ANNE DE BOLEYN MEURT CATHOLIQUE
Pour récompenser ses condescendances, le roi lui fit grâce non de la vie, mais du bûcher.
Chose singulière et qui ne peut plus être contestée aujourd'hui, Anne de Boleyn mourut catholique ^ ! Cette ennemie, en quelque sorte personnelle, de la papauté demanda à se confesser à un prêtre de la religion romaine. Le remords et le besoin du pardon la ramenaient aux pieds de l'Eglise. On assure que sa conférence avec le prêtre fut très longue; longue devait être, en effet, l'histoire des coupables sentiments et des intimes défaillances de cette grande pécheresse. Mais il paraît que l'absolution ne lui fut accordée que sous la condition d'une réparation morale faite à Catherine qui n'était plus, dans la personne de la princesse Marie, sa fille. Aussi, quand le prêtre se fut éloigné, Anne rentra un moment dans le salon, où se tenaient six ladies chargées par Henri VIII soi-disant de l'assister et de la consoler, mais réellement de l'épier et de la surveiller. Elle alla prendre lady Kingston dans le salon pour l'amener dans sa chambre ; puis, fermant la porte à clé derrière elle, elle lui dit de s'asseoir sur le fauteuil royal. Lady Kingston lui répondit qu'il était de son devoir de se tenir debout, et de ne pas s'asseoir devant Son Altesse,
1 Miss Strickland s'appuie pour le prouver sur deux très fortes autorités, la première est celle de Kingston, le lieutenant de la Tour, qui» dans des lettres au ministre Gromwell, l'atteste formellement, la seconde est celle de Speed, qui raconte les détails qui vont suivre d'après le rapport d'un gentilhomme contemporain. Probablement il tenait ce récit do lady Kingston elle-même, dont le témoignage a ici une grande valeur. Miss Strickland s'étonne de la partialité défavorable avec laquelle les écrivains catholiques dépeignent les derniers moments de lady Anne. Mais elle-même, n'est-elle pas trop indulgente ?
BELLE SCÈNE D'aNNE AVEC LADY KLNGSTON. oSo
bien moins encore sur un siège qui devait être réservé à la reine. — « Ah ! madame, s'écria lady Anne, laissez- « là tous ces titres qui ne m'appartiennent plus : je « suis une criminelle, condamnée et flétrie, la loi ne « reconnaît plus môme mon existence ; je ne veux plus « vivre que pour apaiser les troubles de ma conscience. « — Bien, répliqua lady Kingston, j'ai joué la comé- « die dans ma jeunesse, et, pour vous obéir, je jouerai « un moment le rôle de reine dans mes vieux jours. » Elle s'assit donc sur le velours du trône. Alors la reine se jeta humblement à ses genoux ; et, joignant les mains, les larmes aux yeux, elle chargea lady Kingston, en présence de Dieu et de ses anges, d'une commission dont il faudrait lui rendre compte au jugement dernier. Gomme elle avait gravement offensé sa bellefille Marie, il s'agissait d'implorer instamment son pardon pour tous les torts directs qu'elle aurait pu avoir à son égard et à l'égard de la reine Catherine ^ « Vous « lui demanderez grâces pour moi les mains jointes, « dit-elle, comme je les tiens maintenant, » et elle ajouta « jusqu'à ce que cette commission soit accom- « plie, je ne serai pas tranquille ^ ».
Un peu plus tard elle disait à Kingston, le lieutenant de la Tour : « J'apprends avec peine que mon supplice « n'aura pas lieu le matin, mais seulement dans laprès- (( midi. J'en suis fâchée, car j'ai hâte que la mort me « délivre de toutes mes peines. — Vous n'aurez pas
1. Miss Strickland, Lives of lUe Queens of England, tome II, p. 090.
2. Lettres de Kingston, lieutenant de lu Tour, à Gromwoll publiées récomment par sir Henri Ellies. Voir la première çn'-rie 1.» ees lettres historiques.
«^36 SINGULIER ACCÈS DE GAITÉ d'aNNE DE BOLEYN.
(( beaucoup à souffrir, reprit Kingston, cette mort-là est « douce, car elle est soudaine et l'exécuteur est ha- « bile. — C'est vrai, et d'ailleurs, a-t-elle ajouté, j'ai (( le cou si petit. » Et elle se mit à rire. Là-dessus Kingston fait cette réflexion naïve : « J'ai vu bien des (( condamnés à mort : la plupart d'entre eux avaient « beaucoup de chagrin, quelques-uns une. tristesse « calme. Mais lady Anne veut mourir avec gaîté ^ »
S'il faut le dire, cette gaîté fait mal ; c'est une note fausse dans une telle mort. Mais ce qui doit l'excuser peut-être, c'est qu'il y a lieu de supposer, chez cette faible tête, un véritable égarement d'esprit.
L'exécution fut fixée pour le 19 mai; Henri VIII donna ordre qu'elle eût lieu sur la pelouse devant la Tour.
C'était la première fois que, dans ce royaume, le sang d'une femme montée sur le trône d'Angleterre allait être versé sur l'échafaud. On ne pourrait pas en citer un seul exemple sous les Plantagenets, qui pourtant ne brillaient pas par beaucoup d'humanité. Ainsi était passé sans retour l'âge des respects chevaleresques pour la personne d'une reine, jusque-là regardée comme quelque chose de sacré et d'inviolable.
Anne protesta jusqu'au dernier moment de sa vie qu'elle n'avait jamais commis un seul acte d'infidélité conjugale ^.
Dès que le signal eut été donné, elle monta d'un pas ferme les degrés de l'échafaud, accompagnée par Wil-