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La comtesse Johannah de Meetkerke avait été mariée toute jeune, et condamnée sur-le-champ aux fatigues de la maternité. Son époux, vrai soldat flamand, beau blond un peu épais quoique finaud et mauvaise tête, crut lui faire beaucoup d'honneur en échangeant son titre contre sa fortune. De son bonheur, à elle, il ne se souciait guère. Quand il avait bouclé son ceinturon sur ses hanches, et que bien portant et bien repu, plein de bière, tout le long de la rue, il entendait ses éperons sonner contre son grand sabre, il ne comprenait pas que personne se sentît malheureux de vivre, et volontiers il aurait appelé lâche celui qu’il eût vu pleurer. En 1792, l'invasion française le surprit à An-
vers, où il se pavanait sous l’uniforme blanc de l’Autriche. Il se battit comme un brave, fut blessé et renvoyé chez lui par Dumouriez avec l'invitation de se tenir tranquille. Mais la Flandre était alors en pleine révolution ! On démolissait les églises, on pérorait sur l’Être suprème dans les clubs, on pourchassait tous les nobles, qui
naturellement dansaient la carmagnole pour donner le change sur leurs principes. L’existence du comte et de la comtesse de Meetkerke fut alors une existence de misère. Retirés chez un de leurs fermiers, qui profitait de l’occasion pour négliger de payer ses fermages, ils s’endormaient chaque soir sur un maigre diner, avec la crainte de s’éveiller dans les mains des gendarmes. Cela dura trois ans, pendant lesquels le comte, poussé par le désœæuvrement, fit trois enfants à sa femme. La malheureuse en avait déjà deux qui lui causaient bien des peines! Elle passait toutes ses journées à les allaiter, à les laver, à les habiller de vieilles nippes, tandis que son mari se cirait la moustache en maugréant contre les républicains, et noyait ses chagrins dans le faro que son hôte lui vendait cher et qu'il trouvait détes-
table. Mais, en 1801, la Flandre ayant été déclarée terre française, le comte, qui n'avait pas plus de préjugés qu'il n’en faut pour se tirer d'affaire, offrit aussitôt ses services aux nouveaux maîtres de son pays. On lui donna le grade de lientenant, et alors commença pour lui une véritable Odyssée de batailles. C’est à peine s’il avait le temps de respirer. Il était toujours en route, à cheval, le casque en tête, campant dans les faubourgs de toutes les capitales, et n’écrivant jamais à sa femme que pour se plaindre de l’incurie de ses chefs et lui demander de l'argent. La comtesse, pendant ce temps-là, habitait à Anvers un petit hôtel qui lui venait de sa famille, et recevait d’interminables leçons de patience de ses enfants. A chaque lettre qui lui venait de son mari, elle s'en allait vite à l’église brûler des cierges et rendre grâces, puis elle vendait un lopin de terre, hypothéquait une maison, et se ruinait enfin tout doucement, en poussant de gros soupirs, pour satisfaire les goûts dispendieux du terrible époux que sa famille lui avait donné. De temps à autre, le comte, éreinté, grisonnant, en haillons, le teint hâve, à moitié poussif, revenait
CATHERINE. 03 au logis conjugal pour se refaire. Et c’étaient alors des bombances à n’en plus finir, des achats de brillants uniformes, et des histoires interminables qu'il racontait après boire, en fumant sa pipe, à ses enfants ébahis qui l’admiraient de confiance, et qu'il rudoyait cependant, les trouvant trop femmelettes et trop bien lavés. Et puis il repartait pour cueillir de nouveaux lauriers, Comme disaient alors les gazettes , laissant sa femme grosse, sa Caisse à sec, ses petits émerveillés et ses domestiques sur les dents. Cette belle vie dura treize ans, pendant lesquels le comte attrapa cinq blessures, le grade de colonel, la croix d'honneur, qu’il n’avait certes pas volée, et quatre nouveaux enfants. Mais la déchéance de Napoléon et les traités de Vienne étaient au bout de tant de victoires ! Le comte alors, sans trop rechigner, prêta sermentde fidélité à Guillaume de Nassau, et, jusqu’en 1830, il passa son. temps à monter la garde, à pester contre sa famille qu'il déclarait trop nombreuse, à rudoyer sa femme devant ses enfants, qui pourtant ne la respectaient guère! et à manger le reste de son bien. La révolution belge n'émut que médiocrement ce vieux sou-
dard qui en avait vu bien d’autres ! Cependant, espérant en tirer quelque profit, 1l la favorisa de tout son pouvoir, porta l’un des premiers la cocarde tricolore, commanda vaillamment un peloton d'insurgés derrière les barricades 0 offrit ses services au roi Léopold, qui le remercia et le mit poliment à la réforme, car le comte de Meetkerke avait alors soixante-cinq ans. Ge fut une atroce désillusion pour ce bonhomme qui se croyait indispensable. H vécut encore trois ans, maugréant alors contre la destinée humaine et l’ingratitude des rois, accablant sa femme de reproches, — comme si elle avait jamais été pour rien dans les incidents de sa vie, — mariant ses enfants à tort et à travers, boudant ses brus et ses gendres, s’endettant par rancune et par habitude. Un coup de sang l’'emporta. |
La comtesse de Meetkerke accueillit le malheur qui la frappait avec la plus chrétienne résignation. Son mari représentait à ses yeux ce qu'il ya de plus élevé dans l’ordre moral pour les faibles : {4 force. En même temps, n'ayant même pas la conscience de son égoïsme, elle
l'aimait à cause de sa tournure martiale et de son air de commandement. On n'avait pas assez récompensé sa bravoure et son mérite selon elle. Pourquoi n’était-il pas général, comme tant d'autres, lui qui, jadis, soulevait dans ses bras son cheval de guerre et faisait pâlir d’un regard les cavaliers de son régiment ?
Deses neuf enfants, lorsque le comte mourut, sept étaient déjà mariés. Elle maria de son mieux les deux autres, et alors, comme il n y avait plus rien à glaner pour personne dans la maison de famille, le vide et Le silence se firent subitement autour d'elle. On eût dit que Dieu avait voulu préparer la veuve, à l'avance, au vide et au silence plus profonds et plus effrayants du tombeau. En vrais Flamands plus souciéux de leur avenir que de leur patrie, ses quatre fils allèrent s'installer à Batavia pour tenter la fortune. Ses filles suivirent leurs époux, dont les uns résidaient en Hollande et les autres en divers lieux de la Belgique, et la mère se trouva enfin toute seule, au bout de ses forces et de sa vie, dans le petit hôtel qui lui restait pour unique fortune et valait bien peu de chose, du reste,
étant de beaucoup plus vieux qu’elle, et situé dans un quartier retiré. Il lui fallut alors quelque courage pour abandonner cette retraite à demi effondrée, mais si pleine de souvenirs, d'où ses enfants prudents, les uns après les autres, s'étaient si vite empressésde déloger. Cependant elle la vendit, et, faisant entasser sur deux chariots tout ce qui lui restait de nippes flétries et de meubles passés de mode, avec son perroquet dans sa cage et son chat dans un panier, elle se retira à Bruges où elle pouvait vivre avec un peu plus d'économie qu'à Anvers, et où elle était certaine, d’ailleurs, de trouver la tranquillité qu'elle souhaitait, après tant de fatigues et de mécomptes. Elle s'installa donc dans la petite maison de la porte Bouverie, plaça tout ce qui lui restait d'épargnes en viager, et, partageant son temps entre le soin de son ménage et le salut de son âme, elle ne songea plus à rien qu'au lourd passé, de temps à autre, à demi consolée par l'idée d'achever ses jours en paix.
