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SUPRÉMATIE SPIRITUELLE DE HENRI YIII

le-champ une nouvelle légalité à son usage, destinée à couvrir des injustices san's nom et des témérités sans excuse.

La théorie de la suprématie spirituelle du souverain laïque, telle que l'avait conçue Henri VIII, était d'une simplicité brutale. Elle est tout entière dans les quelques lignes qui servent de titre au traité de Richard Sampson sur cette suprématie, traité approuvé par le conseil privé du roi, le 2 décembre 1533, et devant servir en quelque sorte d'exposé de motifs au bill proposé à ce sujet au parlement anglais.

« Discours de Richard Sampson, doyen de la chapelle « royale : il y enseigne, exhorte et avertit tous ceux « qui le liront, particulièrement les Anglais, qu'ils « doivent obéir avant tout à la dignité royale. Ainsi, « qu'ils n'écoutent pas l'évêque romain, qui n'a sur eux (y de puissance par aucun droit divin, et qu'ils ne lui (( obéissent pas, du moment que le roi a prescrit qu'on « ne devait pas le faire, et qu'il enseigne que ceux qui <( le feraient, violeraient la loi divine. Les Anglais (( n'ont donc rien à craindre de ce pouvoir humain, (( quel qu'il soit, car ce qui est humain, c'est-à-dire <( n'existe que par le consentement des hommes, les « Anglais ne sauraient le reconnaître.. En obéissant au « roi, ils obéiront à Dieu et non à un homme ^

(( C'est la vérité, affirmée par Dieu même. »

1. Voici le texte latin : « Richard! Sampsonis, Regii sacelli decani, « oralio ; qua docet, hortatur, admonet omnes, potissimum Anglos, « regise dignitati cum primis ut obediant, quia verbum Dei prœcipit : « Episcopo Romano non sint audientes, qui nullo jure divino in eos « quidquam potestalis habet, poslquam itajubetRex, ut illi non obe- « diant. Qui contra fecerint eos prœcipue docet legem divinatn contem-

QUE PEXSAIT POLUS DE LA SUPRÉMATIE. o i l

Et nous, nous dirons : c'est le contraire de la vérité affirmé par un homme.

Il est au moins étrange de soutenir que la juridiction spirituelle n'appartient que de droit humain au pape, tandis qu'elle appartient de droit divin au prince temporel.

Eh bien ! Cette gageure contre le bon sens a été gagnée en fait par Henri VIII, à l'aide de sa tyrannie et de la terreur qu'il répandait autour de lui.

Cependant, des doutes et des remords secrets, plus vrais que les scrupules qu'il avait prétendu avoir sur son premier mariage, travaillaient sa conscience, sans qu'il voulût se l'avouer à lui-même. Et il désirait calmer ces remords, en cherchant à s'appuyer sur l'assentiment que donneraient à sa doctrine, au sujet de la suprématie, les hommes les plus considérés de l'Angleterre.

On peut bien penser que le traité du docteur Sampson plut beaucoup à Henri VIII. More, Fisher, quelques prêtres et des moines austères avaient résisté à de telles théories; le parlement s'empressa de les accueillir, et, dans un bill d'une rigueur inouïe, il déclarait coupable de haute trahison quiconque nierait la suprématie spirituelle du roi. Mais cela ne suffisait pas à Henri : il aurait voulu gagner à cette cause le jeune Réginald Polus qui déjà n'avait pas voulu, plusieurs années auparavant, admettre en principe la légitimité du divorce, alors en projet, et qui, depuis cette époque, ayant prudemment quitté son pays, vivait en Italie, hors des atteintes de la nouvelle pénalité anglaise.

« nere. Non est orgo «luod s^ibi liineanl Angli do hiunanà quàvis po- « tcstato episcopi Romani, '[m aliam qiiam liumaiiain, ho.- est humano « consensii, in Anglos non liabol, obedianl i-^huv Dec, non lioniini. « Hœc esl veritas Dco tirmala. »

5i2 STARKEY LUI ÉCRIT A CE SUJET.

Le roi, qui ne lui avait pas ostensiblement retiré sa bienveillance, le laissait jouir des revenus de son décanat d'Exeter; il l'avait même exempté du serment que tous les bénéficiers devaient prêter à la descendance d'Anne de Boleyn. Il aurait bien voulu savoir quels étaient les sentiments de Polus au sujet de la suprématie, et même du divorce devenu un fait accompli. Or il s'adressa pour cela à Starkey, son aumônier, lié avec le jeune prêtre, et Starkey lui répondit que sop ami avait toujours gardé avec lui un silence absolu sur ce point. Henri le pressa d'écrire à Réginald Polus, « dont « les talents pourraient s'employer à défendre la supré- (( matie nouvellement proclamée, s'il lui était favorable.»

