‹ Catherine; comedie en quatre actesChapitre 41 sur 48 · SCÈNE XIII LE DUC, seul, puis HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII LE DUC, seul, puis HÉLÈNE

le duc, rêveur.

Ma femme est jalouse d'Hélène... ma mère... Ah ! ça, qu'est-ce qu'ils ont tous ? (Hélène entre comme pour chercher quelque chose, elU

prend deux livres. Il ne la voit pas. Elle le regarde, fait deux pas comme une femme qui hésite à rester ou à s'en aller. Enfin elle prend le parti de l'appeler.)

François !

LE DUC

Comment te trouves-tu? (Une gêne subite entre eux, inexpliquée. Un temps.)

HÉLÈNE

Mieux, merci. J étais venue chercher ces livres qui sont à moi parce que j'ai commencé mes préparatifs. C'est demain.

LE DUC

C'est demain. Oui, c'est vrai...

HÉLÈNE

Comme le temps passe !

LE DUC

Tu seras longtemps, là-bas?

HÉLÈNE

A Rome ? (Geste qui signifie qu'elle n'en sait rien.) Pourquoi me demandes-tu ça?

LE DUC

,. Pour savoir. Demain soir, tu

Pour rien.

pars?

Demain soir.

LE DUC

Tu voyages la nuit. Tu as raison, c'est plus pratique.

HÉLÈNE

On a moins de poussière. (Un silence.) Pen seras-tu un peu à moi?

LE DUC

Beaucoup.

Hélène, émue, maigre elle.

Vrai?

LE DtJC

Oui, je m'ennuie sincèrement de te vo partir.

HÉLÈNE

Allons donc!

LE DUC

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Rive, il me semble que j'ai mieux apprécié que je ne l'avais jamais fait ta bonne et franche affection... Tu vas me manquer, petite. [Geste d'incrédulité d'Hélène.) Mais si... mais si.. La meilleure preuve, c'est que ma mère ellemême en me voyant tout à l'heure un peu mélancolique m'a posé une question... bien singulière. Je ne sais même pas si je devrais...

HÉLÈNE

Laquelle ?

LE DUC

Si j'avais été amoureux de toi.

HÉLÈNE

Qu'est-ce que tu lui as répondu?

LE DUC

La vérité. Que ça ne m'était jamais arrivé.

HÉLÈNE

Et que ça ne t'arriverait jamais.

LE DUC

Ça serait comique! Deux vieux amis comme nous !

HÉLÈNE

Comique?

Qu'est-ce que tu as? Tu pleures ! [Elle chancelle.) Hélène!

Hélène, se reprenant rageuse.

Laisse-moi !

le duc

Qu'est-ce que tu as ?

HÉLÈNE

Laisse-moi !

LE DUC

Je veux savoir!

HÉLÈNE

Tu vois bien que je ne veux pas le dire.

LE DUC

Si... Dis-le... dis-le... Je devine... Est-ce. que... tu m'aimes?

Hélène, éclatant.

Ah! [Du ton qui veut dire : Si Je t'aime, ah ! grands dieux l)

LE DUC

Toi! Comment? Depuis quand?

HÉLÈNE

Depuis toujours.

Pourquoi ne me l'as-tu pas dit quand j'étais libre?

HÉLÈNE

Malheureux ! Cent fois, je te l'ai dit : tu n'as jamais su l'entendre.

LE DUC

Mais...

HÉLÈNE

Oli ! ne m'interromps pas. Mon cœur a trop d'arriéré. Aussi loin que remontent mes souvenirs, il n'y a que toi! J'avais à peine l'âge de raison, déjà tu m'avais prise tout entière!

LE DUC

Comment!

HÉLÈNE

Sans même t'en douter ! ... Je ne te reproche

rien. C'est moi qui t'avais choisi... tu serais mon mari!... tu l'étais, tu répondais à l'idéal naïf que je me faisais de l'homme qui aime qu'on aime, de l'amant.

le nue, avec tristesse et douceur.

Moi !

HÉLÈNE

Tu étais le plus beau, le plus fort, le me leur, le plus élégant, celui qui montait mieux à cheval, l'être parfait, tu étais tout, quoi! Et puis tu étais bon. lu me faisais jouer, tu me racontais des histoires. Aussi, je t'admirais des pieds à la tête. Je volais les portraits, je buvais dans ton verre, je couvrais de baisers la tête de tes chiens, je traçais Ion nom sur mes cahiers, je le prononçais tout bas dans mon lit, j'avais l'idée de l'écrire une lettre avec mon sang... je priais Dieu pour toi... des transporta... du délire... .l'aurais voulu que tu lusses malade pour te soigner, t accompagner sans rose, voyager avec im, 1res loin, être là quand tu donnais ci le regarder... l'aurais voulu vivre pour loi... souffrir pour loi./, pleurer pour loi... mourir pour toi.

le duc, ému.

Oh!

HÉLÈNE

Enfin, je ne peux pas, les mots me... Je saie bien que tout cela te paraît stupide.

LE DUC

Mais non !

