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élèves anciennes, sur leurs familles, sur leur mariage ou leur entrée en religion; c'étaient enfin, mais faites à voix basse, des confidences sur les maîtresses et des critiques du dernier sermon. Car le prédicateur ne plaisait pas toujours à ces jeunes âmes inquiètes, et plus d’une observait finement qu'il répétait souvent toutes ses phrases, avec de grands gestes, en attendant des idées qui ne venaient pas.
Au bruit de la cloche on rentrait en classe, et toute la journée se trouvait partagée, à intervalles fixes, entre les leçons, les repas et les récréations. À buit heures enfin, tout ce petit monde fatigué montait au dortoir sur deux files. Chaque élève, les yeux bouflis de sommeil, rentrait dans sa chambrette et se déshabillait sous ses rideaux blancs. C'était l'affaire de dix minutes. Les lits criaient un peu en ployant sous le poids de ces corps jeunes et alertes. On entendait quelques soupirs, puis la religieuse de garde, couchée près de la porte, tenant un crucifix d'ivoire entre ses mains, disait à voix haute un bout de prière. Chaque enfant murmurait «men, à demi engourdie déjà,
sur son oreiller. Et le silence descendait alors, avec les ombres, sur toutes ces Jeunes têtes que les rèves harmonieux, pleins de sourires et de promesses, berçaient doucement jusqu’au matin.
En peu de temps, Catherine se fit un grand nombre de petites amies et ses maîtresses s’attachèrent à elle. Un jour, à une menace de punition qui lui fut faite, elle avait opposé son terrible argument : — Ca m'est égal! — Mais on la gronda si bien qu’elle promit en pleurant de ne plus recommencer, et il est à croire qu’elle tint parole ; car, au bout de quelques mois, on lui passa au cou un ruban bleu où pendait une médaille en argent, et on la nomma en/ant de Marie, en récompense de sa bonne conduite.
Du reste, son éducation devait être une éducation complète. Elle prit part aux divertissements salutaires adoptés par le couvent : équi-
tation et gymnastique. Le dessin l’amusa bientôt aussi. (était une fête pour elle, quand le vieux professeur, escorté de deux religieuses, choisissant un beau point de vue dans le parc, ly conduisait avec ses autres élèves, pour leur apprendre à travailler d’après nature. Mais je dois dire que ce qui amusait le plus Catherine, c'étaient les lecons de bonnes manières.
Ces lecons se donnaïent tous les dimanches dans le grand préau vitré qui conduisait au bà-
timent des Orphelines. Une maïfresse du dehors, connue par sa piété et ses longues relations avec la bonne compagnie de Bruxelles, venait les présider. Elle avait un air entendu, un aplomb de femme mûre, sûre d'elle-même, et des formes affectées qui, en Francé où l’on est difficile et malin, passeraient pour sentir un peu la province. Elle apprenait aux enfants à jouer tour à tour les rôles de mère et de demoiselle, à recevoir ou à rendre des visites, à se présenter dans un salon, à demander des nouvelles de la santé, à se lever sans bruit et sans encombre, à accompagner les personnes jusquà la porte, à causer de promenades, du temps,
du sermon. Tout le couvent, la supérieure en tête, assistait à ces cours baroques sérieusement faits par la bonne dame, et c'était souvent un amusant spectacle que celui des petites filles se contorsionnant sous leurs chapeaux et dans leurs châles pour imiter ce: qu’elles croyaient être le bon ton. Ajoutez à cela les accents wallon, brabançon et flamand qui prêtaient un nouveau charme à tant de phrases convenues, niaises et toutes faites, et les éclats de rire qui partaient de cent cinquante bouches moqueuses lorsque rataft quelque chose dans la représentation d’une visite, par la faute d’une epfant gauche ou intimidée.
Mais, deux fois par année, aux fêtes de la Saint-Nicolas et de Noël, l'enthousiasme de Catherine touchait au délire. Alors, le premier de ces jours, l'élève qui, pendant toute l'année avait montré le plus de sagesse, s’en allait par toutes les classes, en grand costume d’évèque, avec la crosse et la mitre, flanquée de petites filles habillées en enfants de chœur, offrir des pains d'épice à ses amies. Et le jour de Noël, à minuit, tout le monde, réveillé par la grosse
cloche, descendait à la chapelle. La messe avec toutes ses pompes, ses fleurs, ses flamboïëments de lumière, le jeu des orgues et les chants consacrés détonant à pleins poumons devenaient, pour ces enfants et ces femmes soumises aux perpétuelles monotonies de la règle, une occasion de plaisir. D'ailleurs, n’était-ce pas cette nuit-là qu'était né l'enfant Jésus ? Le luxe qu’on déployait alors, selon l'esprit catholique, s'étendait à tout : aux tapis longuement déroulés sur les parquets ; aux candélabres, aux arbustes verts multipliés comme autre part pour un bal; aux toilettes elles-mêmes! Et pourquoi donc aurait-on paré ces jeunes filles, si ce n’était pour un si merveilleux anniversaire ?