Mais, au bout de quelques années, un nouveau changement devait se faire dans lexistence
de madame de Meetkerke. Une enfant de deux ans parut tout à coup sous son toit. Les circonstances qui accompagnèrent son arrivée à Bruges demeurèrent toujours un mystère pour les habitants de la ville. L'opinion générale, cependant, affirmait que la fille aînée de la comtesse, honorablement mariée à M. d’Overiweire, inspecteur des finances du gouvernement belge, était la mère de cette enfant. Un jour, — racontaient les commères du quartier de Bouverie, — alléguant l'impossibilité de s'embarrasser d'un être aussi jeune que Catherine , dans les voyages qu'elle: faisait à la suite de son mari, elle avait demandé à madame de Meetkerke de l'envoyer chercher à Audenarde chez sa nourrice, en la priant de l’élever. C'était en quelque sorte recommencer la vie pour la vieille femme. Cependant il lui parut doux de reprendre le rôle qui lui avait si peu réussi. Son âme s'émut soudain, comme autrefois, à l’idée des suprèmes angoisses de la maternité. Elle tendit ses mains tremblantes et si bien habituées à bercer les douleurs du premier âge au pauvre enfant abandonné que le hasard lui envoyait. Elle remercia Dieu qui allé-
geait ainsi l'isolement immérité de sa vieillesse. Et, à l’instant même où elle ouvrit la porte de sa maison solitaire à sa petite-fille, elle reporta sur elle toutes les tendresses enfouies dans les cendres de son cœur, avec la certitude secrète qu'elle, au moins, la dédommagerait.
Chaque matin, dès huit heures, la grand’mère quittait son grand lit à colonnes entouré de courtines vertes, et se hâtait de placer un tour de faux cheveux blancs en échelle sur sa tête, avec un bonnet de tulle roux à gros plis où voltigeaient, comme des papillons, trois nœuds de rubans mauves. Elle attachait de lourds anneaux à ses oreilles,
pendait sa croix d’or à son cou, endossait sa robe de soie noire, à manches étroites, serrait à la casser l’énormo boucle d'argent de sa ceinture, attachait avec des épingles son grand col tout blanc qui lui couvrait les épaules, et chaussait ses souliers de maroquin à talons hauts.
Puis, après un coup d’œil furtif jeté sur son miroir, preste comme à vingt ans dans sa petite taille bien prise, très-droite et marchant très-vite, son trousseau de clefs à la main, elle soulevait enfin le rideau du berceau d'osier de Catherine. Alors sur le visage rose attiédi par l’oreiller qui lui souriait dans l’ombre, elle penchait avidement sa tête ridée, dont les yeux vifs et d’un bleu pâle, le front bombé, le nez mince, le menton fin et les dents blanches, exprimalent une douceur exquise. Et c’étaient des baisers à n’en plus finir entre la grand’mère et l'enfant.
Tout en l’habillant, elle lui disait mille drôleries pour la faire rire. Elle lui racontait des histoires merveilleuses où il était question de châteaux de sucre, d’océans de sirop et de bonshommes de massepain. L'enfant ravie tapait des mains pour applaudir, et la grosse servante Gertrude, croisant ses bras nus sur sa taille courte, écoutait tout cela, la bouche ouverte, comme parvles d’Évangile. Elle avait des pieds énormes, des cheveux blonds, presque blancs, qui bouffaient sur son front comme des plumes,
une poitrine de nourrice et des plaques rouges sur les joues.
Catherine grandit rapidement. À six ans se moulaient déjà ses formes. C'était une vraie fille des Flandres, dodue et joufflue, au front carré, aux cheveux blonds et soyeux, à chair fine et satinée, à la lèvre relevée et rieuse. Elle avait des yeux bleus ombragés de longs cils d'une douceur ‘infinie. Quand, au printemps, elle sautait par le jardin, les bras et les jambes nus, avec ses deux tresses pendantes, son béguin attaché derrière les oreilles, son grand col descendant au milieu du dos et son tablier blanc flottant au vent, ceux qui la voyaient passer ne pouvaient s'empêcher de sourire. C'était l'image insoucieuse et fraîche du contentement qui se jouait devant eux.
La comtesse lui apprenait àlire dans son livre de prières. Chaque soir et chaque matin, l'enfant, assise sur son tabouret et les deux bras posés sur les genoux de sa grand'mère, suivait du doigtles longues lignes noires qu'elle devait épeler. Les phrases de la Salutution angélique bégayées
par ses lèvres pures, empruntant un caractère guttural à l’idiome flamand tout plein de voyelles, bruissaient comme une musique céleste sous les lambris étouflés de la maison. — Je vous salue Marie, pleine de grâce, — répétait en chevrotant la grand mère après l'enfant.
Jamais, dans l’âme de la vieille catholique, cette simple et courte prière n'avait ébranlé de cordes plus sensibles qu'en ce moment.
Quand la comtesse chantonnait, et cela lui arrivait souvent, en remuant dans les mailles de son tricot le bout de ses longues aiguilles, il ne lui venait entre les dents que des refrains lents et tristes. On eût dit alors qu’elle voulait idéaliser pour elle-même ses lourds souvenirs. Elle les avait toujours dans l'esprit. Parfois, pendant les jours assombris de l'hiver, la neige obstruant la rue et refluant jusqu’au seuil de la porte, Catherine, désœuvrée, tourmentait Gertrude et pleurait, demandant à sortir. La grand mère, alors, soulevant ses bésicles d'écaille, prenait l'enfant grognon sur ses genoux. — Tu pleures pour bien peu de chose, — lui disait-elle, — mais tu ne serais pas si exigeante
si tu savais combien la vie est pénible. Hélas! tu ne l’apprendras que trop tôt.
Ge n’était pas que Catherine fût exigeante.
Tout au plus, voulait-elle qu'on s’occupât de sa petite personne et qu'on respectât ses manies. S1 la comtesse, clouée sur son fauteuil par le rhumatisme, la laissait pour un ou deux jours aux soins de Gertrude, elle entendait à l’heure des repas s'élever de grandes disputes dans la salle à manger. Elle se traînait alors, en s'appuyant sur sa canne, jusqu à la porte, et là, habituellement, elle trouvait l'enfant boudeur juchée sur sa haute chaise, balançant son petit pied sans soulier avec colère, et versant de grosses larmes sur la serviette nouée autour de son menton. — Ah! grand'maman, — s’écriaitelle, — c'est ma bonne qui est méchante et me fait pleurer. Jamais elle ne veut étaler les confitures sur les deux côtés de mon pain ! — Gertrude alors faisait observer, en servante bien apprise, que M'e Catherine, si on la laissait faire, se donnerait des Indigestions.— Ga m'est égal! — criait la petite fille indignée, de toutes ses forces. Gertrude aussitôt tournait les talons’en
levant les épaules, et la grand'mère arrangeant la tartine au gré de sa chère gourmande, lui disait : —Tu aimeras donc toujours les confitures ? — la, — faisait l'enfant consolée en découvrant, dans un sourire, toutes ses dents.
Personne ne venait visiter madame de Meetkerke, hors le meunier dont le moulin tournait ses ailes sur l’autre bord du canal d'enceinte et qui était propriétaire de la maison. Il faisait sauter dans ses bras Catherine, caressait le chat, apprenait à jurer au perroquet et pinçait souvent, entre deux portes, la grosse Gertrude qui lui rendait des soufflets, Mais il était plein de respect pour la comtesse, ayant connu son mari le colonel, au temps de la dernière révolution. |
Tous les ans à Pâques, cependant, arrivait d'Anvers dans un immense carrosse jaune une grande et vieille dame qui restait huit jours au logis. Elle aussi, elle avait connu le comte de Meetkerke ! Elle passait son temps, embéguinée dans ses coiffes, à tricoter auprès de la fenêtre avec son amie; et leurs confidences mutuelles
s'échangeaient plus vite encore que ne remuaient leurs aiguilles. Toutes deux prisaient largement. L'enfant ne comprenait rien à ce qu’elles pouvaient avoir de si long et de si mystérieux à se dire. Pour elle, ces deux images vénérables du passé, épanchant leurs âmes sous ce toit discret, enfoui dans un coin de ce fantôme de ville, ne représentaient que des caresses. Pourtant elles ne parlaient guère que d’ellemême, s'étonnant de la voir, — originale et gentille comme elle était, — complétement abandonnée de son père et de sa mère.
