c'est un bien pur et sans mélange d'aucun mal, la prooension est louable ; mais si le bien est mêlé de quelque mal , ce sera un désir nuisible et coupable. Si je prends pour moi le bien d'autrui , ce bien est mélangé avec un mal qui est le vol r lequel est un mal et un délit contre la loi naturelle , qui dit de laisMtr à char eun ce qui eil à lui.

Quand Dieu notre Seigneur a créé Thomme, il a rais dans son ame deux choses : l'une, la propension à désirer le bien ; l'autre, la lumière de la raison , qui lui montre le bien i|ui est juste, et le bienqui est injuste. Le désir du bien, de la commodité, de 1 intérêt, etc., est le principe mouvant , comme le ressort d'une montre; la lumière de la raison est le principe modérateur , comme le balancier : 6tez ee dernier, l'autre pousse tout avec pr^ cipitation , et de là les aésordres et les malheurs.

Lt eoL Mes livres y vont plus simplement; ils ne s'embarrassent pas ou ffouvernement de la raison. Je vous ai déjà dit la doctrine de Sénèque et de beaucoup de modernes; ils enseignent que la raison doit consulter et avoir en considération les mouvements de la BOtore, et que celle-ci doit lui servir de guide. Si l'opinion de nos philosophes était la même aue la vôIre, les nommes resteraient dans riiBupportable esclavage de la raison , <|ni ne fait que réprimer les passions et détruire en quelque manière la nature.

• Tkéoa. Soy^ , mon ami , un philosophe raisonnable, et non de la populace philosophique. Ne dites jamais : Cda est ainsi, parce que tes me$u le disent. Dites toujours : Cela 9si ainsi pour td ou tel motif. Si vous avez déjà avoué avec vos docteurs que rhumanité toit Mes vkes et la plus grasse partie de ses malheurs aux passions, qui cherchent aveuglément leur intérêt, comment pouvez -vous dire que la loi de l'intérêt est une loi propre en bien de la bonne société , tandis que les vices et les malheurs qui résultent de cette loi seraient un grand mal pour iouêe la société f

La bar. Si vous suiviez cette doctrine, je demanderais à Dieu qu'aucune pièce de mon cabinet ou de ma toilette ne vous fit plaisir, dans la crainte que vous ne fussiez entraîné par cette loi de probité, cette loi des hommes d'honneur qui prescrit à chacun de chercher à tout prix ses intérêts , sa commodité et Ja satisfaction de ses appétits. Pour être homme de bien, ce qui est la même chose qu'homme dejirobité, vous devez vous accoutumer à des actions utiles, et aspirer toujours à votre intérêt ; mais comme mon goût en fait de bijoux vous parait délicat et exquis, ne pourriez-vous pas regarder comme utile et commode de me les prendre, pour obéir au précepte que ^ous dites tenir du Créateur , de chercher à quelque prix que ce soit votre

Sropre bien , même aux dépens de celui 'autrui? Dieu me préserve que tous soyez homme de probité chez moi. Mais non, je W rétracte de ce que j'ai dit ; parce qu'ici tout est à vous, etque vous pouvez vous en servir sans scrupule.

Le col. Je ne puis m*empêcher de vous re- Ciercier de votre honnêteté.

La bar. Soit dit entre nous , votre philosophie est d'une conséquence affreuse, et je ne puis me persuader qu'aucune personne honnête la pratiijue sérieusement.

Théod. Moi aussi , madame , j'avais cette Idée ; mais je l'ai perdue dans une occasion où dînant chez M. H..., mon élève, un de ^es amis voulut, après le café, me persuader ce principe de bonté morale. L'ayant mis à l'épreuve pour voir s'il approuverait que je lui prisse un mouchoir qu'il avait dans la - main, il m'accorda que si je me figurais que cela me convint, je ferais en le lui ôlant une action louable, que lui aussi ferait bien s'il me le retirait ensuite , enfin que si tous les deux nous nous disputions à qui l'emporterait de force , malgré que le mouchoir fût à lui , nous agirions tous deux d'une manière raisonnable , parce que nous suivrions tous les deux la règle de la moralité et le principe de la justice. Vous le connaissez bien. Tout l'après-midi nous disputâmes sans qu'il se donnât pour convaincu. Croyez , madame , que les philosophes de cette espèce ont réellement dans le cœur ce qu'ils expriment dans leurs livres.

La bar. Quelle belle et bonne société, co*> lonel, que celle de pareils philosophes, convaincus qu'ils peuvent tout prendre sans 4|a'on puisse former plainte contre eux , et que tout au contraire , hommes de bien voleurs . leur probité mérite des éloges dans l'honorable coutume de s'attribuer tout ce ^ qui fait leur compte 1

Le col. Pour moi , madame , je voudrais seulement vous voler le jugement que Dieu vous a donné.

La bar. Enviez plutôt celui de Théodore , et vous serez plus riche. Mais non, ce juecment vous priverait des commodités , aes plaisirs que vous aimez ; il gênerait les pas« sions que vous idolâtrez ; ce serait un vol qui renverserait toute TOtre morale : voua

isn

DE LA RAISON ET M LA RELIGION

n'aorei garde de commettre un pareil crime 1 Théodore, passons à un autre point.

Thiod. Actuellement, mon ami, il est temps d'examiner quelles sont les lois fondamentales pour régir une société.

L$ coU Je vous entendrai avec plaisir.

§ lY. — De$ premières lois fondamentales pour

la bonne sociité.

La bar. Je ne suis point encore revenue, mon cher Théodore, delà frayeur que m'ont causée les maximes que notre colonel a prises dans ses livres : elles me remplissent d'indignation ; mais il n'était pas juste que j*interrompisse votre solide raisonnement qui , tout en le réfutant, m'instruisait.

Le col. Si le solide raisonnement de Théodore me réfutait, vos raisons me convainquaient peut-être plus que ses discours ; car vos paroles pénètrent mon entendement et mon cœur ; elles portent avec elles une recommandation si efficace que ceux qui vous aiment n'y peuvent résister. Une grande maxime que nous suivons, nous philosophes, c'est que le plaisir et la douleur sont les seuls mot^Ars de funivers moral (1). Quand une dame d'aussi belles qualités que vous s'introduit dans le cœur pour faire entendre ses raisons à l'entendement du philosophe , elle a une grande force d'éloquence occulte pour le convaincre. Faites qu'un discours plaise bien, et je vous assure qu*il convaincra. Mais c'est trop vous retarder , Théodore , par mes respectueux hommages à la baronne.

TMod. Le charme de ces intervalles ne laisse pas , mon ami , de rendre la conversa-* lion plus douce , et par là même plus utile. La première loi fondamentale sur laquelle repose le bon gouvernement de toute société , c'est , je crois , celle-ci : Chaque membre de la société doit préférer le bien commun au sien propre. Il est évident, mon ami, que les lois fondamentales de la société doivent se diriffer au bien et à la conservation de ladite société. Hais si chacun ne préfère le bien publie à son intérêt personnel, et qu'au contraire chacun tire de son côté , n'importe

3ui est-ce qui souffre, tout est perdu. Le mal e la communauté rejaillit toujours sur les particuliers : de même que dans la fièvre la souffrance de tout le corps s'étend à tous ses membres; et le mal qui résultera au particulier du préjudice de la société où il vit détruit tout le prétendu bien qu'il se propose en s'isoiant dans son intérêt personnel. Par conséquent celui qui préfère son bien particulier au bien commun se trompe en cherchant un bien qui lui attire un mal, et un mal qui, d'ordinaire, sera beaucoup plus grand que le bien qu'il cherchait.

La bar. Il me vient dans la mémoire la folie de Néron , qui fit mettre le feu à Rome pendant la nuit pour se donner un spectacle et jouir de la confusion et du trouble étrange des habitants, préférant dans son cœur vicié la ridicule envie de voir cette abominable

(I) L'Esprit, p. 530.

Catéch. Philos. I.

illumination â la conservatîM de toute sa capitale.

TMod. Pourquoi, madame» condamnezvous , en présence de notre ami, une actioa qui doit lui paraître louable puisque Néron cherchait son plaisir, et que , dit notre colonel , la sensibilité physique et Vintérét per^ sonnet sont les auteurs de totUe justice , de la bonté morale et du mérite de nos actions (1). C'est dommage, colonel, aue cet auteur, votre maître , ne vécût pas du temps de Néron pour faire son éloge funèbre et justifier ses barbares brutalités.

La bar. Les gardes de la ville , suivant les

{principes de cette nouvelle philosophie , la ivreront aux ennemis pour quelques pièces d'or.

Théod. Ne parlez point de gardes : cela n'étonne point. Parlez des gouverneurs , des commandants, des principaux chefs, et vous verrez dans l'histoire de ce siècle d'innombrables exemples de gens qui» pour leur intérêt personnel, ont vendu les peuples innocents, la patrie elles souverains, et ce qu*il y a de pire, c'est €|u'au lieu de chercher l'impunité dans la fuite ils ne rougissent point d'en faire parade. Voulez-vous, d'après cela, une preuve plus évidente de la nécessité de la loi que je viens d'établir?

J> col. Ne vous fatiguez pas ; la chose est évidente; car, dès que nous sonunes tous membres de la société où nous vivons , ce qui est le bien de la société devient le nAtre propre; et mon grand maître pose ce d^ir sérieux de l'utilité publique pour principe de toutes les vertus humaines (2).

Théod. Voici la seconde loi qui me parait extrêmement utile à la société : Tu irai--' teras les autres hommes comme tu désires en être traité toi-même. Cette loi est admirable , parce qu'elle établit une étonnante unioa entre les membres de la société , et qu'elle

Srocure un çrand avantage au public; car e cette manière l'amour que chacun a pour lui-même se transforme en l'amour de chaque concitoyen , parce que , s*il doit servir et aider les autres comme il veut être servi et aidé par eux, il devra aussi les aimer comme il s'aime lui-même. Quel charme dans la société dont tous les membres pratiqueraient cette loi 1

La bar. Ce serait sans doute un paradis terrestre; et, en vertu de cette loi seule, il y aurait un grand avantage à vivre dans celte société , même avec des peines , parce qu'on trouverait partout autantde vrais amis qu'on rencontrerait d'hommes. Chacun s'empresserait de secourir les autres dans leurs entreprises , de les consoler dans leurs chagrins , de les protéger dans leurs dangers et de les aider dans leurs travaux : chacun pour de justes fins compterait sur autant de bras qu il y en aurait dans le genre humain, jamais homme ne ferait de mal à un autre , et on n'aurait pas même à craindre qu'il lui en nt. Quelle harmonie dans les familles I quelle

(1) L'Esyril, p. 00.

(«) iWrf., p. 80.

[Qmrantt'deux)

iS19

HAimoiaE

ts»

Gif dans les assemblées 1 quelle force dans \ entreprises commnnes I 11 snfliralt que oelie loi se pratiquai poar qa*il y eût une iooTeralne félicité sur. la terre.

Théod. Or telle est la loi que nous dicte la saine raison , lor ^?ée dans l'entendenient par la main du Créateur, et tellement gravée

3u*il 11*7 ^ P^ ^^ méchant qui , dans te fond e son ame , ne Tentende ciiaque fois qu'il fait à son frère le mal qu'il ne roudrait pas qu*on lui fit. Mais cette loi-étant aussi générale qu'il est pjossible 9 néoessairement c'est le Créateur qui nous l'a intimée quand la nature nous a formés. Comme c'est le Créateur qui a donné à chacun de nous la nature que nous a? ons , nous sommes tous également ses enfants ; il ne yeut point qu'ils s'offensent entre eux , et c*est pour cela qu'il leur inspire cette morale admirable : que chacun traite les autres comme il veut en être traité.

Le col. Savez-Tous , cher Théodore , comment mes livres expliquent cette loi? Le Toici : Fats ton bien avec le moindre wal d'ath fnit qu'il te sera posiibte (1). Et cela s'accorde arec mon principe : que chacun est obligé de chercher son bien de façon ou d'autre.

La bar. Belle maxime , colonel , pour celui oui vit en société 1 II pourra dire qu'il a autant a ennemis qu'il 7 aura d'hommes» parce qu'aucun ne s'abstiendra de lui faire mal, s'il se le figure utile et agréable.

Ihéod. Ces jours derniers je rencontrai un livre qui glosait ce principe de moralité d'une manière assez plaisante {2).Pourtnoi, disaitil , je voudrais que celte fimxime se gravât à iou* les coins des rues , dans Us places , à toutes les murailles des cabarets et des maisons du peuple ; parcs aue ceux qui ont coutume ae fréquenter ces lieux honnêtes , et qui sont souvent des gens de sac et de corde, à force de lire, de réfléchir et de se communiquer leurs idées , pourraient trouver un moyen défaire leur propre bien, avec le moindre mal d*autrui qu'il leur serait possible ; ce en quoi la société gagnerait sans doute : car alors tes voleurs et les assassins, au lieu de tuer, se contenteraient de couper la langue , afin qu'on ne parlât pas, et les mains, afin qu'on n écrivit point ; les voleurs se contenteraient de voler, de manière que le préjudice fût moindre, en ne détruisant pas ce qu'ils n'emportent pas. Ceux qui empoisonnent étudieraient le moyen de causer le moins de douleurs , etc. Vous riez , baronne ? Moi aussi j'ai ri. .

la 6ar. Colonel , je dois me divertir beaucoup avec mes amies au sujet de votre philosophie morale. Quand nous vous Terrons une boite de goût, quelque pFécieuse qu'elle soit , j'exciterai l'une d'elles à vous l'enlever sans scrupule ; par la raison que vous louez ce vol , pourvu qu^an lieu de la boite précieuse on vous en motte dans la poche une autre de bois avec le tabac suffisant pour aller jusque chef tous , et ainsi nous fe-

(!) Discours sar riaégaliié des GonditkMis. (i) Dici des Philosophes, p. 97.

rions notre bien avec le moindre mal potsible.