Après la messe, on prenait le chocolat, puis on se recouchait et l'on se levait à sept heures. Le soir on jouait un mystère. L’Annonciation et la naissance du Christ servaient de thème à ce drame pompeux exécuté, avec costumes et décors, dans toutes les règles. L’aumônier du couvent, les prêtres du village, quelques-uns veñus de Bruxelles avec des gens du monde invités, assistaient à cette fête de famille. On
voyait paraître sur le théâtre improvisé, derrière une longue file de quinquets, saint Joseph, la sainte Vierge, l’ange gardien et les rois mages, tous habillés à l’orientale. Catherine, qui ne demandait qu'à se grimer, fut un jour chargée de représenter l’un des trois rois. Elle eut un succès fou avec sa robe de satin vert ramagée de beaux oiseaux d’or, sa perruque noire sous laquelle passaient ses cheveux blonds, et sa grande barbe.
Cette première période de nouvelles habitudes, d’études et de distractions enfantines dura deux ans à peu près, et fut certainement la plus heureuse, — si l’on ne tient pas compte de son séjour chez sa grand’mère,—dans l’existence de Catherine. La malice de son caractère s'y accrut, comme l'envie de chanter augmente chez les moineaux-francs aux premiers rayons du soleil d'avril. Elle devint bientôt la plus turbulente des gamines de son âge, et se mit à la tête de toutes les entreprises qu elles inventaient pour se désennuyer. Les filles sont peut-être plus fantasques que les garçons. Il arrive un âge où quelque chose les travaille et les pousse aux extravagances.
La nature les dédommage -t-elle ainsi, par avance, de la réserve tyrannique qui doit leur être imposée ? Malgré la règle sévère du couvent de la Genette, les pensionnaires souvent, comme emportées hors d’elles-mêmes, se laissaient aller à des actes peu répréhensibles, il est vrai, mais complétement en dehors du programme des divertissements.
L'hiver, fatiguées d’être longtemps enfermées, quelques-unes complotaient de faire rire toute la classe. Alors, avec des précautions 1 infinies, elles glissaient “une semelle de soulier dans le poêle, et chacune s’exclamait bientôt sur l'insupportable odeur qui se répandait partout. Au retour des vacances du premier de l’an, les plus sournoises apportaient des souris de carton à ressort qu’elles promenaient sous les tables à l’aide d’une longue ficelle. La ficelle se tendait, le ressort tournait, la souris criait, et toutes les jeunes folles criaient plus fort, feignant la peur. Les dimanches enfin, faute plus grave ! quand l’aumônier prêchait dans la chaire de la chapelle, l'ombre de sa figure se projetant sur le mur blanc, on voyait cette ombre exagérée par
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l'inclinaison des rayons du jour, ouvrir une bouche énorme sous un nez démesuré. Alors c’étaient sur tous les bancs de petits murmures étouffés dans les livres de messe et dans les mouchoirs, et le brave homme, qui ne se savait pas la cause innocente d’une telle impiété, grondant doucement les plus mutines, exaspérait leur envie de rire en retraçant, par ses gestes, une caricature plus immense encore devant leurs yeux mouillés de pleurs.
À douze ans, Catherine, selon l’usage, se prépara à l'acte le plus grave de l'existence des enfants, et ce fut à partir de cette époque qu’elle devint mélancolique. Rappelée plus directement aux côtés sérieux de la vie par l'étude du catéchisme, qui doit précéder la premiére communion, elle se retirait parfois à l'écart, abandonnant le jeu commencé, pour méditer sur sa destinée singulière. Chaque jeudi devint pour elle un jour de tristesse. Alors, chacune de ses compagnes allait au parloir, embrasser ses parents, et elle, jamais personne ne la venait voir. Tous les mois, on lui dictait, comme‘ aux autres élèves, selon l’usage, une lettre adressée à sa famille, Les autres recevaient des
réponses que la supérieure leur remettait décachetées, il est vrai, mais qui n’en étaient pas moins pleines de bonnes paroles ; et elle, jamais, depuis le premier jour, la supérieure ne l'avait fait demander. Enfin, quand arrivaient les vacances, elle voyait, le cœur gros, s'éloigner pour un mois toutes les folles pensionnaires. Longtemps à l'avance, elles avaient fait des projets devant elle, comptant les jours, supputant le nombre des heures, parlant toutes ensemble des plaisirs qu’elles se promettaient ; et elle, quand arrivait le mois de septembre, jamais on ne tirait du grenier sa petite malle. Elle avait beau se faire belle, s'appliquer, se bien conduire et prier Dieu avec ferveur; on la laissait là, toute seule, comme une fille sans père et sans mère. Ah ! que ces vacances étaient longues à finir ! Malgré les promenades à cheval qu’elle faisait, dans le petit bois, avec un vieil écuyer et quelques-unes de ses camarades, elle ne pouvait engourdir sa peine ! Ses amies, il est vrai, compatissaient à son sort. Elles la plaignaient d’être ainsi abandonnée par sa famille. Cela ne la consolait pas. Bientôt elle s'alanguit, puis elle tomba malade. Elle ne
pouvait ni croître, ni se former. Elle était prise, chaque mois, de défaillances subites. Enfin, dans tout le couvent, on s’entretint de cette transformation inquiétante. On ne regarda plus Catherine qu'avec pitié, on la cita comme une enfant malheureuse, et quelques-unes de ses compagnes s’éloignaient d'elle bien souvent, attristées par son air de souffrance.
