LES RELIQUES DE SAINT JEAN
L'histoire de saint Jean s'achève au soubassement en cinq médaillons de même forme que les dix que nous avons vus en commençant.
Ile. Sépulture. Les disciples de saint Jean, après avoir enlevé le corps, lui rendent le devoir de la sépulture. Hérode ayant défendu qu'on livrât la tête, le tronc seul reçoit cet honneur. Les disciples sont représentés par quatre personnages recouvrant de terre les restes sacrés à l'aide de pelles et de pioches , ou joignant les mains en signe de prière et de douleur.
12e. Concours au tombeau. La légende dorée^, d'après des auteurs plus anciens^ dit qu'il se fit au tombeau de saint Jean de nombreux miracles. On voit ici des hommes qui prient; des béquilles suspendues attestent l'efficacité de l'intercession du saint.
13e. Les ossements brûlés. Ce fut par l'ordre de Juhen l'apostat, dit la légende dorée (au 29 août), que les ossements du saint furent réduits en cendre, parce qu'il n'avait pas
suffi de les disperser pour empêcher les guérisons miraculeuses opérées par leur vertu. Deux païens attisent le feu; on remarque des ossements dans les mains d'un troisième, et parmi les sarments qui alimentent la flamme.
14e. Les cendres jetées au vent. Sur un sol accidenté, se dessine un monceau de cendres, reste du feu représenté dans le médaillon précédent. Un des personnages le remue; un autre agite un van pour livrer au souffle de l'air la cendre des ossements mêlée avec celle du bois profane. C'est la traduction littérale de la légende : /n vulverem redegerunt^ et per agros ventilaverunt.
15e Le chanoine Wallon de Sarton, à son retour de la Palestine, présente à l'évêque d'Amiens le chef de saint Jean qu'il a découvert et obtenu à Gonstantinople. La remise de cette insigne relique se fait solennellement. L'évêque est en habits pontificaux et le chanoine en surplis; des clercs les accompagnent. On sait que Tauthenticité de la portion du chef de saint Jean que Téglise d'Amiens a reçue en 1208 a été solidement établie, dans une dissertation spéciale , par le prince des érudits français , notre célèbre Du Gange.
Les monuments dont la description se termine ici étant de date certaine, et l'état des arts à cette époque ayant été souvent apprécié, nous n'avons pas à entrer dans un examen analytique de leur caractère et de leur constitution architectonique. Il n'est toutefois pas sans intérêt de remarquer à
quel point le mouvement artistique et de transition de cette époque se manifeste dans le type des différents groupes de notre œuvre. De la première partie , qui est la vie proprement dite de saint Firmin, à la seconde qui a pour objet l'invention de ses reliques, et de celle-ci à Fhistoire de saint Jean au côté opposé, l'art de la sculpture a fait un progrès remarquable. A la raideur des poses et à l'incorrection du dessin succède d'abord, et en moins de quarante ans, un style plus naturel et plus savant; les figures des quatre premiers tableaux ont bien de la variélé dans le jeu des physionomies; mais les membres sont tout d'une pièce et inflexibles dès qu'il y a nécessité de les dévêtir pour le baptême. A la seconde travée, nous trouvons de l'ampleur et du mouvement. Mais tournons de l'autre côté du chœur, et nous verrons presqu'à la même époque naître le forcé, le contourné, témoins ]es valets et les danseuses du palais d'Hérode. Plût à Dieu, toutefois, que la plastique religieuse s'en fût tenue là et ne fût pas tombée à force de progrès jusqu'au profane et au sensuel.
Le caractère de transition que nous signalons n'est pas moins sensible en ce qui concerne les costumes des personnages. Le côté méridional nous offre les costumes contemporains et vrais. Au côté septentrional, nous ne trouvons plus que des costumes héroïques et de fantaisie. On serait même étonné d'un changement si soudain, en si peu de temps, si l'on ne remarquait que la différence devient sensible par le fait même de la rapidité avec laquelle s'opérait
la révolution artistique à cette époque de la renaissance.
A cette raison s'en joint une autre, à savoir que la légende de saint Firmin étant une légende locale, il parut tout naturel de choisir pour vêtements des personnages, comme pour le théâtre où ils devaient figurer, les costumes et les lieux qu'on avait sous la main et sous les yeux. C'était d'ailleurs Tancienne manière; on ne pouvait avoir l'idée de rechercher les lieux et les costumes des Gaulois et des Romains du temps de saint Firmin. Pour l'histoire de saint Jean, au contraire, comme il s'agissait d'y mettre en scène des faits accomplis dans une contrée étrangère et dans des temps plus reculés, les artistes se trouvèrent déterminés à habiller tout leur monde de costumes bizarrement composés de pièces connues et de pièces inventées ou exagérées au gré de l'imagination. Il s'en suit que l'histoire de saint Jean est surtout curieuse et ressemble un peu à celle dont les romanciers de ce temps habillaient leurs héros; tandis que celle de saint Firmin est surtout monumentale et nous offre un vestiaire complet et authentique de 1489 à 1530. Il serait facile d'en relever toutes les pièces et de faire un traité sur la matière : car nous avons dans les huit grandes niches et les treize médaillons de l'histoire de saint Firmin , des rois, des grands seigneurs et du menu peuple; des évéques, des prêtres, des clercs, des enfants de chœur ; des magistrats, des hommes de justice et des soldats; des hommes, des femmes et des enfants ; des personnages en habits de fête et des gens en négligé ; des gens en costume complet et des gens qui se déshabillent et sont presque nus. Il n'est pas une pièce depuis le chaperon et le chapeau, la coiffe, la ré-
sille et la guimpe, jusqu'aux souliers, à la mule et à la sandale, depuis le pourpoint d'hermine et la robe relevée de brocards jusqu^à la veste tailladée, à la jupe de fine laine et à la chemise de toile de Flandre, qu'on ne puisse ici passer en revue avec les vêtements analogues des autres époques et des autres lieux. Cet examen peut avoir son intérêt, en tant qu'il se rattache à l'histoire des mœurs et de l'industrie.
Terminons par un mot, un seul mot sur la peinture qui revêt tous ces groupes et bas-reliefs. Nous l'avons désignée par le nom d'enluminure. Il serait difficile^ en effet, de se faire une idée plus juste de ce que devaient être, neufs, ces murs sculptés et peints, que de les comparer à ces splendides et étincelantes têtes et encadrures des pages que nous voyons encore dans nos riches manuscrits du XV^ siècle et du XVI^ L'or et les plus vives couleurs y sont prodigués avec munificence et en môme temps avec art et discernement : ils excitent, au môme degré que les stalles, l'admiration de tous.