HÉLÈNE

Si! Stupide ! une cousine ! Mais c'est comme ça quand on adore !

LE DUC

Mais tu ne m'adores pas ! [Protestations muettes d'Hélène.) Tu le crois! tu te trompes... tu as été dupe d'une tendresse enfantine pour le petit François de tes premières année-.

Non, mon ami, et la preuve, c'est que plus tard, toute la vie, ça a été la même chose. Tu n'as pas cessé une minute d'être avec moi. Dans mes courtes joies, mes douleurs, nies dégoûts, jamais tu ne m'as quittée... (Se lève.) même pendant mon mariage... quand il me fallait subir...

le duc, se lève.

Oh ! Hélène, tu es folle !

HÉLÈNE

Il y a si longtemps que c'est mon excuse... Et toi, tu n'as jamais rien deviné, rien compris ! Rappelle-toi ? Tu m'as torturée avec ta camaraderie et ton amitié fraternelle... Tu m'as conseillé d'épouser M. de Grisolles, tu m'as raconté ton amour pour l'autre... cette nouvelle venue... {Geste du duc.) et je t'ai écouté, je t'ai engagé à unir ta vie à la sienne.

LE DUC

Pourquoi? Puisque tu m'aimais?

HÉLÈNE

Parce que tu ne m'aimais pas... Et tu n'as rien vu... tu m'as demandé de te donner du courage pour parler à ta mère, et je t'en ai donné... je t'ai embrassé... et tu n'as pas senti que ma bouche près de la tienne brûlait d'amour, de honte et de désespoir.

LE DUC

Pardon ! Je te demande pardon !

HÉLÈNE

Tu n'as pas de pardon...

LE DUC

Si, je comprends... je pense... quel aveugle j'ai été !

HÉLÈNE

Pense plutôt à ce que j'ai souffert!

LE DUC

Je le sens bien profondément.

HÉLÈNE

Ah ! Enfant, jeune fille, jeune femme, porter dans son cœur une pareille passion, la cacher comme un trésor et s'en faire un crime ! La bénir, la détester, s'efforcer de l'anéantir en n'arrivant jamais qu'à l'attiser. (Se lève.) C'est un fameux supplice, va! Tu me l'as fait endurer pendant quinze ans!

LE DUC

Et tu m'en veux?

HÉLÈNE

Au contraire !

Ah ! merci! J'avais peur que tu me haïsses !

Te haïr!

HELENE

LE DUC

Écoute! Oui, je t'ai fait souffrir cruellement. Je le vois trop tard, c'est mon œuvre, mais ce n'est pas ma faute. Comment auraisje pu te supposer capable d'une pareille passion pour moi?... Comment puis-je croire encore qu'elle a résisté aux peines que je t'ai causées... bien involontairement? Pourquoi ne m'as-tu pas chassé de ton cœur, puisque je ne te méritais pas ?

hélène, ge dé (/âge.

Je l'ai essayé... je n'ai pas pu... Pendant des années... je suis parvenue néanmoins à masquer cet amour... au prix dé quelles tortures, tu ne 't'en douteras jamais !

LE DUC

Si, si... Tu me bouleverses!

HÉLÈNE

Et puis, à la longue, j'ai senti que je m'épuj-

sais, que cette passion m étouffait, m'échappait malgré moi... qu'elle était à la veille d'éclater... Tantôt, pendant notre promenade...

Oui, quand tu es tombée dans mes bras...

HÉLÈNE

J'ai cru que j'allais tout te dire en sanglotant.

LE DUC

Il fallait le faire !

HÉLÈNE

Je luttais encore... jusqu'au bout !

LE DUC

Pourquoi?

HÉLÈNE

Une frénésie d'orgueil !

LE DUC

11 s'agit bien d'orgueil î

HÉLÈNE

Mais à présent, à la veille de nous quitter... je ne peux plus... Je sais que c'est mal.

LE DUC

Non!

HÉLÈNE

Si. J'espérais être héroïque jusqu'à la fin, quitte à tomber après... cen'est pas possible !

LE DUC

Alors?

HÉLÈNE

Comme je pensais te trouver seul ici, je suis descendue, d'abord pourvue tu saches... et puis...

LE DUC

Et puis?

HÉLÈNE

Pour te dire que je ne veux pas m'en aller pour longtemps, pour toujours...

LE DUC

Pour toujours? Qu'est-ce que tu dis là?

HÉLÈNE

... Sans rien de toi.

LE DUC

Et que me demandes-tu?

HÉLÈNE

Une heure de ta vie et je pars joyeuse.

LE DUC

Hélène ! Chère Hélène !

Ne me refuse pas. Tu m'as fait souffrir, tu le regrettes?

LE DUC

Ah! Dieu!

HÉLÈNE

Je suis belle... Tu m'aimes déjà, ne dis pas non! Et moi, je t'adore et je pars.

LE DUC

Eh bien, oui.

HÉLÈNE

Ah! François! mon tout... mon... {Ils s'embrassent avec passion.) Demain matin... à l'aube... chez moi!

LE DUC

J'y serai!... Va-t'en... Si on nous voyait!

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