M. d'Overmeire, cependant, vint la voir en cachette une fois en deux ans, ayant été prévenu par la supérieure du changement menaçant qui s'opérait en elle. I avait Fair préoccupé. Il fit de grands efforts pour lui confier une chose qui semblait peser à son cœur. Mais elle était trop jeune encore pour le comprendre. Il l’embrassa longuement et pleura avec elle. Au lieu de donner du courage à l’enfant, on eût dit qu'il était venu là pour lui en demander. Lui aussi paraissait souffrant.
Ses cheveux grisonnaient déjà sur ses tempes, et des accès de toux d’une sécheresse aiguë lui déchiraient la poitrine. Catherine , qui se sentait attirée vers lui, bien qu’elle ne l’eût vu que deux fois, le supplia, en le câlinant, de ne pas
l’abandonner. Alors il la serra dans ses bras et leva les yeux au ciel.
Six mois après, nul ne vint du dehors assister à la communion de Catherine. On l'habilla en mousseline blanche, avec un grand voile. Elle était fort pâle. Quand la cérémonie fut terminée, elle se sentit mal à l'aise. On la coucha: elle pleura bien bas toute la journée dans son lit. La pauvre fille avait un peu trop compté voir son père.
À partir de cette époque, Catherine ne quitta presque plus l’infirmerie. Une autre enfânt de son âge y était déjà, se remettant léntement de la fièvre typhoïde. Ce fut, pour la petite Flamande, une sorte de consolation. Juliette était caressante et nul ne pouvait la voir sans l’aimer. Catherine, oubliant le malaise perpétuel qui l’accablait, la soigna mieux peut-être que n’eût fait l'infirmière. La nuit, elle se relevait pour voir, à la lueur de la veilleuse, si sa petite amie sommeillait. Elle lui offrait à boire dans son gobelet d'argent en soulevant sur son bras sa tête mignonne et pâle. Parfois, elle se refaisait pour elle malicieuse , rieuse, et lui contait toutes sortes de folles historiettes. C'était une
chose touchante que l'affection de ces deux enfants souffrant sans se plaindre et se consolant l'une l’autre.
Quand elles furent en convalescence toutes deux, on les laissa, par ordre du médecin, se promener au soleil, dans le parc, aussi longtemps qu'elles le voulurent. Gomme on était en été, elles allaient habituellement cueillir de gros bouquets pour décorer le socle de la statue de la Vierge, puis elles s’asseyaient au bord de la rivière, et là elles tiraient lentement leurs aiguilles en causant de toutes les petites choses qui les intéressaient. Leurs confidences n’avalent rien de bien répréhensible, et pourtant elles tournaient parfois la tête pour voir si quelque sœur ne venait pas les surprendre. Elles n'étaient déjà plus des enfants, et les préoccupations nouvelles de l’âge de transition les amenaient à s'occuper beaucoup du monde qu'elles ne connaissaient pas, même par ouidire. Elles faisaient de beaux projets qui devaient tous se réaliser à l’époque entrevue déjà où elles sortiraient du couvent. Elles parlaient mariage et ménage ! Il y avait un grand charme
pour elles dans ces naïves causeries qui roulaient sans cesse sur des espérances. Espérer, n'est-ce pas vivre vraiment? Néanmoins, Catherine finissait toujours par s’attrister quand Juliette l'entretenait un peu trop longuement de sa famille. Alors elle n'avait rien à répondre.
Une fois, cependant, élle fit à Juliette une description si attendrissante de lexistence qu'elle avait menée chez sa grand’mère; elle parla avec tant d'émotion de la bonne femme, de Gertrude, du meunier, du chat et du perroquet; elle vanta si bien les délices de la ville de Bruges où personne jamais ne l’empêchait de faire ses volontés, que Juliette soupira d'aise et d'envie, et toutes deux s’embrassèrent avec effusion, car, pour ces pauvrettes enfermées, la liberté était la plus nette expression du bonheur.
