TROISIÈME JOURNÉE
DÉCORATIONS INTERIEURES DE l'ÉGLISE DE REIMS : CEREMONIES DU SACRE ET DU COURONNEMENT : FESTIN ROYAL. ETC.
Quand il s'agit de donner avec des mots, une idée d'immenses décorations dont les nombreux détails échappent long-temps, même à l'œil le plus curieux, on sent combien le langage est insuffisant, et dans ce cas les dessins instruisent mieux que les descriptions les plus pompeuses: aussi nous n'ajoutons ici qu'un faible supplément, aux précieuses lithographies qui composent ce recueil et qui, à la plus sévère exactitude , réunissent l'effet le plus pittoresque. Les magnifiques décors dont on
(1) L'archevêché de Reims tombait presqu'en ruine, M. Mazois, architecte chargé de sa restauration, s'en est acquitté avec toute l'habileté et le bon goût qu'on devait attendre de ses talens; en peu de temps il a su vaincre les plus grandes difficultés et transformer une vieille masure en un palais digne du prince qui devait l'habiter , et de la circonstance mémorable qui en nécessitait l'emploi; la rigueur des convenances, la commoditédes distributions s'y trouvaient jointes à la richesse et à l'élégance des décors ; mais les amis desarts sauront surtout bon gré à l'artiste d'avoir conservé et rétabli dans son état primitif, la belle salle dite du Festin Royal, construite en 1^99, morceau fort curieux de l'architecture intérieure de cette époque.
On peut donner une idée de cette restauration en disant que cent vingts milliers de plâtre et quarante ouvriers y ont été employés pendant un mois.
avait enrichi l'intérieur de la cathédrale de Reims, n'étaient pas moins remarquables par le grandiose de l'exécution, la richesse des draperies, la beauté des peintures, que par leur parfaite harmonie et l'heureux accord avec l'architecture de l'édifice, à laquelle ils semblaient tellement liés, qu'on aurait pu croire qu'ils n'étaient point un accessoire ajouté pour une cause étrangère, mais une partie essentielle de l'édifice, conçue , dès l'origine , par le même génie.
La partie intérieure d u temple, spécialement réservée pour la cérémonie, était drapée en étoffes précieuses parsemées de fleurs de lys d'or, ajustées sans altérer les profils et les formes architecturales. Des amphithéâtres aussi vastes qu'élégamment disposés , occupaient le bas de quatre travées de la nef et des aîles de la croisée , un autre d'une dimension beaucoup plus étendue remplissait tout le fond de l'arrière-cœur et produisait le plus bel effet. Chaque amphithéâtre de la croisée et des travées de la nef était surmonté de tribunes, toujours construites dans le style général , dont l'intérieur tapissé en étoffe de bourre de soie armoiriée , avait le double avantage d'être très-agréable au coup d'oeil , et d'offrir un produit nouveau de l'industrie française; enfin les devants étaient ornés de rideaux et de draperies en velours cramoisi, relevés avec des cordons d'or et enrichis des armes de France et du chiffre du Roi. Au-dessus de ces tribunes on remarquait, avec intérêt, les portraits des rois de France, depuis Glovis jusqu'à Louis XVIII, grandeur collossale, surmontés, eux-mêmes, des portraits des archevêques de Reims les plus célèbres, sous le règne de chaque prince , et d'une longue suite de statues représentant les bonnes ville de France , le tout terminé par des trophées militaires des armées anciennes et nouvelles : enfin la voûte avait été peinte en bleu d'azur parsémé d'étoiles.
L'autel placé à l'entrée du sanctuaire répondait, par sa richesse et sa noble simplicité, à la majesté du tout ensemble.
Mais le trône , construit entre la quatrième et la cinquième travée de lanef, attirait principalement les regards. Sa forme était celle d'un arc de triomphe à jour, élevé sur un stylobate de grande proportion, orné de cariatides, formant l'entrée de la magnifique enceinte que nous venons de décrire, et soutenu sur huit pilastres et douze colonnes , dont
quatre isolées sur ehaque face étaient surmontées de renommées portant le sceptre, la main de justice, la couronne et l'épée, insignes de la royauté. Sur les tympans des deux faces étaient figurées des renommées attachant des guirlandes de laurier sous la frise, sur laquelle on lisait le Domine salvum fac Regem : enfin une dentelle d'écussons enlacés de branches de lauriers et d'oliviers ornait la corniche supérieure, et la plate-forme était surmontée d'un beau groupe de figures représentant la France, la religion et le génie tutélaire des Français. Tous ces ornemens se détachaient en or sur un fond général de marbre blanc , et les colonnes en lapis lazuli étaient décorées d'arabesques ingénieusement composées, des armes de France, du haume royal, du chiffre de Charles X et des décorations du St. -Esprit, de St. -Louis et de la Légion d'Honneur. Au centre de l'arc principal, au-dessus du siège royal, était suspendu un riche baldaquin dont les draperies , les étoffes ainsi que les coussins et le tapis de pied étaient de velours violet, semé d'étoiles et de fleurs de lys d'or. La beauté de ces décorations, ducs aux talens de MM. le Cointe et Hittorff architectes du gouvernement, était relevée par l'éclat d'un magnifique luminaire , composé de soixante lustres de sept pieds de haut, placés en avant des tribunes , portant chacun trente-six bougies , d'un lustre de vingt bougies dans chaque tribune et d'un porte lumière de vingt cierges placé au-dessus de chaque colonne.
