SCÈNE XIII LE DUC, seul, puis HÉLÈNE
le duc, rêveur.
Ma femme est jalouse d'Hélène... ma mère... Ah ! ça, qu'est-ce qu'ils ont tous ? (Hélène entre comme pour chercher quelque chose, elU
prend deux livres. Il ne la voit pas. Elle le regarde, fait deux pas comme une femme qui hésite à rester ou à s'en aller. Enfin elle prend le parti de l'appeler.)
François !
LE DUC
Comment te trouves-tu? (Une gêne subite entre eux, inexpliquée. Un temps.)
HÉLÈNE
Mieux, merci. J étais venue chercher ces livres qui sont à moi parce que j'ai commencé mes préparatifs. C'est demain.
LE DUC
C'est demain. Oui, c'est vrai...
HÉLÈNE
Comme le temps passe !
LE DUC
Tu seras longtemps, là-bas?
HÉLÈNE
A Rome ? (Geste qui signifie qu'elle n'en sait rien.) Pourquoi me demandes-tu ça?
LE DUC
,. Pour savoir. Demain soir, tu
Pour rien.
pars?
Demain soir.
LE DUC
Tu voyages la nuit. Tu as raison, c'est plus pratique.
HÉLÈNE
On a moins de poussière. (Un silence.) Pen seras-tu un peu à moi?
LE DUC
Beaucoup.
Hélène, émue, maigre elle.
Vrai?
LE DtJC
Oui, je m'ennuie sincèrement de te vo partir.
HÉLÈNE
Allons donc!
LE DUC
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Rive, il me semble que j'ai mieux apprécié que je ne l'avais jamais fait ta bonne et franche affection... Tu vas me manquer, petite. [Geste d'incrédulité d'Hélène.) Mais si... mais si.. La meilleure preuve, c'est que ma mère ellemême en me voyant tout à l'heure un peu mélancolique m'a posé une question... bien singulière. Je ne sais même pas si je devrais...
HÉLÈNE
Laquelle ?
LE DUC
Si j'avais été amoureux de toi.
HÉLÈNE
Qu'est-ce que tu lui as répondu?
LE DUC
La vérité. Que ça ne m'était jamais arrivé.
HÉLÈNE
Et que ça ne t'arriverait jamais.
LE DUC
Ça serait comique! Deux vieux amis comme nous !
HÉLÈNE
Comique?
Qu'est-ce que tu as? Tu pleures ! [Elle chancelle.) Hélène!
Hélène, se reprenant rageuse.
Laisse-moi !
le duc
Qu'est-ce que tu as ?
HÉLÈNE
Laisse-moi !
LE DUC
Je veux savoir!
HÉLÈNE
Tu vois bien que je ne veux pas le dire.
LE DUC
Si... Dis-le... dis-le... Je devine... Est-ce. que... tu m'aimes?
Hélène, éclatant.
Ah! [Du ton qui veut dire : Si Je t'aime, ah ! grands dieux l)
LE DUC
Toi! Comment? Depuis quand?
HÉLÈNE
Depuis toujours.
Pourquoi ne me l'as-tu pas dit quand j'étais libre?
HÉLÈNE
Malheureux ! Cent fois, je te l'ai dit : tu n'as jamais su l'entendre.
LE DUC
Mais...
HÉLÈNE
Oli ! ne m'interromps pas. Mon cœur a trop d'arriéré. Aussi loin que remontent mes souvenirs, il n'y a que toi! J'avais à peine l'âge de raison, déjà tu m'avais prise tout entière!
LE DUC
Comment!
HÉLÈNE
Sans même t'en douter ! ... Je ne te reproche
rien. C'est moi qui t'avais choisi... tu serais mon mari!... tu l'étais, tu répondais à l'idéal naïf que je me faisais de l'homme qui aime qu'on aime, de l'amant.
le nue, avec tristesse et douceur.
Moi !
HÉLÈNE
Tu étais le plus beau, le plus fort, le me leur, le plus élégant, celui qui montait mieux à cheval, l'être parfait, tu étais tout, quoi! Et puis tu étais bon. lu me faisais jouer, tu me racontais des histoires. Aussi, je t'admirais des pieds à la tête. Je volais les portraits, je buvais dans ton verre, je couvrais de baisers la tête de tes chiens, je traçais Ion nom sur mes cahiers, je le prononçais tout bas dans mon lit, j'avais l'idée de l'écrire une lettre avec mon sang... je priais Dieu pour toi... des transporta... du délire... .l'aurais voulu que tu lusses malade pour te soigner, t accompagner sans rose, voyager avec im, 1res loin, être là quand tu donnais ci le regarder... l'aurais voulu vivre pour loi... souffrir pour loi./, pleurer pour loi... mourir pour toi.
le duc, ému.
Oh!
HÉLÈNE
Enfin, je ne peux pas, les mots me... Je saie bien que tout cela te paraît stupide.
LE DUC
Mais non !
HÉLÈNE
Si! Stupide ! une cousine ! Mais c'est comme ça quand on adore !