‘Un jour, — Catherine avait alors seize ans, et, depuis quelques mois, mieux portante et plus résignée, elle recommençait à suivre les cours, — une sœur entra dans la salle où elle travaillait avec ses compagnes , et, la touchant à l'épaule du bout des doigts, lui dit à voix basse que la supérieure voulait lui parler. Elle se leva aussitôt de sa place un peu émue, se de-
mandant si elle avait, sans s’en douter, mérité qpeinue réprimande ; puis elle suivit la sœur jusqu’à la porte de la chambre où se tenait la religieuse redoutée qui gouvernait tout le couvent. En entrant, elle vit une graude pièce à
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. parquet de bois blanc, aux murs tout nus, meublée d’un lit, de quelques chaises de paille et d’une table à pupitre chargée de papiers. Un grand crucifix d’ébène plaqué sur le mur attirait les regards dès qu'on ouvrait la porte, et des rideaux de cotonnade se balançaient devant la fenêtre entre-bâillée. FA
La supérieure se leva en voyant entrer Catherine, et faisant quelques pas au-devant d'elle, elle la prit par la main et la baisa au front. C'était une vieille femme très-imposante et trèsmaternelle, qui portait sur son visage blanc, à teintes froides, la trace de bien des larmes mal essuyées.
— Ma chire enfant, —lui dit-elle en l’'invitant à s'asseoir, — depuis que vous êtes au couvent de la Genette, je n'ai jamais eu le plaisir de causer avec vous. Je connais cependant votre excellent caractère et vos belles qualités. Vous êtes une jeune personne soumise et pieuse, je me plais à le reconnaître. Mais, êtes-vous raisonnable? dites-mot,
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— Ma mère... — fit Catherine intimidée.
La supérieure la regarda quelque temps en silence avec un air de compassion qui augmenta son embarras. Catherine était alors à cette époque d'indécision si courte pour bien des jeunes filles, où un reste de candeur presque enfantine fait délicieusement valoir la première fleur de leur beauté. Assise par modestie tout au bord de la chaise, elle rentrait sous sa robe le bout de ses petits pieds réunis, et la taille un peu avancée, les deux mains sur les genoux, elle cherchait en vain à calmer l’émotion qui soulevait son sein où déjà l’on pouvait admirer une courbure élégante.
— Je vous demande, ma chère fille, si vous avez le bonheur de posséder la plus douce vertu enseignée par notre divin Maître : la Résignation. Les femmes surtout sont faites pour souffrir ici-bas. Mais quand elles sont parvenues à ce point de prendre goût aux afflictions pour l'amour de Jésus-Christ, elles peuvent se croire heureuses...
— Ma mère... — dit encore Catherine en pâlissant.
— Si je vous parle ainsi, — reprit la vieille femme en levant les yeux d’un air aflable, — ce n’est pas, croyez-le bien, pour vous attrister. Je voudrais seulement vons savoir courageuse, très-courageuse, armée contre le malheur, en un mot. |
— Ah! ma mère! — dit alors Catherine au souvenir de son long abandon qui durait encore. Et de grosses larmes commencèrent à couler le long de ses joues.
— Pauvre enfant! — fit soudain la supérieure interdite, car elle ne s'attendait pas à rouvrir des blessures anciennes dans ce jeune. cœur. Puis elle s’approcha d'elle, lui prit la main et se mit à essuyer doucement ses joues humides avec son mouchoir. — Voyons; n’êtesvous pas aimée ici? — lui dit-elle. — Vos maitresses ne sont-elles pas bienveillantes? Vos compagnes vous tourmentent-elles jamais ?
Vous avez été, depuis quelques années, un peu
souffrante, cela est vrai, mais vous vous remettez maintenant. Le ciel, d’ailleurs, ne frappe les fidèles que pour leur donner des avertissements. Apprécierait-on ses bienfaits si on ne pouvait les comparer à tant de peines ?
Catherine, sans répondre, baissait le front et cherchait à deviner le sens caché sous ces paroles maternelles. Une vague inquiétude commençait à la faire trembler.
— Vous êtes enfant de Marie, — continua la supérieure. — Implorez donc votre protectrice spéciale, la Sainte-Mère-des-Douleurs.
Elle vous donnera le courage de traverser les épreuves de la vie.
— Mais, ma mère, que m'est-il donc arrivé?
— demanda soudain Catherine en levant la tête.
La supérieure hésita quelques instants, puis, d'une voix contenue, serrant toujours la main de la jeune fille, et la regardant comme la Vierge regarde, dans les tableaux de Raphaël, son
fils expiré, elle dit : ——- Mon enfant, vous avez perdu votre père!
Catherine, à ces mots, laissa retomber sa tête sur sa poitrine et les pleurs jaillirent de nouveau de ses yeux. Elle comprit que son abandon, déjà si lourd, allait s’appesantir encore. Mais la supérieure n'avait pas tout dit.
— On vous a caché ce malheur quelque temps, — reprit-elle, — ‘parce que vous étiez malade. Mais aujourd'hui il est indispensable que vous le connaissiez. Votre mère... — Ici elle hésita comme si elle eût craint de laisser transparaître une pensée secrète. — Votre mère a quitté la Belgique et ne peut plus subvenir aux dépenses de votre éducation.