Le 29, jour du sacre, dès l'aurore une foule immense obstruait les avenues de la basilique, et avant 9 heures du matin les tribunes étaient occupées, dans le sanctuaire à droite, par les députations de la chambre des pairs, les ministres secrétaires-d'état , les ministres d'état, les conseillers d'état , les maîtres des requêtes , les gouverneurs des divisions militaires ; à gauche les grands ofliciers de la couronne et de la maison du Roi. Sur des banquettes dans le sanctuaire ,les maréchaux de service portant la couronne, le septre, la main de justice et l'épée, les au très maréchaux de France, les quatre évêques chantant les litanies, les grandes députations des députés, les chevaliers et Grand-Croix des ordres de St. -Louis et de la Légion d'Honneur; près de l'autel les prélats invités pour assister au sacre, et sur des degrés à droite et à gauche de la croisée les pairs qui ne faisaient point partie de la députalion. Dans les tribunes de la nef,
adroite près de la croisée, Madame laDauphine (1), Madame la Duchesse de Berry (a), les princesses du sang (3) et les dames de la cour. Dans les tribunes en face les ambassadeurs. Chacun étant placé , les deux cardinaux assistants se rendirent auxappartemens du roi , auprès duquel se trouvaient d'avance le Dauphin , le duc d'Orléans , le duc de Bourbon , les grands officiers de la couronne , les grands officiers de la maison du Roi, les premiers officiers et les officiers ayant fonctions au sacre , après les formalités d'usage (4), le Roi a été introduit dans l'église, précédé des princes et du clergé et suivi par un nombreux et brillant cortège.
Quelques prières préliminaires étant terminées, le Roi, les princes et les personnages ayant fonctions , prirent leur place dans l'ordre qui leur était indiqué (5). Alors commencèrent ces cérémonies augustes et mystérieuses, par lesquelles la religion s' associant à la royauté , répand , avec l'onction sainte, les grâces du ciel sur les peuples et les rois. Ces cérémonies dont les bornes de cet ouvrage ne nous permettent de ne faire ici qu'un très-court exposé, sont fort curieuses ainsi que les prières et les formules mystiques que l'on y récite (6) , et frappent vivement l'imagination, autant par leur appareil imposant, que par la grandeur du caractère qu'elles impriment et le rang des personnages qui y concourent.
(1) En robe brodée d'argent sur un fond d'or , diadème élincelant de diamants.
(2) En robe rose lamée d'argent, couronne de rose mêlée de diamants.
(3) En robe blancbe brochée d'argent.
(4) Les deux cardinaux parvenus à la porte de la chambre du Roi , le grand chantre heurte avec son bâton, le chambellan dans l'intérieur demande : que voulez-vous ? Le premier assistant répond : Charles X que Dieu nous a donné pour roi. Les huissiers ouvrent les portes et les cardinaux ayant salué le Roi et les princes , leur présentent l'eau bénite, récitent quelques oraisons et accompagnent le Roi dans son entrée à l'église.
(5) Le Roi sur un fauteuil , sous un dais , au milieu du sanctuaire ; à droite le Dauphin , à gauche les ducs d'Orléans et de Bourbon , derrière deux capitaines des gardes-du-eorps et les deux seigneurs chargés de porter la queue du manteau; le connétable et le chancelier sur deux tabourets, pu bas des degi'és du sanctuaire, plus loin le grand maître des cérémonies, le grand chambellan et le premier gentil-homme de la chambre. Sur un banc, quelques pas en arrière, le premier chambellan maître de la garde-robe et autres personnes de service , enfin aux côtés de l'épi tre et de l'évangile , les quatre chevaliers portant les offrandes.
(6) On trouvera la description de ces cérémonies dans les divers ouvrages qui traitent du sacre des rois de France , et dans ceux publiés à l'occasion du sacre de Charles X , ainsi que dans les journaux de cette éqoque.
