JALOUSIE DE HENRI VIII CONTRE LA REINE ANNE
devenu de plus en plus impatient de faire partager son trône à l'objet de sa passion nouvelle, il n'était que trop disposé à écouter et à bien accueillir non-seulement les dénonciations sérieuses, mais même les commérages les plus absurdes dont Anne de Boleyn était le sujet et la victime.
C'est ainsi qu'il crut aux bruits publics qui désignaient comme ses amants, outre le musicien Smeaton, trois gentilshommes de sa maison, Brereton, Weston et Norris ; il ne repoussa môme pas une étrange rumeur qui noircissait d'un autre nom Tinnocente et tendre affection de la reine pour son frère Georges, vicomte de Rochford. Cette dernière calomnie, au surplus, prit une certaine consistance par suite du témoignage de lady Rochford, inspirée par sa haine infernale contre sa bellesœur, et par sa jalousie homicide contre un époux ^ qui lui avait été infidèle dans d'autres circonst^inces et dont elle saisissait avidement l'occasion de se venger.
Dès le mois d'avril 1536, pendant la prorogation du parlement, une commission fut chargée secrètement par le roi de faire une enquête sur la conduite d'Anne de Boleyn. Dans cette commission, on est scandalisé et épouvanté de trouver les noms du duc de Norfolk, oncle de la reine, du duc de Suffolk, devenu le beau-frère
1. Quelques années après, lady Rochford, enveloppée dans le procès de CaUierine Howard et condamnée comme ceUe malheureuse reine à être décapitée, protesta sur l'échafaud qu'elle ne s'était pas rendue coupable des crimes dont on l'accusait, mais qu'elle avait mérité la mort pour avoir calomnié son mari et avoir porté contre lui un faux témoignage. Au surplus, ce qu'elle avait dit de plus fort comme fait précis, c'est qu'elle avait vu le vicomte de Rochford assis sur le pied du lit de la reine Anne, sa sœur ; seulement elle en tira des conséquences évidemment forcées et calomnieuses.
526 COMMISSIOiN d'enquête CONTUÉ ANNE.
du roi par son mariage avec Marie d'Angleterre, veuve de Louis XII, et celui du père même d'Anne, le comte de Wiltshire ^ Cette commission devait faire une information sur les quatre amants vrais ou prétendus de la reine. Elle avait été nommée le 24 avril; elle n'était pas encore entrée en fonctions, et son existence n'était connue de personne, quand deux accidents se produisirent, au grand dommage d'Anne de Boleyn.
Deux ou trois jours après, c'est-à-dire le 27 ou le 28, cette princesse aperçut, accoudé à la fenêtre de sa chambre, le musicien Smeaton dans une attitude rêveuse et mélancolique. « Pourquoi êtes-vous si sombre? « lui dit la reine. — Je n'ai certes pas de raison pour « être triste, répond le musicien. — Vous ne devez pas (( vous attendre pourtant, reprit-elle, à ce que je vous « parle comme à un homme de qualité. — Je ne vous (( demande pas de paroles, s'écria le musicien, un re- (( gard de vous me suffit -l »
1. Voici les noms des membres de celle commission extraordinaire : « Sir Thomas Audeley, lord chancelier, le duc de Norfolk, le. duc de Suffolk, le comte de Wiltshire, les comtes d'Oxford, de Westmoreland et de Sussex ; Lord Sandys ; Thomas Cromwell ; sir William Filzwilliam; le lord grand amiral, un vieillard dont la carrière avait été fort brillante; le lord trésorier, sir William Paulet, qui fut ensuite mar^ quis de Winchester ; — enfin les neuf grands juges des cours de Westminster, sir John Fitz-James, sir John Baldewyn, sir Richard Lister, sir John Porte, sir John Spelman, sir Walter Luke, sir Antony Fitz-Herbert, sir Thomas Englefield et sir William Shelley- »
On verra le rôle que joua le père d'Anne de Boleyn dans la suite de ce jjrocès.
2. Quelques auteurs disent que Smeaton était venu pour avertir la reine des dangers qu'elle courait, mais que sa folle passion lui lit tout oublier. Voir Lingard, Mackintosh et Miss Strikland. 11 paraît qu'à ce moment l'un des genlilshommes dénoncés à Henri VITI, Brerelonj venait d'être arrôlé.
LE tOUIlNOl DE GKEENWICII. iJ27
Le i" mai suivant, Anne commit avec Norris, un de ses adorateurs, une bien plus grave imprudence.