— Que vais-je donc devenir alors? — fit la malheureuse enfant en se renversant sur sa chaise et joignant les mains.
— Nous ne vous abandonnerons jamais, ma chère fille, — répondit la vieille femme avec onction. — Quoique notre communauté sup-
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porte de bien lourdes charges, elle n’en est pas, Dieu merci! à ce point de ne pouvoir secourir une pauvre enfant comme vous. Mais un certain changement doit se faire dans votre existence, un Changement qui doublera votre mérite à subir une infortune imméritée. Vous allez entrer aux orphelines, — ajouta-t-elle.
Catherine ne put en entendre davantage.
C'en était trop pour cette âme sensible déjà si cruellement blessée. Un sentiment poignant d'humiliation empourpra ses joues à l’idée qu'elle allait partager la vie et les travaux des malheureuses filles, destinées, par la charité du couvent, à l’avilissant métier de servantes. En -même temps, les sanglots lui montèrent à la gorge, et elle répétait sans cesse : — Ah! ma mère ! à quoi me condamnez-vous!
Ce fut en vain que la supérieure essaya de l’apaiser. Chaque mot qu’elle lui disait la blessait innocemment dans ses espérances d'avenir, dans sa dignité. En lui prêchant la résignation, elle irritait maintenant l’emportement de son caractère; en lui parlant de vocation religieuse
et lui présentant l'exemple des sœurs comme le sort le plus heureux qui l’attendit, elle exaspérait ses besoins de liberté, contenus longtemps, mais jamais étouffés. — Renvoyez-moi plutôt chez ma grand'maman, qui m'aime bien! — s’écria-t-elle.
— Votre chère grand'mère, mon enfant, — dit. la supérieure étonnée d’une protestation si énergique, — ne peut vous donner l’éducation nécessaire, surtout aujourd'hui, à une jeune fille sans fortune. Elle est très-âgée, pauvre, et nous n’avons pas cru devoir la prévenir de la détermination prise à votre égard, parce que c'eût été lui causer inutilement un profond chagrin. Soumettez-vous donc avec un véritable esprit chrétien aux rigueurs de votre | sort. Nous tâcherons de les adoucir autant que notre règle nous le permettra. Ici, vous le savez, vous trouverez toujours une affection sincère. D'ailleurs, — ajouta-t-elle avec une grande noblesse en levant la tête, — ne me donne-t-on pas le nom de #ére, et les orphelines surtout ne sont-elles pas mes enfants ?
— Ah! Madame! — s’écria Catherine avec désespoir, — le bon Dieu m'a donné une mère pourtant !
La supérieure, effrayée, se leva subitement de son siége et serra la malheureuse enfant contre son cœur.
La vérité, que la supérieure n’avait pas osé dire à Catherine, c'est que, depuis six mois sa pension n'étant pas payée, le couvent demanda des informations à Bruxelles, et apprit en même temps la mort de M. d'Overmeire et la disparition de sa femme. L’aumônier écrivit alors au curé de l’église de Saint-Sauveur, à Bruges, pour le prier de lui donner des renseignements sur la position de fortune de madame de Meetkerke. Il lui fut répondu que la comtesse ne possédait qu'un revenu de douze cents francs. Le conseil du couvent de la Genette, après avoir délibéré sur ces renseignements, ne jugea pas utile d'engager la vieille femme à rappeler Catherine auprès d'elle, parce que ma-
dame d’Overmeire pouvait reparaître quelque jour et blâmer toute résolution qui aurait distrait sa fille de son autorité. Il fut donc convenu que Catherine resterait au couvent, comme orpheline, tant qu'on n'aurait pas eu de nouvelles de sa mère, et que, dans le cas où on n'entendrait jamais parler d'elle, on dirigerait l'éducation et les idées de la jeune fille dans un sens exclusivement monastique. — Nous en ferons une sœur pour notre communauté, — dit joyeusement la supérieure. — C'est le seul moyen qui nous reste pour assurer son avenir et lui ouvrir les portes du ciel.
Le même jour où cette détermination fut prise, on enleva à Catherine sa robe de mérinos carmélite, et on l’habilla d’une étoffe noire grossière et d'un bonnet de mousseline à trois bandes superposées autour du visage. Quand elle se vit couverte de cette livrée des pauvres, Catherine recommença à sangloter, et la supérieure eut fort à faire pour lui donner un semblant de courage. La maîtresse de sa classe, pendant ce temps-là, utilisait son infortune pour en faire le texte d’un petit sermon. —
Voy ez, mes enfants, — dit-elle à ses élèves sur-
prises, — combien vous devez prier Dieu pour Os cucrs pa ents. Catherine, votre conipague, a perdu Sou père, et elle nous à quitites aujourd'hui pour entrer aux orpheliues. — La couche de la récréation Sonnait au moment où la inaitresse d’études prononçait ces paroles. Ce fut comme un signal pour toutes les pensionnaires. Elles se précipitèrent dans le préau, et on fut obligé de les laisser pénétrer dans la ferme. Toutes voulaient voir Catherine, toutes voulaient l'embrasser et la consoler. La supérieure, écartant à demi le rideau de sa fenêtre, regardait de loin, en souriant, les jéuues filles.