En grandissant, Catherine, comme toutes les filles, eut une véritable passion d'imitation. Sa grand'mère, dans la belle saison, était toujours à jardiner, émondant, cueillant, ratissant, arrosant ses arbustes. Une serpette et des ciseaux pendaient de sa ceinture avec des brins de ficelle, au bout d’une chaîne en acier, sur son tablier äe cotonnade à grandes poches, et, chaussée de sabots mignons, elle trottait sans fin par les allées sablées, suivie de son chat qui miaulait, le dos rond et la queue en l'air.
Catherine, un beau jour, voulut avoir son jar-
din à elle. On lui donna yn petit carré de fleurs, le long de la haie, et aussitôt elle l’abima à coups de pioche. Elle s’en allait à pas de loup voler le terreau que sa grand’'mère avait étendu sur ses plates-bandes, et elle fumait ainsi son coin de terre où il n’y avait rien de semé. Elle avait beau l’arroser, le ratisser, l’aplatir avec sa pelle, rien ne poussait, et cela l’intriguait beaucoup. Souvent, au printemps, voyant sa grand mère tailler ses arbres, elle se mettait à coupasser les siens avec furie, tranchant les bourgeons avec les fleurs, les pousses vertes avec le bois mort.
Enfin, elle en arriva à placer sur son front charmant et pur, tout égayé de boucles folles qui lui retombaient sur le nez, le tour de faux cheveux blancs de la comtesse, avec son grand bonnet à coques par-dessus. Puis, les yeux aveuglés par les besicles d’écaille, et les mains appuyées sur la canne dont s’aidait la vieille femme quand le rhumatisme la tourmentait, elle marchait par la maison, courbée en deux. Parfois, prenant sa poupée dans un coin, elle lui adressait tout bas les douces gronderies
qu'elle avait apprises de la bouche de sa grand”mère. Elle lui donnait des conseils pour se bien conduire. — Tu verras comme la vie est triste, quand tu auras mon âge! — lui disait-elle. En larmoyant, elle lui parlait du passé.
Cette étrange et douce existence à deux, entre un enfant et une femme septuagénaire , durait déjà depuis huit ans, lorsqu'un jour de la fin de l'hiver, pendant que le meunier raccommodait le treillage du poulailler, dans le jardin, comme Catherine, assise sur son tabouret de paille, s’exerçait à tricoter en bavardant auprès de sa grand’mère, un coup violent qui retentit à la porte de la rue les fit sauter toutes deux. Gertrude étant sortie pour faire son marché, Catherine se leva et alla ouvrir. La porte tourna sur ses gonds, et elle vit alors devant elle une dame très-élégante, de trente ans environ, blonde, avec des yeux bleus très-sérieux, le front haut et sévère. Cette dame, en aper-
CATHERINE. 39 cévant l'enfant, fronça les sourcils et üe dit mot; mais la prenant par le bras, elle repoussa la porte et se dirigea vers le salon. La comtesse, en ce moient, faisant remonter le vitrage à coulisse de la fenêtré, regardait dans la rue, par-dessus les pots à fleurs, pour voir qüi frappait chez elle. En se retournant, il lui prit un tremblement subit, et elle tomba défallante Sur une chaise.
— Quoi! c'est vous, Clara? — bégaya-t-elle en reconnaissant Sa fille aînée et joignant les mains.
— Oui, c'est moi, — répondit en S’asseyant la visiteuse sans lâcher le bras de l'enfant. Puis elle ajouta : — Je viens vous débarrasser de Catherine.
À ces mots, madame de Mectkerke, en se levant, renversa la chaise sur laquelle elle était assise, et s'élançant sur sa petite-fille, elle l’arracha de la Main qui la retenait. — Vous venez ne débarrasser de Catherine? — s’écria-t-elle toute tremblante, — Mais m'avez-vous avertic
seulement ? Depuis huit ans qu’elle est ici, vous êtes-vous un seul jour souvenue d'elle?
— Je suis sa mère!... — dit la nouvelle venue avec hauteur. Mais elle fut aussitôt interrompue par la comtesse.
— Sa mère? Età quels actess’en douterait-on?
Au lieu de la nourrir vous-même, comme c'était votre devoir, dès le jour de sa naissance, vous l'avez éloignée de vous. Vous l’avez laissée deux ans chez sa nourrice. Vous l’avez envoyée ici enfin, pour en délivrer votre vue. Depuis dix ans que cette pauvre enfant est au monde, vous la voyez aujourd'hui pour la première fois. Maintenant qu’en voulez-vous faire ?
— Je suis sa mère,— répéta l’autre en frappant du pied,— et, s’il le faut, je la ferai prendre de force. Vous n’avez aucun droit sur elle, Finissons-en.
La vieille comtesse épuisée s'était traînée Jusqu'à son fauteuil. Alors, la douleur qui l'avait exaspérée lui faisait trembler les mains sur son
visage ridé couvert de pleurs. Des sanglots profonds lui montaient à la gorge et elle ne cessait de répéter : — Ma pauvre petite Catherine! — L'enfant effrayée à son tour et serrée contre sa grand'mère, pâle, regardait de tous ses yeux cette femme inconnue qui voulait l'emmener.
Gertrude, en ce moment, entra dans la chambre, et, ne comprenant rien à ce qu elle entendait, car les deux femmes s’exprimaient en langue française, elle resta debout entre elles, stupéfaite, et souriant vaguement, d’un air niais.
— Allez chercher les effets de Catherine, — lui ditenfin, en flamand, madame d’'Overmeire.
— Faut-il... madame?— demanda Gertrude à la comtesse qui ne répondit pas. Mais celle qui venait d'apporter tant de trouble dans cette maison paisible reprit alors d’un air dur : — Si vous n'y allez pas, j'irai, moi.
En même temps, elle ôta son chapeau et son châle, tira ses gants de ses mains, et amenant vers elle Catherine inquiète, elle commença à la regarder en silence, avec une grande curiosité
mêlée de répulsion. Puis, la voyant embarrassée et baissant les yeux, belle et fraîche, avec ses chairs roses et potelées, ses bras tout ronds et ses mains mignonnes, il lui sortit de la bouche un soupir qu'elle étouffa aussitôt. Elle se mit alors à la déshabiller machinalement, sans prononcer une parole, enlevant d’abord de ses épaules son petit mantelet de pelleterie.
Quand elle eut froidement dénoué les cheveux de sa fille qui tombaient autour d'elle par grosses mèches d’or, jusque sur ses hanches, elle se fit apporter un peigne par Gertrude qui venait de rentrer dans le salon avec un paquet de hardes sur le bras. Mais, en passant le peigne dans ces tresses si épaisses, elle arracha un cri de douleur à l'enfant. — Ah! grand'maman ! — dit en pleurant Catherine, — comme elle me fait du mal! — Puis, s’échappant avec ses cheveux épars sur ses épaules nues, elle courut se blottir dans les jambes de sa grand'mère qui lui serra convulsivement la tête contre son cœur.
Malgré. la faculté qu'elle possédait au plus baut point de conserver un masque impassible
sur son visage, madame d'Overmeire eut l'air interdit. — Voyez si je n'ai pas raison de vous la reprendre,— dit-elle à la comtesse. — Vous l’élevez mal, vous la gâtez, vous la rendez douil lette; elle pleure pour un rien, mais elle en verra bien d’autres !...
