INTRODUCTION HISTORIQUE XXXV
jeter leurs frocs aux buissons du chemin : la main de fer obtint moins des âmes que la main de velours.
On ne sait, pas au surplus, toutes les réformes qu'Isabelle aurait accomplies, si elle avait vécu davantage. Quand on voit tout ce qu'elle a fait en trente ans de règne, on reste stupéfait, et on se demande à quoi elle serait parvenue, si Dieu lui avait encore concédé les quinze années d'Ezéchias.
Mais ce nouveau bail avec la vie, ce répit ou cette grâce qui fut accordée au roi d'Israël, Isabelle ne parut pas en avoir le désir, et ne l'implora pas de la faveur divine.
On raconte, en effet, que, s'étant aperçue des larmes que l'on versait sur son lit de mort : « Ne pleurez pas « sur moi, dit-elle, et ne perdez pas votre temps à d'i- (( nutiles vœux pour le rétablissement de ma santé : « mais priez plutôt pour ]e salut de mon âme. »
On ajoute qu'elle reçut les sacrements avec la plus tendre dévotion , mais que, quand on lui donna l'extrême-onction, elle s'opposait à ce qu'on lui découvrît les pieds, comme c'est l'usage en pareille circonstance ; ainsi, jusqu'à son dernier soupir, elle eut de ces révoltes de la pudeur, qui avaient toujours trahi chez elle une délicatesse féminine toute particulière, sans nuire à son mâle courage et à sa virile fermeté.
Elle expira le vendredi 26 décembre 1504 : elle était dans la cinquante-quatrième année de son âge.
Comme les Espagnols adoraient leur bonne et grande
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reine, cette mort fut, dans toute la péninsule, l'objet d'une désolation, qui alla presque jusqu'au désespoir.
Peu de temps avant de mourir, Isabelle avait tracé d'une main affaiblie un testament très détaillé, où elle pourvut, avec une merveilleuse sagesse, aux intérêts du gouvernement de l'Espagne et à ceux de sa famille ^.
Si nous avons dessiné un peu longuement les traits de cette admirable figure, c'est qu'il nous a paru nécessaire de faire connaître la mère pour bien expliquer la fille : après avoir étudié avec nous Isabelle de Gastille, on comprendra mieux Catherine d'Aragon.
1. L'autographe de ce testament est encore conservé parmi les manuscrits de la bibliothèque royale de Madrid. Isabelle avait nommé dix exécuteurs testamentaires ; en tête de cette liste, se trouvaient le roi Ferdinand et Ximénès de Gisnéros.
On remarqua que, fidèle à l'amitié jusqu'au bout, elle recommanda chaudement à ses exécuteurs testamentaires, et au roi en particulier, le marquis et la marquise de Moya, — Béatrix de Bobadilla.
Ferdinand d'Aragon, roi d'Espagne.
Nous ne voudrions pas que le roi Ferdinand disparût dans l'éclat des rayons qui entourent le front d'Isabelle comme d'une éblouissante auréole. Ferdinand eut sa place dans l'histoire, et cette place, quoique secondaire, a encore son importance. S'il avait eu une moins illustre compagne de sa vie et de son trône, il occuperait un rang bien supérieur dans l'opinion publique. D'ailleurs il a survécu à la reine, et, pendant plusieurs années, a gouverné tout seul ses Etats si démesurément agrandis. Son individualité, qui ne fut point effacée dans la première partie de sa vie, quoiqu'on en puisse dire, se dessina pourtant dans la seconde d'une manière plus nette et plus précise. Nous devrons tenir compte des diverses phases de l'existence de ce prince dans le portrait que nous allons esquisser de sa personne; et, lors même que nous serons forcé d'ôtre sévère pour sa mémoire, nous tâcherons toujours d'ôtre juste.
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Ferdinand avait à peine dix-huit ans, quand il alla poussé à la fois par les calculs habiles de son père et par ses propres aspirations chevaleresques, contracter presque clandestinement avec Isabelle un mariage qui parut être une aventure, et qui était un grand coup de politique.
Afin de ne pas retarder une union qu'il fallait hâter pour ne pas se heurter à d'invincibles obstacles, Ferdi« nand d'Aragon apporta à sa fiancée une bulle fausse et fabriquée de dispense pontificale en faveur de leur mariage, ce qui causa à la princesse Isabelle de violents remords et presque du désespoir, quand elle connut plus tard cette manœuvre coupable. Elle n'eut pas de repos qu'elle n'eût obtenu du pape Sixte IV, une bulle qui la relevait de toute censure antérieure, qui l'autorisait par une dispense nouvelle à contracter un mariage plus régulier, et qui déclarait légitimes, vu sa bonne foi, les enfants qu'elle avait eus jusque-là.
Si le prince présomptif d'Aragon avait ainsi trompé sa propre femme, on ne s'étonnera donc pas que, devenu roi, il ait trompé souvent les divers souverains avec qui il entretenait des relations diplomatiques ^
Du reste, il ne manqua pas plus de franchise et de sincérité dans la politique que la plupart de ses contem^
1. Apprenant que Louis XII se plaignait d'avoir été trompé deux fois par lui : « Il ment, le coquin, s'écria Ferdinand, je l'ai trompé « plus de dix fois. »