Starkey, d'après les ordres du roi, écrivit à Polus une longue lettre à la fin de laquelle « il lui donne l'assurance que le roi n'a pas entendu se séparer de Rome sur les points de doctrine , et qu'il n'a pas voulu non plus innover en matière de rites et cérémonies religieuses. « S'il en eût été autrement, ajoute-t-il, « je ne serais pas entré à son service. »

La réponse de Polus se fit attendre environ deux mois; pour excuser son retard, il écrit que la lettre de Starkey lui est arrivée par la voie de Florence et qu'elle est restée ainsi en route très longtemps. Il promet qu'il étudiera soigneusement les questions qui lui sont adressées de la part du roi et qu'il y « répondra clai- « rement et nettement, sans ambages et sans dissi- « mulation ^ ».

1. Évidemment, Polus ne voulait qiie gagner du temps; et il cherchait, en ne laissant pas pressentir son opinion, à produire plus d'effet sur l'esprit de Henri VIII, quand il lui enverrait son traité De unione

ccclesiasHcd, auquel il continuait de lrava"ller.

POLUS NE SE PRONONCE PAS DANS SES RÉPONSES. o43

Or, dans l'intervalle, on avait condamné à mort et exécuté des chartreux et des prêtres qui avaient refusé de souscrire à la doctrine de la suprématie royale. Starkey, en écrivant une nouvelle lettre à Polus, fut chargé de lui expliquer ces faits, que peut-être on lui aurait présentés sous un faux jour. » C'est bien simple, « écrivait le digne aumônier de Henri YIII ; les charce treux ont été mis à mort pour avoir soutenu que la (( suprématie papale était un article essentiel de la « foi catholique, contrairement à l'acte du parlement « qui a passé tout récemment, et qui qualifiait de (( haute trahison la négation de la suprématie du roi. « Ils ont donc dû subir le supplice des traîtres, c'est-à- (( dire être éventrés et pendus, non point pour fait « de religion, mais pour contravention au bill parle- (( mentaire. » Cette explication était-elle faite pour satisfaire Polus? Nous en doutons fort.

Cette lettre se croisa avec une autre de Réginald Polus, on il promettait d'envoyer bientôt son opinion motivée et développée sur la question de suprématie et sur celle du divorce.

Là-dessus nouvelles instances de Starkey, et courte réponse de Pôle, qui dit qu'il consulte et étudie les Saintes-Ecritures, dont l'autorité est au-dessus de celle des hommes.

Ici le savant éditeur de cette correspondance c^ui a paru il y a à peine une année ' suppose très graluilomcnt que Polus, avant de rien faire de décisif en faveur

1. Dans los dernières livraisons publiées récemment par la Société anglaise des textes primitifs (Early English texl sociely). M. Sidney Herrtagc a édité ce livre avec un '^vand luxo do typographie et d'oru- .lUiou. Voir le vol. XXXll oxlra-sriio? inlilulé . Enylandin Ihc

544 IL ENVOIE A HENRI Vlll SON TRAITÉ.

du roi ou en faveur du pape, voulait savoir lequel des deux récompenserait le mieux ses complaisances et ses services. Polus, comme nous l'avons raconté plus haut, avait dit en face à Henri VIII ce qu'il pensait du divorce. En avançant en âge, il n'avait pas changé d'opinion à ce sujet; à Rome et en Italie, il n'avait pas dû apprendre à aimer la doctrine de la suprématie temporelle des rois. C'était la restauration du césarisme païen, au temps où l'empereur était en même temps grand pontife.

Polus travaillait depuis assez longtemps et fort secrètement à son ouvrage. De unione ecclesiasticâ , qu'il adressa au roi le 29 mai 1536, avec une lettre dont le ton courtois et plein de déférence contraste, il faut le dire, avec les sévérités de langage de ce traité célèbre.

Quand on reprocha à Polus la véhémence de ses attaques contre la personne même de Henri, il répondit que les ménagements n'avaient pas réussi avec ce prince et qu'il avait cru devoir lui présenter la vérité nue, pensant qu'un miroir fidèle de sa personne pourrait l'épouvanter et le faire tôt ou tard revenir en arrière.

