‹ Catherine d'Aragon et les origines du schisme anglicanChapitre 139 sur 400 · ELLE A PLUS DE GHACËS ET DE CHARMES · texte numérisé non relu

ELLE A PLUS DE GHACËS ET DE CHARMES

Tout paraissait, d'ailleurs, concourir à assurer à la jeune Anne un excellent accueil et une brillante position à la cour de Henri VIII. Sa sœur avait les faveurs du roi. Son père et ses proches parents occupaient, en quelque sorte, les marches du trône. Elle se recommandait mieux encore par ses attraits personnels.

Holbein a fait de lady Anne divers portraits qui ne se ressemblent pas entre eux : celui qui est le plus connu et qui la représente dans sa première jeunesse, lui donne une figure ovale et assez régulière, de la fraîcheur et une sorte d'innocente ingénuité. Mais ceux que ce grand maître a peints, à une époque postérieure, accusent une physionomie plus caractérisée. Sa figure est plus pleine, le regard plus langoureux et plus tendre. On remarque ses cheveux noirs comme du jais qui faisaient un si beau contraste avec les diamants qui v étaient semés ^ dans les jours de fêtes solennelles. Ses beaux yeux si expressifs manquent de douceur et dénotent plus de ruse que de grande intelligence ; plus de passion que de sensibilité réelle. Sa bouche et sa lèvre de dessus, plus épaisse que la lèvre inférieure, portent une empreinte de sensualité sur laquelle il est impossible de se méprendre ^.

On s'accorde à reconnaître qu'elle avait moins de perfection dans les traits que sa sœur Marie, mais elle

1. Cranmer remarqua l'effet produit par ce contraste le jour du couronnement d'Anne de Boleyn.

2. Fronde, tome I^r, p. 165, édit. de 1856. Cet auteur ne saurait être suspect de prévention haineuse contre Anne de Boleyn. Son témoignage a donc une grande valeur. Nous avons suivi ici de très près son texte, quoiqu'on le modifiant un peu d'après d'autres auteurs.

QUE DE BEAUTÉ PROPREMENT DITE. i ï[

était douée d'an plus grand charuie. Elle plaisait surtout par la vivacité gracieuse de ses réparties et par la douceur de sa voix, qui semblait avoir quelque chose de pénétrant, soit quand elle parlait, soit quand elle chantait, en s'accompagnant du luth. Pour la danse, comme pour la musique, elle était sans rivale à la cour de Henri VIII. De plus, elle parlait le français admirablement ^, ce qui était alors un mérite fort apprécié en Angleterre. On pouvait pourtant relever chez elle quelques défauts physiques, tel qu'un ongle double à Tun des doigts de la main gauche, ce qui faisait l'effet d'un sixième doigt ; et une verrue assez grosse, imitant la forme d'une fraise, sur l'un des côtés de son cou. Son ongle double semblait à ses admirateurs être une grâce de plus et, quant à la fraise, qui aurait été une petite difformité , elle la dissimulait avec adresse, en portant des cols élevés, qui furent bien vite imités dans le monde fashionable de Londres.

Car, bien avant de monter sur le trône, elle était devenue la reine de la mode, et toutes les toilettes se modelaient sur la sienne.

On raconte que, peu de temps après son retour en Angleterre^ elle fut rencontrée dans le jardin de son père à Suver par Henri VIII, qui entra en conversation avec elle, et qui fut ravi de sa grâce et de sa beauté. Quand il revint à \\'estminster, il dit à Wolsey qu'il s'était entretenu avec une jeune personne qui avait l'esprit d'un ange, et qui lui semblait digne de porter la couronne de reine. — « Il doit lui suffire, répondit adroi- (( tement le ministre, qu'elle soit jugée digne de votre

1. Mais clic l'écrivait fort mal, et avec une orthographe détestable.

1 i2 RENCONTRE DE HENRI AVEC ANNE DE BOLEYN.