— Grand'maman, je ne veux pas m'en aller avec elle, — dit alors Catherine en sanglotant. — Je serai toujours bien sage. Je t’en supplie, ne la laisse pas m'emmener.
— Vous devez m'obéir, — interrompit madame d’Overmeire. — Venez ici que je relève vos cheveux.
— Non, — s'écria l'enfant que la menace de déranger ses habitudes mit hors d'elle-même.
— On ne relève pas mes cheveux. Vous ne savez seulement pas que je porte des nattes. Je ne veux pas quitter ma grand maman. Je ne veux pas aller avec vous.
Ko Quelle cruauté ! — bégayait madame de Meetkerke en pleurant et tenant la petite fille
debout, par les deux bras. — Ce n’était pas assez de m'avoir abandonnée, à mon âge, avec tous les autres! [1 fallait encore me mettre une lueur de gaieté dans le cœur, pour le plaisir de l'éteindre lorsqu'elle commençait à réchauffer mes vieux os! Pourquoi m'avoir donné Catherine , puisque vous deviez me la reprendre?
Maintenant, il faut donc que j'achève ma vie toute seule, moi qui ai mis au monde et élevé neuf enfants !
Madame d'Overmeire haussait les épaules avec impatience. La comtesse continua à se lamenter.
— Croyez-vous donc que ce n’est rien, Clara, de se voir privée d'affection, quand on est mère? Ah! vous êtes trop jeune encore pour concevoir ce qu’il y à de poignant dans l'abandon ! Vous êtes belle, on vous adule ! Eh bien, reprenez-la donc, votre enfant! si vous l’aimez réellement, si vous avez bien soin d'elle, je ne me plaindrai plus. Va, ma chérie, — dit-elle à la petite fille. — Jamais, toi, tu ne m'as causé la moindre peine !.….
Ici, les sanglots lui coupèrent la parole, mais Catherine ne voulait pas lâcher ses jupes qu’elle tenait à toutes mains. — Voyez, — reprit alors madame de Meetkerke, — vous qui me reprochez de l’élever mal, voyez ce que j'en ai fait ! C’est moi qui chaque jour la lavais, l’habillais, et l’endormais en chantant dans son petit lit, près de ma chambre. C’est moi qui me relevais, la nuit, pour écouter son souffle, inquiète à en mourir si elle s’avisait de se plaindre. C’est moi qui lui apprenais à tricoter et à lire. Pauvre enfant qui me serre de ses mains tremblantes! il ne faut pas luien vouloir, Clara, elle vous connaît à peine. Jamaiselle ne vous à vue, comme moi, pour consoler ses petits chagrins, essuyer ses larmes sur sa bouche boudeuse, Chère mignonne! c’est donc en vain que je t’aurai aimée. Laissez-la m'embrasser, ma fille. C’est la dernière fois sans doute, car, hélas! je ne suis plus jeune et j'ai l’âme navrée de douleur.
— Vous l'aimez mieux qu'aucun de nous! — dit enfin madame d’Overmeire. La comtesse nat-
tait alors les cheveux de l'enfant. À ce mot elle I 3.
branla la tête. — Ah! ne soyez pas ingrate!
ma fille aînée, — répondit-elle.
— Ingrate! — interrompit Clara avec une menace sur leslèvres. Et alors les deux femmes, n'osant exprimer leurs pensées devant la petite fille, se regardèrent fixement.
— Vous avez fait de moi une femme si heureuse ! — reprit enfin madame d'Overmeire.
À ce mot, la comtesse rougit et porta de nouveau ses regards sur Catherine; mais sa fille, secouant son impassibilité de statue, semblait . avoir résolu de l’exaspérer. — N'avez-vous pas sacrifié tous vos enfants, en commençant par moi, pour être agréable à mon père?
— Maintenant tu oses mal parler du comte de Meetkerke! — s’écria la vieille femme confondue, en levant les bras.
Sa fille ne lui répondit pas. Comme s’il lui avait suffi de découvrir à demi sa pensée, elle se leva avec sa gravité habituelle, remit son
châle et son chapeau et prit par la main Catherine. La grand’mère cependant parlait toujours, avec véhémence, assise dans son grand fauteuil, qu'elle faisait tourner sur ses roulettes en frappant ses genoux de ses mains. À la douleur de perdre sa petite-fille, se joignait l’indignation d'entendre insulter son mari. — On n’a jamais vu pareille chose ! — disait-elle. — Tout est renversé dans le monde ! On manque de respect à sa mère ! On outrage la mémoire de son père! On ne paraît guère aimer son époux! On abandonne son enfant! Pendant dix ans, on ne s’en occupe pas plus que s’il n'avait jamais vu le jour ! Et puis on vient l'enlever précipitamment, sans dire pourquoi ni ce qu'on en veut faire! Ah! certes! cela n'allait pas ainsi de mon temps !
Madame d’'Overmeire nouaït, en fronçant les sourcils, les rubans du chapeau de Catherine. Catherine pleurait. La grand'mère se démenait et criait. Gertrude, ahurie, demandait ce que tout cela voulait dire. Enfin, elle se mit à pleurer aussi, encombrant la maison, si tranquille d'ordinaire, de sanglots qui ressem-
blaient à des hurlements. En ce moment, l’horloge sonna, modulant tristement sa ritournelle, et l’on entendit, à travres les coups de maillet que donnait le meunier sur les poutres de la basse-cour, le vieux perroquet, excité par tant de tapage, jurer sur son bâton, comme un païen. Tout à coup des claquements de fouet répétés, avec de grands bruits de roue et de ferraille, retentirent dans la rue, devant la fenêtre. C’était la vieille amie de la comtesse qui arrivait d'Anvers on ne peut plus mal à propos.
—Sortons d'ici! —fitsoudain madame d’Overmeire, et, sans dire adieu à personne, saisissant le paquet de hardes et traînant après elle sa fille quise cramponnait à tous les meubles, elle quitta le salon, traversa la salle à manger et se dirigea vers la porte. Mais le meunier se trouvait là, en travers, les bras chargés de boîtes et de cartons, échangeant de longues civilités avec la vieille dame qui ne voulait pas lui laisser porter son bagage. A sa vue, Catherine redoubla ses cris, et Clara fut bien obligée de faire halte.
— Eh! mon Dieu! qu'a donc cette pauvre
enfant? — dit l’étrangère en minaudant avec une voix de flûte fêlée, sans reconnaître d’abord madame d’Overmeire. Celle-ci, poussée à bout par tous ces incidents ridicules, cherchait à gagner la rue, en dissimulant son visage sous son voile. Mais madame de Meetkerke arrivait avec Gertrude, courant après sa petite-fille, qui secouait son bras entre les doigts de sa mère en appelant sa grand’ maman. Ils se rencontrèrent tous sur le palier, devant la porte ouverte où s’arrêtaient déjà les passants, pendant que derrière les vitres des maisons voisines, entre les pots de cactus et les cages, se montraient des têtes ébahies superposées.
— Pardon, Madame, — dit alors Clara d’un ton dédaigneux, cherchant toujours à-se faire livrer le passage, — je suis ün peu pressée ; le chemin de fer n'attend pas.
— Eh quoi, c'est vous, ma chère ! — s’écria la vieille dame. — Vous emmenez donc Catherine? — Et aussitôt elle se confondit en politesses cérémonieuses avec madame d’Overmeire, pendant que le meunier interrogeait
Gertrude et gesticulait avec elle à qui mieux mieux. Enfin, Clara, sans lâcher le bras de sa fille, parvint à mettre le pied sur le seuil. Elle fit dix pas environ. Mais comme elle détournait l'angle de la rue, elle s’entendit appeler, et madame de Meetkerke, se précipitant sur le trottoir, atteignit par la robe sa chère petite Catherine, se baissa, et la serra à l’étouffer contre son cœur. Les larmes de la vieille femme et de l’enfantse mêlaient avec leurs sanglots et leurs baisers, tandis que Gertrude se tordait les poings en se chamaillant avec le meunier, derrière l’amie de sa maîtresse, qui lui demandait en vain des explications. Madame d'Overmeire cependant parvint à entraîner Catherine, et la comtesse se trouva bientôt toute seule. — Hélas! — s’écria-t-elle en joignant ses mains flétries, sans faire attention à son chat qui frottait en miaulant son dos hérissé contre ses jambes, — j'avais cependant bien soin de sa fille ! A quoi cela m’a-t-il servi?