On doit considérer aussi que Henri VIII était entré dans l'ère des persécutions et des cruautés et qu'il épargnait trop peu ses adversaires pour mériter d'être épargné lui-même.

Enfin on fit [un crime à Polus d'avoir plus tard livré ce traité au public.

Il répondit qu'il l'avait écrit pour le roi tout seul et

Reign of Kwg Henry the leight, part. T., Slarkey's life and lellers. London. chez TriÀbncr et C'% Ludgatc-hill, 1878.

IL DÉCLINE l'invitation DALLER EN AN(JLETEaKE. oio

qu'il ne l'aurait pas fait imprimer s'il n'en avait pas paru une édition incorrecte en allemand, au moyen de quelques feuilles manuscrites qui lui avaient été dérobées sans doute par un copiste infidèle.

Henri VIII contint sa colère, quand il reçut le traité De iinione ecclesiasticà, d'abord parce que le livre n*avait pas encore été imprimé et qu'il craignait de pousser Réginald Polus à le publier s'il le traitait trop mal, ensuite parce qu'il voulait l'attirer en Angleterre. Il lui fit dire d'y revenir pour causer avec lui de quelques passages qu'il n'avait pas bien compris. Polus ne douta pas que cette demande d'explication ne cachât un piège, il vit bien que, pour lui, aller en Angleterre, c'était se mettre bénévolement dans la gueule du tigre. Aussi il déclina l'invitation avec des formes respectueuses et une ironie voilée.

Le divorce de Henri VIII et les innovations religieuses qui l'accompagnèrent, commencèrent par produire des effets immédiats d'une funeste gravité.

Avant même que le divorce eût été consommé, la politique corruptrice du roi qui préparait déjà sa révolte contre l'Eglise romaine, tâchait de capter la faveur de la Gcntnj, cette petite aristocratie des campagnes, en lui distribuant ou en lui revendant à vil prix les propriétés des monastères confisquées par le fisc. Guillaume le Conquérant avait distribué aux chevaliers normands, compagnons de ses exploits et de ses victoires, les ler-

540 L'ARlSTOCnATlE GAGNÉE OU DOMPTÉE.

res des Saxons. 11 y eut sous Henri VIII comme un nouveau Domcsday-book, Ce fut le cadastre pacifique de la spoliation. Pour recevoir des lots magnifiques dans les terres défrichées par les moines, il ne fallut pas tirer l'épée, ni exposer sa vie aux hasards des batailles. 11 suffit de nier la suprématie du pape et de se déclarer complice de la révolte spirituelle du roi. Le procédé, pour être peu chevaleresque, n'en fut pas moins lucratif.

Quant à la haute aristocratie de cour, sans doute elle eut une large part dans ces dépouilles, mais elle était insatiable d'honneurs et de pouvoir. Henri VIII la craignait et la haïssait, elle était trop près de lui. Il employa tour à tour, pour la gagner ou la dompter, la corruption et la terreur. Mais le premier moyen lui paraissait peu sûr, il s'appuya surtout sur le dernier.

Dans cette cour si différente de ce qu'elle avait été au commencement du règne de Henri VIII, la ruine du catholicisme devint chez les plus grands seigneurs de l'Etat le signal d'une effrayante démoralisation. Les passions ne se continrent plus depuis que le roi eut donné l'exemple de ne pas réfréner les siennes. Chacun cherchait dans l'étourdissement du plaisir une ressource contre les menaces sinistres qui planaient sur les têtes les plus illustres. Le soupçon, l'inquiétude se glissaient partout; et jusqu'au sein du foyer domestique la trahison veillait, et la délation se préparait dans l'ombre. Le père se méfiait de son fils et le fils du père. Les serviteurs en apparence le plus dévoués espionnaient leurs maîtres; les femmes du plus haut rang, après avoi)' endormi leurs époux dans de feintes caresses^

LES BILLS d'aïTAINDER l'EKFECTlONNÉS. ^ii7

les dénonçaient lâchement et les livraient à la justice royale, c'est-à-dire au bourreau ^

Le despotisme ombrageux de Henri VIII alla si loin qu'il ne put pas se contenter des lois pénales déjà si sévères en matière politique.

