LETTRK DU CARDINAL DE TOURNON
(c plein consistoire, légat né en Angleterre du Saint- « Siège apostolique, et il a procédé contre et pardessus « l'autorité du dit Saint-Siège. Et de vrai, Sire, la plus « grande partie des cardinaux se seroient désespérés (c contre le pape s'il n'avoit fait ce qu'il a fait. Quoiqu'il « en soit, Sire, vous ne ferez pas peu pour le roi d'Anes gleterre, si vous pouvez arrêter le duc de Norfolk à c cette vue. Pour peu de semblant que feroit le roi (( d'Angleterre de réparer ses attentats et d'obéir au « pape et que Sa Sainteté puisse avoir couleur avec « son honneur de faire quelque chose pour le dit roi (C d'Angleterre, je vous assure. Sire, que pour l'amour « de vous et de lui, il le fera d'aussi bon cœur qu'il lui c( sera possible.
« Je crois. Sire, que vous avez bien sçu comme le dit « roi a révoqué tous ses ambassadeurs par deçà (à « Rome) et a mandé au docteur Benoit (Benett) qu'il « prînt congé du pape pour s'en retourner. »
Cette lettre rend bien compte de la situation de Clément VII, et on y reconnaît l'esprit judicieux, le grand sens pratique du cardinal de Tournon.
Il s'était établi en faveur du bon droit de la reine Catherine un courant très fort dans le monde catholique et à la cour de Rome. Le pape ne pouvait pas ne pas y obéir. A force d'artifices, de fourberies et d^abus de pouvoir, Henri VIII était parvenu à créer un courant opposé en Angleterre; il lui eût été difficile, quand il l'aurait voulu, de le remonter et de revenir sur ses pas.
Aussi, quand il envoya en France une ambassade composée du duc de Norfolk^ de lord Rochford, de Pawlet, de Brown et de Bryant, son but ostensible
CONSEILS PERVERS DONNÉS A FRANÇOIS l'" . i6l
était de discuter les offres de médiation de François I". Mais les instructions secrètes étaient de 'conseiller à ce prince de faire aussi sa loi de suprématie en matière spirituelle, ou tout au moins de nommer un patriarche français qui le dispenserait de recourir au souverain pontife, soit pour l'institution des évoques, soit pour les dispenses, soit pour la discipline du clergé ; si le roi de France s'engageait dans cette voie, s'il promettait de défendre tout envoi d'argent au trésor du pape, Norfolk était chargé d'offrir au roi de France des subsides considérables. François chercha à persuader au duc qu'avec des concessions de part et d'autre, l'accord pourrait encore se faire entre Rome et l'Angleterre. Mais il repoussa avec fermeté les propositions corruptrices qui lui étaient faites pour l'entraîner à une révolte contre le Saint-Siège ; néanmoins il protesta qu'il saurait défendre les prérogatives de sa couronne, comme l'avaient fait ses prédécesseurs, et qu'il ne permettrait aucun empiétement de l'autorité spirituelle sur son domaine temporel.
Norfolk, ayant échoué dans sa véritable mission, quitta la France sous divers prétextes ; ce départ si prompt dut peiner beaucoup le cardinal de Tournon qui regardait la présence de ce seigneur à l'entrevue de Marseille comme une dernière chance pour le succès des démarches tentées en faveur de la conciliation. Cependant Norfolk obtint de Henri Vlll l'envoi de deux nouveaux ambassadeurs, Bryant et l'évéque de Winchester.
Après que François eut reçu le souverain pontife à Marseille, il voulut traiter avant tout l'affaire du divorce et appela les agents anglais à une conférence pour discuter les clauses d'une entente commune entre
462 LÉS AMBASSADEUflS ANGLAIS A MAtlSElLLE.
Henri VIII et le Saint-Siège. Leur attitude froide et dédaigneuse frappa le roi de France. Donner, envoyé tout récemment d'Angleterre et se joignant à ses deux autres collègues, vint signifier au Saint-Père, « les apc( pellations de son maître, et lui intimer le concile, « chose qui mist Sa Sainteté et non sans cause à tel (( despit et désespoir qu'il n'est possible de dire ^ » Enfin François P% les prenant à part, leur dit : « Je « vois bien que le roi mon frère, quelque instance qu'il ft me fasse de moyenner son affaire avec notre Saintce Père, n'est point d'avis qu'il s'en fasse rien. «Les ambassadeurs se prirent à sourire ^. Ils avouèrent qu'ils n'avaient aucun pouvoir de leur maître pour négocier et pour traiter cette affaire.
Cependant, comme le roi de France voulait encore espérer et tenter un dernier effort, il chercha à persuadera Clément VII que toute chance de réconciliation n'était pas perdue ; et il prit sur lui d'envoyer à Henri VIII Jean du Bellay qui était devenu évêque de Paris et avait cessé, depuis ce temps, d'être ambassadeur en Angleterre. Ce fut, au reste, ce prélat lui-même qui sollicita cette importante mission : il connaissait parfaitement le terrain, possédait la confiance de Henri et prétendait réussir à opérer un rapprochement, non-seulement entre les deux monarques, mais encore entre le roi d'Angleterre et la cour de Rome.
Il nous semble pourtant que le complaisant d'Anne de Boleyn, le flatteur de Henri VIII, était moins bien placé que personne pour exercer de l'influence sur ce prince.
L Jlist. du dicorce, de Joacliim Legraud, lume IJI, p. 580j 2. Idem, ibid., p. 583.
Henri accueille bien du îsellay. 463
Le roi de France avait donné des instructions détaillées à Jean du Bellay sous ce titre : « Mémoire des points « que monsieur du Bellay, évoque de Paris, aura àtou- « cher au roy d'Angleterre, pour imputer aux ministres « de ce prince la rupture de la négociation poursuivie c( par François P^ vers le pape en .faveur du roi (( Henri VIII i. »
Après des plaintes assez vives sur la conduite des ministres anglais, et dans un langage habile qui rejette sur eux toutes les responsabilités, — comme si François P' eût compris l'un des points fondamentaux delà constitution britannique, — il conclut qu'il faut tacher (( de rejoindre et réunir le roi d'Angleterre et le Saintce Siège apostolique par les moyens dont il a été parlé à (( Marseille et autres qui seront jugés être bons et rai- (( sonnables. De sorte que, d'une part et d'autre, les in- (( jures ou attentats faits et reçus soient doucement ré- (( parés, et y fera le dit de Paris jusques à l'extrémité « tout ce qui sera possible, n'oubliant à lui offrir de « faire entre eux trois une bonne confédération et ligue « défensive. »
L'évoque de Paris fut très bien accueilli par Henri VIII. Cependant ce prince se plaignit amèrement des procédés du pape à son égard, lequel voulait, disait-il, le contraindre à abandonner son royaume pour aller comparaître à Rome en personne afin d'y soutenir lui-même son droit. Néanmoins, après de vives et fortes représentations que lui fit l'évéque de Paris, il voulait bien promettre que si le Suint-Père consentait à surseoir à la sentence de divorce, jusqu'à ce (jue de nouveaux
l. Joaohiiii Legraii'l iltéjù cilc, IHsi. du dicurcc, lomc III. [». ôTl-3b8.