Les orphelines habitaient une grande maïson assez triste, située à l'extrémité du préau d’hiver. Elles vivaient toutes très-renfermées, prenaient leurs récréations dans la cour de la ferme et assistaient à la messe dans une travée disposée en tribune à l’entrée de la chapelle.
Jamais, — la règle du couvent le voulait ainsi, — elles ne devaient parler aux élèves. Elles se levaient une demi-heure plus tôt que les pensionnaires, faisaient leur lit elles-mêmes et balayaient leur maison du haut en bas, pour se former de bonne heure au dur apprentissage du métier de ménagère. Aussitôt éveillées, elles sen allaient ensemble autour du bassin d’une
fontaine placée au bout du dortoir, et procédaient à leur toilette sous la surveillance d’une sœur, les plus grandes habillant les plus petites et leur apprenant à se coiffer. Puis dix sur vingt, se relayant de semaine en semaine, elles visitaient leur linge, le raccommodaient, taillaient et cousaient leurs chemises. Les dix autres apprêtaient les repas de l'humble communauté.
Leur réfectoire était carrelé, bien moins vaste et moins clair que celui des élèves, et leurs repas se composaient uniformément d’un plat de viande accommodé avec des légumes. Cependant, comme elles étaient presque toutes filles de paysans, elles ne se plaignaient pas de ce régime.
Mais Catherine habituée d’abord aux gâteries de sa grand'mère, puis à l’élégant confortable du couvent, ne put se soumettre à l’austérité de la règle des orphelines. Frappée par un dernier coup, le plus cruel de tous, au moment où les espérances de la jeune fille apaisaient en elle les chagrins de l'enfant, elle fut acca-
blée, dès le premier jour, par le sentiment profond de sa déchéance. Son amour-propre était froissé à toute heure par le contact de ces pauvres filles ignorantes, à l'air doux et craintif, qui n’osaient lui parler et la regardaient en silence, comme si elles n'avaient pu se résoudre à voir en elle leur égale. Elle se sentait humiliée de partager leurs travaux infimes. Aucune d'elles, d’ailleurs, ne sympathisait avec elle : elles n'étaient pas de même sang. Longtemps elle pleura en cachette, et, lorsque son désespoir fut enfin concentré, elle conserva toujours, dans sa résignation apparente, un fonds de farouche mélancolie. Jamais elle ne se mêla aux jeux de ses nouvelles camarades. Chaque jour, pendant les récréations, elle errait à l'écart, ou, quand l'isolement lui pesait trop, elle choisissait les plus petites pour se promener avec elles, comme si elle eût espéré engourdir ses douleurs en se privant du moyen de les épancher.
Cependant la mère de Juliette, émue de pitié, s’entremit tant et si bien auprès des religieuses, qu'elle put enfin apporter quelque
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soulagement à ses chagrins. Depuis trois ans elle avait obtenu de la supérieure l'autorisation de voir Catherine au parloir, en même temps que sa fille. En apprenant le nouvean malheur qui frappait cette enfant déjà si digne de.sympathie, elle réclama le droit de continuer à lui donner des preuves d'intérêt. Catherine se trouva donc.réunie, comme par le passé, tous les jeudis, à ses anciennes compagnes, et bientôt, dans teut le couvent, on fit grand bruit de cette faveur inappréciable. Elle devait avoir les plus graves conséquences.
Six mois environ avant l’époque où Cataerine fatreléguée parmi les orphelines de la Genette, un jour où elle se trouvait, dans la pièce réservée au public, avec Juliette, la mère de Juliette et une trentaine de dames et d'enfants, elle vit entrer un homme dont les manières, la tournure et la figure avaient pour elle quelque chose de tellement extraordinaire qu'elle demeura comme pétrifiée en le regardant.
C'était un homme de trente-cinq ans à peu près, grand, brun et bien découplé. Il se tenait très-droit en marchant, la tête haute et le regard scrutateur. Ses cheveux presque ras dessinaient trois pointes aiguës autour de son
front; ses yeux gris semblaient illuminer son visage armé d’un nez en bec d’aigle ; et ses lèvres minces étaient à demi couvertes par une moustache un peu rude qui laissait voir de belles dents.
Quand il parlait aux hommes, il affectait une certaine brusquerie pour les tenir à distance et les regardait dans les yeux. Mais s'il s’adressait à une femme, son échine s'assouplissait aussitôt, 1] souriait doucement des yeux et des lèvres, sa voix devenait harmonieuse ; et, câlin, l'air mielleux, quoiqu'un peu goguenard, en se balançant sur les jarrets, il s’amusait à lui débiter mille riens flatteurs. On eût dit alors un renard raillant agréablement une poule avant de lui planter ses crocs dans le cou.
