ELLE REPREND SES HABITUDES MONDAINES
pas dans tout cela une absence à peu près complète de sens moral ? On observa qu'à dater de ce moment Henri VIII commença à se refroidir pour cette femme qu'il avait si passionnément aimée.
On remarqua aussi que la reine Anne se reprit, après la mort de Catherine, à ses anciennes habitudes d'une vie dissipée et mondaine. Elle croyait n'avoir plus rien à ménager.
C'est précisément à cette époque que Dieu lui envoya des souffrances de même nature que celles qu'elle avait fait endurer naguère à son excellente et respectable maîtresse. Elle ne tarda pas à savoir qu'elle était supplantée dans le cœur de Henri par Jane Seymour. La jalousie qui dévora alors la malheureuse Anne fut d'autant plus poignante, qu'il devait s'y mêler l'idée d'une juste expiation ; elle vit avec désespoir qu'il fallait ab* solument s'abreuver, à son tour, à ce calice amer par lequel elle avait empoisonné la vie de Catherine.
Un jour, entrant inopinément dans la chambre de Henri, elle surprit sa belle rivale assise sur les genoux de ce prince, qui lui prodiguait les plus tendres caresses. Frappée à cette vue comme d'un coup mortel, elle ne put retenir les éclats de sa douleur et de son indi-, gnation. Henri, qui craignait que cette scène ne fût fatale à l'enfant que la reine portait dans son sein, fit tout ce qu'il put pour la calmer. Mais il ne put pas y parvenir. Anne ne supporta pas impunément un tel choc moral ;, peu de temps après, elle éprouva les an-
était usitée à la cour de France comme couleur de deuil. Miss Strickland montre que le premier fait allégué n'a aucun fondement; quant au second, c'était le blanc et non le jaune que portaient comme deuil les veuves des rois de France [ibid., p. 662).
ELLE iMET AU MONDE UN ENFANT MORT-NÉ. o23
goisses d'un enfantement prématuré ; sa vie fut dans un imminent péril; pendant quelques heures, elle subit les tourments d'une véritable agonie, et elle mit au monde un garçon qui était mort-né.
Quand le roi apprit la triste issue de cet accouchement, il ne songea pas à donner à sa compagne la moindre marque de sympathie, mais il entra brusquement dans son appartement en lui reprochant la mort de son fils. Anne lui repartit avec plus de vivacité que de prudence, « que c'était à lui de s'imputer ce cruel mécompte, car il en avait été la première cause par le chagrin qu'il lui avait donné en courtisant cette femme perdue, Jane Seymour ^ ». Henri se retira avec les marques d'une profonde colère en murmurant ces mots : c Ce n'est pas d'elle que j'aurai désormais de garçon ». C'était une sombre et significative menace, et comme le prologue du drame, qui, pour Anne de Boleyn, devait se dénouer sur l'échafaud.
Quelque temps après on disait, dans les halles et sur les places publiques, qu'il y aurait bientôt une troisième reine.
Malgré les secousses qu'elle avait éprouvées, Anne recouvra peu à peu la santé, mais non la tranquillité d'âme. Elle s'efforça en vain de faire renvoyer du palais sa dangereuse rivale; son échec dut lui montrer qu'elle n'avait plus sur le roi de véritable influence et qu'elle devait se résigner à voir un astre nouveau éclipser le sien. Aussi elle tomba dans une noire mélancolie; on
1. Thaï wencli,Jiine Seymour. — Wencli est un mol très injurieux fil très cru, que nous n'avons pas pu rendre lilU^ralemonl. (Miss Strickland, luro citatn, p. 663.)
524 l'étoile d'anne de boleyn pâlit.
ne la voyait plus aux fêtes de la cour ; elle promenait sa tristesse dans les bosquets les plus écartés et les plus sombres du parc de Greenwich. Le roi ne lui avait pas pardonné la rude et violente réponse qu'elle avait faite à ses injustes reproches : il évitait sa rencontre en particulier comme en public. On lui avait même refusé de goûter les joies de la maternité qui auraient pu être sa plus douce consolation ; car on avait dérobé sa fille Elisabeth à ses soins et à ses caresses ; on l'avait placée avec sa nourrice dans un appartement séparé, à cause de l'étiquette et du cérémonial qui devaient, disait-on, entourer l'héritière de la couronne.
Par ses inconséquences, ses airs si mal placés de hauteur et de dédain, elle s'était tout à fait aliéné la bienveillance de son oncle le duc de Norfolk : elle avait changé en ennemie déclarée son ancienne patronne Marie d'Angleterre, veuve de Louis XIL
Gomme elle avait conservé jusque sur le trône son ancienne coquetterie, sa familiarité et la hardiesse de ses manières avec les hommes, elle les encourageait tous, sans en excepter les moindres officiers de sa maison, à lui parler sur un ton d'égalité inconvenant et à se permettre avec elle de grandes libertés de langage. Elle avait une telle soif d'être admirée de tous, qu'elle encourageait, même chez un homme de bas étage, tel que le musicien Marc Smeaton, les marques ostensibles de la passion qu'elle lui inspirait. Tous ces petits manèges étaient rapportés au roi et fortement envenimés par les ennemis qui l'épiaient et dont elle était entourée.
Quant à Henri VIII, voulant se soustraire à un joug conjugal qui commençait à lui paraître insupportable, et