SCÈNE II
Les Mêmes, FRANÇOIS
FRANÇOIS
Bonjour, ma mère. (Il C embrasse.)
LA DUCHESSE
Bonjour, mon grand.
francois, apercevant la lettre et l'air d'attention de Madeleine et de la duchesse assises l'une près de l'autre. Vous aviez à parler? Je suis de trop?
LA DUCHESSE
Reste, au contraire.
MADELEINE
C'est une lettre de papa, que mère a retrouvée en classant des papiers, et qu'elle s'apprêtait à me lire.
LA DUCHESSE
Écoutez. (Elle lit.) « Tu sais, ma chère amie, combien j'aime notre vieille terre de la Rive avec ses ombrages que baigne la Loire. Dès que je pose le pied sur ce coin de Touraine, où beaucoup de mes ancêtres ont vécu, où mes parents sont morts, où je suis venu au monde, où nous nous sommes mariés, aussitôt je me retrouve et je me connais mieux qu'à Paris. On ne voit clair en soi qu'à la campagne. Les villes vous masquent le cœur et l'âme. Ici, quoique éloigné momentanément de toi, ce qui est mon seul regret, j'éprouve pourtant une joie et une paix profondes. Joie et paix morales qui sont la plus large des récompenses pour le peu de bien que j'ai taché de faire autour de moi. Jamais je ne dirai assez à quel point je reste l'obligé de la Providence. Elle n'a cessé de me combler, et dès le ber-
ceau. D'abord elle a permis que je naquisse en France, et cela seul dédommagerait d'exister. »
Oh! je le reconnais là.
LA DUCHESSE
« Elle m'a fait de plus l'héritier d'un grand nom, dramatique et fameux, ce nom de Coutras, mêlé à presque toutes les nobles actions du passé. Enfin, je t'ai rencontrée, ma chère amie, et c'est la grâce la plus insigne que j'aie jamais reçue. Et puis, deux enfants sont venus fortifier et parer une union que rien ne brisera, même pas la fin de cette vie terrestre, car tu le penses comme moi, la mort ne sépare pas, elle interrompt. Ceux que nous avons l'air de perdre font une courte absence. Il n'y a qu'à les rejoindre et c'est une très petite question de temps. Quand on s'aime, comme nous, on est l'un à l'autre pour l'éternité... » Lis, toi... François... je... (Madeleine rembrasse.)
François, prenant la lettre et continuant.
«... Ce qui me plaît chez nos enfants, c'est leur nature à la fois originale et tradition-
nelle. Chacun d'eux est bien « lui-même », et pourtant ils savent déjà nous continuer. J'aa la certitude qu'ils ne s'écarteront jamais des principes fondamentaux d'honneur et de bonté que nous avons eu si peu de peine à développer en eux. François tient beaucoup de moî ; c'est quelquefois par mes défauts... »
MADELEINE
Il n'en avait pas !
LA DUCHESSE
N'interromps pas ton frère.
François, poursuivant.
« Il s'en corrigera, j'en suis sûr, avec l'âge, comme je m'en suis corrigé moi-même à la fin de ma jeunesse. Qu'il se méfie toujours de sa fougue, de l'espèce d'ardeur agressive qu'il apporte à tout, même au hien, qu'il modère les éclats de sa nature prime-sautière et chevaleresque. 11 a des élans de cœur, des hardiesses de générosité, des colères, des exaltations, d'apparence méritoire, mais qui me font craindre que parfois ces mouvements n'aient leur source dans l'orgueil plutôt que dans le simple sentiment du devoir et le goût -désintéressé de la vertu. Il faudra veiller, ma