Ce jour-là, Anne de Boleyn parut aux tournois et joutes guerrières de Greenwich avec son royal époux, en riche toilette et entourée de toutes les pompes de la royauté. Lord Rochford était le principal assaillant ; Henri Norris se tenait sur la défensive. Tout à coup, au milieu des splendeurs de cette fête, le roi quitte le balcon royal avec un air de fureur concentré, accompagné de cinq à six officiers de la couronne. Un frémissement d'émotion parcourut toute l'assistance ; mais la reine, en particulier, parut saisie de stupeur et d'épouvante. Elle se retira et disparut soudainement à son tour.
Voici ce qui s'était passé et ce qui expliquait le courroux de Henri YIII.
Soit par accident, soit à dessein, Anne avait laissé tomber son mouchoir de son balcon sur l'arone. Norris, animé par le feu du combat et se trouvant au bas du balcon, s'empressa de ramasser le mouchoir, il le baisa avec transport et le rendit à la reine sur la pointe de sa lance. Voilà ce qui mit le comble aux soupçons jaloux qu'avaient éveillés chez le roi des insinuations perfides. Il fit arrêter Rochford à la barrière môme du camp. Près de l'abbave de Westminster, Norris fut arrêté à son tour, après avoir refusé d'accuser la reine et de s'accuser luimême. Le soir mémo, Marck Smcaton était mis en prison avec sir Francis Weston. Le lendemain malin, après son déjeuner, Anne vit arriver un agent qui lui dit : « Madame, la barge est prèle ». Elle descendit sur-lechamp, et le pilote qui la conduisait remonta silencieusement la Tamise. En face de la Tour, elle rencontra
528 ARRESTATION d'ANNE ET DE SES COMPLICES.
une autre barque montée par le duc de Norfolk, Gromwell et le chancelier Audley. « Au nom du roi, lui dit ce dernier, je vous arrête, comme accusée d'infidélité et d'adultère envers votre auguste époux ! » Anne joignit les mains et protesta de son innocence. On amarra sa barge au pied de la Tour, devant la vieille arche saxonne appelée la Porte des traîtres. Elle alla occuper à la Tour l'appartement même où elle avait couché la veille de son couronnement !
On constitua, dans la seconde semaine de mai, les jurys de Middlesex et de Kent : on rédigea Viîidictment ou acte d'accusation et, le 11 mai, on en donna communication aux prévenus i. Le vendredi 12 commencèrent les séances de la cour : à la première audience, comparurent les quatre complices présumés de la reine, sir Henri Norris, sir Francis Weston, sir William Brereton et Marck Smeaton. La commission dont nous avons parlé siégeait tout entière et le comte de Wiltshire en faisait partie, quand les quatre accusés parurent à la barre. Un seul d'entre eux^ Smeaton, s'avoua coupable parce qu'on lui avait fait espérer sa grâce en échange de son aveu. Les trois autres plaidèrent qu'ils étaient innocents, notguilty. Le verdict du petit jury déclara qu'ils étaient tous coupables. On accepta leur sentence comme l'ex-
1. On a découvert, il y a peu d'années, des dossiers ou sacs poudreux, sur le dos desquels on lisait Baga de secrelis. On y a trouvé les noms des jurés de Middelesex et de Kent, et le texte" même de lï?idictment avec les faits reprochés à Anne de Boleyn et à ses complices. Ces faits sont précisés ainsi que les lieux et les dates où les adultères auraient été commis.
Turner est le premier historien qui ait tiré parti des Baga de secretis ; Fronde les a étudiés de plus [près encore et plus complètement reproduits.
l'oncle d'anne préside la grande cour des pairs. 529
pression de leur conviction et comme devant suppléer, au besoin, à toute preuve légale.
Le duc de Norfolk avait été nommé grand-sénéchal : il présida en cette qualité, le lundi 15 mai, la cour qui jugea Anne de Boleyn et son frère, le vicomte de Rochford. Mais quatre des commissaires qui avaient siégé auparavant n'assistèrent pas à cette audience. Ce furent Shrewsbury, Essex, Cumberland et Wiltshirc ^ Ce dernier ne fut donc pas appelé à juger sa propre fille, comme l'ont cru plusieurs historiens 2. Mais il avait condamné, le vendredi précédent, les complices de la reine Anne, et la déclaration de leur culpabilité impliquait celle de cette malheureuse reine : elle ne devait plus être acquittée, du moment que les faits d'adultère imputés à Norris et à ses trois coaccusés avaient été constatés judiciairement. C'étaient des causes qui avaient pu être jugées séparément et successivement : mais elles étaient substantiellement connexes et indivisibles.
En prouvant l'absence du comte de Willshire, le jour de la condamnation de sa fille, on ne diminue donc pas beaucoup l'odieux du rôle accepté lâchement par ce père dénaturé dans un procès où son nom n'aurait pas dû paraître.
Mais, à défaut de son père , Anne se trouva en face de son oncle, le duc de Norfolk, qui lui avait voué unv haine implacable. 11 y avait aussi parmi ses juges suri