Le col. Vous n'avez pas besoin de cela: parce que tout ce qui m'appartient est à votre disposition, et à celle des dames que ' vous honorez du titre d'amies; car, dès qu'elles le sont , elles méritent mes boon mages.

La bar. Nous ne voulons pas vous le devoir comme un gage d'amitié : nous devons vous ôter tout ce que nous vous verrons de bon goût (et en tout vous l'avez spécial), par le droit que nous avons à notre propre bien, lequel rend ces actions saintes , louables et justes , en sorte qu'elles ne sont nollement coupables.

Le col. Malgré tout , je ne voudrais pas que vous fussiez philosophe à ce point.

la bar. Quelle |dus grande gloire poar un beau cavalier comme tous, (pe d'avoir de belles élèves comme mes amies, qnej'al choisies , je vous assure , douées de toutes les meilleures qualités Car, en adoptant votre doctrine , convaincues par vos excellentes raisons, notre conviction fera votre éloge, et , devenues tos disciples , nons coo* tribuerons à votre gloire; par conséqaeot, mon chevalier, vous resterez avec rhoooeor de nous avoir enseigné et persuadé la solide philosophie, et nous autres avecle^i dos jolis bijoux de bon goût dont vous èles si bien pourvu. De quoi riez-vons? Afooez donc que nous ferons bien d'exécnter ce

3ue j'ai dit , ou que vous défendei une octrine si absurde que vous-même, qai renseignez , la tenez pour abomiaable. Choisissez.

Le col. Vous avez là , Théodore, aneélère qui peut établir une chaire de logique, car elle sait arcumenter avec subtilité.

Théod. Mon ami , la baronne tovs convainc , non pas tant encore par la clarté de son entendement qne par la justice de la cause qu'elle défend. Si votre dodrîne ytnait à s établir dans le monde , qui est-ce qoi vivrait tranquille? Tout votre adoocissemcnt ne nous délivre point de la certitude qu'avec cette philosophie tous ceux qni nous voient et nous fréquentent désirent notre mal : les meilleurs se contenteraient de noos faire le moindre mal , toutes les fois que cela ferait leur bien , c'est-à-dire serait de leur goût , de leur intérêt , ou satisferait leor^ passions; mais toujours ils seraient prêts a nous en faire plus ou moins , s'ils lenTisageaient comme utile pour eux.

Le col. Vous voyez , mon ami , qnec'cstw effectivement la loi du monde.

Théod. C'est la loi des méchants ; cependant, quand ilà la suivent, c est avec dissimulation , tant elle leur parait horrible. Ma» que n'oseraient-ils pas si on approa^ait pobliquement le svstème de éhereker son hxtn n'importe aux dépens de qui, en sorte qu w ne f&t plus besoin de le dissimaler et de le cacher? alors tous les hommes seraient franchement sans délicatesse et sans .P.a°<^ Supposez , mon ami , deux pays voisins , et que dans Tun on suivit votre phaosopbie ae

izn

fhereher chacun son intérêt personnel , quoi-gue ce soit avec le mal (Tautrui , et cela d'une manière licite et louable , et que l'autre eu) pour loi de ne point faire à autrui ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse; dans lequel de ces deux pays youdriez-vous vivre?

Le col. J'avoue que je préférerais le seccnd.

• Théod. Donc il vaut mieux , pour tous les membres d'une société , suivre la loi que Dieu nous a donnée, de trotter les autres comme nous votUons en être traités. Avouezvous que cette loi sainte est meilleure que celle qu'a inventée votre nouvelle philoso-

f^hie, de chercher chacun son intérêt malgré e meU (Fautruif

La bar. Que répondez-vous , colonel ? Sourire n'est pas répondre. 11 nous faut un oui ou un non.

Le coL Je ne puis nier que la loi à laquelle vous tenez ne : ioU beaucoup meilleure.

La bar. Or c' §tait là notre thèse, des meilleures lois pour vivre en société; et puisque vous êtes d'accQ rd avec nous, allons en avant, Théodore.

Le col. Toujours me reste-t-il un grand scrupule : c'est que si je tombe d'accord avec vous , comme je voudrais , je vois que je renverse les maximes établies par les hommes du plusgrand jugement qu'on ait conousdans ce siècle.

La bar. Quels sont ces hommes-là? quelles sont ces maximes? déclarez-les.

Le col. Mon maître dit que de même que Vunivers physique est sujet aux lois du mouvement, l univers moral l'est aux lois de Vintérét; et que les législateurs devaient bien entendre la nécessite de fonder les principes de probité sur la base de IHntérét personnel; car quel autre motif pourra déterminer un homme à faire des actions généreuses (1)? Cela s'ac' corde avec ce qu'il avait dit ailleurs : qu'il est autant impossible que nous aimions le bien, seulement pour être bien, quHl l'est que nous aimions le mal, seulement comme mal (2). Or, puisque j'ai été élevé dans ces principes 9 comment puis-je m'accorder avec vous?

Théod. Ne vous scandalisez pas , baronne ; le colonel n*a pas encore dit tout ce qu'il sait de la doctrine de ses maîtres. Un d'eux assure qu'il n'y a ni vices ni vertus qui soient tels par euX'-mémes , quHl n'y a ni bien ni mal moral, qu'il n'y a rien de juste ou d'tnjtiste en soi , parce que tout est arbitraire et dépend des hommes (â).

Le col. C'est vrai ; je l'ai lu aussi : bien lue ce soit une manière de penser qui me parait un peu outrée, il ajoute encore que plus on examine de pris la nature de Vhomme , plus on reste convaincu que les verttu mortUes sont lu effets de la politique que la flatterie et rorgueil ont engendrée. Jâùt-méme j'avoue que je n'approuve pas entièrement cette doctrine {k).

(i) L'Esprit, p. 239.

Q) Ibid., p. 73.

(3) Discoars sur la Tie henreuse, p. II.

{(iibid. p. 53.

Théod, Vous ne le pouvez parce que votre maître dit expressément que l'utilité publia que est le principe de toutes Ivs vertus hu-x maines; et qu'on doit sacrifier à ce principe tous les sentiments, jusque à cettx de r Aumanité{i).

Le col. II le dit ainsi , et même je me suis consolé quand j'ai entendu que vous poisiez pour première loi de la société , que le bien public doit être préféré au bien particulier ; je me suis réjoui de vous voir admettre mon principe favori.

Théod. Préparez-vous à rire , madame , en voyant la contradiction remarquable de c^t auteur, le maître de notre ami. Il vient do dire ce que vous avez entendu , que l'utilité publique est le principe de toutes les vertus humaines , etc. ; et il dit ensuite que l'homme vertueux n'est pas celui qui sacrifie ses ha* bitudes ni ses fortes passions à VintérC! public , parce qu'il est impossible qu'il y ait un tel homme, mais que le vertueux est ce-lui dont les fortes passions sont tellement conformes à l'intérêt générai, que presque toujours il est dans la nécessité d'être vertueux. Suppliez notre colonel de nous concilier ces doctrines de son maître , et riez en attendant.

La bar. Si je continuais de rire jusque àc^ qu'il ajustât des choses si opposées , je ne. G* nirais pas de longtemps.

Le col. Je les ajuste fort bien : étant vrai comme il Test, que la vertu (quant il jen9\ doit être le propre de celui qui sacrifie au bien public tes sentiments, jusque à ceux de Vhumanité; mais que sacrifier au bien public les passions fortes est chose impossible, et que seulement la vertu se trouve quand par un heureux hasard les pcusions s accordent avec le bien public (2).

La bar. En ce cas la vertu n*a point de mérite, parce que c'est un hasard , et non un choix de naître avec tel tempérament que les passions s'accordent avec le bien public. Ce maître , colonel , a le gosier large , puisque il avale de si monstrueuses contradictions.

Théod, Vous voyez , madame , quelle belle philosophio pour la société, que d'appeler vertu le bonheur d'être né avec un tempérament tel que les passions propres concordent avec le bien public : en sorte que la vertu n'est i)lus qu'un hasard et non un mérite ; et le vice n'est plus qu'un malheur, mais non une faute. Alors comment les magistrats pourront-ils récompenser ou louer la vertu , si c'est une vertu sans mérite, ou châtier le méchant, s'il n'est pas coupable de l'^^re? Que de beaux fruits on peut attendre dans la société avec une telle doctrine i

Le col. Cette doctrine sera mauvaise; mais , si nous lisons les histoires, nous trou verons que les plaisirs des sens nous peuvent inspirer toute espèce de senlimentSk et de vertus. En sorte que cette satisfaction de nos

(I) L'Esprit, p. 80.

(i) ibid., p. 80, 361 CI 363.

HARMONIE

ttt;

.passions est le moyen le plus propre pour élerer l'amo, ci la plus digne récompense des héros et des hommes rertueux.

JLa bar. Mon colonel , je crois que , dans les Jéserts où les brutes se livrent sans frein à la satisfaction de leurs appétis cl se procurent sans crainte le plaisir des sens, il Aoit y avoir des brutes très-vertueuses et vraiment héroïques ; car, d'après votre texte» hgplaisirs des sens leur peuvent inspirer toute etpiee de sentiments et de vertus. D'ailleurs cUes ont dans cette satisfaction de leurs ap-

i^étjs le moyen le plus propre pour élever ewrs âmes: elles ont aussi la récompense la plus digne des brutes vertueuses. Enfin elles ont tout ce qui, suivant votre doctrine, fait les hommes vertueux eiheroiques. Quoi I vous riez aussi , colonel 1

Le col. Dieu me préserve d'argumenter avec des dames 1

La bar. Dites-moi à présent, colonel; croyei-vous ces maximes que vous avez ci* tées? car, si vous les croyez, il est nécessaire que vous placiez les hommes solidement vertueux et même héroïques dans la classe des brutes qui , sans le frein de la raison, se livrent aveuglément à la satisfaction de leurs appétits et au plaisir des sens. Figurez-vous, mon colonel, une société, dont les membres suivraient toutes ces doctrines; en quoi se distingueraient-ils des brutes indomptées du centre de l'Afrique ou de l'Amérique, des lions, des éléphants, des ours , des sangliers, etc. Dites-nous encore :

Kurqnoi le Créateur a-l-il donné à l'homme isage de sa raison? Dans votre système il n'y a rien de plus utile. Répondez-moi , puisque TOUS êtes philosophe ; je ne vous demande pas de rire par honnêteté; je veux une réponse de bon sens. A quoi vous sert -ce grand ju|cment dont vous vous flattez ; ou pourquoi tous en glorifiez-vous , s'il n'y a rien de plus inutile pour la vertu et l'héroïsme? Avouez, colonel, que vos mal- 4res disent bcancoup de blasphèmes contre la lumière de la raison ; et si vous vous piquez d*étre philosophe , ou de connaître la force d'une juste conséquence , vous devez TOUS dédire de ces principes si faux, ou avaler des monstres horribles de conséx|uences que personne n'a dévorés jusque à cette heure : vous ne pouvez faire autrement. Passons à un antre point, Théodore; je vois que sur celui-ci le colonel rougit de ce qu'il a dit » et qu'il reconnaît la force de l'argument par des politesses pleines de respect.

§ y.*-5t les hommes qui viveni en société peuveni avoir une égaliÊ totale.

Le coU Vous devez , madame , à la nature une vigueur d*entendement telle ^ ne je n'en ai connue dans aucune femme. Si vous étiez bien instruite des principes de notre philosophie, vous feriez des progrès admirables, et vous auriez des disciples sans nombre ; car 'e n'ai jamais vu réunir tant d'amabilité dans a parole , tant de vivacité dans l'argument et tant de clarté dans la pensée. Souvent, en

parlant avec mes camarades, je gémis de ce qu'avec tant de qualités naturelles, vous êtes si préoccupée de certaines vieilleries du temps jadis, qu'il est difficile de les bannir de votre entendement, qui d'ailleurs est capable de s'élever d'un vol à la connaissance oes vérités sublimes.

La bar. Bien obligée, mon colonel , de l'éloge et de la compassion; comme je suis jeune, je serais encore à temps d'oublier les vieilleries , et d'apprendre les nouveautés , pourvu qu'on me les enseienAt dans le langage de la saine raison, fiais je remarque que, jusque à cette heure, vcis et vos maîtres, vous n'avez parié que le passions, de sentiments de la nature, d'hénfUme^ d'amour, d'inclinations aux plaisirs, et 2. Je ne tous ai jamais entendu louer la beau b6 de la lumière de la raison ; en sorte que , si vous deviez enseigner la philosophie au t brutes qui vivent dans les montagnes ,. |ionr les rendre héroïques et vertueuses, vous ne changeriez pas une parole dans vos diMrours; et sinon venons aux textes.

Le col. Cela nous conduirait, madame, bien loin de votre but 'qui est de vous instruire avec Théodore. Passons donc en avant, et voyons, mon ami , quel est le point que vous voulez traiter dans cette instruction.

