‹ Catherine; comedie en quatre actesChapitre 40 sur 48 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

Les Mêmes, LA DUCHESSE, puis LE DUC

Pourquoi donc, ma chère enfant ?

Vous, ma mèro!

LA DUCHESSE

Oui, qu'est-ce qu'il y a? Vous avez l'air foi triste, en ell'et.

Je n'ai rien...

VALLON

Des petites choses... Oh! des hêlises !

LA DUCHESSE

Encore! Dites-les. [Le duc entre.)

Catherine, vivement.

Ça n'en vaut pas la peine. Tu viens, père ? {Elle l'entraîne.)

VALLON

Là ! Là ! pas si vite ! (A la duchesse.) Des bêtises! Ne faites pas attention.

SCÈiNE XII LA DUCHESSE, LE DUC

LA DUCHESSE

Elle s'en va dès que tu arrives. Tu m'as l'air tout solennel. Que se passe-t-il?

LE DUC

lise passe... il se passe... que je ne suis pas content.

LA DUCHESSE

De quoi? de qui? de ta femme?

LE DUC

Oui.

LA DUCHESSE

Qu'as-tu à lui reprocher?

LE DUC

Oh ! rien de terrible ! Pris séparément cha cun de mes griefs est sans importance et peut même, à la rigueur, sembler puéril; mais l'ensemble n'en est pas moins très inquiétant. Catherine m'aime beaucoup, c'est convenu, c'est une parfaite épouse... mais elle n'est pas duchesse... ou du moins, pas assez!

LA DUCHESSE

Qu'appelles-tu être duchesse?

Ne pas faire remarquer qu'on ne l'est pas. Ce sont des petits riens... mille choses très insaisissables, mais essentielles dans sa situation et dont je voudrais la voir se pénétrer davantage. Quand elle sort en voiture, elle ramasse tous

les mendiants et les chemineaux qu'elle rencontre et le de la livrée.

contre et les fait monter sur le siège... à coté

LA DUCHESSE

C'est par bonté.

LE DUC

Je le sais bien, mais ça manque tout de même détenue.

LA DUCHESSE

Si elle ne le faisait pas, on dirait qu'elle est fîère et qu'elle a la dureté de cœur d'une parvenue.

LE DUC

Mais non. C'est comme son piano. Dieu sait si j'aime l'entendre, et si je lui trouve du talent! jMais elle abuse tout de même un peu. C'est un instrument qu'elle devrait faire oublier. Et puis ce n'est pas tout. Elle me tutoie, elle m'embrasse devant les domestiques, elle m'appelle chéri devant quinze personnes, c'est très gentil, mais enfin, voyons, ma mère, ça ne vous choque pas ?

Non!

LE DUC

Vous dites cela parce que vous ne voulez pas envenimer la situation.

LA DUCHESSE

Ma parole d'honneur !

LE DUC

Et M. Vallon? Est-ce que vous allez trouver aussique de ce côté-là tout est pour le mieux ?

LA DUCHESSE

Jusqu'ici je n'ai rien vu de menaçant.

LE DUC

Qu'est-ce qu'il vous faut? M. Vallon s'entête à vouloir tenir l'orgue le dimanche à la grand'messe et aux vêpres. 11 sait que ça m'ennuie, mais il s'entête.

LA DUCHESSE

Il le tient très bien. Il a eu hier soir des variations à l'offertoire, très jolies.

LE DUC

J'aimerais mieux qu'il s'abstînt. Trop de musique à la clef.

LA DUCHESSE

Moi, ça ne m'humilie pas.

LE DUC

Il joue aux boules.

LA DUCHESSE

C'est son billard à lui, chacun son goût.

LE DUC

li s'est fait un ennemi mortel du jardinier parce qu'il lui taille ses rosiers à tort et à travers et qu'il n'y connaît rien.

LA DUCHESSE

Bah ! nous aurons des roses tout de môme, et puis ça l'amuse tant !

LE DLC

11 s'étale dans les fauteuils. Enfin, il a l'air tellement heureux que ça en devient presque gênant. La duchesse lève les yeux au ciel.)

LA DUCHESSE

C'est ton beau-père !