Ces cérémonies consistent d'abord dans le serment (1 ) ; après le V eni Creator, l'archevêque étant revêtu de ses habits pontificaux, le Roi assis et couvert , lamainsurles évangiles et sur la relique de la vraiecroix, a juré , d'abord comme Roi, de maintenir et d'honorer la religion chrétienne, de rendre exactement justice à tous ses sujets, et de gouverner conformément aux lois du royaume et à la Charte Constitutionnelle , ensuite comme chef souverain et grand-maître des ordres royaux, du St.-Esprit, de St. -Louis et delà Légion d'Honneur, de maintenir lesdits ordres sans les laisser déchoir de leurs glorieuses prérogatives, d'observer et de faire observer les statuts desdits ordres et d'en porter les décorations. Après quoi le Roi ayant oté la grande robe de soie lamée d'argent qu'il avait porté jusqu'alors et n'étant plus revêtu que d'une camisole de satin ouverte sur les épaules et sur la poitrine, a reçu avec un cérémonial particulier pour chaque chose , les bottines , les éperons et l'épée , et puis sitôt après , pendant le chant des litanies et le récit de diverses prières, l'archevêque a fait avec la sainte ampoule (2) divers onctions sur le corps du Roi, prosterné devant l'autel, alors on l'a revêtu de ses habits royaux , savoir : la tunique et dalmatique de satin violet semé de fleurs de lys d'or et manteau pareil doublé d'hermine, on a fait de nouvelles onctions aux mains après lesquelles Sa Majesté a reçu l'anneau et les gants bénits, le sceptre et la main de justice; puis l'archevêque ayant pris sur l'autel la couronne de Gharlemagne, et la tenant élevée , soutenue par
(1) Mais une particularité très-remarquable et que nous ne pouvons nous dispenser de faire observer, c'est qu'un nouvel ordre de choses , en France , a nécessité des ebangemens et des suppressions dans les formules des prières, des serments et des allocutions du sacre. Ces ebangemens très-notables , et par les circonstances qui les ont nécessités et par les principes qu'ils consacrent , font époque dans l'histoire. On peut facilement les reconnaître en comparant les nouveaux formulaires aux anciens,on peutconsulter sur ce su]et]e Jouwalde Paris du 1 juin i825et quelques ouvrages du temps.
(2) La sainte ampoule était une petite fiole d'huile ligée et extrêmement durcie, envénération dans l'église de Reims, comme ayant été apportée miraculeusement par un ange pour le baptême de Clovis. Cette fiole qui servait depuis au sacre de nos rois , fut brisée sur le pied d'estal de la statue de Louis XV, en g3, mais les espérances sacrilèges des impies furent déçues, des mains fidèles parvinrent à recueillir des fragmens de ce monument de piété , et une partie du baume qu'il renfermait, ainsi qu'il est constaté par un procès-verbal authentique, déposé au greQè du tribunal de Reims.
Ces précieux restes sont aujourd'hui conservés dans un reliquaire en vermeil , donné par S. M. Charles X.
les princes, l'a bénie et l'a posée sur la tête de Sa Majesté, qui a été aussitôt conduite au trône avec le même cortège qui l'accompagnait à son entrée dans l'église, et y a reçu, après le salut des drapeaux des difïerens corps, placés sur les degrés, l'accolade de l'archevêque et des princes qui ont crié par trois fois vivat Rex in eternum. Au même instant, suivant un ancien usage on a laissé envoler dans l'église plusieurs douzaines d'oiseaux, on a distribué des médailles, et les fanfares, l'artillerie et les cloches ont publié au loin l'acte solennel qui venait d'affermir à jamais le trône des Bourbons.
Ces cérémonies ont été suivies du TeDeum: de la messe, pendant laquelle le Roi a présenté, en offrande , un vase d'or rempli de vin , un pain d'argent, un pain d'or et un plat de vermeil contenant des médailles : et du cliant du psaume Exaudiat après lequel Sa Majesté s'est rendue dans la salle du festin royal , ornée avec magnificence et dans laquelle étaient dressées trois tables , celle du Roi , celle de Madame la Dauphine et celle de Madame.
Des fêtes non moins brillantes que celles de la veille , des réunions non moins nombreuses et non moins animées par l'allégresse la plus franche et la plus vive, terminèrent cette mémorable journée.
Le lendemain le Roi présida le chapitre des ordres royaux , et la réception des nouveaux chevaliers qui furent armés par Sa Majesté ellemême, ensuite il visita les divers établissemens publics , les expositions, passa la revue générale des troupes et laissa partout sur son passage des marques touchantes de sa bonté paternelle , de cette grâce affable qui le distingue ; répandit de toute part les bienfaits, combla du plus doux espoir ceux qui le réclamèrent contre l'injustice du sort ou des hommes, et laissa comme ses prédécesseurs des souvenirs qui ne s'effaceront jamais du cœur du Rémois.
En payant un juste tribut d'éloges au talent des artistes chargés des décorations et des immenses travaux exécutés à Reims à l'occasion du sacre de S. M. Charles X, nous ne devons point oublier de signaler tout ce que l'on doit également à M. le duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi j et à M. le vicomte de la Rochefoucault chargé du département des beaux arts qui ont dirigé et surveillé ces travaux avec ce zèle aussi actif qu'éclairé qui sait présidera tout, prévoir tout, et surmonter comme par enchantement les difficultés qu'offrent souvent les circonstances et les localités.
VUES PITTORESQUES
DE LA