Théod. Je vous laisserais avec plaisir disputer avec la baronne ; car je vois qu'elle a bien entendu ce que nous avons dit. Le point que je pense traiter sera de votre goût, parce qu'il s'a|[it de savoir : si dans la société des hommes il peut y avoir une égalité totale , ou s'il doit V avoir un supérieur f

Le col. Point , point de supériorité , mes amis ; parce que les hommes sont n^ tous égaux : le même Dieu qui a créé les uns, a créé les autres, et il nous a tous tonnés également de la même terre. Quelle supériorité le Créateur a-t-ildonnéeaux arbres, aux brutes, aux insectes, aux poissons, aux arimstes et aux fleurs ? Chacune de ces créatures est souveraine dans son genre, et existe sans dépendance d'une autre créature, et sans supériorité ni domaine sur elle. IKeu, le père de toutes, les conserve comme ses enfants dans une égalité totale; parce que les inégalités entre les enfants d'un même père ont toujours été odieuses autant que nuisibles aux enfants, et honteuses pour les pères. Quelle raison y a-t-il pour que nous autres hommes nous corrigions les ouvrages de Dieu, et pour que nous mettions d'injustes inégàlîtès dans ce que le Créateur fait avec une extrême égalité , ce qui est d'une grande perfection ? L'homme a-t-il donc plus de jugement que celui qui le lui a donné ? on poui^ ra-t-il découvrir des fautes dans les œuvres de la sagesse infinie? Point, point de supériorité parmi les hommes ; tout estégal» toal, parce que le Créateur est père de tons et de tout. Le contraire, baronne, est le scandale de la raison, Tinjure de la nature, et usèatê TofTense de la Divinité.

La bar. Grand Dieu I quelle tempête 1 ysA rarement entendu des coups de tonnerre si horrible/B Chor Théodore, nous devons nous

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

convertir, pairce qii*H n*est pas juste <|tte nous agissions désormais pour scandaliser la raison 9 injurier la natare et offenser le Créateur, cooune nous en accuse le colonel. Hais, pour me convertir, j'ai , mon colonel , une dilBoulté, et c'est que voilà six mois que TOUS m'honorei de vos visites, et que je vous Tois toujours en voiture avec de bons che^ vaux et des laf|uais très-élégants. Je ne sais, puisque Dieu est le pire de tous et de tout , comment vous n'alternez pas ipar semaines avec Yos chevaux et vos laquais. Car pour ne point enfreindre cette loi sacrée de l'égalité, vous devriez, à votre tour, monter derrière votre voiture ou sur le siège, et mettre vos laquais dedans, comme enfants de Dieu ; vous devriez même prendre la place de vos pauvres chevaux qui sont vos frères comme fils du même père. Faites attention, colonel, que, souffrir plus tonstemps cette inégalité c est corriger l'œuvre de Dieu qui a tout fait avec une grande égalité et une souveraine perfection. Rien, rien de cda, colonel; ne commettez point un si horrible délit contre rstre suprême, en corrigeant, au scandale de la raison, de la nature, et jusque à offenser la Divinité, les ouvrages de la sagesse infinie.

Le col. C'est assez, madame, c'est assez : vous allez iusque au vif.

La bar. Les mains des dames ne blessent poini tes chevaliers galants. Vous pouvez bien vous flatter d'avoir en moi une élève d'excellente mémoire ; car j'ai répété vos raisons avec fidélité, sans ajouter une parole. Pariez, vous, Théodore, el pardonnez ma vivacité; car, en matière si importante, je devais attendre vos raisons.

Théod. Colonel, le nouveau compliment que vjous a fait la baronne de mettre les chevaux dé votre voiture au rang de frères, comme ayant te même père, n'est pas si scan« daleux qu'il parait au premier abord. Car, parmi vos livres, vous en avez qui supposent la même nature depuis l'homme jusque aux plantes, avec la seule différence de plus ou moins de perfection, tequelle ne varie point l'espèce, et tous aurez lu déjà un livre qui dit que Vhomme est une plante (1). Un autre docteur ne trouve point de bornes qui séparent la nature de l'homme de celle des brutes (2). Vous pouvez donc bien lui pardonner la vivacité; mais, pour ce qui regarde rinégaiité entre vous et vos laquais, je ne sais ce que vous pourriez répondre, puisque cette inégalité va contre votre système.

Le eoL Cela est parce que je les paie ; et eux ne me paient pas, n'ayant pas de quoi.

Tkeod. C est encore pire, mon colonel; car étant , vous et eux, fils de Dieu , les biens et les richesses devaient se répartir égalemt^nt, et ainsi en conscience vous leur devez la moitié de vos rentes.

Le eoL Je les ai héritées de mes pères.

Théod. Pardonnez, mon ami, je veux m'instruire bien dans cette nouvelle philosophie.

I) l/hommc Planle.

t) luiepréle de la mture, p. 35.

Vos pères ayant été frères des ancêtres de vos laquais, il y a longtemps que les riches^ ses qui appartenaient a ceux-ci sont volées; ils ne peuvent céder le droit naturel de l'é-

g alité; et vous qui possédez ces richesses éritées de mauvaise foi , parce que vous savez qu'elles étaient autant a vos Laquais qu'à vous, vous êtes coupable, et vous les leur devez restituer, en les servant autant de temps qu'ils vous ont servi. Oui , mon ami , oui, tout doit être égal; parce que Dieu, comme vous dites, nous a tous faits égaux, et qu'il n'est pas permis de corriger ce quo Dieu a fait.

La bar. Théodore, parlez tout bas, parce que , si les laquais du colonel vous cuten^ tendent , ils auront avec lui une grande dis-

{>ute, quand il ira pour monter en voiture , ui demandant compte des richesses que lui , ses pères et ses aïeux ont volées aux leurs , il y a des années.

Le col. Malheur à eux, s'ils en avaient la pensée 1 car tous les soldats de mon répriment sont à mes ordres pour punir leur m^ solencc.

Labar. Faites attention , colonel , que vous vous contredisez. Qui êtes-vous, pour quo ce régiment vous venge, si vous n'êtes vous^ même qu'un soldat é^l à ceux qui boivent et mangent au cabaret? qu'il ne soit pas question d'inégalité ni de supériorité : les hommes sont égaux ; ainsi vos soldats doivent vous obéir, autant que vous à eux : tout est égal, parce que le Créateur l'a fait ainsi.

Le col. Je les ferais obéir par force.

La bar. Vous me faites rire. Qui vous a donné cette force, si vous leur êtes égal en tout? Je ne pense pas que vous parliez de la force des bras, parce que vous êtes très-délicat, et que vos soldats sont forts et robustes. Sans doute tous parlez de la force civile que vous avez par votre emploi ; mais ces emplois sont des abus de la tyrannie , aux yeux de vos philosophes.

Le col. J'ea reviens à dire, cher Théodore, que je ne veux point d'argument avec la baronne, elle ne me pardonne pas une parole. Parlons, ici nous deux : nous sommes des hommes-, et nos armes sont égales.

La bar. Les armes des hommes doivent être les raisons : je serai bien aise que ros armes soient égales à celles de Théodore, mais j'en doute.

Théod. Je veux me mettre au lait des raisons que vous avez données, pour y satisfaire. Déjà j'ai prouvé que l'homme, par sa nature, est né pour vivre en société, ce qui généralement ne se prouve pas des bêtes : carrhomme nattdans une dépendance particulière des autres hommes , et cela pour tout ce qui n'a point lieu dans les animaux ; la nature les vêtit, leur donne un domicile et l'habileté pour construire teurs nids ou leurs retraites , et se procurer avec adresse leur nourriture sans que les autres les aident ou les enseignent. La parole qui est le propre de l'homme et non aux animaux, nous persuade aussi qu*il est né pour vivre en société ; mais surtout le jugement et l'art de r^

nAlUKNflE

fléchir pour inventer des choses nouf elles , qui est son apanage exclasif; car nous ne savons pas qu'un antre animal ait inventé rien qac les premiers de son espèce n'aient liéjà util. Ce qui prouve manifestement que la nature deThomme n*cst point faite comme celle des autres animaux qui seulement, par rimpulsion aveugle de leurs appétits et sans d'autre règle ni loi , se portent aux fins que la nature leur a prescrites.

Mon cher colonel, Dieu n'est point un imbécile qui fasse les choses sans fin et sans raison. L homme, comme je Tai dit, étant si diÔérent de tous les autres animaux , il est nécessaire que Dieu Tait fait pour des fins différentes que les animaux : il ne Ta donc point formé pourquoi satisfasse ses passions, (*l se livre à ses appétits comme s'il était une brute.

La bar. Pourquoi, colonel , le Créateur at-il donnéàrhomme la lumière delà raison, sinon pour connaître le bien et le mal? Pourquoi lui a-t-il donné la volonté libre, sinon pour choisir ce au'il voudrait? Donc, puisque il le destine a vivre en société, on il doit permettre que chacun aille du côté où l'entraîne l'appétit (et alors que deviendra le bien (le la ioeiéii ), ou il doit nous contenir tous dans certaines lois, telles que sont celles de la raison, et ordonner, comme supérieur, qu'elles s'exécutent; et voilà déjà Vinégalilé.

Théod. Nous ne devons pas, mon ami, aller, comme des fous, tantôt en avant, tantôt en arrière. Nous sommes restés d'accord que rhomme est né pour vivre en société; cela r.onvenu, ne revenons pas à le mettre en doute. Mais, dans cette hypothèse, comment pourra-t-il se passer de quelque supérieur qui contienne le plus grand nombre dans leurs devoirs et dans des occupations utiles à ladite société? Si chacun ne pensait qu'à ce qui plall à ses appétits, qui aurait soin du bien de tous, comme de la défense contre les ennemis, ou contre les animaux féroces, tels que les loups, les lions, les ours, etc. Qui se <:hargera de noumr les enfants, de fournir lies remèdes aux malades, de châtier les malfaiteurs, de faire venir des vivres de loin quand ils manquent dans les pays ? Un homme seul est insuffisant pour tout cela : il faut qu'ils se réunissent plusieurs; et qui les obligera à s'entendre dans l'exécution, s'il n*y a J personne qui ait autorité sur eux? La paràite égalité produit une certaine indépendance entre les égaux, de laquelle provient la division et l'extrême misère : par la raison que chacun, ne pensant qu'à soi, n'aurait rien pour avantager ceux qui lui apparliennentpar suite delà société, comme les enfants, la femme, les pères, les anciens , rtc, jusque parmi les abeilles qui vivent en société, et que les hommes ne gouvernent ]>as, il y en a une qui est supérieure, et il y a inégalité : sans cela les autres ne feraient pas société.

La bar. Figurez -tous, colonel, tous les systèmes que vous voudrez, jamais vous ne l>eurrez former société avec égalité totale ; parce que la nécessité de la communauté

obligea rinéffalité et à ce quil y ail une supériorité Quelle qu'elle soiL

Théod. Voilà, mon ami, la raison pourquoi Dieu a mis de l'égalité dans les arbres, les fleurs, etc. C'est parce qu'il ne les a point faits pour vivre en société, chaque plante, chaque fleur a en elle tout ce dont elle a be« soin, et l'homme non.

Le col. Je comprends actuellement la grande différence.

La bar. A quoi nous en tenons^-nous, colonel ? Etes-vous égal à vos soldats et à vos laquais? y a-t-ii entre vous et eux de l'é-

f alité? Dites out ou non, parce que je vais crire les propositions dont nous convenons tous.

Le col. La différence qu'il y a entre moi et mes soldats ou mes laquais ne vient point de la nature; car nous sommes tous égaux en elle. Elle vient, 1** de mon emploi militaire ; 2* de mon argent, parce que je paie à mes laquais le service qu'ils font auprès de moi ; et ainsi je ne me différencie d*eux que par mon argent et mon emploi.

La bar. Laissez-moi rire à mon aise, colonel, parce que je vous vois converti et d'accord sur ce ûue nous avons dit. Jusque ici personne n*a ail que les hommes ne sont pas égaux dans la nature. Tout le monde avoue que Vinégalilé parmi eux consiste dmu les biens delà fortune, dam les emplois ou les di-. gnités; et ainsi ces philosophes ne nous disent rien que ne sache aussi ma blandiisseuse. Voyez-vous , Théodore, la^ chute fameuse qu'a faite notre Icare qui, tout à l'heure, s'élevait par-dessus les nues, emporté par son feu philosophique et son enthousiasme poétique , et qui, à présent , dît la même chose que nous.

Le col. Je ne dis pas la même chose, ma^ dame, ne me faites point si inconstant que je chante la palinodie. Je dis donc que les hommes, égaux par nature, doivent l'être de même dans tout le rester et que je n'admets point de supériorité d'un homme sur un autre. Voilà ce j'ai dit, ce que je dis, et ce que disent les hommes de grand jugement.

La bar. Dans ce cas, mon colonel, dès ce moment je m*invite avec Théodore pour as* sister à la revue que doit passer demain rotre régiment ; je veux y être présente, et j'appellerai mes amies à une scène nouvelle et dîvertissante. Je donnerai le mot à un tambour, pour qu'il s'approche de vous quand la troupe sera formée, et vous dise : Mon ami^ le temps est venu que nous sommes touiégaujc. et vous-même ites de cet avis. Jusque ici votis avez été mon supérieur ; à présent c*est mom tour, et je veux commander le régiment; des-cendez de cheval, parce que je veux y monter. Aidez-moi, camarades : votre tour viendra, plus de violence désormais, plus d'usurpation de notre droit d égalité: c'en est fait. Quoi, vous riez 1 mais le fait ne serait pas trop plaisant. Continuons, Théodore.

§ VI. — Que, pour le bien de la société , tl

est nécessaire au il y ait quelque supériorité.

Théodore. Votre plaisanterie, baronne, ne

laisse pas d*étre un fort argument contre la

philosophie de Végalité. J'ajoute à présent, colonel» que, pour le bien de la société , la supériorité est indispensable, parce que, sMI Q*T en avait pas, chacun prendrait soin de lui seul, et ne pourrait se servir que^ de lui seul. Hais, qu^est«ce que peut faire un homme seul? je dis tin homme seul : car, n*y ayant point de supériorité, il n*y a plus de raison pour que les autres fassent ce q^o je veut, ni pour que je ne fasse pas ce qu*ils yeulent. Sans supériorité chacun pense comme il veut, et agit comme il pense. Les prières et les raisons sont parfois écoulées et parfois méprisées ; parce qu'il y en a peu qui entendent le langage de la raison, et encore moins qui veulent avoir l'air de l'entendre. Le libre arbitre de l'homme est très-despotique ; et s*il n'y a point de subordination légitime, ïi se moque, quand il veut, des meilleures raisons.