LE DUC

Soit! Restent les enfants qui, eux, sont vrai-

ment excessifs : Paul est un garnement qui se bat avec les gamins du bourg, qui abîme et brise tout, un vrai petit sauvage, et quant à Frédéric, il vient simplement de me gâcher un de mes plus beaux livres.

LA DUCHESSE

C'est très ennuyeux, je ne te dis pas le contraire ; mais pourquoi laisses-tu traîner tes beaux livres ?

LE DUC

11 a été le prendre dans ma bibliothèque.

LA DUCHESSE

Si elle avait été fermée à clef, il ne l'aurait pas pris.

LE DUC

Oh ! à présent, s'il faut tout verrouiller cause de sa famille... alors... Je pensais qu'on pouvait être bien élevé quoiqu'étant un petit Vallon.

LA DUCHESSE

Un enfant n'est jamais bien élevé. Rappelletoi ça. Quand tu avais l'âge de Paul, tu n'étais

pas un petit Vallon, tu étais un petit Coutras, et cependant ton père et moi nous fermions les bibliothèques, et à double tour ! Qu'est-ce que c'est que le livre que t'a pris Frédéric ?

LE DUC

« Manon Lescaut. »

Tu vois bien !

LE DUC

Enfin, ils sont à tuer !

LA DUCHESSE

Tuons-les, si ça peut te faire plaisir.

LE DUC

N'en parlons plus, j'ai tort.

LA DUCHESSE

Certainement... tu as tort... et en tout! Est-ce toi que j'entends ? Où sont tes paroles d'il y a six mois? Faut- il te les rappeler? « Ah ! Faire des heureux de tous ces pauvres gens, ma mère ! » Eh bien, tu les as faits, les

heureux, ça y est, et voilà que tu leur en veux de leur bonheur !... La joie de tes obligés t'exaspère. Tu fais un crime à ce pauvre vieux bonhomme de ses gaietés béates et naïves, et tu reproches aux enfants leur turbulence toute naturelle. Tu veux qu'on t'aime, et l'amour de ta femme, sa tendresse, l'es signes qu'elle t'en donne, t'agacent, te froissent, parce que tu prétends être aimé dans les formes, avec le ton, la tenue, et plus de tact! Il te faut des manières de duchesse. Tu as bien besoin deçà ! Catherine est un être exquis. Ces petits travers de tendresse ne me choquent pas du tout, moi, ta mère, qui suis pour le moins d'aussi bonne noblesse que toi, tu en conviendras. Si elle t'aimait à la façon dont tu le demandes bien imprudemment, c'est qu'elle ne t'aimerait pas, ou en tout cas beaucoup moins. Ce n"est pas une duchesse que tu as épousée, une <le ces jeunes filles de notre monde, pour lesquelles tu n'avais pas assez de mépris l'année dernière. Celle-là, oh! elle serait parfaite pour toi, aujourd'hui, femme de salon irréprochable et ne commettant pas le plus petit péché véniel de mondanité. Mais ça ne sérail pas la femme que tu voulais, que je voulais aussi pour toi, et que

lu m'as suppliée à genoux de te donner. Maintenant que tu l'as, tâche de la garder.

LE DUC

Eh! vous avez raison... Je le sais bien. Mais j'ai beau faire, c'est plus fort que moi. Le cœur a aussi ses nerfs.

LA DUCHESSE

Ah ! ça, est-ce que tu n'aimerais plus ta femme ?

le duc, vivement.

Oh ! je l'aime toujours !

la duchesse

Voilà un « toujours » qui ne me plaît guère... Écoute, il y a une question qui me brûle les lèvres depuis plusieurs jours et que je me décide pourtant à te poser. Prometsmoi que tu vas y répondre loyalement?

LE DUC

Je vous le promets.

LA DUCHESSE, depvi'S.

Tu n'as jamais, jamais rien éprouvé dans le passé pour Hélène?

LE DUC

Jamais !

LA DUCHESSE

Et à présent, depuis ton mariage ?

LE DUC

Non plus ! Hélène, mais c'est de la folie Ah ! ça, qu'est-ce qui a pu vous faire sup poser ? A propos de quoi me dites-vous ça

LA DUCHESSE

Rien. Je voulais avoir ta parole. Je l'ai. Ça me suffit ! Là !... Embrasse-moi. Calme-toi, moi, de mon côté, je vais parler à ta femme.

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