« amour. » — Et comme Henri exprimait la crainte que cela ne fût pas suffisant pour elle, et que peut-être elle ne se prêterait pas à tous ses désirs ; « lorsque de « grands princes, répliqua Wolsey, veulent bien mon- (( trer leur passion à une femme, et entreprendre de (( la lui faire partager , ils ont en leur pouvoir des a moyens tels, qu'ils amolliraient un cœur d'acier. » On suppose que l'hnbile et ambitieux ministre, ayant entre les mains le gouvernement de l'Etat, n'était pas fâché d'éloigner de plus en plus le roi du soin des affaires publiques en l'embarquant dans une nouvelle intrigue amoureuse, et on prétend que c'est lui qui suggéra l'idée de faire entrer Anne à la cour comme dame d'honneur de la reine ^

D'un autre côté, ce que Wolsey ne savait pas, c'est qu'Anne de Boleyn avait rapporté de France des tendances au luthéranisme, et 5 ce qu'on appelait alors la réforme religieuse. Mais elle appartenait à ceux des protestants qui avaient surtout cherché dans les nouvelles croyances un prétexte pour le relâchement des mœurs, et un moyen d'échapper aux préceptes sévères de la religion catholique.

Parmi les grands seigneurs dont elle reçut les hommages, après avoir été reçue à la cour, elle distingua sir Thomas Wyatt et le comte Henri de Surrey : ces deux poètes la célébrèrent dans des vers enthousiastes, où la galanterie semblait parier le langage de la passion. Le

l. Miss Agriès Stricklaiid, nouvelle cdit. Loiidon, Longman, 1860, tome II, p. 075-570. On doute qu'Anne de Boleyn ait été réellement dame d'honneur, parce que son nom est mis dans une liste des personnes employées à la cour, 1525-1520. Mais cette preuve négative ne saurait prévaloir contre des témoignages contemporains;

StCCL-:S D^\NNE DE BOLEYX A LA COUH DE HENRI. 143

ton libre et hardi de la jeune Anne, contrastant avec la réserve et la froideur qui régnaient alors chez les Anglaises, tendaient à encourager toutes les prétentions et à multiplier autour d'elle les adorateurs. Cette vie mondaine et enivrante eût été une épreuve difficile pour une personne élevée avec plus de rigidité. Mais l'éducation qu'elle avait reçue, l'exemple et les leçons de ses parents devaient la pousser plutôt que la retenir sur la pente dangereuse oii elle était entraînée.

Voici une anecdote rapportée par Georges, petit-fils de Thomas ^^'yatt, et qui fut un apologiste passionné d'Anne de Boleyn ; elle ne saurait être mise en doute, car son grand-père avait dû la lui raconter : elle montre quels étaient les manèges et les coquetteries de cette jeune fille, dès ses premiers débuts à la cour d'Angleterre : sans doute ce sont des détails qui semblent audessous de la gravité de l'histoire; mais ils jettent une grande lumière sur les mœurs de cette époque, et on nous pardonnera de reproduire avec exactitude un récit si curieux et si caractéristique :

« Parmi les personnages qui lui faisaient la cour, on on ro* marquait surtout deux, l'un était sir Thomas AVyatt, l'autre le roi hii-mème. Le chevalier AVyatt, quand il la revit après son retour de France, dans une fête brillante, resta ébloui de sa beauté; bientôt la voix douce et gracieuse de cette charmante personne retentit à ses oreilles, et il aurait voulu lui exprimer, par son regard, qu'il aurait été bien heureux d'être enchaîné avec elle par un lien d'amour, pensée qu'il exprima quelque temps après en beaux vers. Anne, qui dans son enfance lui avait été promise, mais qui le retrouvait marié, ne voulut pas l'entendre parler d'amour, mais, loin de le rebuter ou même de léloigner,

1 i4 PETITS PRÉSEXTS FAITS PAR ANNE

elle lui dit qu'elle lui donnerait volontiers un gage de sa bienveillance, et qu'elle l'autoriserait à lepoiter comme souvenir. Le poète ^Vyatt, voyant un petit bijou, qui pendait hors de sa poche, attaché à un ruban, le saisit vivement et refusa de le rendre. Un peu plus tard, le roi, après une cour assidue, parvint à gagner le cœur de la jeune Anne, en lui promettant de l'épouser, à la suite cVune déclaration d'amour, il lui prit une de ses bagues qu'il mit à son petit doigt.