chère femme, si je te précédais, à ce que François ne soit point par fausse fierté de race un dilettante et un virtuose de belles actions, un de ces insupportables don Juan d'honneur, n'agissant que par gageure, et avec la coquetterie d'éblouir les hommes. C'est le seul écart que je redoute pour lui. Quand au reste, l'enfant est d'âme droite et franche, et j'ai foi en notre sang qui depuis plus de trois siècles n'a pas encore menti. Noire Madeleine est tout le portrait de ta douceur et de ta bonté, aussi, je ne m'en tourmente guère pour le cas où je n'aurais pas le bonheur de la marier moi-même. Tu seras là. Quand arrivera pour eux deux, elle et François, l'heure d'accomplir cet acte nécessaire et redoutable, qui est comme le point de départ d'une seconde vie dans la première, oh! autant qu'il sera en ton pouvoir et que leur choix te le permettra, laisse nos enfants libres, mon amie. Et enfin, puisque j'envisage l'hypothèse de ma mort prochaine, rappelle toujours à ces chers petits que je les prie de continuer plus tard mon œuvre, l'œuvre de charité quotidienne que j'ai entreprise avec toi, aussitôt après notre union. Aimer son prochain quel qu'il soit, l'assister
par tous les moyens, voilà maintenant la seule question sociale. Assez longtemps on a servi le gentilhomme, aujourd'hui, c'est à lui de servir. Il peut le faire sans descendre et en restant le premier. Et puis, par-dessus tout, qu'ils croient fermement que Dieu existe. Cela leur est extrêmement facile. 11 n'y a guère que les malheureux qui soient excusables d'en douter. Mais quand on est dans leur situation privilégiée, et que d'avance on a été gratifié de tous les biens d'ici-bas pour n'avoir à les mériter qu'après les avoir reçus, il est vraiment malaisé d'attribuer au hasard une paternité aussi prodigue et aussi surhumainement attentive. Je t'embrasse. » Voilà! (A sa mère.) Donnez-moi cette lettre. Je voudrais l'avoir à moi.
la duchesse, à Madeleine.
Tu n'es pas jalouse? [A François.) Gardela.
FRANÇOIS
Merci. (// la met dans son portefeuille. I Tn temps.)
LA DUCHESSE
Tu monteras ce matin ? avec ta cousine ?
FRANÇOIS
Non... seul. Hélène est empêchée.
Elle viendra cependant me dire bonjour tout à l'heure, à la fin de ma leçon.
LA DUCHESSE
A quel propos ?
MADELEINE
Pour voir Mlle Vallon, qu'elle est curieuse de connaître.
FRANÇOIS
Hélène s'intéresse à ce point à ta maîtresse de piano? Ça ne lui ressemble pas.
MADELEINE
A force'de m'en entendre dire du bien, elle m'a demandé l'autre jour avec son grand air moqueur : Peut-on contempler ce modèle de toutes les vertus? Je lui ai répondu que Catherine Vallon était visible ici le mardi et le jeudi de 9 à 10 heures. Et elle m'a dit qu'elle viendrait aujourd'hui.
LA DUCHESSE
Eh bien, elle verra de près ce que c'est
iO CATHERINE
qu'une femme supérieure, pauvre, digne, courageuse...
MADELEINE
Et ne se plaignant jamais.
FRANÇOIS
Une créature exceptionnelle !
Ça ne lui fera pas de mal.
MADELEINE
Est-ce que vous n'aimez pas Hélène, ma mère?
LA DUCHESSE
Mais si. D'abord, j'aime tout le monde. Hélène est une belle et agréable fille.
FRANÇOIS
Un bon garçon.
LA DUCHESSE
Si tu veux.
MADELEINE
Pensez qu'elle est à présent toute seule au monde?
• LA DUCHESSE
Pas si seule! Il y a moi, sa tante. Mais j'avoue que je ne lui sers à rien, car elle n'a jamais voulu m'écouter. Elle n'a pas de tête et elle est entêtée ! (Avec malice.) Heureusement qu'en dehors de moi elle a le baron Frouard !
MADELEINE
Son parrain ? Oh !
Eh ! Frouard est un de nos savants les plus en vogue. Il cherche la direction des ballons ! Tout bêtement.
FRANÇOIS
En attendant, il n'a jamais fait qu'une vraie découverte, celle de M. Mantel.
LA DUCHESSE
Et une bonne celle-là. Tu le connais?
FRANÇOIS
Non. J'ai entendu dire que c'était un pauvre diable plein de talent que Frouard avait ramassé quelque part, pris pour secrétaire, et qu'il exploitait en le faisant travailler comme un nègre.
LA DUCHESSE
Pas à ce point. Moi, je le connais. M. Mantelesten effet un garçon de grande valeur, orphelin, timide, et dans une situation très modeste.
FRANÇOIS
Quel âge a-t-il?