Pendant toute la durée du trajet de Bruges à Bruxelles, madame d'Overmeire parut éprouver d'étranges sensations. Pour la première fois de sa vie elle se trouvait en face de sa fille, et la grâce de cette enfant, jointe à sa tristesse, lui inspirait, malgré la rudesse d’aspect qu'elle tenait de son père, quelque chose qui ressemblait de loin à de la pitié. Quand elle parvenait à engourdir sa pensée, et que tour à tour elle regardait les yeux si grands et si doux de Catherine, ses formes juvéniles, son teint blanc et sa pose accablée, pleine d’innocence et d'abandon, une surprise toute nouvelle la tenait sous un charme étrange, et, machinalement, elle se laissait aller au plaisir secret que lui causait son émotion. Mais quand, réagissant
sur elle-même, elle rentrait en possession de son âme, on eût dit, à la voir, que sa fille n'avait jamais été pour elle que la personnification de son malheur. Alors, reprenant un air dur, elle tournait ses regards glacés de côtéet d'autre, comme pour mieux dissimuler l'oppression qui l'étouffait.
C'était, pour tout le monde, une sorte de sphinx que madame d'Overmeire. Blonde et blanche, un peu sèche, elle avait des yeux d'un bleu d'acier qui tantôt semblaient sommeiller sous de molles paupières, et tantôt lançaient, en se dilatant, un éclair prompt et métallique. Des sourcils noirs, très-rapprochés, un nez correct, un menton d’une fermeté de marbre et de longues lèvres pâles, bien jointes, donnaient à sa physionomie un air impérieux qui ne lui messeyait pas, et, en même temps, une amertume hautaine était empreinte sur tout son visage, sans qu’on pût soupçonner quel chagrin cuisant et profond l’y avait étendue.
Mariée brusquement — et à la suite d’une peine d'amour, disait-on tout bas à Anvers, —
elle ne pardonna jamais son mariage, ni à son père qui l'avait fait, ni à sa mère qui l'avait laissé faire, ni à son époux, homme doux, maladif et silencieux, qui l’adorait en tremblant et en baissant les yeux, avec une soumission touchante, ni surtout à son amant, jeune vaurien de vingt ans qui, après l'avoir possédée, mis en demeure par cette fille résolue de s'enfuir avec lui, s'était sauvé seul, chassé par la terreur que lui inspirait le caractère entier de sa maîtresse. On eût dit, surtout depuis la mort de son père, qu’elle prenait à tâche de désespérer son mari. Elle le suivait, ne pouvant faire autrement, dans ses voyages, et, devant les étrangers, elle lui montrait une figure soumise; mais c'était pour le mieux stupéfier en tête à tête par sa froideur de glace et sa menaçante gravité. Rien ne la touchait; rien ne s'élevait jusqu’à elle. Les prévenances la fatiguaient; les soins lui étaient odieux. Elle répondait par un silence hautain aux bonnes paroles. Elle ne se plaignait jamais cependant, et calme, concentrée, impénétrable, elle semblait moins exister qu'achever de se pétrifier dans une pensée de remords.
Sa fille vint au monde sept mois après son mariage, mais bien loin de se montrer heureuse de sa grossesse, plus elle approchait du terme, plus elle était exaspérée. La haine qu’elle conçut pour cet être qu’elle nourrissait de son sang, malgré elle, n’a d’équivalent nulle part. Sentait-elle, avec l'instinct secret des femmes qui ne les trompe guère, que le père véritable de cette enfant n'était pas celui qui devait lui donner son nom, mais cet autre, exécré maintenant, qui avait déchiré son cœur et faussé son existence ? Nul nele sait. Ce qu’elle fit cependant, poussée par une sorte de probité crimimelle, pour se procurer un avortement est inouï. Elle dansait et sautait dans sa chambre, les dents serrées, sans dire un mot, regardant de travers, avec mépris, son époux infortuné qui, necomprenant rien à ce monstrueux caprice, s’arrachait les cheveux, joignait les mains et demandait grâce. Elle montait des chevaux fougueux et les battait à outrance pour se faire désarconner. Elle descendait les escaliers quatre à quatre en s’empêtrant les jambes dans sa robe. Elle resta cinq jours sans manger. Rien ne lui réussit. La nature, en lui donnant un sang riche et de
larges flancs, se préoccupant peu de sa haine et du reste, voulait qu'elle fût mère. Elle le fut.
Mais l'enfant nouveau-née devait expier cruellement la trahison de son père. Maudite en germe, son premier vagissement n'appela qu’une imprécation sur les lèvres de celle qui se refusait, en déployant une atroce énergie de résistance, à la mettre au monde. Il fallut que le fer l’arrachât à ce sein qui se contractait pour l'étouffer. Le chirurgien, terrifié, n'avait jamais vu chose pareille.
Cette fille, en effet, la mère le sentait bien, était pour elle une preuve vivante de sa honte secrète, et. en même temps, une résurrection véritable de celui qui l’avait causée. Subir la présence de Catherine lui était impossible. Elle avait bien assez déjà de celle de l'époux abusé qu’elle détestait! Ce caractère viril qui, par une étrange loi de contrastes, venait de se heurter par deux fois à des hommes pusillanimes, ne trouvant rien dans sa pensée pour échapper au supplice de vivre, trop altière pour tromper
encore, et trop femme pour pardonner, se rabattit sur la haine comme dans un impénétrable refuge. Elle refusa de garder son enfant, alléguant naïvement une répulsion instinctive qu'elle ne pouvait vaincre, et reprenant son rôle de femme impassible, elle suivit de nouveau son époux avec une indifférence apparente qui n'était, au fond, que la résignation du désespoir.
Cependant, soit qu’elle eût été touchée enfin par les supplications de son mari , soit plutôt qu'elle eût réellement plus de souci de l’opinion publique qu’elle ne le croyait elle-même, quand sa fille eut atteint l’âge de dix ans, elle pensa qu’elle ferait bien de s'occuper d'elle. Mais elle ne se doutait pas de l’angoisse particulière que devait lui causer sa vue! Elle s'était armée à l'avance contre les récriminations de la comtesse de Meetkerke, et aussi et surtout contre sa propre répulsion; mais elle n'avait pas compté sur la séduction infinie d’une enfant malheureuse qui semblait maintenant ne pas demander mieux que de l'aimer! C'est cela cependant qui lui mordit le cœur comme un
aspic dès qu’elle se trouva seule avec sa fille, Tout un monde d'idées sinistres s’amoncela sous son front.
