‹ Catherine; comedie en quatre actesChapitre 42 sur 48 · SCÈNE PREMIÈRE CATHERINE, FROUARD, VALLON · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE CATHERINE, FROUARD, VALLON

VALLON

On a vraiment bien raison de dire, mon cher baron, que la Providence fait bien tout ce qu'elle fait, puisqu'elle vous a envoyé à la Rive hier soir, en pleine crise familiale, au moment où on a le plus besoin de vous.

FROUARD

Ne m'en parlez pas !

VALLON

Et maintenant que vous savez tout, ah ! con-

seillez-nous, prêtez-nous vos lumières... guidez-nous...

FROUARD

Soit. Après vous avoir quittée jeune fille, je vous retrouve, madame la duchesse, en de fâcheuses circonstances, et je m'en plains! Moi qui venais avec l'idée de me reposer, de passer ici, près de vous, une quinzaine agréable etenjouée... Enfin! n'y pensons plus. Eh bien, la précaution la plus pressante, c'était d'éloigner Blanche et les enfants avant qu'il eussent le temps de rien apprendre.

VALLON

Oui, c'est fait.

ait

FROUARD

Ma femme les a emmenés ce matin chez nos amis les Antibes qui ont leur terre à dix lieues d'ici et dont les deux fils sont à peu près du même âge que Paul et Frédéric. Nous voilà seuls, causons.

VALLON

Ah! oui! causons.

FROUARD

Causez en écoutant, s'il vous plaît, cher

ami, sans m'interrompre ?

VALLON

Bon, bon.

frouard, à Catherine.

Etes-vous, madame, dans les mêmes dispositions qu'hier, au moment de mon arrivée?

Toujours !

VALLON

Ah ! mon Dieu !

J'ai bien envisagé ma situation. J'ai senti que dans la crise que je traversais, j'avais besoin d'une amitié solide et dévouée qui parlât en mon nom à ma belle-mère et à mon mari.

FROUARD

N'allez pas plus loin. Vous pouvez compter sur moi.

vallon Pardon... vous vous trompez...

FROUARD

Ce n'est pas à moi...

Est-ce possible?... Vous êtes le, parrain de

celle...

FROUARD

Et puis après ? Mme de Grisolles a beau êl re ma filleule, ça ne m'empêche pas de la blâmer. D'ailleurs, vous avez votre père. Je comprends. C'est encore le meilleur avocat.

VALLON

Oh! non. Moi, dans ces affaires-là...

frouard, à Catherine.

Mais alors ?

J'ai télégraphié à M. Mantel.

FROUARD

A Georges ? Mon Mantel?

VALLON

Oui.

FROUARD

Pourquoi ?

Pour qu'il m'emmenât. Je l'ai appelé.

FROUARD

Il ne viendra pas.

* Il viendra.

frouard, à Catherine.

Sans ma permission? Ce serait un peu vif. Enfin... je l'admets. Vous auriez dû au moins, avant, consulter quelqu'un.

vallon

Elle m'a consulté. Après coup.

frouard, à Vallon.

Et vous l'avez approuvée?

VALLON

Non. Mais... Ah! et puis je ne sais que faire, moi ! Si je dis comme elle et que je pousse à la rupture, je ne remplis pas mon rôle pacificateur de père, et, si je me mets contre elle, j'ai l'air d'être gâté par tout ce luxe et de ne

plus pouvoir m'en passer. Et Dieu sait si j'y tiens !

FROUARD

J'entends, mais vous avez agi là, tous deux, avec une^grande légèreté. Quelle fâcheuse inspiration de mêler un étranger!

M. Mantel n'est pas un étranger. C'est un ami.

FROUARD

Raison de plus, alors. Bref, j'augure mal de sa présence au château. D'autant que si vous vouliez à tout prix l'avoir près de vous, c'était si facile de me le dire. Moi, je l'appelais et ça ne tirait nullement à conséquence. Enfin, le mal est fait...

Aucun mal... Dès l'arrivée de M. Mantel, je partirai avec lui et mon père.

vallon, avec un soupif.

Nous partirons.

FROUARD

Mais non. (A Vallon.) Dites donc comme moi, monsieur.

VALLON

Mais je ne demande pas mieux ! (^1 sa fille.) Fillette, écoute la voix de ton père. Je t'assure (jue tu t'exagères les choses. 11 ne s'est rien passé entre ton mari et sa cousine.