Le col. El qui doit établir cette subordination, si Dieu ne Ta point établie? Madame, vous qui m'argumentez tant, répon-^ dez à cela.

La bar. Qui a mis vos soldats dans l'état de subordination où vous les tenez?

Le col. La convention des hommes.

La bar. Bien, bien ; donc les hommes peuvent obliger vos soldats à une subordination que Dieu n'a point établie. Répondez, colonel, vous qui me déCez tant.

Le col. Ce sont des armes de femmes, des coups d'épingles.

Théod. Les épingles blessent aussi. Mais, quant au point de la question, vous royez, mon ami, que, dans l'état militaire, il est impossible qu'il n'y ait pas de supériorité et de subordination à un chef

Le col. A cela mes philosophes diront : qu'il n'y ait pas de mihtaires ; qu'on laisse vivre les hommes comme ils voudront et où ils voudront. Ils diront que le droit de la guerre est un droit barbare contre Inhumanité et contre la liberté. C'est là un autre dogme du catéchisme des nouveaux philosophes, égalité et liberté.

Théod. Voyons donc si cela s'accorde arec le bien de la société ; car nous avons posé pourprlncipecertain que Dieua créé l'homme pour vivre en société; et, cela supposé, écoutez-moi.

Quand Dieu a mis l'homme en société, il loi a donné la lumière de la raison, pour chercher les moyens convenables à la conservation de la société; de même qu'en le créant pour vivre sur la terre, il lui a donné Tappétit de la faim et de la soif oui l'obli-' gcat à se servir des productions de la terre pour conserver sa vie. Jusque ici, mon ami, point de difficulté. Voyons donc si la société peut se maintenir sans quelque subordination et supériorité. Dans le nulîtairo vous l'avez déjà avoué; actuellement vous niez qu'il doive y avoir un corps militaire. Mais, dites-moi : le bien de la société ne dépend-il pas de la conservation des membres qui la composent?

Le col. Sans contredit..

Thcod. Ne dépend-il pas de la conservation

des biens de chacun, de ses héritages, de ses fermes, etc. * .. »

Le col. Cela ne fait point une question.

TJiéod. Comment une collection d'hommes qui rivent ensemble pourront-ils empêcher que les voisins ne viennent les voler, les tuer, et leur faire tous les maux qu'ils jugeront convenables à leurs intérêts? Suivant yofre

Ehilosophie, si un voisin voit votre jardin ien cultivé et plein de fruits, et s'il considèro qu'en vous yolant il trouvera son compte, sa ^ commodité et son goût, il peut et doit chercher son propre intérêt, et aller , une nuit, s'emparer de tous vos fruits. Voiii votre doctrine. De même, si l'envie lui en prend, il s'emparera do votre maison qui lui convient, et vous mettra dehors par force : tout cela lui sera permis, parce qu enfin t7 cherche êon propre intérêt. En cela rien de répréhen-sible d'après vos maximes. Et comment empêcher tous ces torts, si ce n'est par la force? mais la force d'un homme n'est rien; il est nécessaire que les autres l'aident, et que tous se réunissent pour se défendre des ennemis, parce qu'en cela chacun travaille pour lui. Déjà vous voyez ici un corps formé de défenseurs des propriétés, et c'est ce que nous appelons militaires. La société pourra-t-elte s'en passer? Parlez comme un homme d'bon^ neur qui dans les choses sérieuses ne cner— che point à s'esquiver^

Le col. Je vois que cela est nécessaire;

Théod. Ainsi : le bien de la société exige un corps de force pour se défendre des ennemis ; mais ce corps de force dépend d'un chef: donc le bien de la société dépend d'un chef, ou d'une personne qui gouverne avec autorité, et obligation de se soumettre dans les autres.

£a bar. Cher Théodore, le sourire du co^ lonel est un sourire d'approbation?

Théod. Venons maintenant ait civil. La.

liberté que Dieu a accordée à chaque honmie, liberté ^}ï^ vous adorez comme un présent dis la Divinité, fait que dans âOOhoinmes il y ait 200 actions libres; et, étant contraires les unes aux autres, tes unas seraient utiles à la communauté, et les autres nuisibles. Le bien de la société dépend de ce c^u'il y ait moyen d'empêcher les actions nuisildes; car ce sont elles qui détruisent la société : donc il est nécessaire qu'il y ait quelqu'un qui chfllie les coupables, pour qu'ils ne fassent pas mal. Que dites-vous à cela?

Le col. Qu'ai-je à dire, quand la baronne me darde des yeux foudroyants? Il faut que j'avoue que, pour la paix et la tranquillité des peuples, il est nécessaire qu'on craigne le châtiment de quiconque mettra le désordre par ses méchancetés, ou fera tortaux autres, de quelque manière que ce soit. 11 est nécessaire aussi de proposer des récompenses pour celui oui rendra service à ses concitoyens : car la récompense et le chAtimeiU sont les deux moyens dont les nations se sont généralement servies pour procurer le bien et éviter le ma/, tant du public que des particuliers.

Théod. Et qui déterminera le châtimenton

fOt

HAftlNNIE

ISR

la récompense» tinoii ptim qui aura Autorité et supénorilé sur les aaire* T SoU qae cette supériorilé fienne par cmreaiion naloelle, pour réoonpeoM de i^ands services» on par l'ordre de la généralioo , comme il appartiefit« par exemple, au père de toate la famîUe. De toutes manières, dès qu'il ▼ a collection d*bommes qui yifent ensemble, c'eU une chose indispensable que la supériorité d'un chef, et la subordination des autres.

La bar. Voos , colonel , qui êtes instruit dans rhbtoire ancienne et moderne, ne me direz-Yons pas on il v a en collection d'hommes sans supériorité T Pourquoi tous faitesvoos violence , pour vous donner un air d'iiniorantdans ce que tous savez mieux que moi î Vous ignorez peut-être que , dès le commencement du monde, c'était les pères qui ffouvemaient leurs enfants; et comme les vies étaient longues, ils avaient à gouverner des petîts-fiis, des arrière-petits-fils ; et tous obéissaient à l'ancien comme au chef de la famille composée de 50 ou de 100 descendants. Vous savez bien que ceux qui étaient pauvres s'agrégeaient aux familles

Cus puissantes, comme des serviteurs pour or salaire ; vous savez que tous se mariaient , se multipliaient et formaient par conséquent des populations nombreuses.

Alors toute la terre était sans maître, et chacun avait en propre le terrain qu'il pouvait cnctore et cultiver. Ce terrain se partageait entre les enfants , les petits-enfants, etc. Et c'est ainsi que commença l'usage du mten et du iien^ du nôtre et du vôtre. Dans les doutes et les disputes, tous accouraient au plus ancien qui souvent, accablé sons le poids des années , déléguait son pouvoir à celui qui avait plus de capacité pour gouverner. C'est ainsi que tous s'arrangeaient, Jusqueice que les populattons croissant beaucoup , il fut n^essaire de choisir des chefs, et toujours on leur obéissait. Mais si tel fut l'usage de tout le monde, si la lumière de la raison qui ne nous manque pas, reconnaît la nécessité de cette pratique, pourquoi marchauft«>x-vou8 tant pour dire un oui. dans une mattèi^ dont est convenu tout le genre humain civilisé, pendant quatre à cinq mille ans? Le eol. Je vous fais mon compliment, madame ; et, an lieu d'un oui, je vous en donne

mille.

Tkéod. Puisque M. le colonel est d accord avec nous, écrivez sur votre souvenir la proposition, afin de raisonner en conséquence, et d'aller en avant.

La bar. Voilà ce que récris : Dana toute Bociété d'hommes, il est tfidispensable, pour êon bien. qu'U y ait de la eupériorité et de la subordination. Par conséquent, mon colonel, votre fameuse égalité est un songe, une chimère, un impossible.

Le eol. Vous pourriez faire un autre argument contre mol, auquel je ne voudrais ni ne pourrais répondre.

La bar. Et quel est-il?

Le col. C'est la supériorité que votre entendement a sur les autres : car, bon gré

malgré, tous vous sont sonnus et snbor. donnés.

Jja bar* Mon colonel, gardez, pour d'aatres occasions de politesse et de galanterie, ces compliments d'usa^ , qu'on tient toojoan prêts pour les cas ou ib sont nécessaiies. i VII. —Delà supériorité naturelU^ tdUftê

ceUe des pères à Végard de leurt enfoah tt

deVamourfmUud Qu'ils h doivent.

Théod. Puisque il faut une sopériorité dans tonte société humaine, voyons la première e(

Bus ancienne origine de cette sapériorité. ^ià , baronne , vous avez dit oùe c'était ceUe que la nature donnait aax pères, i qui nous devons la vie; mais si notre ami tcqI dire ce qui se trouve dans ses livres, tous entendrez des choses J>ien étranges.

Le col. Dès que vous me défiei et qae vous me cherchez, je dirai ce que jW la dans de bons livres, car jamais je ne cooisisles mauvais.

La bar. Voilà ce que Ton devrait attendre de votre bon discernement. Hais parles, colonel ; et, par la doctrine de ces messieurs, nous verrons si leurs livres sont bons ou mauvais; car quiconque imprime s'expose à la censure. Dites donc.

Le col. Un des plus grands bomnes qoi aient écrit dans ces derniers temps dit, que le fils doit réputer son pire pour un «wmi respectable (1). 11 dit qu'il est ennemi, parce qu'en tout il le corrige, l'opprime et le violente; sans consentir a ce qu'il satisfasse ses passions naissantes ; mais comme, d'an autre côté, c'est celui qui lui a donné la >ie, il lui doit te respect. Malheureusement mon cadet suit trop bien cette doctrine,

La bar. Souvent je vous ai plaint, parce qu'en parlant avec lui en parUculier, jele trouve d'une léte extrêmement dure, et don cœur indomptabte. Il proteste qu'il n a point de plus grand ennemi que vous, parce que dans son enfance vous lui donniez toute la liberté qu'il voulait, et qu'actuellement tous lopprimcz. Mes passions, dit-^il, semtûe-cfaréesavec les années, elles ont cru avec la liberté, elles ont pris de la force avec le tempi. et actuellement qu'U est tard, mon ftre wU me réprimer :je i|e puw le 9wff^}i[}^^^, peete civilement : mais je ne put* / amer, par queie le regarde comme mon ennemi. Je tous plains beaucoup pour les peines quil vous

donne. ^ ,

Le col. Et vous ne savez pas tout.

La bar. Si je lui parle de l'amour w a tous doit, parce que vous êtes son ,pire, il rtpona que nous devons aimer tous le;.»»<^'»"^' , que vous, comme son père. ^^^J^'""^ liomme. et entrez dans la rè^^%t^ntn^^^^^^ qui sufet (2). Voilà te triste fruit de YOlre philosophie. ^.

Théod. Le pire est que vous ne pouw P^ le reprendre, car vous approuvez les inrei où il a pris cette malheureuse dodrmc.

Le col. Je ne voudrais pas qu il la prau

(1) Tes Mœurs, p. 459.

(2) Ibid.

fSS5

DE LA RAISON ET Ofi LA RELIGUYN.

qvM autant. Un fou B*entend->il pas le cri de la nature qui nous ordonne d'aimer ceux qui nous ont donné l'être.

La bar. Donc tous arouez , mon colonel i que la nature nous parle A tous, et qu'à tous elle nous ordonne d aimer nos pères.

Le col. Quoi qu'il en soit, je sais bien que l'amour de nos pères est si naturel qae , quand quelqu'un offense son père, la raison s'en indigne, et la natuice crie contre le fils irrévérent,

TMod. Voici ma manière dejujger les mou-* vements de la nature : elle consiste i obser* ▼er ce que les créatures font généralement , soit celles qui sont raisonnables avant que l'usage de la raison leur yienne, soit celles qui ne peuvent l'avoir jamais comme les animaux. Ce que nous verrons généralement dans tous les animaux et dans nous-mêmes, lors de l'enfance , est sans doute la voix de la nature , parce que dans ce cas-là aucune autre voix ne peut se faire entendre. De même ce que nous pensons tous quand nous ne sommes préoccupés d'aucune passion, est sans doute la voix de la raison ; or, l'amour des enfants pour leurs pères est de ce genre.

La bar. Comme aussi l'amour du père pour ses enfants. C'est une chose admirable de voir quelqu'une de nos paysannes avec son enfant dans les bras , et combien elle en est enchantée , quel qu'il soit : elle n'a des yeux que pour lui : tout lui parait bon , joli, gracieux dans cet enfant ; il n'a pas un trait où elle ne trouve une grâce spéciale ; déjà elle 'aperçoit en lui du jugement , de la finesse et de la vivacité : tantôt elle l'appuie sur son sein et l'embrasse avec tendresse , tantôt elle le retire un peu pour le voir plus à son aise, tantôt elle le rapproche pour lui donner mille baisers. Parfois elle le soulève dans ses bras, d'autres fois elle l'asseoit sur son épaule et lui fait prendre mille postures différentes, lui répétant à chacune la douce parole de mon bel enfant , croyant que tout le monde trouve en lui la même grâce , ce qui n'est certainement pas; car les voisines qui voient le même enfant le regardent avec indifférence : preuve que ce n'est pas la raison qui excite ces sentiments dans la mère, mais la nature qui les inspire au cœur maternel.