En arrivant à Bruxelles, la petite Catherine, que les distractions du voyage n'avaient pu arracher à sa stupéfaction , fut comme ahurie du bruit et du mouvement qui se faisaient autour d'elle. Depuis qu’elle ne sentait plus sa grand’mère à ses côtés, elle éprouvait une crainte indéfinissable, et il lui semblait qu un immense vide s'était fait dans son existence. Sa vie, et tout ce qui constitue la vie, la mémoire, l'appréciation du moment présent, l’attente et la certitude du lendemain, étaient comme suspendus pour sa jeune âme. L’attitude de sa mère n’était pas faite ‘pour la rassurer. Sa mère. quelle idée ce nom éveillait-il dans son esprit ? Elle se rappelait bien que sa grand’maman,
chaque soir, lui recommandait de le prononcer, ainsi que celui de pére, en priant Dieu. Mais quand, à genoux et les mains jointes, elle disait, avec une grâce charmante : — Mon Dieu, conservez-moi toujours mon père et ma mère, — elle ne savait pas ce que devaient être pour elle ces deux personnes qu'elle n'avait jamais vues. Maintenant, un renversement violent s'était fait dans sa conscience. Celle qu’on nommait sa mère, parlant avec un air d'autorité, l’avait arrachée des bras de sa grand’mère. Elle ne la caressait pas comme la bonne femme. Elle ne lui parlait pas. Elle la regardait d'un œil sévère. Où la menait-elle? Ne reverrait-elle donc plus jamais sa bonne Gertrude, et ne devait-elle plus dormir dans son petit lit? Ainsi, les yeux pleins de larmes, sans force pour résister, avec cette inconsciente lâcheté de l’enfant qui se résigne quand il ne se sent plus soutenu par une grande personne, Catherine se laissait aller comme une chose inerte.
Un fiacre la conduisit avec sa mère toujours silencieuse à l’Atel de la Couronne d'Espagne. On lui fit monter un large escalier, puis elle
entra dans une chambre où un homme de petite taille et de débile apparence l’attendait,. Il se leva en la voyant, jeta un timide regard sur Clara qui ôtait ses gants, son chapeau et son châle, et s’avançant enfin, il souleva l’enfant dans ses bras, s’assit, la posa sur ses genoux, l’embrassa, puis la tenant un peu à distance, la considéra longuement. (Catherine, étonnée, se laissait faire. Enfin de grosses larmes coulèrent des yeux de cet homme qui ne parlait pas. La petite fille alors se jeta contre lui en pleurant et sans rien dire. 11 semblait que ces deux êtres s'étaient compris à première vue.
Madame d'Overmeire, allant çà et là, de meuble en meuble, affectait de ne rien voir.
Au bout de quelques minutes, elle sonna, et une femme de chambre ouvrit la porte. Elle prit Catherine par la main et l'emmena. ,
Le reste de la journée se passa pour l'enfant dans une sorte de torpeur. On vint lui essayer des robes et des souliers. — Voyez le beau trousseau tout neuf! — lui dit la femme de
chambre en lui montrant une pile de linge . qu'elle entassait dans une malle. — C'est pour vous tout cela! — L'enfant sourit machinalement, sans rien comprendre. Enfin, écrasée de fatigue et de chagrin, elle s’affaissa lentement sur le dossier de sa chaise et s'endormit.
On la fit diner seule, à une petite table Mais elle se sentait la tête lourde et la peau brûlante. Elle mangea peu. La femme de chambre qui la servait essayait vainement de la faire parler.
À peine fut-elle couchée dans un grand lit, au fond d’une alcôve, que ce même homme qui avait pleuré avec elle, à son arrivée, entr’ouvrit la porte, puis, s’avançant vers elle sur la pointe des pieds, 1l lui baisa le front et les cheveux, en soupirant et répétant plusieurs fois de suite : — Pauvre mignonne ! pauvre petite mignonne ! — Tout à coup, il la quitta, très-effrayé, entendant du bruit dans la pièce voisine. Get homme caressant ainsi une enfant dont il se croyait le père avait l’air d’un malfaiteur qui craint d’être surpris.
Le lendemain, de bon matin, la femme de chaïnbre vint chercher Catherine et la conduisit chez sa mère. Clara, vêtue d’ure robe trèslâclie et très-ample, était seule et assise dans un grand fauteuil, à l’angle de là cheminée.
Elle faisait peur à la petite fille, Qui, n’osant avancer, se tenait debout, les mains pendantes. — Mon eïfant, — lui dit-elle d’un ton froid, — demain on vous conduira dans une grähide Maison où il n’y à que des petites filles comme vous et des religieuses. Ces religieuses sont très-bonnes. Elles auront bien soin de vous. Il faudra leur obéir. Vous aurez un beau jardin pour vous promener. Cela ne vous fait-il pas plaisir ? |
Catherine ne comprenait pas et ne disait mot. Elle bäissa la tête. Les larmes lui montèrent aux yeux, car 4lôrs, et pour là première fois, l’idée lui vint qu'elle ne reverräit plus sa gräfid'rière. — Qu’avez-vous donc? — fit celle qui semblait retrouver sur Son visage tous les traits d’un être abliorré.
En ce moment, M. d'Overmeire entra dans
la chambre, Il regarda en soupirant sa femme hautaine et la petite fille accablée.— Ma chérie, — dit-il à l'enfant. — demande la bénédiction à ta mère. — Catherine se mit à genoux, par terre, et Clara, lui posant la main sur le front, lui dit : — Allez en paix, maintenant.
M. d'Overmeire était étonné. Il fit sur lui-
même un grand effort. — N'embrasserez-vous donc pas ce pauvre petit enfant? — murmura-t-il.
— Non, je ne l’embrasserai pas, — répondit sa femme. Et sur-le-champ elle devint toute pâle.
Catherine était toujours à genoux. Il sé mit lentement à genoux auprès d'elle et joignit les mains. La mère les regardait tous les deux d’un air hagard. — Ne soyez pas aussi cruelle, — dit-il, d’un ton suppliant, avec une très-grande douceur. — Qu'est-ce que votre fille vous a fait? Voyez comme elle est douce et gentille! comme elle tremble! comme elle est triste! Vous ne la reverrez plus sans doute de bien longtemps.
Si vous ne l’'embrassez pas à cause de moi, embrassez-la à cause d'elle...
— Non! — fit madame d’Overmeire ; et elle devint plus pâle encore.
Catherine, sans bouger, promenait ses yeux pleins de larmes de sa mère à son père.
Son père se releva en soupirant, essuya ses yeux, prit l'enfant par la main et sortit avec elle de la chambre
VIf1
Le couvent de la Genette, spacieux monument moderne à deux étages, est situé à trois lieues de Bruxelles, sur une verte éminence où conduit une route large, bordée de peupliers. Il à un air un peu bourgeois quand on examine son extérieur, mais, à l’intérieur, il ne vous impressionne pas désagréablement. Dès le- seuil, vous êtes charmé par l'élégante apparence des moindres choses. Une propreté minutieuse leur donne ce complément indéfinissable qui réjouit l'œil et tranquillise l’odorat. Tout brille, tout est pur et net. Chaque objet se tient à sa place dans une rectitude pleine d'harmonie. Les religieuses possèdent un véritable secret pour entretenir les habitations et les meubles.
. Juste en face de la porte monte un escalier de marbre rouge reluisant, avec une bande de tapis au milieu, pour le passage, retenue de marche en marche par des baguettes de cuivre. Un palier bien aéré s’étend au-dessus. Au fond, faisant facé à l'escalier, une grande statue de la Vierge en marbre blanc, couronnée d'étoiles d’or, le front incliné et les deux bras étendus, semble accueillir maternellement les personnes qui entrent. Une large corbeille de fleurs s’arrondit autour de ses pieds.
Un second escalier, partant du palier, conduit au parloir réservé pour les parents qui, tous les jeudis, viennent passer une ou deux heures auprès de leurs enfants. Les chaises et les canapés de crin s'alignent tout autour de cette chambre, et, contre les murs, sont suspendus des tableaux où l’on voit, écrits à la main, avec de triomphantes majuscules et mille enjolivements de calligraphe, les noms des petites filles qui ont obtenu des prix à la dernière distribution.
Les salles de classe sont toutes uniformes.
