RANCUNES DU ROI ET DE AVOLSEY
confiance de la reine et de la réserve excessive qu'elle gardait avec lui. Elle ne faisait que son devoir, ce nous semble, en gardant pour elle le secret des orages de sa vie conjugale.
Cependant nous croyons à la véracité de la narration de Louis Garroz : elle nous explique les premiers ombrages de Henri VIII contre le duc de Buckingham. Peu d'années après sa scène avec Gompton, Buckingham comparaissait devant la chambre étoilée , pour avoir tenté de diffamer i le roi; c'était au mois de mai iol9; le 13 mai lo2i, on l'accusait de haute trahison et, le 17 du même rnois, il était condamné à mort et décapité.
Il est vrai que ce jeune seigneur n'avait pas seulement mécontenté le roi ; il avait aussi, dit-on, encouru rini'^iitié du cardinal Wolsey, sur qui les préventions publiques firent peser la responsabilité de ces poursuites criminelles et de cette sentence de mort. Quant à nous, nous en attribuons la plus grande part à Henri YIII -, dont les rancunes couvaient depuis longtemps dans l'ombre et n'en étaient que plus implacables.
Nous avons peine à croire d'ailleurs qu'une plaisanterie piquante et irrespectueuse de Buckingham à l'égard du cardinal ^ ait pu motiver, de la part de cet homme d'Etat, une haine homicide.
1. Diffamare ou infaniare : ce mot, dans la langue juridique de l'Angleterre, avait beaucoup plus de ibrce ([ue n'en a le mot diffamer en français.
2. Henri VIII avait d'ailleurs d'autres griefs contre Buckingham; ce seigneur lui avait enlevé un de ses serviteurs, et il écoutait avec complaisance des prophéties ([ui lui promettaient la couronne d'Angleterre.
3. Un jour que Buckingham tenait l'aiguière d'or devant son souverain, Wolsey, suivant sa coutume, vint y mouiller ses doigts :
j22 CONTRE BUCKIiNGIlAM.
Wolsey, que nous avons à faire connaître d'une manière toute particulière, parce qu'il joue un rôle important dans Taffaire du divorce, était, suivant les uns, le fils d'un boucher d'Jpswich, suivant les autres, d'un petit marchand de cette ville.
Il avait commencé par être aumônier de Henri VIII ; il fut ensuite doyen de l'église de Lincoln. Henri VIII fut tellement charmé de ses bonnes manières, tellement séduit par la grâce et la supériorité de son esprit que, dans l'espace de trois ou quatre ans, il le nomma successivement membre du conseil d'Etat, archevêque d'York, puis grand chancelier d'Angleterre. Le pape, à son tour, combla Wolsey de faveurs, il lui donna le chapeau de cardinal et l'éleva à la dignité de légat du Saint-Siège ^
Le roi Henri, très occupé de ses plaisirs et ayap.t d'ailleurs placé toute sa confiance dans Wolsey, lui abandonna non-seulement l'administration de la justice, mais le maniement des affaires intérieures et extérieures de son royaume. W^olsey se montra, comme homme d'Etat, à la hauteur de la tâche qui lui était confiée.
Buckingham eut la malice de laisser échapper le vase, dont l'eau se
répandit sur les souliers du prêtre <;< Milord Buckingham, dit le
« cardinal, d'une voix étouffée, si vous recommenciez une aulre fois, « j'essuierais mes souliers sur la fourrure de votre manteau. »
« Le lendemain, Buckingham parut à la cour avec un magnifique « manteau, dont il avait enlevé la fourrure. Le roi lui ayant demandé « s'il avait oublié sa fourrure : « Pardon, Altesse, répondit le duc, « c'est une précaution que j'ai prise contre les souliers rouges du '< cardinal. » Il crut que le trait ferait sourire le roi : il s'était trompé. » (Audin. Vie de Henri VIIL Tome 1^^, p. 145.)
1. Les pouvoirs de légat donnés par le pape étaient renouvelés tous les deux ans.