LE DUC
Mais tu ne m'adores pas ! [Protestations muettes d'Hélène.) Tu le crois! tu te trompes... tu as été dupe d'une tendresse enfantine pour le petit François de tes premières année-.
Non, mon ami, et la preuve, c'est que plus tard, toute la vie, ça a été la même chose. Tu n'as pas cessé une minute d'être avec moi. Dans mes courtes joies, mes douleurs, nies dégoûts, jamais tu ne m'as quittée... (Se lève.) même pendant mon mariage... quand il me fallait subir...
le duc, se lève.
Oh ! Hélène, tu es folle !
HÉLÈNE
Il y a si longtemps que c'est mon excuse... Et toi, tu n'as jamais rien deviné, rien compris ! Rappelle-toi ? Tu m'as torturée avec ta camaraderie et ton amitié fraternelle... Tu m'as conseillé d'épouser M. de Grisolles, tu m'as raconté ton amour pour l'autre... cette nouvelle venue... {Geste du duc.) et je t'ai écouté, je t'ai engagé à unir ta vie à la sienne.
LE DUC
Pourquoi? Puisque tu m'aimais?
HÉLÈNE
Parce que tu ne m'aimais pas... Et tu n'as rien vu... tu m'as demandé de te donner du courage pour parler à ta mère, et je t'en ai donné... je t'ai embrassé... et tu n'as pas senti que ma bouche près de la tienne brûlait d'amour, de honte et de désespoir.
LE DUC
Pardon ! Je te demande pardon !
HÉLÈNE
Tu n'as pas de pardon...
LE DUC
Si, je comprends... je pense... quel aveugle j'ai été !
HÉLÈNE
Pense plutôt à ce que j'ai souffert!
LE DUC
Je le sens bien profondément.
HÉLÈNE
Ah ! Enfant, jeune fille, jeune femme, porter dans son cœur une pareille passion, la cacher comme un trésor et s'en faire un crime ! La bénir, la détester, s'efforcer de l'anéantir en n'arrivant jamais qu'à l'attiser. (Se lève.) C'est un fameux supplice, va! Tu me l'as fait endurer pendant quinze ans!
LE DUC
Et tu m'en veux?
HÉLÈNE
Au contraire !
Ah ! merci! J'avais peur que tu me haïsses !
Te haïr!
HELENE
LE DUC
Écoute! Oui, je t'ai fait souffrir cruellement. Je le vois trop tard, c'est mon œuvre, mais ce n'est pas ma faute. Comment auraisje pu te supposer capable d'une pareille passion pour moi?... Comment puis-je croire encore qu'elle a résisté aux peines que je t'ai causées... bien involontairement? Pourquoi ne m'as-tu pas chassé de ton cœur, puisque je ne te méritais pas ?
hélène, ge dé (/âge.
Je l'ai essayé... je n'ai pas pu... Pendant des années... je suis parvenue néanmoins à masquer cet amour... au prix dé quelles tortures, tu ne 't'en douteras jamais !
LE DUC
Si, si... Tu me bouleverses!
HÉLÈNE
Et puis, à la longue, j'ai senti que je m'épuj-
sais, que cette passion m étouffait, m'échappait malgré moi... qu'elle était à la veille d'éclater... Tantôt, pendant notre promenade...
Oui, quand tu es tombée dans mes bras...
HÉLÈNE
J'ai cru que j'allais tout te dire en sanglotant.
LE DUC
Il fallait le faire !
HÉLÈNE
Je luttais encore... jusqu'au bout !
LE DUC
Pourquoi?
HÉLÈNE
Une frénésie d'orgueil !
LE DUC
11 s'agit bien d'orgueil î
HÉLÈNE
Mais à présent, à la veille de nous quitter... je ne peux plus... Je sais que c'est mal.
LE DUC
Non!
HÉLÈNE
Si. J'espérais être héroïque jusqu'à la fin, quitte à tomber après... cen'est pas possible !
LE DUC
Alors?
HÉLÈNE
Comme je pensais te trouver seul ici, je suis descendue, d'abord pourvue tu saches... et puis...
LE DUC
Et puis?
HÉLÈNE
Pour te dire que je ne veux pas m'en aller pour longtemps, pour toujours...
LE DUC
Pour toujours? Qu'est-ce que tu dis là?
HÉLÈNE
... Sans rien de toi.
LE DUC
Et que me demandes-tu?
HÉLÈNE
Une heure de ta vie et je pars joyeuse.
LE DUC
Hélène ! Chère Hélène !
Ne me refuse pas. Tu m'as fait souffrir, tu le regrettes?
LE DUC
Ah! Dieu!
HÉLÈNE
Je suis belle... Tu m'aimes déjà, ne dis pas non! Et moi, je t'adore et je pars.
LE DUC
Eh bien, oui.
HÉLÈNE
Ah! François! mon tout... mon... {Ils s'embrassent avec passion.) Demain matin... à l'aube... chez moi!
LE DUC
J'y serai!... Va-t'en... Si on nous voyait!