Chacune d'elles à trente pieds de long sur quinze de haut, avec des murs d’une blancheur immaculée, des parquets savonnés, d'immenses fenêtres sans rideaux, et des tables sur chaque bord, accompagnées de bancs disposés de telle sorte que les élèves, en travaillant, font toutes
face à la muraille. Au milieu s'élève un gros poêle en fer. Tout au fond, devant la cheminée, le pupitre et la chaise de la maîtresse d'étude sont placés sur une estrade.
Le réfectoire est en tout semblable aux salles de classe, si ce n’est que les deux longues tables sont très-larges, que les élèves se regardent en mangeant, et qu une religieuse s’assied à chaque bout. La propreté est plus grande peut-être là que partout ailleurs, et, à l'heure des repas, on y respire l'odeur d’aliments sains et bien préparés. La cuisine du couvent de Ja Genette est connue depuis longtemps dans toute la Belgique. Elle consiste en morceaux substantiels entremêlés agréablement à de petits plats délicats, légers, parfumés et succulents. Aussi rend-elle difliciles les élèves qui l'ont goûtée. Elles font la petite bouche quand,
aux vacances, elles vont dîner dans leurs familles.
Mais, de toutes les salles de cette maison d'éducation qui pourrait servir de modèle, les plus intéressantes sont certainement les trois dortoirs. Ils renferment chacun cinquante lits. Chaque lit, en bois de chêne, et la tête appuyée contre la muraille, est séparé des autres par une haute cloison en planches de sapin bien vernissé. En avant, du côté du couloir qui s’étend dans toute la longueur de la pièce, un rideau de percale suspendu à une tringle en fer l'isole également. L'air circule donc librement au-dessus et tout autour de la mignonne couchette ; etchaque élève s’habillant, se déshabillant ou faisant sa toilette à son lavabo d’acajou,se trouve enfermée dans une sorte de petite chambre. Une atmosphère de décence flotte dans ces hautes salles à longues fenêtres, où pendent légèrement de blanches draperies. Tout y est merveilleusement disposé pour le chaste sommeil des enfants. Les boiseries, les draps, les orcillers, les couvre-pieds et les petits tapis y exhalent je ne sais quelle odeur de jeunesse
qu'on ose à peine respirer. Là tout se féminise, tout s'accentue et vous trouble.
Le luxe du couvent, — cela se conçoit, — a été réservé pour la chapelle. C'est une pièce plus longue que large, à plafond très-haut et voûté. Au fond, au-dessus de l’autel en marbre blanc rehaussé de filets d’or, flamboie un vitrail à Josanges qui verse à profusion des lueurs bleues et roses sur les stalles du chœur. Un grand Christ de cuivre doré, planté sur cet autel, penche sa tête languissante entre des candélabres massifs et des vases de porcelaine pleins de fleurs. Le tapis d'Aubusson appliqué sur les quatre degrés s'étale jusqu’à la balustrade de la nef, et au delà, les bancs de bois s’en vont, alignés à droite et à gauche, jusqu'à la grille de fer à lances d'or.
Le plafond est bleu, de la couleur tendre du ciel, et piqueté de petites étoiles. Les murs sont blancs, mais d’une blancheur de stuc que rien n'altère. Le parquet ciré resplendit comme un miroir. La chaire, les stalles des religieuses, les confessionnaux et les orgues en chêne
blond, merveilles de propreté, retiennent les moindres rayons qui les frappent. Des rideaux rouges descendent devant les fenêtres, et de médiocres tableaux représentant le Chemin de la croix, peints par le maître de dessin, sont dispersés partout sur la muraille.
Ce qui ne se peut exprimer, c’est l'air de coquetterie ultra -moderne répandue sur cette chapelle du plus aristocratique des couvents. Si ce n’était l'autel, construit dans la forme consacrée, qui vous tire l'œil, dès qu’on a fait tourner sur ses gonds huilés la porte massive, on se croirait dans un grand boudoir. L'odeur qu'on y respire se rapproche un peu plus du patchouli que de l’encens. Jusqu'au silence même, tout y est mondain, comme til faut, tout y révèle un parfait sentiment des convenances. Je ne sais même pas si l’image dolente du Christ, d’un peu loin, n'a pas un airdécent de bonne compagnie.
On peut en dire autant du parc, dessiné à l'anglaise et planté de beaux arbres qui promènent une ombre légère sur les massifs de
fleurs, les vases décoratifs et les bosquets. Un bassin S’arrondit au milieu, avec un ange de bronze serrantle couù d’un cygne par le bec duquel s'élañce un jet d’eau. Delongues allées sablées rayonnent tout autour, à travers des triangles de gazon, jusqu’au bord d’uñe rivière qui tombe en cäscade sur des rochers rapportés, et, plus loin, uh verger régulier s’en va jusqu'au cimetière des religieuses. La maisonnette de l’aumônier est tout au fond. En retour se groupent les bâtiñients de la ferme : vaclierie, porcherie et poulailler. J’oubliais une grande masure d'assez triste apparence où lescharitables sœurs élévent gratuitement une vingtaine de jeunes filles pauvres. Ce sont pour la plupart des orphelines des villages voisins. Quand elles sont inajeures, où les place comme sérvantes, à Bruxelles. Une longue galerie vitrée, qui sert de préau aux élèves dans la saison pluvieuse, relie leur habitation au corps de logis du couvent. |
Mais les merveilles du parc sont incontestablement les trois logettes qui servent de stations dans les grandes processions de la Fête-Dieu.
La première qu'on rencontre sur la droite en longeant le mur d'enceinte est en forme de temple grec et consacrée à saint Joseph; la seconde, plus rustique, appartient à saint Antoine, et la troisième, qui représente un pavillon chinois, est dédiée à saint Michel. Celle du milieu est la plus curieuse. Elle renferme un petit bassin de fer-blanc, égayé de plantes aquatiques, de pots à fleur et de coquillages, avec une statue du saint, de grandeur naturelle en bois colorié, assise à terre auprès de son pourceau. Une plate-forme à laquelle on monte à l’aide d’un escalier de bûchettes s'étend audessus, au niveau du mur d'enceinte. Au delà, sur l’autre bord de la route, on aperçoit un bois de sapins appartenant aux religieuses, avec une colline au fond, sur laquelle s'élève un Calvaire.
La transition fut un peu brusque pour Catherine qui, en deux jours, se trouva transportée de la petite maison de la comtesse au couvent de la Genette. Tout était sujet de surprise et d'effroi pour elle : les choses extérieures comme les individus. En vain M. d'Overmeire avait-il cherché à la rassurer en la caressant pendant le voyage d'une heure qu'il venait de faire en tête à tête avec elle. L'enfant, bouleversée par tant d'émotions diverses, pensait à sa grand’mère et se laissait embrasser sans rien dire. Son esprit cherchait vainement à comprendre la raison des événements survenus, et son cœur se serrait instinctivement à l’idée qu'elle ne vivrait plus de sa vie passée. Elle en sentait
La
tout le prix maintenant, ne pouvant même pas pressentir ce que serait sa vie future.
Cependant les premiers jours qu'elle passa au couvent furent assez bien remplis. Quoiqu'un peu désorientée, Catherine s'émerveillait de la moindre chose, elle qui n’avait jamais dépassé jusqu'alors les pâturages des environs de Bruges. La société des enfants de son âge l’intimidait bien aussi, mais comme elles étaient presque toutes curieuses et s’approchaient d'elle assez volontiers pour la regarder de près et la faire causer, elle ne tarda pas à s’habituer à leurs façons un peu famihères. Et puis, les religieuses la laissèrent d’abord à peu près libre d’aller et de venir à sa guise, ne voulant pas l’effaroucher.
