CHAPITRE XXV
g I. Lettre que Catherine adresse de Kimbolton à Henri VIII. — Sa maladie dernière. — Visite de son amie d'enfance, lady Willoughby.
— Eustaclie Chapuis, ambassadeur d'Espagne, se fait introduire auprès de la reine. — Les dernières dispositions de cette princesse.
— Henri VIII ne les respecte pas et n'acquitte pas ses legs. — 11 prend le deuil de Catherine comme étant sa belle-sœur. — Aune de Boleyn refuse de le porter.
l II. Portrait de Catherine. — Justice rendue à sou caractère par Shakespeare. — Appréciation de M. Rio.
Lorsque Catherine crut sentir les approches de la mort, elle écrivit au roi dans les termes les plus touchants pour le supplier de permettre que sa fille pût avoir avec elle une courte entrevue et recevoir d'elle sa dernière bénédiction. Cette faveur lui fut impitoyablement refusée. Peu de temps avant d'expirer, elle fit venir près de son lit une personne attachée à son service et lui dicta la lettre suivante :
« Monseigneur et cher épou.v,
« Je me recommande à vous une dernière fois : « L'heure de ma mort sonnera bientôt, et je ne puis (( vous donner d'autre marque de ma vieille affection « qu'en rappelant que vous devez préférer le salut de
510 MALADIE DE CATHEniNË.
« votre âme aux soins du corps et aux biens périssables « de ce monde pour lesquels vous m'avez causé bien « des peines et qui vous ont attiré bien des soucis. « Pour mon compte, je vous ai pardonné, etjeprieDieu « avec ferveur que Lui aussi vous accorde son pardon. c( Je vous recommande votre fille en vous priant d'ê-
(( tre pour elle un bon et tendre père En terminant
(( cette lettre, je dois vous dire que ma plus douce con- (( solation serait de vous revoir avant de mourir ^ »
Cette lettre, dont une copie fut envoyée à l'ambassadeur d'Espagne, parvint à Henri VIII le 15 décembre 1535 : on assure qu'en la lisant il sentit des larmes mouiller ses paupières, et qu'il envoya un messager à Kimbolton, chargé de porter à sa femme répudiée des paroles bienveillantes.
C'était bien peu certainement de la part du roi, mais c'était beaucoup peut-être pour cette âme si abandonnée, si accoutumée à ne rencontrer que la répulsion là où elle aurait dû trouver un secours et un appui. Si ce n'était pas un acte de sympathie marquée, c'était au moins un dernier signe de vie que Henri lui donnait.
Au surplus. Dieu réservait à Catherine, dans ses moments suprêmes, des témoignages d'affection plus dé* vouée et de plus douces consolations*
Parmi les femmes que Catherine avait amenées d'Espagne avec elle, se trouvait dona Maria de Salavar qui avait épousé lord Willoughby, l'un des plus grands seigneurs de l'Angleterre '\ Lady Willoughby n'avait
1. Lives of ihe qiieens of England, by Agnès Strickland, petite édition abrégée, p. 195. London, Georges Bell and sons 1875.
2. On l'appelle aussi Marie de Salinas ou de Salucci. Son nom es-
VISITE DE LADY WILLOUGHBY. oll
pas cessé d'entretenir des relations avec la malLoureuse reine dont elle était la parente éloignée. En consentant à ne la visiter que très rarement suivant le désir du roi, on croit qu'elle s'était réservé d'aller la voir à son lit de mort. Avertie du danger qui menaçait la princesse, lady Willoughby n'hésite pas; sans perdre du temps à demander une nouvelle autorisation royale, qui aurait pu lui être refusée, elle monte à cheval, malgré le froid, la neige et les mauvais chemins. Arrivée à quelque distance de Ivimbolton, elle fait une chute ; surle-champ elle se remet en selle et poursuit vaillamment sa route. Elle arrive à six heures du soir, aux premières ombres de la nuit, couverte de boue, épuisée de fatigues. Le gouverneur Bedingfleld commence par lui demander si elle a la permission écrite de visiter la princesse douairière (c'était le seul titre sous lequel on désignait officiellement Catherine). Elle répond qu'elle cherchera plus tard sa permission, mais que, dans l'état où elle se trouve, elle a besoin, avant tout, de se chauffer, de réparer le désordre de ses vêtements ; après quelques minutes de repos, elle insiste pour être admise au lit de la princesse. Bedinglield n'ose pas refuser. C'était le premier jour du mois de janvier lf)3G. Sans doute elle souhaita à Catherine une armée heureuse; ce souhait ne pouvait pas être réalisé sur la terre, mais il devait l'être bientôt dans le ciel. En attendant, elle versa un pou de baume sur de cruelles blessures. Elle s'entretint avec la reine en pur castillan, dans sa langue maler-
pagnol a été altéré par les chroniqueurs anglais. Elle était devonuo. veuve à l'âge de vingt-sept anr^, et était par conséquent mailressc do sôs actions quand elle lit à Kimbolton >a courageuse visite.
512 VISITE DE EUSTAGHE GHAPUIS.
nelle, que ne comprenaient pas les femmes qui l'entouraient en ce moment. Toutes les deux durent échanger entre elles de doux souvenirs d'enfance et de patrie. C'était comme un rayon du soleil d'Espagne qui venait éclairer le lit de la mourante.
Eustachius Gapucius ou Ghapuis, ambassadeur d'Espagne, arriva à son tour à Kimbolton, le lendemain 2 janvier. 11 avait son autorisation en règle^, et entra sans difficulté dans la chambre de Catherine où il resta environ un quart d'heure. Il était, à la vérité, accompagné de Bedingfield : mais celui-ci ne comprit rien à la conversation de la reine avec l'ambassadeur, il ne savait pas l'espagnol.
Lady Willoughby n'avait pas de permission à montrer. Mais elle était venue à bout de conquérir sa place près du lit de Catherine, elle ne s'en laissa pas déposséder, jusqu'au moment où elle ferma les yeux à sa royale amie.
Pendant trois ou quatre jours encore, Catherine garda sa pleine et entière connaissance. Elle en fit usage pour recevoir les derniers sacrements avec la plus grande ferveur. Pendant quelques instants le médecin eut un retour d'espérance, mais ce ne fut qu'une lueur bientôt évanouie. Dans la matinée du 7 janvier, les poumons achevaient de s'embarrasser, la langue s'épaississait : sur les dix heures du matin, on lui administra l'extrême-onction. A deux heures de l'après-midi, la reine rendit le dernier soupir, ayant tout près de son lit de mort Eustache Chapuis et lady Willoughby. Ainsi que le dit très bien le docteur Harpsfîeld, « elle changea son « existence troublée d'ici-bas contre la sérénité, de la « vie céleste^ et, au lieu de l'époux ingrat qu'elle avait