Le eol. Quand vous seriez du nombre des mères , madame , vous no peindriez pas mieux la tendresse qu'elles ont pour leurs enfants.

La bar. Dans nous autres qui avons une éducation recherchée et plus d'instruction , ces affections de tendresse pourraient venir de la raison; mais c'est la pure et simple nature qui agit dans les paysannes : je dirais presque que c'est l'instinct des animaux ; et certes , elles devraient le prendre pour un éloge. Qu'il est beau de voir le soin avec le-

Juel une poule traite les petits ^ui viennent e sortir ae la coquille , tant qu'ils n'ojit pas la force de se conduire : comme elle les caresse et les couvre de ses ailes 1 Trouvé-telle quelque chose qui puisse leur servir de nourriture, elle s'oublie elle-même, et le porte à leur bec ; ici elle gratte la terre pour cher-

cher de quoi leur donner; là elle court avec légèreté , si elle aperçoit de loin le moindre petit grain. Quand elle voit qu'ils s'écartent, elle les appelle , elle est inquiète , elle va et vient de tous côtés , jusque à ce qu'elle les ait près d'elle, se rejouissant si elle les voit gais , satisfaits et vigoureux. U n'y a point , mes amis , de figure plus vive de ce que la nature inspire aux mères pour leurs enfants.

Théod. Vous discourez bien, madame; et cette raison est convaincante, parce que l'impulsion que les pères sentent généralement pour leurs enfants n'est pas seulement l'ouvrage de la raison , comme je dirai ensuite , mais celui de la nature, qui les porte à l'amour et à la tendresse avant même d'entendre les conseils de la raison. Cet amour existe dans tous les climats, les régions et les peuples : preuve que le Créateur a gravé cette loi au fond des cœurs maternels ; et elle est si natu • relie que jusque dans les bêtes nous nous étonnons de voir le contraire, si quelquefois nous le voyons. L'amour-propre même, cette passion innée en tous, nous porte à aimer nos propres enfants, comme faisant en quelque sorte partie de nous-^mêmes.

La bar. Ne vous fatiguez point en cela , Théodore.

Théod. Laissez-moi faire : je veux prouver que notre raison nous montre ce précepte gravé dans l'ame par la main du Créateur : précepte que ne poorra jamais éluder aucun système de philosophie.

La bar. Eh bien 1 dites , c'est là ce que je veux.

Théod. Si je prouve que Dfeu a pris à cœur,

I^our parler ainsi , que les animaux eussent 'amour de leurs petits,il me semble que j'aurai prouvé qu'il veut aussi que les hommes aient cet amour , vu qu'ils sont un ouvrage de ses mains plus distingué que les animaux. Qu'en dites- vous, colonel ?

Le col. Je dis que oui.

Théod. Ëcoutez-moi donc : ici les moindres minuties sont des preuves. Quel jugement , quel raisonnement, quelle saffacilé ne faut-il pas pour que les oiseaux préparent le berceau de leurs petits qui vont naître? Que d'allées et de venues quand ils sont occupés à former les nids où ils doivent pondre les œufs, élever les petits , demeurer ensemble avec eux , les défendant de la pluie et des autres incommodités du temps 1 II est nécessaire » mon ami , de prendre garde à tout , de réfléchir sur tout. Voyez, par exemple, les hirondelles : après avoir volé à fleur d'eau pour humecter les plumes de leur poitrine, elles se frottent dans la poussière, et forment ainsi l'espèce de mortier qui doit servir à la bâ-tisse de leur petite maison, avec la paille et les herbes qu'elles portent pour cet effet à leur bec et dans leurs pattes. Ensuite elles chpisissent les corniches des toits, ou le lieu le plus commode, afin que leurs petits naissent à Tabri de la pluie. Le Créateur les assujettit à cette peine continuelle , dont la fatigue n'arien d'agréable aux sens ; remarquez ce que je dis : elle n'a rien d'agréable aux sens

RARMONIB

Al peift oi$0(m qui fonffre mille incommodités. Mais qai leur donnera le plan ponr le nouYel édifice , en sorte qn*il n'y ait rien de trop ni de trop peu pour placer la mère et les petits qui sont à yenîrf Qui donnera la dimension ? Qai foomira les ouvriers ? Qui di*> rigera la construction? Personne. Mais Toiseau a dans le Créateur, rarchitecle qui a fait le plan, et le mattre qui lui enseignera à arracher de sa poitrine et de dessous ses ailes les plus douces plumes pour garnir en dedans la maison où doivent naître ses petits; il lui montrera à échauiTer les œuCs après les avoir pondus, et à faire que, par la chaleur continue de son petit corps ou de celui de son com- C^agnon, les petits se forment peu à peu dans a coque, jusque à ce qolls en sortent; il lui apprendra i chercher l'aliment propre pour ses tendres petits , exactement comme c'est l'usage dans son espèce, et sans la moindre variation dans aucun lieu de la terre. Or dites-moi à présent , colonel , quel est cet architecte, ce mattre si soigneux, si habile qui sait ce qui se fait dans tout le monde, et ce qui s'est fait dans tous les siècles antérieurs?

Le col. Dire que c'est le ha$ard, c'est la. plus grande absurdité, parce que dans le hasard 11 n'y a eu ni pu avoir d'uniformité; et ainsi il est impossible que l'uniformité qui s'observe dans tous les siècles et dans tous les lieux vienne du hasard.

Théod. Donc c'est l'effet d'une cause intelligente, d'une sagesse et d une science în^ finie.

la bar. Ajoutez ce que vous m'avez déjà dit : rauf e préttfUe à touê Us temps et à tous les lieux ; pour savoir ce qui s*est fait toujours et partout.

Le col. Cause intelligente et qui soit présente à tous les temps et i tous les lieux; quelle peut-elle être, sinon le créateur?

Théod. Or si le Créateur apprend à cette hirondelle à traiter avec tant d'amour les petits qu'elle n'a point encore , s'il en a^it de même avec tous les animaux , pouvait-il oublier de donner à l'homme le même ordre, et de mettre dans la raison qui le gouverne , la même inclination qu'il a mise dans ce qu'on appelle rtn^rtnc^ des animaux? Dieu sera-t-il moins le père de l'homme , qu'il ne Test des oiseaux et des plus vils insectes? Répondez comme philosophe.

* Le col. Je ne puis nier que votre discours persuade.

Ihéod. Donc il est prouvé que Dieu , comme notre Créateur, a mis dans la raison humaine le précepte aux pères d'avoir soin de leurs enfants et de les aimer; et que la propension naturelle que tous les hommes sen- 'ent est un précepte de la raison, par laquelle i>ieu veut que l'homme se gouverne.

Le col. Vous ne sauriez croire, Théodore, le plaisir que j'ai eu i vous écouter. Jamais je n'avais entendu discourir ainsi sur cette matière.

La bar. La doctrine de Théodore, mon colonel, est toujours solide, et ne se fonde jamais fur de belles phrases. Actuellement voim sa-

vez pourquoi tout te geni^ humaiB sladine contre un fils ingrat ou cruel envers som père. Quel homme y eut-il jamais assez barbare pour ne point détester un Néron qui fit assassiner sa propre mère ; on un Dioscore qui de son bras décapita sainte Barbe, sa fille. Cette horreur qui faH tressaillir les entrailles de l'homme le plus dur, prouve que la na ture et celui qui en est l'auteur ordonnent l'amour réciproque des pères et des enfants. Le col. Je vous prie de ne pas parlerdavantage sur ce point, parce qu'il est complètement traité. Passons à un antre.

S VUI. — Des obligations des honunes envers leur légitime souverain.

La bar. Je disais, Théodore qu'après avMr traité des obligations de Thomme envers ses

S ères, il serait bon de parler des obligations es hommes envers leurs légitimes souverains.

Le col. Prenez-y garde ; c'^tte question est délicate. Déjà vous avez prouvé que, pour le bien de toute société entre les hommes, il est nécessaire qu'il y ait autorité d'un côté et subordination de l'autre. Comme il vous plaira ; mais toujours à condition que vous ne retirerez pointa Thomme la liberté naturelle et essentielle que lui a accordée le Créateur.

Théod. Déchargez votre ame, mon ami; elle étouffe. Eh bien 1 dites, dites tout ce que vous pensez sur cet article.

Le coL Moi je ne pense que ce que sent tout le genre humain éclairé, sur les préjugés dans lesquels de vieilles sottes ont élevé notre enfance , et des maîtres ignorants , notre adolescence. Aujourd'hui , grâces i Dieu, on a ouvert les yeux et on respire.

La bar. Je vous félicite , mon colonel , de la satisfaction où je vous vois. Communiqueznous cette doctrine , pour que nous participions au même bonheur; car nous sommes aussi du genre humain.

Le col. Je me vois forcé de dire ce que je pense, puisque vous m'en donnez la permission. Je ne puis souffrir l'esclavage où Ton veut mettre mes semblables ; et je reviens à mon argument : l'homme pourra-t-il ^nc corriger les ouvrages de Dieu , et les rendre meilleurs qu'il ne les a faits lui-même : ee n'est pas un petit attentat contre le Tout-Puissant, de vouloir retirer à l'homme la liberté innée et essentielle qu'il lui a donnée ; la liberté , cette perle si précieuse dont il l'a honoré pou r le rendre semblable à lui. Si Thomme est né libre, il doit être libre jusque à la mort; et lui retirer la liberté, sera un Crime aussi affireux que de lui retirer la vie; parce que vivre sans liberté n'est pas vivre. Qui a donné rantovité aux hommes pour nous priver de ce c^ae nous il vous reçu de Dieu? Si on voulait nous arracher les yeux ou nous couper un bras , tout le monde crierait i la barbarie : quelle plus grande barbarie que de nous 6ter le plus précieux don du Tout-Puissant : la liberté ? Qui pourra comprendre que Dieam^ait

DE LA RAISON ET DE LA RELIf;iON

créé libre, et qu'un homme égal à moi veuille me dominer, et ne veuille pas que ce soit moi qui le gouverne? Non, non, chère baronne , que tout reste comme Dieu Ta fait , puisque rien ne peut être mieux; le contraire est une Urannie exécrable qui crie vers le ciel. Croyez , madame, que la nature de Tbouime est si noble, qu^elle n^a point d'autre supérieur que Dieu. Voltaire , que les philosophes du jour regardent comme un prodige , s'écrie :

€ Aurons-nous doue Tandace, en nos faibles cervelles» D*aiooler nos décrets à ses lois immorlelles ? Hélas ! serait-ce k nous, fantAmes d^un moment. Dont rètre imperceptible est voisin du néant, De nous mettre à ooié du mattre du tonnerre, El de donner en dieux des ordres à la terre? »

)La har. Déjà , mon colonel , je suis presque convertie par l'enthousiasme poétique avec lequel vous vous êtes expliqué; et, pour subjuguer mon entendement, il ne me manque plus que de me persuader que vous ne parlez pas pour rire.

Le col. Je ne plaisante pas , madame ; je dis ce dont je suis en effet convaincu.

La bar. Pourquoi donc fites-vous fusiller ce pauvre soldat, parce qu'il avait déjà déserté trois fois ? S'il était né libre , pourquoi vouliez- vous l'obliger à servir dans la troupe ? Avec quelle conscience lui fites-vous f perdre la vie , parce qu'il voulut user de la ibcrté que le Tout-Puissant lui avait donnée ? De deux choses Tune, colonel : ou vous vous moquez quand vous faites tuer iln homme parce qu'il veut être libre, ou vous

Ï plaisantez quand vous dites que lui et tous es autres hommes sont essentiellement libres. Puisque vous dites une chose , et en faites une autre contraire , vous vous moquez certainement dans l'une des deux; et tuer un de vos frères par pure plaisanterie , sans autre délit que de vouloir être libre , c'est une chose qui fait horreur : donc c'est dans la doctrine que vous voulez avec tant d'ardeur me persuader, que vous plaisantez réellement. Je vais dire à mon frère qui est votre adjudant d'annoncer aux soldats , en votre nom , que dorénavant ils peuvent user de leur liberté pour ce qu'ils voudront ; et que vous n'avez plus sur eux aucune autorité , ni la moindre supériorité ; puisque vous dites qu'il ne peut y en avoir d'hommes à hommes. N'en est-il pas ainsi d'après Votre philosophie?

Le col. Ma philosophie le dit ainsi ; mais ma nation dit le contraire, et, suivant les lois qu'elle nous a données , tous mes soldats doivent m'obéir, comme à leur colonel ; et le déserteur devait mourir.

La bar. Je n'en conviens point , parce que vous , en leur étant la liberté que Dieu leur a donnée, vous êtes un tyran, et beaucoup plus féroce que si vous leur retiriez la bourse ou la vie. Ne venez-vous pas de le dire ? Vous voulez donc corriger l'œuvre de Dieu ? Les lois que vous exécutez sont tyranniques. Le col. Ne dites point cela , madame , parce que la nation est perdue si la troupe prend cette leçon.

La bar. Donc, dans Topinlon dé votre philosophie, la nation ne subsiste que par des vols , des tyrannies , des cruautés et des attentats contre le Tout-Puissant , et parce qu'elle veut corriger l'œuvre de Dieu.

Le col. Ne tirez point, madame, de si horribles conséquences.

La bar. Et vous , ne posez point des principes si faux. Cependant, ceci est d'une telle importance, que Théodore seul doit s'en mêler; une matière si grave n'est pas du ressort d'une femme ,

Théod. Votre éloquence, madame, a été très-mâle et vigoureuse ; mais je veux traiter la chose à fond. Vous partez, colonel, d'une grande équivoque , en confondant le mot diriger avec le mot ôler, qui sont des choses très-différentes.

Le col. Qui doute aue ce sont des choses bien différentes ? Il n y a qu'un imbécile qui puisse confondre un mot avec l'autre. Expliquez-vous.