Sa mise était correcte et recherchée, mais comme l'est celle des gens bien nés qui ne veulent pasattirer l'attention sur leur personne. Ses manières patelines seules, avec son aplomb étonnant, pouvaient le faire remarquer. Il était partout à son aise, et si bien à son aise qu'il-en intimidait ceux qui avaient affaire à
lui. Enfin, il paraissait ne manquer de tact ni de ruse, et on était disposé à lui accorder du cœur tant il avait l'air bon enfant, — quand il voulait.
L'empire qu'il exerçait autour de lui tenait du prodige. De même qu'il se croyait supérieur à tout le monde, presque tout le monde s'estimait heureux de se soumettre à son opinion. Il avait une façon irrésistible de lancer un compliment et d’envelopper un trait d’esprit dans une phrase rapide. Alors, en se moquant des autres, il se faisait des complices de tous ceux qui l'écoutaient, parce qu'il savait pincer à temps la fibre secrète qui produit le sourire.
Catherine, cependant, ne pouvait détacher ses yeux de ce personnage qui lui apparut comme une révélation. Elle était tellement innocente, grâce à la surveillance continuelle des religieuses, que les hommes, jusqu'alors, n'avaient guère été pour elle que des femmes assez laides, qui parlaient avec une voix forte, portaient de la barbe au menton et des panta-
LE De
lons au lieu de robes. Le meunier de Bruges, son père, l’aumônier du couvent et quelques bons bourgeois de Bruxelles qui venaient voir, au parloir, ses jeunes camarades, c’étaient là les uniques échantillons de l’autre sexe qu’elle eût jamais aperçus. Mais ce nouveau venu, plus à l'aise qu’un prince, maître de son geste et de sa parole, grand, bien fait, impétueux,avecson air à la fois séduisant et protecteur, d’où venait-il qu'il la troublait jusqu'au fond des entrailles ? Tout à coup, comme il faisait l’agréable au milieu des dames, ses veux rencontrèrent les yeux de Cajherine, et Catherine se sentit pàlr.
Depuis lors, une ou deux fois par mois, la jeune Flamande se retrouvait au parloir en présence du comte de Goyck, et bientôt elle apprit qu'il venait là pour accompagner une de ses consines dont la fille devait prochainement quitter le couvent. Il paraissait plein d’attentions calculées pour cette dame déjà mûre et très-élégante ; mais il n’en observait pas moins Catherine du coin de l'œil ; car, dès le premier jour, il avait bien senti que ses regards la troublaient. Cela l’amusait beaucoup, cet homme blasé, de rendre amoureuse de lui une petite pensionnaire. Catherine était déjà belle et très-formée. Et puis elle avait un tel air d’ingénuité ! de si belles dents! et les globes
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de son corsage se devinaient si facilement sous sa robe! Il remarqua bien vite la petitesse mignonne de ses pieds. C'était un homme très-habile qui savait s'assurer promptement des choses sans feindre seulement de les voir. |
Il ne se disait même pas : — À quoi cela me mènera-t-il? — Pour lui c'était assez qu'une belle fille pâlit en le regardant. Il n'allait pas plus loin, dans ses prévisions, que la minute même où 1l se sentait vivre. Le passé était absolument passé, selon lui, et quant au lendemain, ilne s’en souciait guère. Mais il savait tirer parti de tout sur-le-champ. Aussi, quand il eut observé que Catherine, malgré sa langueur apparente, se laissait aller volontiers à sourire, il se. mit à déployer pour elle toutes les ressources de son esprit, s’exerçant à débiter à haute voix de feintes banalités qui toutes avaient un : sens malicieux et ne déplaisaient pas à la jeune fille.
Cependant sa tristesse habituelle l’étonnait un peu. — Pourquoi soucieuse à cet âge ? — se
disait-il. Et il interrogea, comme par passetemps, la fille de sa cousine.
— Je ne sais, — répondit la pensionnaire en levant les épaules, — je ne l'ai connu que fort peu, autrefois, quand nous montions à cheval ensemble, dans le petit bois. On dit cependant qu'elle est triste parce qu'elle ne sort jamais et que personne ne vient la voir.
— Cela est bon à connaître, — fit le comte entre ses dents, et alors, comme un général qui veut profiter d'un incident imprévu, change de place ses batteries, il se fit soudain moins rieur et se contenta de témoigner le plus tendre intérêt à Catherine, à l’aide de regards émus et de petits signes intelligents.