Quand l'accusé de haute-trahison refusait de comparaître devant la justice, la jurisprudence anglaise le supposait coupable; il n'était plus simplement contumace, mais out-lawj ex-lex. — On décernait contre lui un jugement d'attainder. Il devait être arrêté partout où il était trouvé. Un jury ordinaire était rassemblé, on constatait l'identité et il était mis à mort. Ses biens étaient confisqués. Ses enfants et petits-enfants étaient soumis à la corruption du sang, corruption of hlood, fiction cruelle qui les retranchait en quelque sorte de la famille, et les empêchait d'hériter de leur aïeul, s'il avait survécu à leur père, ainsi, que de leurs oncles, tantes et autres parents collatéraux.

- Un bill diattainder était donc proposé par la couronne et décerné contre le fugitif par le parlement, on portait d'abord un bill devant la chambre des pairs sur la poursuite de l'attorney-général ; et, après la troisième lecture, il était soumis aux communes, où il était de nouveau discuté et presque toujours adopté. On le renvoyait ensuite au roi qui y donnait sa sanction.

Henri VIII apporta aux bills à'attaindcr les perfectionnements de sa tyrannie. D'après une jurisprudence nouvelle, dont il fut le fondateur, quand l'accusé n'était pas réellement fugitif, il suffisait de son absence ma-

1. Ce qu'avait fait lady Rochford, d'autres femmes le toulèrenl ù sod exemple, et entre autres la duchesse do Norfolk.

548 FAIBLESSES DE l'aRISTOCRATIE.

térielle pour le supposer contumace. Ainsi Henri faisait détenir à la Tour Gromwell, comte d'Essex, ou bien la comtesse de Salisbury et la marquise d'Exeter, mère et sœur du cardinal Polus. On appelait devant la cour des pairs ces nobles prévenus ; ils ne répondaient pas, puisqu'on les retenait enchaînés dans leurs cachots. C'était une manière de les condamner sans les entendre, et de faire triompher l'accusation, lors même qu'elle n'avait aucune charge à produire. Dix-sept bills à'attainder furent ainsi décernés en 1539, seize en 1540, et quinze en 1541.

L'attorney-général faisait les réquisitions : puis les pairs d'Angleterre et les députés des communes votaient à voix basse et condamnaient avec une infatigable complaisance les victimes désignées par la couronne, tant la crainte abaissait les caractères, tant la terreur glaçait les âmes !

Chose singulière ! Henri VH!, tourmenté par les remords, fit demander à ses jurisconsultes s'il était de nécessité absolue qu'il donnât une sanction solennelle à de tels bills d'altaiîider : on lui répondit qu'il pouvait s'en dispenser, l'essentiel étant qu'il en fût instruit.

Peut-être voulait-il se persuader qu'en ne mettant pas sa signature au bas de ces arrêts il en évitait la responsabilité. C'était le dernier refuge d'une conscience aux abois.

Mais on comprend que, ne trouvant plus autour de lui que des âmes amollies par la corruption, il devait finir par les faire plier plus facilement à ses exigences religieuses, au bout desquelles il montrait toujours l'échafaud en perspective. On feignait de le prendre au sérieux comme pape de l'Angleterre, et c'était à qui

FAVEUR DU PROTK&TANTISME o49

s'abaisserait le plus devant cette tiare civile, au sein même de la grande aristocratie anglaise, naguère si fière et si hautaine.

Quant au corps épiscopal, cette autre espèce d'aristocratie, à part trois ou quatre exceptions, il fut, nous l'avons dit plus haut, d'une faiblesse et d'une lâcheté inouïes.

On crut pouvoir tout exiger de ces prélats façonnés à la servitude. Ainsi, sous Edouard VI, successeur de Henri, ce fut au conseil du roi que lord Sommerset fit régler les articles qu'on devait proposer au peuple. (( En attendant qu'on y eût mieux pensé, on s'en tint « aux six articles de Henri VIII, et on ne rougissait « pas de demander aux évêques une déclaration expresse, « de faire profession de la doctrine selon que de temps (( en temps elle serait établie et expliquée par le roi et par « le clergé. Au surplus, dit Bossuet, il n'était que trop « visible que le clergé n'était nommé que par cérémo- « nie, puisqu'au fond tout se faisait au nom du roi ^ »

Si, par exemple, on avait demandé dans ce temps à l'évoque de Londres ou à l'archevêque de Gantorbéry ce qu'il fallait, penser du dogme de la transsubstantiation, ce prélat aurait dû répondre : « Provisoirement, il faut « croire ce qu'a décidé Henri VIII, de religieuse et glo- « rieuse mémoire; mais attendez pour votre croyance (( définitive comment le dogme sera réglé par son suc- « cesseur '. »

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