Théod. Diriger la liberté n'est point la retirer. Les préceptes, les lois et les ordres des souverains , et même les préceptes de Dieu dtn^enr la liberté; mais ils ne la retirent jamais : faites-y bien attention. Si les souverains garrottaient leurs sujets, et les obligeaient par force à faire telle ou telle action, alors ils les priveraient de la liberté que Dieu leur a donnée , comme vous faites avec les soldats que vous mettez au carcan ou en

Î>rison , etc. Mais la loi ou le précepte ne ait que diriger la liberté , invitant par les récompenses, menaçant de châtiments , ou convainquant par des raisons , etc., et rien de cela ne retire la liberté ; au contraire cela la suppose dans le vassal. Prenez garde , mon ami , à ce aue je dis.

Le col. Que dites-vous ?

Théod. Que les préceptes et les lois n'ôttni point la liberté» et qu*au contraire ils la «upposent essentiellement. Allez faire une loi à la pierre de ne pas tomber vers son centre, au vent de ne point souiller, ou au feu de ne point brûler : on se rira de la loi, parce que vous la faites à des choses €|ui n'ont point de liberté. Commandez aux oiseaux de voler» aux poissons de nager, et aux lièvres de se mettre à courir : tout le monde vous prendra pour un insensé; parce que ces créatures n'ayant point de liberté, sont incapables de préceptes et de lois. Donc, encore une fois , les préceptes h'ôtent point la liberté, au cim* traire , ils la supposent et la prouvent, et n$ tendent au'à la diriger; ainsi, mon ami, vos philosophes sont de pauvres philosophes, puisque ils troquent les noms et confondent les idées de choses, en prenant pour destruc" tion de la liberté ce qui n'en est que la direction.

Le col. Toujours est-il vrai que diriger la liberté par des préceptes c'est retirer ou du moins diminuer la liberté.

Théod. Ceci est une autre erreur palpable de vos philosophes. Vous dites que les i)réocptcs êtent ou diminuent la liberté; mais c'est fi'iux ; parce que Dieu immédiatement après qu'il eut créé l'homme , lui imposa le prè^

ÎZS»

HAAMONIB

«epteda fmit défenda» et, pour parler en pbilosophe, les préceptes de la raison naturelle. Nous dirons donc que iamais rhomme n*a eu une liberté qui n'ait été dirigée par des préceptes. Et par conséauent c*est une erreur Srossière de dire que les lois et les préceptes es souverains diminuent sa liberté: car Dieu lui-même la lui a donnée accompagnée et dirigée par des préceptes.

Le coL Ce que vous dites du fruit défendu arriva à Adam; mais ici nous parlons de tous les bommes que Dieu a laissés entièrement libres.

Théod. Cela, mon ami, est une autre erreur. La lumière de la raison, que d'autres appellent la loi naturelle, reconnue par Voltaire et ses disciples , qui est-ce qui Ta gravée dans Tentendement de tous les bommes ? Je sup-

Ïose que vous me direz que c'est le Créateur. It combien de préceptes contient cette loi da la raison, ou loi naturelle? Vous voyez qu*ils sont en grand nombre. Or le créateur les a imposés tous à tout homme qui ne sera point insensé ou imbécile. Donc le Créateur n*a donné la liberté à personne à qui il n'ait luimême imposé des préceptes. Donc ceux-ci ne s'opposent point à la liberté telle que Dieu l'a donnée.

La bar. Vous avez bien dit, Théodore, que les préceptes prouvent la liberté au lieu de la détruire; car ilslne s'imposent que pour Ui diriger; et là où il n'y aurait pas de liberté , il serait ridicule de la diriger. C'est pourquoi quand les souverains donnent des lois aux: autres hommes, ils ne blessent nullement leur liberté.

Le coL Bien, je ne m'oppose plus à ce que Dieu donne des lois et des préceptes aux hommes, parce qu*il est Dieu, et qu'il ne leur a donné qu'une liberté soumise aux lois ; mais les hommes n'ont point l'autorité que Dieu a.

TA^od. Vous vous trompez encore, mon colonel, et pour la troisième fois dans votre raisonnement. Ecoutez : vous m'accordez que Dieu a imposé à tous les hommes , quoique libres, les préceptes contenus dans la loi naturelle. Hais les lois qui sont écrites et imposées par les souverains sont conformes à la lumière de la raison et à la loi naturelle : donc les lois humaines étant fondées sur la M naturelle et la lumière de la raison , que Dieu nous a données, ne peuvent jamais offusquer la liberté qui vient de lui ; parce que les souverains ordonnent toujours dans leurs lois la même chose aue contient la loi de la raison ; car c'est d'elle que naissent toutes les lois, c'est pourquoi Ton dit que la raison est lame de la loi.

La bar. Vous êtes dans une grande confusion, mon colonel; vous avez changé de couleur. Comment ne parlez-vous pas? est-ce stupeur ? est-ce spasme ?

Le eoL Vous ne pouvez , madame « perdre cet esprit de légèreté, quoique ce soit dans la conversation la plus sérieuse.

La bar. Mon colonel, voilà ce que c'est que tant de présomption et tant d*emphase ! Ac~ iuellement votre esprit esta la presse : '^nlôt

il s'élance dans les airs sur les âdes de votre Voltaire, et tantôt il tombe à la renverse sans savoir ce qui lui arrive. Je vous porte une grande compassion, quoique mêlée de risée; parce que c est le propre des jeunes filles de semeltreàrire auand dans les bab elles voient

Î|uelqu'un étendu tout de son long, après avoir ait dfes sauts , comme vous , avec .autant de suffisance.

Le col. Vous êtes insupportable, madame, sous l'égide de votre maître; parce que vous attaquez de tous les éôtés à la fois , et que

f>ar un dédain plein de grâce, vons fermez a bouche et ne donnez pas lieu à tous répondre.

La bar. Conunent puis-je donner Ueu A des réponses quand il nj en a point.

§ IX. — La iouveraineté et l^auiorité swr l€$ hommes ne peuvent être dans le peuple. Thiod. Tirons actuellement, madame, des conséquences justes des principes établis. Nous avons déjà démontré que les hommes ,

Juoique libres par nature, peuvent recevoir es préceptes et des lois de la part des souverains. A présent, il convient de nous entendre avec le colonel, pour savoir d'où vient et en qui peut résider cette souveraineté sur les bommes.

Le col. Dites ce que vous voudrez, je tiens pour certain et très-certain que la souTeraineté et l'autorité sur les hommes ne peut être que dans le peuple : c'est une chose constante (1) ; le peuple, mes amis, est le souverain. C'est lui qui a toute l'autorité, qui la donne à qui il veut, et qui, lorsque il lui plaira, pourra la retirer et la donner à un autre.

La bar. Expliquez-moi bien cela; car la matière est très-importante , et je veux en être bien instruite. Mais je vous demande, en supposant que le peuple soit souverain, quels sont les vassaux et sujets de ce grand souverain? sont-ce les oiseaux ?

Le col. Ce sont les autres hommes à qui on n'a point donné Tautorilé.

X^ftor. Ces hommes , que vous nommez vassaux, sont le peuple , et ils ont innée la souveraineté que vous placez en lui : comment cela se fait-îl?Ces hommes sont en même temps vassaux et souverains? Expliquez-moi cela, je ne l'entends pas.

Le col. Je m'explique, madame, le peuple esi Tunique souverain qu'il y ait dans Je monde ; mais comme les hommes qui composent ce peuple ne peuvent gouverner tous, la plupart cèdent volontairement à celui ou à ceux qu'ils choisissent, l'autorité, même sur eux qui la donnent; mais de manière que, s'ils en abusent, on peut la Icurôteretla donner à d'autres.

La frar. Et dans 1^ cas que le peuple veuille reprendre l'autorité qu'il a donnée, sous prétexte qu'on n*en use pas bien, qui doit être le juge de cette cause? le peuple : non, parce qu il est la partie plaignante; le souverain non plus, parce qu'il est la partie accusée. Qui donc doit être le juge qui prononce dans

(1) Eiicyclip., au mol Autorité.

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

iZH

one cause aussi grave, et qui dise laquelle des deux parties a raison? Réfléchissez-* j bien , ceci est embarrassant.

Le €oL Le juge doit être la force; car il n'y en a point d'autre.

La bar. Mon colonel, cela serait bon pour le pays des taureaux ; parce que la force seule préraut parmi eux ; et moi, je parlais du pays où les gens ont de la tète et de la raison dans cette tête. On sait que chez les brutes la force prévaut , et la raison chez les hommes ; du moins cela a eu lieu jusque ici, car à présent vos philosophes ont le privilège de parenté avec les brutes, comme ils le disent et comme vous le savez ; et ainsi ils pourront entrer dans la classe des animaux, pour ne plus user de la raison, mais seulement de la force. Pardonnez, Théodore, si j'ai pris votre place, bien que ce soit un défaut ancien que vous me connaissez.

Théod, Madame, cet empressement me plat t, et ne le réprimez jamais, quand la raison naturelle vous portera à parler : les armes de la raison ne connaissent point de difiTérence de sexe. Maintenant, mon colonel, tAchons nous autres d'éclaircîr ce point. Vous dites <^ue c'est le peuple qui a donné aux souverains l'autorité, parce que les hommes ont cédé leur autorité naturelle à un seul ou à plusieurs pour en être gouvernés, soit en monarchie, soit en république, elc. Dites-moi : si le peuple a donné cette autorité au souverain, comment peut-il la lui êter? Comment pourra-t-il reprendre ce qu'il avait donné plusieurs siècles auparavant ? Si c'est pour délit, il est nécessaire qu'il y ait un juge impartial pour condamner le souverain, le délit étant prouvé; et ce juge ne doit pas être en même temps partie, comme l'a dit la baronne. Si c'est parce que le peuple conserve de l'autorité pour retirer ce qu'il a donné; alors il y à beaucoup à dire.

Le col. Le peuple ne peut céder entièrement l'autorité qu'il a, et, auoiqueil n'en ait point usé pendant des siècles entiers, il a toujours le droit de donner le gouvernement à lui il veut (1).

néod. Mon colonel , s'il en était ainsi , quelles fatales conséquences en résulteraient 1 Voici votre doctrine : le peuple n'a point donnél'autorité au souverain, il Ta seulement déposée en lui ; et, l'ayant mise en dépêt, il

Îourraen tout temps la prendre et la donner un autre.

Le eoL Sans contredit.

Théod. Donc si le peuple , sans autre droit que l'autorité primitive que vous lui supposez, peut la retirer au souverain qui en jouit, et la donner à qui il lui platt, il pourra, pour conserver le droit d*égal%té, user de la même justice contre les donataires des terres, et les nobles qui ont reçu de ces souverains des domaines et des gouvernements, quoique ce soit en récompense de leurs services ; par la raison que, si le souverain , abusant de l'autorité qui n'était pas i lui , mais an peuple , était un tyran, tout ce qu'il a donné à vos an-

cêtres est tiul et un abus de la tyrannie; et ainsi le peuple vous retirera tous les biens héréditaires ; car, d*une façon ou d'antre, ils sont venus de ce souverain qui a mal usé de l'autorité qu'il avait en dépAt.

Le eoL Non , il ne peut être juste ée inè dépouiller des biens qui me viennent par héritage de mes ancêtres il j 9l plus de cent ans.

Théod. Donc il sera injuste également d*6ter une couronne héritée et possédée pendant plusieurs siècles, sans autre délit que celui d*être souverain. Mais je me trompe ; puisque vos docteurs prétendent qu'il n'y a d'autre justice et dHnjuUice, que la senstbi- Utéphysiqw et Tintérêt personnel (1] : donc, dès que le peuple se persuadera qu'il a plus d'intérêt à ce que ces biens se répartissent et ne soient plus dans une seule famille, oft entrera immédiatement chez vous et on vous les enlèvera ; car enfin vous le voulez : le peuple est le souverain; et il n'y a pour lui ni pute ni injuste qvLt sa seule convenance. Cela est trop essentiel, pour nous dispenser de l'approfondir. Mais , auparavant, je veux que la baronne demande à M. le colonel sa parole d'honneur qu'il répondra à mes questions suivant qu'il l'entendra dans sa conscience.

La bar. Il le fera , parce que je le hii demande.

Le col. Je le ferais également, sans employer une si grande recommandation . Parlez^Theodore, je vous donne ma parole d'honneur de répondre suivant que ma conscience m'inspirera.

Théod. Bien, vous ne me pouvez mer que dans une multitude tumultueuse , on dans la collection de tous ceux qui vivent dans une société , les méchants sont toujours en plus grand nombre que les bons.

La bar. J'entrevois, Théodore, votre argument; ie ne veux pas vous interrompre : mon colonel, tenez-vous ferme.

£e€o{. Que faire? contre deux, et en mên^e temps , comment pourrai-je me défendre?

N'importe, j'avoue que, dans le nombre des hommes qui vivent en société, il y a toujours plus de méchants que de bons.

Ihéod. Vous devez m'accorder aussi que le nombre des ignorants est plus grand que celui des savants.

Le col. Oh 1 pour cela, oui.

Théod, Je pretends encore plus : vous devez m'accorder que les gens vils qui vendent leurs personnes et leurs actions pour de l'ar-

(;ent, et ceux qui vivent au dernier rang de a société, sont en beaucoup plus grand nombre que les gens nobles, riches, aisés et honorables.

Le col. Tout cela est certain.

Théod. Je veux que vous m'accordiez que les méchants, les ignorants, les hommes vils et grossiers sont ordinairement les plus hardis et les plus insolents.

Le col. J'avoue encore que cela n*est que trop vrai.