Ces religieuses l'étonnaient beaucoup, avec leurs manières douces et bienveillantes, empreintes d'un certain air de réserve et d’autorité. Catherine en avait déjà vu de toutes semblables passer dans la rue, devant la maison de sa grand'mère, mais elle ne se rappelait pas leur avoir parlé. Elle remarqua bientôt, car elle était intelligente, qu’une certaine distinc-
tion existait entre elles, et même elle s’aperçut qu'on les désignait par différentes appellations. D'abord 1l y avait les dames, qui étaient les personnes les plus affectueuses, les mieux élevées, les plus aimables, et qui semblaient avoir le pas sur toutes les autres. — En effet, ayant payé leur dot au couvent et pronéncé leurs vœux, ce sont elles qui président à l’éducation dés enfants, et la plupart d’entreelles sont fort instruites. — Uniformément vêtues d’une robe de mérinos noir, à manches larges, elles portaient une pèlerine agrafée correctement sous leur menton qu'effleurait un fichu blanc comme la neige. Une cornette serrait le contour allongé de leur visage, et, par-dessous, un bandeau noir tendu sur leur front, avec-une garniture tuyautée avançant au-dessus des yeux, donnait à leur physionomie cette apparence claustrale qui ne manque ni de distinction ni de charme. Un tablier noir descendait sur leur robe, une croix d'argent brillait sur leur poitrine, et un long chapelet à grains de bois pendait de leur ceinture parmi de petites médaï:les de cuivre, toutes frissonnantes. Enfin, elles portaient des bas blancs et des chaussons à semelles
- deliége très-bons pour étouffer le bruit des pas, et un long voile noir rejeté sur leur dos flottait doucement derrière elles, se confondant, quand elles marchaïient, avec les plis de leur jupe, dans une sorte de grâce chaste et de pieuse majesté.
Quelques-unes d'entre elles, coiffées du voile blanc, remplissaient les mêmes fonctions de maîtresses d’études. On leur donnait le nom de novices. D’autres, en costume de ville, les assistaient. On les appelait postulantes. Les premières, au bout de deux ans de stage, devaient s'élever au rang de dames. Les secondes s'exerçaient pendant six mois avant de faire leur noviciat. Les unes et les autres étaient jeunes. Elles réunissaient toutes aux manières parfaites et légèrement cérémonieuses des femmes: du monde, un air de modestie et de béatitude qui ne leur messeyait pas.
Mais celles des religieuses qu’on désignait sous le nom de sœurs tinrent longtemps en suspens l'esprit curieux de Catherine. En effet, comment cette enfant pouvait-elle concilier
leur caractère sacré et la bassesse de leurs occupations ? Elle ne savait pas que ces femmes courageuses qu'elle voyait, les manches retroussées jusqu'aux coudes, vêtues d’une robe noire grossière relevée par devant et découvrant un jupon de serge, portant un long tablier de toile bise à bavette attaché aux épaules, coiflées d'un voile noir rejeté en arrière sur une ‘cornette plissée, et chaussées de sabots, étaient de pauvres filles qui n'avaient pu payer leur dot et qui, d’après leurs aptitudes particulières, s'employaient aux œuvres serviles par esprit d'humilité. Les unes, attachées à l'entretien du couvent, frottaient, balayaient, essuyaient, époussetaient tout le long du jour. Les autres faisaient la cuisine, récuraient les casseroles, épluchaient les légumes, pétrissaient le pain, fendaient le bois à coups de cognée, découpaient des moutons entiers ou des quartiers de bœuf, trayaient les vaches, coulaient la lessive et portaient des charge de houille, dans des hottes, les reins ployés. D’autres encore ciraient Îles chaussures des élèves, raccommodaient leur linge, préparaient les médicaments au laboratoire de linfirmerie. Quelques-unes enfin cul-
tivaient le potager, et Catherine, errant un peu partout, au hasard, s’arrêtait souvent auprès d'elles les mains derrière le dos, interdite, à les regarder biner, sarcler, bècher la terre en silence, marchant sur les genoux, roidissant leurs bras, s’arc-boutant sur les pieds, tendant le cou et le front baigné de sueur.
Des novices et des postulantes aidaient également les sœurs et partageaient leurs travaux pénibles; c'étaient pour la plupart des filles de la campagne. Elles avaient l’air soumis.
Toutes s’agitaient comme les abeilles aux flancs d’une grande ruche et parlaient peu.
Il y en avait d’autres enfin qui, vieilles, décrépites, hors de service, le chef branlant, cherchant encore à se rendre utiles, reprisaient de leurs mains fluettes quelques bouts de nippes, assises sur des bancs de bois, cà et là. Quelques-unes, infirmes, accroupies au soleil, ne pensant plus à grand’chose, réchauffaient voluptueusement, et comme elles pouvaient, leur corps amaigri. D’autres, courbées sur un bâton, rôdaient aux environs du réfectoire, et on les
voyait de loin, avec leur teint blafard et leur long voile, se couler sans bruit le long des murs, où se projetait doucement, comme une tache mouvante, leur ombre noire.
Catherine cependant ne pouvait passer son temps à vaguer, comme les chats du couvent, de côté et d'autre. Mais, dès qu'elle commença à vivre de la vie de ses compagnes, elle trouva dans les obligations qui furent imposées, un nouveau sujet de distraction. Le matin, dès six heures, pendant qu’elle ronflait à petit bruit, les poings fermés, sur sa blanche couchette, une sonnette retentissait tout à coup et l’éveillait en sursaut. Il faisait à peine jour et la lampe qui descendait du plafond commençait seulement à rougir devant la faible clarté de l'aube humide. Les dormeuses ouvraient les yeux aussitôt, une voix prononçait une courte prière, et toutes, répondant amen, se jetaient alors à bas de leur lit. Pendant une heure, elles procédaient à leur toilette, et, de temps à autre, la religieuse qui se promenait dans le couloir à pas muets, écartait le coin d'un rideau pour voir si tout se passait dans l’ordre. A sept heures
enfin, au second tintement de la sonnette, chaque enfant, soulevant brusquement la draperie de sa chambrette, se rangeait à sa place dans le couloir, C'était un spectacle magique. Toutes ces filles de huit à dix-huit ans étaient bien tenues, agréables, gracieuses et fraîches. La plupart d’entre elles passaient même avec raison pour jolies.
On descendait en classe, Là, au signal de la claquette que tenait dans ses deux mains la maîtresse d’études, les élèves se précipitaient à genoux sur leurs bancs. L’une d’elles récitait la prière du matin, puis tout le monde se rendait à la chapelle pour assister à la messe, de là au réfectoire, où les bols de café au lait fumaient sur les tables auprès de petits pains croustillants ; de là au jardin. La récréation ne tarda pas à consoler Catherine de bien des choses qui l’attristaient encore. Les longues peines ne sont pas faites pour les enfants.
Elle lançait la balle avec les autres, se baiïssant et se relevant prestement. Elle jouait à cache-cache, étouffant son envie de rire quand
CATHERINE. ns BE
celle qui la cherchait passait auprès d’elle sans l’apercevoir. Bientôt, aux quatre coins elle eut peu de rivales, et fit de grands progrès au jeu du volant. Mais le jour où elle se mit à sauter à la corde, tout le couvent accourut autour d'elle, avec les novices et les maîtresses, pour voir comme elle sautait bien.
Les plus jeunes de ses compagnes s’amusaient seules à ces exercices que surveillaient deux religieuses et que regardaient de loin, souvent, avec envie, les orphelines enfermées dans la cour de la ferme. Les grandes personnes, celles qui commencçaient à serrer leur ceinture sur leur taille, à soigner leurs ongles, à marcher d’un air modeste, à petits pas, le cou tendu et les yeux baissés, les demoiselles enfin, comme on les appelait pour leur plaire, se promenaient trois par trois en causant, loin des éclats de rire et des glapissements. La curieuse Catherine surprenait parfois quelques bribes de leurs conversations intéressantes. C’étaient des discussions sur les études, sur les prix ; c'étaient de beaux projets pour les vacances ; c'étaient aussi de petits commérages sur les
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