ANNE PROTESTE DE SON INNOCENCE
à être brûlée ou décapitée suivant le bon plaisir du roi. En entendant parler du bûcher, Anne pâlit et donna pour la première fois quelques signes de terreur. Mais, quand le duc eut achevé de formuler la cruelle sentence, elle joignit les mains en les élevant vers le ciel, puis elle porta son appel au tribunal du souverain Juge dans les termes que voici : « 0 mon père! 0 « mon Créateur, s'écria- t-elle, vous de qui émane toute « vérité comme toute vie ^, vous savez si j'ai mérité la « mort! » Ensuite, se tournant vers ses juges : « Mi- « lords, continua-t-elle, je ne vous dirai pas que votre (( sentence est injuste ; mes raisonnements ne prévau- « draient pas contre vos convictions. Mais je me sens « pure de toutes les souillures, de tous les crimes que « vous m'avez imputés... — Xe croyez pas que je tienne « ce langage pour prolonger ou pour sauver ma vie. « Depuis que je suis en prison, Dieu m'a appris à bien (( mourir. Je ne dis ces dernières paroles que pour « venger mon honneur et ma chasteté que l'on a voulu « injustement flétrir. Je proteste également que je n'ai « jamais violé les lois de la fidélité conjugale. — Quant a à mon frère, et à mes autres prétendus complices, « tout aussi injustement condamnés, je voudrais souf- « frir mille morts pour les sauver. Mais, puisque telle « est la volonté du roi, je les accompagnerai sur l'écha- « faud où nous unirons nos prières pour obtenir la paix « de l'éternité ^. »
Le lord-maire, qui était présent au jugement et à hi
1. Celte invocation sentencieuse n'a-t-elie pas (juclque chose d'apprêté et de peu naturel/
2. C'est \\n étranger, un Hollandais, Crispin de Misherve, qui a r»^produit C03 paroles et qui les a transmises à Molheron, historien des
rJ^i DES TÉMOINS NE CUOILNT PAS A SA CULPABILITÉ.
condamnation d'Anne de Boleyn, disait, quelque temps après : « Une seule chose m'a frappé dans son procès, « c'est que l'on était résolu, dès le commencement, à « tout faire pour se débarrasser d'elle ». Gomme il était chef de la justice dans la cour de la Cité, son témoignage a bien quelque poids. L'opinion de tout l'auditoire, suivant Gamden, était qu'Anne était innocente ^ On remarqua qu'un seul témoin déposa contre elle d'un fait direct et précis, ce fut le musicien Smeaton. Et ce témoin, au mépris des règles de la procédure, ne fut pas confronté avec elle !
Le lendemain, le roi signa l'arrêt suprême de cette femme qui avait été son épouse adorée, et il envoya Granmer lui faire les dernières exhortations pour la préparer à la mort.
Gette visite du primat de Gantorbéry fit concevoir à Anne la pensée que Henri voulait lui accorder sa grâce ; « elle dit à ce prélat que sans doute le roi se contenterait de l'exiler à Anvers et de la bannir pour la vie ». Granmer, la laissant peut-être à dessein dans cette illusion, lui signifia qu'elle ne pouvait rien espérer si elle ne consentait pas à la dissolution de son mariage, et à la renonciation de tout droit à la couronne pour sa fille Elisabeth. Anne, croyant se racheter de la mort, accepta sans la moindre résistance la démarche avilissante qu'on lui imposait.
Le lendemain, 17 mai, Anne reçut une sommation de comparaître à la cour archiépiscopale de Lambeth
Pays-Bas. C'est ce Crispiii de Misherve qui est l'auteur du poëtne sur Aune de Boleyn/lequel a été faussement attribué à Marot. t. Miss Strickland, loco cilato, p. G83-G8i et suivantes.
ANNE RECONNAIT l'iLLÉGITIMITÉ DE SON MARIAGE. ')33
« pour répondre a certaines questions relatives à la va- « lidité de son mariage avec Henri VIII ». Henri reçut le double de cette citation, mais il ne se rendit pas à l'audience de la cour : il s'y fit représenter par son proctor, le docteur Sampson. L'ex-reine, quoique sous le coup d'une sentence de mort, fut contrainte de comparaître en personne devant le primat. On la transporta de la tour à Lambeth. On lui donna pour la forme deux proctors, les docteurs Walton et Barbour, qui, en son nom, admirent qu'elle avait consenti, avant son mariage, à un engagement contractuel avec Percy de Northumberland, et c'était là l'une des plus grandes objections de Henri contre la validité de son union avec elle ^. Granmer décida dogmatiquement que cet engagement avait rendu le mariage d'Anne avec le roi nul et de nul effet. Cromwell, reconnu comme vicaire général de Henri VIII depuis le bill de suprématie, prononça le divorce en cette qualité.
C'était encore un talion providentiel pour celle qui avait tant travaillé au divorcé de Catherine d'Aragon : mais au moins cette noble reine n'avait jamais consenti à l'arrêt par lequel on avait voulu la flétrir et déshériter sa fille. Anne, passive et baissant la tôle, acceptait toutes les humiliations et toutes les déchéances.
1. Henri YIII en avait proposi'' une autre encore : c'»^taiL sa coliabitation antérieure avec Marie de Boleyn, sœur d'Anne, ce qui avait créé à son manaj^e un empêchement <le droit naturel et divin. Co moyen de nullité fut également admis. Ihirnet's ircords, XXVI -. voir aussi les histoires de Lingard et d'Audin. Au surplus, Percy de Northumberland, interrogé sous la foi du serment, nia énergiqueraent qu'il eût eu jamais avec Anne de Boleyn aucune relation, aucun précontrat.