Thiod. Réunissez maintenant toutes ces

(\\ Encycl., aux mots Gewernenunt^ Autoriié,

(1) L^Espiîi, p. 90.

llARMOmB

rttiiéê que tous aves avouées , poar Toir ce qui l'ensuU. Vous accordes qae dans le pea-

Sle le nombre est pins grand des méchanUque es bons , des ignorants que des savants , des gens yils et paurres » que des hommes généreux et riches , et par conséquent des entreprenants et insolents « que des hommes tirudents. Donc en voulant que le peuple soit e souverain, vous placez le suprême pouvoir entre les mains des méchants, des ignorants, des hommes vils, insolents et hardis. Beaux souverains pour le bien de la société 1

Xafror. Que vous ai-je dit, mon colonel, que vous ai-jedit?

Le eoL Madame, laisses-moi respirer. Mon honneur est engagé; donnez-moi le temps.

Théod. Ajoutez cette circonstance de plus , que, dans on soulèvement contre ceux qui gouvernent, la vile populace et les pauvres sont ceux qui ont respérance d'améliorer leur sort , et qui n'ont rien i perdre comme les autres. Voici donc ce qui arrivera certainement : la souveraineté étant entre les mains du peuple, quelle que soit la résolution à prendre, le nombre qui prévaudra sera celui des méchants , des ignorants , des gens sans honneur , qui sont les plus audacieux; enfin de ceux qui espèrent gagner, et qui n'ont rien à perdre. Contre ces gens-là comptez pour rien le pouvoir du petit nombre de ceux qui seront bons, prudents, éclairés et riches, lesquels ne vent rien gagner, mais tout perdre. Alors quelle résolution espérezvous, mon ami? Considérez-le bien , et répondez-moi suivant rengagement que vous avez pris sur votre parole ahonneur.

La bar. Théodore vous a tendu un terrible piège.

Lb col. Madame, ce point mérite une mûre réflexion : donnez-moi le temps, vousdis-je, et je répondrai. Pour le moment, je me contente d'observer que cette doctrine n'est point de moi , et que je ne la suis pas ; mais eue est des plus grands hommes que nous connaissions.

La bar. Et ces grands hommes qui se sont présentés tout nouvellement dans le monde , condamnant tout ce que pendant plusieurs siècles on a regardé comme juste , saint et utile aux sociétés, n'ont-ils pas des yeux pour voiries funestes et infaillibles conséquences qui suivent de leurs principes ? Tranquillisez-vous, colonel, et répondez de sang-froid, non sur l'autorité de ces hommes nouveaux, mais d'après la raison naturelle que Dieu vous a donnée. Vous êtes d'âge A marcher tout seul, et vous n'êtes plus dans le temps où on vous conduisait avec des lisières comme nn enfant, de peur que vous ne tombassiez. Répondez suivant ce que vous dicte votre jugemeni.

Le eoL Je vous l'ai promis ; mais je médite.

La bar. Ne voyez-vous pas que , dans tout gouvernement, quelque juste et prudent qu'il soit, se peuvent réunir et former un parti , les gens criminels et méchants , les gens vils, pauvres, poursuivis par la justice , race malreiUante et libertine, qui n'a rien à perdre? ne voyez-vous point qu'ils peuvent publier

qu'ils ont la souveraineté comme partie dn peuple , disant que c'est lui qui est le vériuble souverain , alléguant la liberté et Tégalile qu'ils ont de la nature ; ou , qu'appelant tvrannie le légitime gouvernement des soQ?èrains , ils espèrent de grands biens et de grandes richesses, en plaçant le poii?oir entre les mains de quelques-uns de leurs compagnons qui vivent dans la misère 7 Si de pareilles gens, suivant vos docteurs, prêchaient que rien n'est injuste tant qu'on y trouve ta convenance et son intérêt, et que tout le re^lc est une chimère, ne voyez-vous paslegrand nombre de partisans que fera cette doctrine

Îiour aller seditieusement 6ter le sceptre , et e donner i qui ils voudront? Cela fait, qui ne frémira des conséquences? Si vous ne les voyez pas , vous êtes aveugle , parce qu'elles sont bien visibles; et comme ce qui se fera aujourd'hui pourra se répéter avec la même facilité d'ici a un an , d'ici à un mois, d'ici i quinze jours; quelles inquiétudes, quelles perplexités pour tes sociétés? Dans nn semblable ffonvemement, qui pourrait vim tranquille ?

Le eol. O madame I pourquoi n'onvrez-voos pas une école de police 7 vous y auriez des disciples sans nombre ! mais savez-voos ce que disent nos maîtres ? ils disent qneretpnt philosophique est le grand pacijicateuT étt Etats (i).

Théod. Je le sais bien ; et l'auteur de cet article de l'Encyclopédie établit en même temps les principes les plus certains pour inquiéter les Etats, parce qu'il dit que le gouvememetU des souverains n'est légttimt qu'autant qu'il se dirige au bien des peuples (2). Donc, s'il se réunit quelques malintentionnés qui se plaignent en quelque chose du gouvernement, cela seul sera une

Î preuve que l'autorité du souverain n'est pas égitime , et d'après leur extravagante philosophie on doit le renverser, s'il est vrai, comme ledit le même livre, que le prince reçoit des mains du peuple Vautorité quUa sur le peuple (3). Voyez , mon ami , quelles maximes plus propres à causer en peu de jours mille séditions , dans quelque système de gouvernement que ce soitl Quelles belles manières de pacifier les Etats I

Le col. Je ne suis point obligé de répondre aux difficultés qu'on peut opposer à cegrand livre que tout le monde estime.

La bar. Mais vous êtes obligé de ne pas suivre une doctrine qui est contraire, non seulement à votre raison , mais encore à votre expérience. En quoi consiste la différence entre un homme de jugement et an insensé? en ce que l'homme de bon sens ne se détermine jamais que < par des raisons , et qu'il ne rougit pas de se rétracter, quand on lui prouve qu'il était dans Terreur; etTinsensé, au contraire, croit légèrement, et il s'entête toujours contre les raisons qn on lui oppose; il est aisé de voir, mon colonel, quel parti doit être le vêtre.

(t| Encycl.,sum<MFmffaftfiiif. * (i) Idem^ au mot Gouvernsmeiu.

(3) Idem^ an moi ÀMtctUi.

iUR

DE LA RAISm ET DE LA RELIGION*

IMS

Lb €ol. Bt TOUS Toyes bien ; je ne suis ni an insensé, ni on enlété, mais à revoir; mon général me demande. S'il ne me retient pas longtemps , je reviendrai cette nnit.

La bar. Nous vops reverrons avec plaisir.

S X. — D*oû vient originairement le pouvoir de rautorité $ur les hommes,

La bar. Je ne snis pas fâchée , Théodore » de l'absence momentanée du colonel : nous serons plus libres , pour traiter un peu plus . à fond ces grandes questions , dont on parle tant , sans partir d'aucun principe avéré , et sans vouloir s'entendre. l*ai fait avertir ma mère « aui est enchantée , parce qu'elle a autant de désir que moi de s'instruire àcet égard, et qu'elle ne s*est privée de se joindre à nous, qu'à cause des systèmes absurdes du colonel , dont elle est révoltée.

Théod. 11 est vrai que, forcés de faire attention aux sorties du colonel , et de réfuter ses erreurs , nous perdons quelquefois le fil de la discussion. Nous le suivrons mieux étant tous trois d'accord.

Mad. Je profite avec beaucoup de plaisir de l'occasion que me fournit l'absence du colonel , parce qu'en sa présence je ne veux point disputer , et que je ne puis souffrir ses opinions ; lui-même ne parlerait pas non plus avec franchise devant moi. Je tous ai laissés libres pour l'intérêt de ma fille , à qui il convient de découvrir toute l'horreur des plaies gangrenées de la philosophie. Profitons donc du temps , Théodore, avant que le colonel ne revienne.

La bar. Il reviendra plus doux , parce qu'il a reçu de bonnes leçons. Il connaissait bien la raison , mais il ne voulait pas l'avouer.

Ihéod. Voici , madame , tout ce que nous ayons prouvé : 1* L'homme a été créé par Dieu déterminément pour rivre en société ( Soirée 19, § I ). 2* Les lois que le Créateur adonnées à l'homme pour vivre en société ne peuvent être celles que la nature inspire par le moyen des passions, comme le disait notre colonel ( § Il ). 3* Ce ne sont point non plus les lois de Tintérét personnel , comme le veulent les impies (S III). 4* Il y a deux lois fondamentales de toute bonne société , qui sont : l'une, que chaque membre de la société vréfère le bien commun à son propre intérêt ; foutre, me chacun doit traiter ses concitoyens comme il désire qu'ils le traitent ( § IV ).

Mad. C'est la loi d'or de l'Evangile qui embrasse toutes les lois imaginables qui intéressent la société.

Il^od. S* L'égalité totale dans tous les membres d'une société est une chose chimérique; et si elle existait ce serait ce qu'il pourrait y avoir de pire dans la société (§ V). 6* Il est convenable et même indispensable qu'il y ait dans la société un supérieur qui la gouverne [§ VI). 7* Une conséquence de ce pnncipe est la supériorité qui vient de la nature, telle que celle des pères sur leurs enfants et l'amour réciproque qu'ils se doivent (§ VU). 8* De là encore la nécessité des supérieurs civils et des obligations de tout membre d'une société

enrers son légitime soaTerain(| VIII). Enfin nous venons de traiter la question favorite des philosophes du jour, et nous avons f trouvé contre eux que la souveraineté et 'autorité sur les autres hommes ne résident point dans le peuple et ne proviennent point de lui. Nous avons poussé vigoureusement le colonel qui s'en est rendu le défenseur ; et il a paru réduit au silence.

Mad. J'ai presque tout entendu de mon cabinet.

^ Théod. Actuellement, baronne, examinons d'où vient originairement le pouvoir d'un homme sur les autres hommes.

La bar. Oui, parce qu'à présent votre doctrine est bien présente à mon esprit.

Théod. Dieu (comme Créateur et l'unique

Jère du genre humain) a tout pouvoir sur les omines. Ce pouvoir appartient à lui seul et personne n'en jouit que celui à qui il voudra^ le donner. La raison en est que de sa main toute-puissante il a tout tiré du néant, notre corps et notre ame ; et comme tout Vétre de l homme est sorti originairement de Dieu, il a comme Créateur tout pouvoir sur Vhomme, ainsi que l'ouvrier Ta sur l'ouvrage de ses mains : avec^ celte différence que celui-ci n*a point un domaine égal à celui de Dieu, parce qu'il n'a pas donné l'être à la matière dont il a formé son ouvrage.

Mad. Excellent principe 1 voyons les conséquences que vous en tirez.

Théod. Si Dieu seul a le pouvoir sur Fhomme^ Dieu est le seul qui puisse le déléguer à qui il voudra.

La bar. Je vous entends , ma mère : je lis votre satisfaction dans vos yeux ; vou» ap-

Ëlaudissez à l'évidence de cette conséquence. i ne parait pas possible de la nier,

Mad. Elle s'accorde parfaitement avec ce que nous lisons dans les livres saints , S. Paul nous dit : que tout homme soit soumis à la puissance, parce que tout pouvoir vient de Dieu (1), en sorte que les puissants ne sont que les ministres de Dieu (2) : donc celui qui ré^ siste à leur pouvoir résiste aux dispositions de Dieu (3) ; je trouve encore plus de force dans ce que Jésus-Christ dit à Pilate, gouverneur pour les Romains : Tu n'aurais aucun pou^ voir sur moi s'il ne t'avait été donné d'en haut (4) ; i|uoique Pilate ne fût pas un saint, Jésus-Christ avoue que le ciel loi avait donné le pouvoir civil qu'il avait. De là s'ensuit clairement , ce me semble , que même les potentats et leurs ministres bons ou mauvais ont reçu de Dieu leur pouvoir sur les hommes. Mais vous, Théodore, tous aurez examiné la chose mieux que moi.

Théod. Madame, cela doit être : atiisi je le répète. Comme seul maître absolu du pourvoir, Dieu pcul aussi seul le communiquer. Voyons donc A qui il veut le déléguer.

La bar. C'est là le point essentiel.

(1) Ofiintf anima potesiaiiktts iubHinloribus subdiia tU : non eu emm potestas^ nisi à Deo. {Rom. , 15. 1).

(i) Dei ffititi miniêter est Ubiin bonum.

15) Qui resiilU poUstMu M wdmaiiotd re$ntH.

|i) iVon haberet poteslatem advenum mi iti/mii, aûi tibî daium emt desnper [Joan. 19, iU

HARMONIE

fSIS

Théod. Noufl sommes bien conyaincas que la Toix de la droite raison est la roix de Dieu : or cette yoix divine de la raison vent que les hommes, quand ils sont en petit nombre dans quelque pays nouveau^ obéissent tons au

ÊM de famille ; et quand le nombre des ennts et des familles étant multiplié, un père seul ne peut plus veiller sur la sienne et sur les autres » la raison, c'est-à-dire Dieu, veut

1tt*il y en ait un autre qui soigne les intérêts l'avantage de tous les membres de la société. Dans ce cas on a coutume de donner la préférence ou au conquérant, ou à celui qui a fait la découverte , ou au plue puiisant, ou i celui enfin qui parait avoir les qualités

{propres à procurer le bien commun et éviter es maux qui préjp.dicieraient à tous. Voilà ce que veut la saine raison , voilà ce que veut la voix de Dieu : donc c'est à cet indiyidu que Dieu délègue son autorité. Le système de gouvernement étant établi et commençant à s'exécuter en paix, Dieu commande par la voix de la raison que le particulier cède de son opinion et de son intérêt en ce qui leur serait contraire, parce que la loi générale de toute société (S IV) ordonne de préférer le bien public à l'intérêt particulier. 11 est constant que fe bien public d^nd de la soumission des particuliers à celui qui se voit établi supérieur; car la raison et l'expérience nous enseianent que les préjudices les plus graves résultent de la désunion et de la revolte : donc faites-y bien attention, la voix de Dieu commande o^âx hommes de se soumettreausupérieurétablif quoiqueil soit maiivais : parce que comme dit S. Paul, il occupe la place de ministre de Dieu. Voilà donc à qui Dieu délègue son pouvoir; et voilà comme le pouvoir civil que Pilate avait sur la vie de Jésus-Christ lui venait d'en haut. Si le colonel était ici je n'appuierais pas sur ces passages de l'Ecriture qui ne nous sont pas nécessaires.