« Quelques jours après, il arriva que le roi jouant aux boules, en la compagnie du duc de Suffok, de sir Bryan et Wyatt luimême, paraissait plus en train et plus joyeux qu'à l'ordinaire; et, avant fait un coup d'adresse qui décidait la partie en sa faveur, il dit qu'il avait gagné à un autre jeu un objet qui avait bien plus de prix, et montra en souriant la bague qu'il avait au petit doigt. « Ceci est bien à moi, » disait-il en regardant Wyatt. Sir Thomas crut reconnaître cette bague, pour l'avoir vue au doigt d'Anne de Boleyn, et comme le roi répétait les mêmes paroles, d'un air de triomphe, le chevalier Wyatt, le voyant de bonne humeur et croyant qu'il pouvait tout oser dans ce moment, lui répondit: « Si Votre Majesté veut bien permettre à l'un de ses sujets de se « mesurer avec elle, je lui dirai que cela aussi est bien à moi, » et il détacha de son cou le bijou qui y pendait, et qui n'était autre que le portrait, en miniature, de la belle jeune fille. Henri VIII se rappella le lui avoir vu porter à elle-même. Aussitôt il jeta violemment la boule qu'il avait à la main, en s'écriant : « Alors « je suis donc trompé, » et il se retira brusquement du jeu ^. »

On dit qu'à la suite de la révélation que Wyatt lui avait faite, Henri eut une scène très violente avec Anne de Boleyn; mais celle-ci soutint que ce gentilhomme lui avait pris son bijou, à peu près de vive force, qu'il avait

l. OEuvres de Wyatt, édit. Singer, p. i^G. — Brcwer, lalroduction, tome ÏV, pp. 2'j-2 et 513.

A THOMAS WYATT ET A HENRI VHI. l4o

abusé d'anciennes relations d'enfance, pour se mettre avec elle sur un pied de familiarité qu'elle désapprouvait fîlle-même, et auquel elle porterait remède. Enfin elle parvint à apaiser le roi sur ce point et à lui inspirer une passion plus vive que jamais. Seulement Wyatt fut, pour quelque temps, éloigné de la cour.

Vers cette époque, c'est-à-dire en 1323 ou lo24, le jeune lord Percy, fils du comte de Northumberland, devint sérieusement amoureux d'Anne de Bolevn. Il paraît qu'il aurait demandé sa main, et qu'il y aurait eu entre elle et lui, sinon des fiançailles proprement dites, au moins une promesse mutuelle de mariage i. ^yolsey fut chargé de dire au présomptueux amant que le roi lui interdisait cette union, parce qu'il avait d'autres vues sur cette jeune fille. Gomme Percy semblait ne vouloir pas se soumettre, Wolsey s'adressa à son père, qui l'envoya vivre dans ses terres, et lui fit un peu plus tard épouser Marie Talbot, fille du comte de Salisbury ^.

1. Ce sérail en 1524 ou 15'25; car Anne de Boleyn, suivant Cavendisch, n'aurait, reparu à la cour ([u'en 152i, après uue absence de quelque durée, mais cela ne peut être qu'en 1525, car le mariage de Percy avec Marie Talbot, arrangé quelque temi)S à 1 avance, eut lieu en 1526, avant la mort du père de Percy, dont on a retrouvé la date dans le commencement de l'année 1527. Voir V Histoire de Wolsey^ par Cavendish, p. 180 et suiv.

2. On a trouvé dans les papiers de Cromwel une lettre mystérieuse adressée par un inconnu à un M. Melton, autre inconnu, et où l'on a cru trouver la i)reuve que Lady Anne avait eu avec un autre personnage que lord Percy, une liaison plus sérieuse encore; il paraît que Cromwel, qui avait sans doute la clef de l'énigme, se servit de cette lettre pour Taire annuler le mariage d'Anne et de Henri VIII. En voici le commcuceraent, qui est ce qu'il y a de plus significatif :

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