‹ Cathédrale d'Amiens. Les stalles et les clôtures du choeurChapitre 10 sur 28 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le nombre de quatre cents sujets dont nous avions annoncé l'existence sur notre boiserie n'était donc pas exagéré. Cent soixante-huit de l'ancien Testament ont passé sous les yeux du visiteur avec les miséricordes^ les rampes, et quelques panneaux des pyramides et des dossiers ; quarante-six ont comparu aux grands panneaux des montées, des dossiers et des pyramides pour raconter la vie de la Mère de Dieu; cent vingt-deux viennent do défiler avec les accoudoirs, et soixante-trois avec les pendentifs; les quatre personnages qui s'élancent au sommet des flèches forment le complément de cette intéressante addition Un pareil fait est vraiment merveilleux et inouï, et il fallait^ pour le rendre croyable, le constater jusqu'à l'évidence. Il le fallait aussi pour que le lecteur, même le plus crédule, ne se récriât pas devant le résultat du calcul que nous avons fait de tous les personnages, hommes, animaux, monstres^ figurines qui ani-

ment ce magnifique meuble. Nous en avons compté jusqu'à trois mille six cent cinquante^ sans y comprendre, bien entendu, tout ce que les mutilations, les déprédations et la suppression de dix stalles ont empêché de se présenter au dénombrement. C'est de quoi peupler les porches de trois ou quatre cathédrales^ voire même de celles que l'on bâtissait jadis.

Les bornes de cette notice permettent à peine d'aborder une tache plus importante : l'appréciation de nos sculptures au point de vue de l'art. A l'époque de nos stalles, la lutte entre les mystiques et les naturalistes venait de finir. La renaissance triomphait en Italie sous le règne de Léon X ; le patronage que François l^r accordait aux arts lui ouvrait l'entrée de la France. Sans décider si les partisans de la beauté purement spirituelle avaient mérité ou non les reproches que leur attirait alors, et que leur vaut encore aujourd'hui, leur oubli plus ou moins volontaire des règles de l'aniatomie et de la beauté purement physique, remarquons seulement que la victoire allait bientôt cesser d'être glorieuse à l'époque classique, par les excès dans lesquels commençait déjà à tomber la statuaire du XVle siècle, en méconnaissant toute autre beauté que celle des formes, et semblant oublier que le souffle de Dieu sur le corps du premier homme avait été un souffle de vie intellectuelle, reUgieuse et morale, en même temps qu'un souffle de vie purement naturelle et sensible. Entre le spirituaUsme exclusif du moyen-âge et le désordre du sensuahsme qui a sitôt déshonoré la réforme artistique, il était un miheu, un heureux accord. Quelques-uns

Font voulu, il a du exister quelque temps dans toutes les branches des arts dépendant du dessin, quoique sans doute à des époques diverses pour chacune d'elles et pour chaque contrée. Gloire aux monuments, fruit de cette trop courte alUance ! Notre boiserie de 1508 peut-elle être rangée dans ce nombre? Des juges plus habiles en décideront. Ce qui est certain, c'est qu'elle a conservé quelque chose du beau moral, de la simplicité, de la modestie de l'ordre ancien, et qu'elle n'est pas dépourvue du naturel, du mouvement, de la grâce physique de Tordre nouveau. Nous parlons surtout des portions de notre boiserie qui. sont les plus soignées; celles, par exemple, qui garnissent les rampes^ les hauts-dossiers des stalles maîtresses, et les parois des pyramides. Notre cathédrale offre des points de comparaison aussi nombreux qu'intéressants entre les trois époques si dissemblables du XIII^ siècle, du XVIe et du XVIII^, largement représentées, la première au portail principal et au portail St-Honoré par un ensemble merveilleux de statues et de hauts et bas reliefs, la seconde au chœur par l'admirable boiserie que nous venons de décrire, et la dernière au sanctuaire, dans les chapelles, et ça et là par des rétables, des statues, la chaire, et des monuments funéraires. .

La comparaison ne serait pas moins intéressante au point de vue iconographique. En général, les scènes du XIII^' siècle sont esquissées à grands traits, sans détails inutiles et avec une mesure exquise. La simplicité^, la naïveté, la piété y dominent. On cherche à élever la pensée plutôt qu'à éblouir l'œil. Le XVP siècle ne s'affranchit guères des types consa-

crés par la tradition, mais il en altère souvent le caractère, et il en amoindrit le sens. Si vous rapprochez, par exemple, les sujets figuratifs de la virginité de Marie ^ page 39, des sujets identiques du grand portail, vous féliciterez le XV^ siècle d'avoir approprié à son œuvre cette belle page du XIII*", mais vous le blâmerez de n'avoir pas compris que ces prophéties doivent être associées au mystère de l'Annonciation comme au portail , plutôt qu'aux circonstances de la naissance de Marie comme aux stalles. Le retour de la Sainte Famille à Nazareth^ page 43^ est traité avec une richesse de détails incomparable; mais n'y regrette-t-on pas le trait de piété naïve que présente la même scène de notre portail, où Ton voit Joseph, marchant le premier, tenir les mains jointes avec un air de recueillement et de respect profonds? La peine du travail imposée à notre race est figurée aux stalles par Adam moissonnant un champ de blé : n^est-il pas plus juste de montrer , comme au portail , Adam bêchant la terre ? Bornons-nous à ces exemples. Quant au XVIIi^ siècle, on sait le cas qu'il a fait des traditions, et comment l'iconographie chrétienne a péri sous sa main novatrice. Le XIII^ siècle vous édifie et vous fait prier; le XVI^^ modifie ce sentiment sans le ruiner : demeurez-là, et n'allez pas vous agenouiller devant le XYIII^; vous ne prieriez pas, vous seriez peut-être mal édifié.

LES

CLOTURES DU CHOEUR

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