Vous pouvez, baronne, vous servir de cette doctrine dans des circonstances particulières; posant toujours pour base que c'est de Dieu

3ue vient tout pouvoir et que c'est lui qui le élègue aux supérieurs qui sont en passes^non paisible et sans contradiction^ en sorte que quand même dans le principe ils ne seraient pas légitimes , parce que leurs con-

Iuêtes seraient injustes et violentes ; cepenant une fois qu'est établi tel ou tel gouvernement, la loi de la paix et de la tranquillité ^vieàiumbienuniverseldespeuples, prévautau jugement particulier de tels ou tels individus qui se donnent pour lésés ou injustement opprimés. Les lois établies sont cdles qui

Souvement comme dépositaires de la paix et n repos général qui est le bien commun que tous doivent préférer à l'intérêt particulier, suivant le cri de la droite raison ; lequel , comme nous l'avons dit, est la voix de Dieu. Hais voici le colonel de retour.

Mad. Mot je me retire et je vous laisse , bien contente d'emporter une doctrine si essentielle.

§ XI. — Des obligations de V homme pur rapport aux lois civiles.

La bar. Soyez le bien-venu, mon colonel ; par le peu qu'a duré votre absence je vois que le général ne yous avait point appelé pour un conseil de guerre. Je tremble toujours quand il a lieu, parce que c'est ordinairement pour condamner à mort les coupables. Vos lois militaires sont terribles.

Le col. Mais elles sont nécessaires ; autrement il ne pourrait y avoir d'obéissance dans la troupe.

La bar. Je suis bien aise que vous soyez de cette opinion , parce qu'à cette heure Théodore allait m'instruire sur l'obéissance que tout homme doit aux lois civiles ; et d'après ce que yous dites je suppose que vous conviendrez avec nous de 1 obligation où l'on est de se conformer à celles qui sont établies dans son pays.

Le col. En bon philosophe je ne puis en convenir : car si j'exécute ce qu'oroonnent les lois militaires , je le fais en vertu de ma charge de colonel et non parce que je l'entends ainsi comme philosophe. Aujourd'hui tous les hommes éclairés disent que Dieu ayant fait l'homme libre, c'est une espèce de tyrannie de lui retirer la liberté, enchaînant ses actions par une foule de lois , sous peine de châtiments , sans lui laisser foire ce qu'il voudrait

Théod. Je vous ai déjà démontré, mon ami, que les lois n'Atent point la liberté que Dieu nous a donnée et qu elles servent seulement à la diriger et à la conduire , d'autant que Dieu, aussitôt après avoir créé rhomme libre, lui imposa le précepte du fruit défendu et, par-dessus tout, lui donna Ja loi de la raison , imprimée dans l'ame de chacun qui lui dit sans cesse : Fot# ceci , on ne fais pas cela, etc. Personne ne peut s'empêcher d'entendre cette loi, quoi qu'il lasse. Je vous ai dit aussi que bien loin d'6ter là liberté, les lois supposent qu'elle existe dans le sujet à qui elles sont intimées ; car personne ne fera de préceptes aux pierres, aux oiseaux , etc.

La bar. Si je ne me trompe vous ne tous rappelez pas ce qui a déjà été dit ; et parco que votre système vous bit perdre la mé* moire, il a fallu le répéter.

Le col. Je me le rappelle très-bien ; mais mon entendement ne se rend pas tout à fait. Pardonnez, baronne, car ma volonté est prête à obéir au moindre signe de la vôtre ; mais il n'en est pas ainsi de mon entendement, parce qu'il n'est point soumis aux moave— ments de mon cœur.

La bar. Vous êtes bien poli , mais tous êtes bien dur; et puisque en traitant ce poînl vous n'avez su que répondre aux arguments contraires, il n'est pas juste d'y revenir ; ainsi cette conversation n'est pas pour tous convaincre , mais pour m'instruire. Parlez , Théodore.

Théod. Mon ami, j'ai déjà dit que Dieu créant l'homme pour vivre en société, lui de- >ait donner les lois les plus propres au bien commun des sociétés. La loi de la raison «

îùtÊ

DE LA RAISON ET DE LA RELIGION

imprimée jMUr !e Créaicar dans l'ame de clia* cnn , lui dS t de ne point se gouyerner à sa tête ; parce qu'alors » dans une population de deux cents nommes, il y aurait deux cents avis différents ; tout Gnirait par la désunion et la guerre civile ; chacun tirant de son côté au gre de son appétit» et pardessus tous, ceux

Jui auraient le malheur d'adopter le système e votre philosophie, qui tient pour licite et saint tout ce en quoi Ton se flatte de trouver son compte. Cet inconvéuient saute aux yeux, et tout homme sensé voit que ce désordre serait eitrémemenl préjudiciable à la société. Qu'en dites-vous ?

' ' Le col. Je voudrais le nier , mais je ne puis.

Théod. Voilà pourquoi la loi de la raison persuade généralement qu'il convient que tout le monde se réunisse et s'accorde dans ce qui est utile au bien commun; et que cela ne se c'oufie point au témoignage des hom* mes ou i la tradition , mais qu'on le rédif^e en termes elairs, et qu'on le mette par écrit, afin que tous, présents et à venir , s'accommodent à ce qui est déterminé. Ces lois sont un d^dt publie dans lequel tous oui placé leurs volontés : par où l'on voit que la loi n'est pas contre la volonté libre ; car par elle les hommes ont déclaré leur libre vcdonté.

Le eoU J'entends çiue le peuple^ du temps où s'établirent les lois, déposa en elles sa volonté ; mais je ne puis entendre qu'il y ait déposé la volonté des générations subséquen-^ tes ; parce qu'il y a déjà longtemps que le pem^le oui fil ces lois est mort.

Thioi* Et quand est mort le peuple qui a fait ces lois? pourriez- vous me donner un certificat authentique de l'année de son décès?

La bar. Théodore vous fait une grâce en se contentant du certificat de l'année ; il pourrait demander celui du jour de la mort.

Thiod. Mon ami , le peuple n^est pas une personne qui meurt, et jamais vous ne trouverez un document qui dise : En telle année mourut le peuple vieux, et naquit un autre nouveau. Un homme meurt, et tous disparais-» sent peu à peu ; mais aussi il en naît d'autres ; le peuple est toujours le même, comme personne morale qui ne meurt point; et ainsi quand un peuple dépose ses volontés dans les lois, les hommes présents et à venir y déposent les leurs ; autrement ces lois seraient dérogées à chaque pas , parce que tous allé-

Sueraient que telle année étaient mortes tant e personnes qui faisaient un manque notable dans le peuple qui avait établi et accepté la loi ; et par conséquent diraient : Nous sommes un autre peuple, et nous ne nous en tenons pas a ce qu ont voulu ceux qui nous ont précédés. Or quelles funestes conséquences ne résulteraient point de celle docbrine et de cette philosophie ? Que la biH ronne vous donne la réponse.

Le col. Je ne le puis nier, otadarae $ mais ne me lancez point dee regards si v\h et si pénétrants, je répondrai. J^i engagé ma parole d'honnew, et je ne pois refuser une réponse sérieuse.

CATtCH. PniLOf. L

Jjahar. Dites douer oirf on non.

Le eoL J'avoue que, si nous admettons que le peuple change (}uand est morte utif partie notable des premiers citoyens qui ont adopté les lois, il s'ensuit un grand désordre dans la société. Mais

La bar. Mais quoi ?

Le col. Mais teajours est-M^e une chose Cruelle que nous qui vivons et qui naissons libres , nous nous trouvions enchaînés par des gens qui n'existent plus , dont les os sont desséchés , dont le corps a été la pâture des vers , et Dieu sait où sont leurs âmes. C'est, dis<je, une chose cruelle qu'il nous faille con« fesser que nous sommes liés par des cadavres. Ce çui m'étonne le plus, c'est que vous, quoique dame, vous condamniez tout le genre humain à cette servitude , et même la moitié, composée des personnes de votre sexe, à être esclaves des morts, et que vous les condamniez, sous peine de cfaltiments, à exécuter ce quedes morts nodsent ordonné dansleurs lois.

La bar. Tranquillisez-vous : les dames ne craignent point les chitiments, et ne gé^ missent point sous l'oppression des lois : au grand honneur de leur sexe , ellee se conduisent par la loi de la raison ; et cette loi ne parait dure qu'aux méchants quiB'abandon* nent aux passions, et Ades passions que vous idolâtrez, vous autres philosophes du jour, parce que vos docteurs ont canonisé comme saintes i même les plus scandaleuses. Mais ceux qui , comme nous autres , se gouvernent par la loi de la raison et répriment les passions ne craignent point les lois civiles , qui se fondent sur la raison, â laquelle liout sommes accoutumées. Malheur à ceux qui vivent parmi vous autres philosophes ; par« ce que chacun se débattant pour ses intérêts personnels , sans admettre u'autres lois que celles de ses appétits , ils vivent comme s^ils étaient dans des lieux incultes et sauvages , au milieu des ours ^ des lions et des serpents.

Théod. Ce point a déjà été traité, baronne : ce qui convient à présent , c'est une M. le colonel avoue que,jpour le bien de la société^ il est nécessaire qu'il y ait des lois qui unissent les volontés de tous dans ce qui lui se-» ra utile; de manière que tous coopèrent à ce qui est â l'avantage de tous : car un ou deux particuliers ne suffisent point pour remédier aux besoins du comnuniun. Sans une loi con* stante qui unisse les volontés de tous, on no peut rien foire de bon. Remarquez, mon ami, qu'un seul particulier, s'il a le cœur mauvais, ne peut faîrebeaucoup de mal â la société ; mais pour lui faire du bien , il le pourra peu, étant seul. Donc il est certain et très-certain que, pour le bien de la société, il est nécessaire qu'il y ait des lois civiles qui unissent et lient en certaine points les vo^ lontés de tous. En eon^ner*-vau», oui ou non?

La bar. Que vous conveidez , on que voujr ne coavenAez pas, je vais avec veire permission , écrire cette proposition i la suite de celles qui sont déjà prouvées; car je les

{Quarante^trois.)

iKI

écris pour mon instraclion et ma dirtcUon « •I non pour une autre fin.

LeeoL Vous faites bien, madame; parce qu'il n'est pas juste que la rudesse de mon entendement nuise à yotre instruction; et ainsi je ne réplique pas. Mais toujours je répugne à me soumettre aux lois que mes aïeux seuls ont acceptées, sans ma participation.

Théod* Doucement , mon ami : tous aussi TOUS les ayez acceptées.

Lt col. Comment? Moi, sans le savoir et sans le rouloirT Cela n'est pas possible.

Théod. Je TOUS le prouyerai. Depuis que TOUS êtes né , et que tous avez l'usage de la raison , tous aTez profité de tous les aTantagcs que les lois ciTiles tous ont procurés : TOUS avez toujours apprécié et accepté avec plaisir Its biens continuels que les lois vous ont apportés ; et tellement que vous tous êtes plaint mille fois de ce une les magistrats, négligeant de les faire obserTer, ne châtiaient point sur-le-champ les transgressions. Or cela c'est approuTer et accepter les lois dont TOUS condamnez rinfraction. N'est-ce peint les accepter formellement T Répondezmoi si TOUS pouvez.

La har. Je Tais tous secourir, colonel ,

Earce que je Tois que tous êtes dans Temarras : je Tais tous secourir, afin que tous Toyiez que je nesuis pas toujours contre tous. Dites que tous avez approuTé et accepté les lois, en ce qui tous convient, et non en ce qui ne fait pas Totre compte.

Le eoL Madame, tous tous moquez de mon entendement ; puis-je donc approuTer les lois en ce qui m'accommode, et les rejeter «n ce qui me gène? Je connais bien que ce qui ne me plaît pas peut accommoder la plupart des autres ; et que si j'approuTO les lois en tant qu'elles me sont faTorables , je dois les «ipprouTer aussi dans ce qui favorise les autres : car les lois ne doivent pas être pour un particulier seul , mais pour tous , ou du moins pour le commun : aussi , si je disais que j'accepte les lois en ce qui me convient, et pas plus , je dirais une absurdité manifeste.

La bar. Vous avez grandement raison , et je Tois que ce serait faire une grande injure à Totre esprit que de dire le contraire ; mais j'étais Cachée de tous Toir terrassé, sans pouToir TOUS relever, accablé par l'argument de Théodore. Reconnaissez ma bonne Tolonté de TOUS donner la main.

Le cqL Madame, les raisons sont des raisons : chacun les tourne comme il Teut : et TOUS , par le respect que tous inspirez, et encore plus par l'agréable TiTacité de TOtre esprit , vous êtes capable d'embarrasser le philosophe le plus subtil.

La bar. Bien obligée ; mais moi , en Tertu de ce qui a été dit, j'ajoute cette autre pro-

Ç)silion , si tous le trouTez bon , Théodore : oui kommequi vit en société doit observer les lois civiles établies^ son pays.

Ihéod. EcriTex-la comme règle invariable.

HARMON

Page 1