LA DUCHESSE
Près de quarante. Il est lié depuis des années avec les Vallon et c'est lui qui m'a indiqué Catherine quand il a su par Frouard que j'étais en quête d'une maîtresse de piano pour ta sœur. Mais, pour en revenir à Hélène, le baron me paraît un tuteur bien suffisant pour elle. Décoratif.
Encore plus décoré.
LA DUCHESSE
Membre de l'Institut! Aimable et charmant quand il veut, avec une tournure d'esprit sceptique et malicieuse.
MADELEINE
Il est malgré tout incapable de servir de
guide à une femme. La meilleure preuve, e'est qu'il est esclave de la sienne...
FRANÇOIS
Et il a là un maître !
LA DUCHESSE
Oui. Ça ne doit pas être gai tous les jours.
FRANÇOIS
Ni tous les ans !
MADELEINE
Comment voulez-vous qu'au milieu de tout cela, entre ses ambitions d'une part et sa femme de l'autre, le baron soit susceptible de donner seulement à Hélène le moindre conseil pratique?
Je te l'accorde. Mais pour ce qu'elle en ferait!
MADELEINE
11 faut l'excuser. Elle a été malheureuse.
LA DUCHESSE
Un peu par sa faute.
MADELEINE
Comment, ma mère ! c'est son mari qui a eu tous les torts !
LA DUCHESSE
Sans doute. Cela ne prouve point qu'elle ait raison.
MADELEINE
M. de Grisolles a perdu le procès en séparation. Un mois après son mariage, il la trompait.
FRANÇOIS
Et môme un mois avant.
MADELEINE
Ils ne sont pas restés ensemble six semaines ! Aussi, moi...
LA DUCHESSE
Oui, je connais ta chanson. Tout ce que tu me dis d'Hélène je le sais mieux que toi. Elle est à plaindre, en effet. Et pourtant, je la plains avec des réserves. Elle a trouvé pire qu'elle, voilà tout ! Je crois que si, au lieu de ce misérable Grisolles, elle avait épousé un homme excellent, elle lui eût causé beaucoup de chagrin.
MADELEl.Ni:
Pourquoi?...
LA DUCHESSE
Parce que c'est une àme romanesque et détraquée, mon enfant, et qui voit la vie à l'envers.
FRANÇOIS
Qu'est-ce que vous dites là, ma mère ? Hélène romanesque !
LA DUCHESSE
Autant qu'un feuilleton !
FRANÇOIS
Mais vous la connaissez mal.
Et toi ?
FRANÇOIS
Oh! moi ! je la sais par cœur! Nous avons été élevés ensemble à la Rive. Tout petits, nous nous battions déjà à coups de pelle. Voilà un peu plus de vingt ans que nous nous tutoyons, qu'elle m'aime comme une sœur, que je la gronde comme un père, et qu'elle me dit toutes ses pensées... comme à un prêtre.
MADELEINE
Toutes! monsieur l'abbé?
FRANÇOIS
Les plus secrètes.
LA DUCHESSE
Naïf.
FRANÇOIS
Enfin, j'affirme qu'Hélène est le contraire du romanesque! Oh! je lui reproche assez souvent son terre-à-terre, la pauvre fille ! — Ses goûts, ses regrets, ses rêves sont toutbonnementceux d'une bourgeoise élégante et distinguée. C'est la cousine classique de Fçuillet et de Sandeau, la belle et brave cousine qui, sous des dehors assez brillants, mais artificiels, est incapable de toute passion sortant un peu de l'ordinaire.
MADELEINE
Ce qui lui est arrivé n'est déjà pas si ordinaire ! A vingt-quatre ans, après avoir été mariée un mois, la voilà séparée, avec un mari devenu fou et qui ne meurt pas !
FRANÇOIS
Justement! Cela c'est de la vie, du mouvement! Ce sont des atouts.
LA DUCHESSE
De mauvaises cartes, oui !
François, s animant.
On n'a de mérite à gagner qu'avec celles-là. Les mauvais jeux font les bons joueurs. Hélène n'a rien su tirer du sien. Si on veut que je la prenne pour une héroïne de roman, qu'elle commence d'abord... je ne sais pas, moi... par mourir d'amour pour quelqu'un. Après nous verrons.