CORRESPONDANCE DE HENRI AVEC WOLSEY
mouvements de sourde colère qui donnent le frisson.
(( Suivant la parole du Maître qiiem diligo castigo^ a la grande affection et l'attachement profond que je {( vous ai voués me portent à vous ouvrir pleinement « mon cœur, en vous assurant bien que dans cette (( affaire, il ne faut attribuer aucune influence aux « rapports malveillants, au désir de ma satisfaction (( personnelle, à mon intérêt propre, ni à aucune in- « tervention étrangère. Et cependant, quoi que je « puisse vous dire, qu'il ne soit pas question de dé- (( plaisir et de mécontentement entre nous, et soyez (( bien convaincu que je ne vous souhaite que beaucoup « de bien pour le corps et pour l'âme comme vous pou- « vez le désirer vous-même.
« Il me semble qu'il n'est pas droit ni digne d'un « bon serviteur et d'un ami dévoué, quand une chose « est remise par son maître à son arbitrage et à son « jugement, à condition qu'une certaine personne soit « exclue, d'élire et de choisir précisément cette per- « sonne. Et en outre, ce qui me déplaît plus encore, <( c'est que vous avez voulu couvrir cette offense par « l'ignorance où vous auriez été de mes intentions, « quand je m'étais expliqué avec vous à cet égard de « la manière la plus nette et la plus explicite. »
Ici le prince rappelle les expressions dont il s'est servi à trois reprises différentes, puis il ajoute : « Ah! « Milord, c'est une double offense de faire le mal et « de lâcher de le pallier ! C'est ce que ne peut accepter « tout homme qui a du sens et du cœur. En vérité, « mon bon Lord, n'usez plus avec moi de pareils pro- « cédés, car il n'y a pas d'homme vivant sur la terre « qui les déteste autant que moi ! »
lIKNRr AVERTIT WOLSEY DES BRUITS QUI COURENT. 2il
« En présence de ces faits, je pouvais tout garder dans « mon cœur, et v nourrir en secret mon mécontente- « ment, ou m'expliquer franchement et ouvertement « avec vous; j'ai pris ce dernier parti et suivi le prince cipe cimi amico et familiari sincère sempcr cstaf^/endum, « il doit spécialement en être ainsi de la part d'un « maître à l'égard du meilleur et du plus aimé de ses « vieux serviteurs. Espérons bien que ce dernier sera « plus circonspect à l'avenir, et que l'autre n'aura « plus le regret d'éprouver à son sujet le moindre déce plaisir.
« Et quant à ce qui concerne la promesse qu'ont « faite les nones de se réformer, sans doute elle sera « tenue avec fidélité, l'acte gracieux de concession qui « leur a été fait peut être salutaire ; mais, si j'en crois « mes rapports particuliers, imbecilla ah imbccillis cxpec- « taniur. Cependant M. Bell m'a informé que, par son f( caractère, ses mœurs et son âge, la personne dont il « s'agit y;?'œ se fcrt gravitatem. Je prie Dieu qu'il en « soit ainsi, voyant qu'elle a été préférée pour ce poste. » J'entends bien, au surplus, que vous aurez tout or- « donné, tout réglé suivant vos devoirs envers Dieu, « aussi religieusement que peut et doit le faire un Père « de l'Eglise du Christ : en agissant ainsi et en persé- « vérant dans cette voie, vous serez agréable au Dieu a tout-puissant, vous vous ferez honneur à vous-même, « et vous comblerez les vœux de vos amis parmi lesf' quels j'espère moi-même ne pas occuper le dernier c rang ^ »
Dans la suite de la lettre, Henri avertit Wolsev ami-
1 idicvs and papers hy V. Drewrr, Inlroducl., p. ccclwxix.
2i2 WOLSEY s'iiUMJLlE ET TAGHB DE SE JUSTIFIER.
Ccilement et avec une certaine délicatesse que de singuliers bruits courent à son sujet. « On dit dans le monde religieux que les monastères donnent au cardinal des sommes d'argent considérables ^, soit pour se racheter de la suppression, soit pour obtenir de son autorité spirituelle de légat des immunités ou autres faveurs qu'ils n'auraient aucune chance d'espérer sans ce moyen de corruption. » Il renouvelle, en finissant cette lettre, ses protestations d'amitié.
Malgré ces belles protestations, Wolsey fut épouvanté : il sentait vaguement la griffe cachée sous le velours., Il entrevoyait que le dévouement et les services de toute une vie ne prévaudraient pas toujours contre le plus petit sujet de mécontentement. Et si le roi venait à lui manquer, que lui resterait-il?
Il allégua pour son excuse que la peur de la contagion régnante, dont nous allons parler tout à l'heure, avait fait fuir loin de lui ses secrétaires et principaux officiers, qu'il n'était pas entouré de ses conseillers ordinaires, quand, sur des instances pressantes, et affaibli lui-même par la maladie, il avait pris un peu brusquement la détermination de nommer Isabella Jordan abbesse de Wilton, mais que cette nomination était conditionnelle et qu'elle ne devait avoir d'effet définitif que par la confirmation du roi. Enfin, sa lettre donne des explications très plausibles sur l'emploi des dons qu'il recevait des monastères; il les consacrait
1. Quand le roi, dans des circonsldnces pressantes, avait demamlé des dons gratuits aux communautés religieuses, ces communautés l'avaient traité avec une grande parcimonie. Au contraire, avec Volsey, elles se montraient fort généreuses. Cela lui avait fait prendre on grippe Ica monastères et les couvents.
IIE.NUl VIII ACCEPTE CETTE JUSTIFICATION 243
aux fondations religieuses et scientifiques dont il dotait l'université d'Oxford.
Le roi accepta cette justification et témoigna sa satisfaction de ce que ses avertissements avaient été si bien pris : il engagea Wolsey à ne plus demander, à l'avenir, de contributions aux monastères, — quel qu'en fût l'emploi, — pour ôter à ses ennemis tout sujet ou tout prétexte .de plainte. « Je finis, disait-il, cette lettre « un peu rude, quoique toujours pleine pour vous de « sentiments affectueux, en vous assurant qu'il ne reste « plus dans mon cœur aucune trace de mécontentement f( contre vous. »
La réponse de Wolsey est pleine d'expressions exagérées de dévouement et de reconnaissance pour personne du roi. Elle commence ainsi : « Sire, votre ce gracieuse et bonne lettre dans laquelle je puise l'as- « surance qu'il ne reste dans votre noble cœur aucune « trace de ressentimetit contre moi, a tellement chassé « l'amertume et le chagrin de mon âme et m'a tellement c( réjoui et réconforté ut vidcar ex morte ad vitam res- « ti tutus. »
Plus loin, il appelle le roi un véritaùle ange de Dieu. Enfin, il insiste longuement sur ce que les sommes d'argent qui lui ont été fournies par les couvents ont été employées tout entières à des fondations d'écoles à Oxford, et il proteste qu'il n'en a pas détourné une obole pour son usage ou celui de sa famille ^
C'est vers ce temps-là que Wolsey fut atteint gravement d'une maladie épidémique qui régnait alors h Londres.