Pour moi, c'est tout comme.

VALLON

Allons donc!... Us se sont embrassés... pour rire.

Taisez- vous. Quel baiser!

VALLON

Hum ! Oui.

FROUARD

C'était un baiser d'adieu... un baiser de voyage.

VALLON

Oui... on part...

FROUARD

Et puis, quand même, il n'y a pas là de quoi

briser deux existences, la vôtre et la sienne, sans parler du reste.

Oui, pense à tes frères, à ta sœur... à ..

Je vous en prie, mon père.

VALLON

Mais... sac à papier!... je jure... Puisque cette vicomtesse est partie pour la capitale de l'Italie! qu'il ne la reverra plus, là! qu'il me l'a promis, à moi! Il comprend très bien que tu ne sois pas enchantée. . . Il ne t'en veut pas . . . Allons? voyons?... un bon mouvement? Soyez la duchesse à papa?

Catherine, vivement.

Je ne veux plus qu'on m'appelle ainsi !

vallon, maussade.

Madame? tout court?

Oui.

VALLON

C'est ce que tu veux redevenir?

Certes ! Et retourner à Paris, dans notre petit appartement !

Mais il doit être loué, il y a belle heure !

Et reprendre notre ancienne vie... mes leçons... tout ce cher passé...

VALLON

Tes leçons? Mais c'est insensé! (Au baron.) Vous l'entendez? (A sa fille) Il s'agit bien du cher passé! Pense donc au cher présent.

FROUARD

Et au cher avenir.

VALLON

Parlez-lui, vous, mon cher baron, puisque moi... parlez-lui avec touteTautorité que l'âge, la situation d'un membre de l'Institut...

FROUARD

Oui. Ecoutez-moi, madame. J'ai pour votre

père et pour vous, depuis longtemps, un très affectueux intérêt. Aussi je vais me départir un instant de cette précieuse et souriante indifférence, derrière laquelle j'ai coutume d'abriter si commodément mon repos, et je me permettrai, pour mieux vous sermonner, de prendre un exemple, une comparaison, facile et symbolique, empruntée au domaine favori de mes recherches. On est quelque peu, dès le début de la vie, comme dans la nacelle d'un aérostat. La grande question, la seule, c'est de monter. Qu'emporte-t-on avec soi pour ce voyage à travers l'inconnu de l'existence ? Des sacs?... Etqu'ya-t-ildansces sacs?. ..Deschoses précieuses, direz-vous ? Non, il y a dedans de l'orgueil, de la colère et de la haine, tout ce qui est inutile et vain, et à quoi nous tenons pourtant plus qu'à nos vraies richesses... Eh bien, pour commencer à s'élever, il faut jeter d'abord quelques poignées de ce sable mauvais, il en faut jeter sans cesse, à pleines mains. Mais c'est surtout dans la région des orages, madame, quand leventse déchaîne et , que la tempête éclate, qu'il est urgent de vider par-dessus bord, et jusqu'au fond, les sacs de im> préjugés, de notre orgueil, de nos entêtements et de nos rancunes, toute celle pacotille qui

nous alourdit et nous retient près de la terre. On fuit ainsi l'orage... en le dominant; et, à mesure qu'on arrive aux régions supérieures, dans ces espaces qui sont le royaume extatique de la sérénité, on s'aperçoit que les choses de la terre étaient nulles et toutes petites, comme les plus hautes tours et clochers des villes ont paru déjà, dès la première poignée de lest, menues bergeries et jouets d'enfants. Ainsi, vos grandes douleurs d'aujourd'hui vous sembleront là-haut, demain, choses puériles et lilliputiennes.

VALLON

Très joli. Et c'est très vrai.

Je vous remercie, monsieur, mais...

frouard, à Catherine.

Ne me répondez pas. Réfléchissez ! {La duchesse entre.)

C'est tout réfléchi. .

FROUARD

D'ailleurs, voici la duchesse. J'espère que vous lécouterez mieux que moi.

VALLON

Ah! oui. Madame la duchesse, parlez-lui... L'excellent baron, moi, son père, nous avons vainement épuisé... Mais vous, peut-être...

LA DUCHESSR

Laissez-nous seules.

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