A partir de ce moment, il prit réellement goût à son intrigue. Une lueur d'espoir lui suffit pour se déterminer. Chaque jeudi il voulut faire un progrès nouveau dans l’esprit de la jeune fille et il le fit. Néanmoins, il rencontrait des difficultés sans nombre et tout à : fait imprévues. Mais, avec l'adresse d'un chat
qui marche vers un gâteau à travers une table encombrée de porcelaines, le comte avançait prudemment et sans jamais risquer de faux pas. Il avait à redouter à la fois Juliette et sa mère, qui causaient avec Catherine et ne la quittaient pas des yeux; sa cousine qui n’entendait pas lui permettre la moindre distraction, car elle était attachée à lui par des liens devenus bien fragiles ; la fille de sa cousine qui était une personne adroite et très-déliée; toutes les élèves assises autour du parloir avec leurs parents : et enfin, et surtout, la sœur de service qui se coulait de groupe en groupe, sans être entendue, grâce à sa robe de Jaine molle et à ses chaussons à semelles de liége, écoutant un mot par ici, répondant à une question par là, surveillant tout le monde avec une méfiance de religieuse. Rien ne le rebuta. Non-seulement il sut éviter tant d'argus, mais avec un raffinement de rouerie qui le faisait rire en luimême, il se servit d'eux tous, pour le succès de son dessein. En échangeant de jolies phrases bien menteuses avec sa cousine, il excitait la jalousie inconsciente de Catherine ; en saluant avec un respect exagéré la mère de
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Juliette, pour s’excuser de passer devant elle, il faisait dire à la bonne femme : — Voilà un homme comme il fut ! En se levant enfin pour causer avec la religieuse de service, il s’arrangeait de façon à envoyer ses regards les plus expressifs à leur adresse, par-dessus la cornette de cette surveillante en défaut qui s’inclinait pour le remercier. de ses compliments. Ainsi tout pliait devant son habileté, tout concourait à la réussite de sa ruse, et, comme tout l’amusait dans cette comédie qu'il jouait par amour de l’art, aux dépens des autres, il en multipliait les incidents avec un esprit, un entrain, une verve qui lui valaient ses propres applaudissements.
Le jour où Catherine, en pleurant, entra au parloir habillée du costume des orphelines, pendant que la mère de Juliette, pleurant aussi, la serrait dans ses bras, et que toute l'assistance faisait cercie autour d'elle pour la consoler, le comte prit un air excessivement aflligé, mais jamais pareille joie n'avait fait gonfler son cœur. La désolation de Catherine qu'il lisait dans son maintien, dans ses yeux, dans la pâ-
leur de son visage, était un avertissement pour lui. — Il faut profiter de cela et sur-le-champ, — se disait-il avec la férocité du calculateur en décochant à la malheureuse enfant un regard de pitié. — N'est-elle pas charmante ainsi? — dit la religieuse qui perdait contenance. Le comte de Goyck, à ces mots, serra les dents pour s'empêcher de sourire, car certes, il était du même avis!
Si Catherine, moins timide, eût osé parler du comte à celle de ses compagnes dont il accompagnait la mère au parloir, elle aurait pu rompre sur-le-champ cette intrigue qui l’enveloppait déjà de toutes parts. Mais, avec l'instinct profond qui gouverne les femmes, surtout les plus innocentes, elle redoutait pardessus tout de laisser pénétrer son secret.
Loin de chercher à se rapprocher de la seule personne qui pouvait dessiller ses yeux, elle l'évitait donc avec une sorte de terreur. Un beau jour elle ne la vit plus au parloir — ni le comte nécessairement. — Elle s’informa. On lui apprit qu'elle avait quitté le couvent. Alors clle se sentit si désespérée, si abandonnée, si
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perdue, qu'elle pleura toute la nuit, sans mème étouiler ses sanglots qui réveillèrent tout le dortoir.
Le comte de Goyck, pendant ce temps-là, | enfermé dans son hôtel, à Bruxelles, rêvait à la petite Flamande qui commençait à loccuper exclusivement. Ce Belge placé à la tête d'une grande fortune, qui avait fréquenté de bonne heure la plus haute société de Londres, de Paris, de Vienne et de Naples, exécrait son pays et ses concitoyens. [Il pensait d'eux un peu plus de mal qu'on n’en dit au dehors, et ne leur ressemblait ni par l’esprit de calcul, ni même par la morgue un peu niaise, ni par les goûts étroits et mesquins. Cependant, tout en s’en donnant à cœur joie et sans mesure, il se rapprochait d'eux par le côté le plus inférieur de leur caractère, redoutant par-dessus tout l'opinion du monde et se croyant tenu d’arranger sa vie désordonnée de manière à ce qu'on ne parlât jamais de lui. Il appartenait au parti clérical comme la plupart des nobles de la Belgique, mais s’il assistait aux offices du dimanche quand il était à Bruxelles, 1l ne te-
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nait pas précisément à passer pour un homme pieux, se contentant de cacher ses actions scabreuses sous des paroles édifiantes et de forfier son crédit par le crédit d'un parti trèspuissant et serviable, Ainsi il utilisait à la fois son nom, sa position, ses relations et sa fortune pour protéger des plaisirs qui ne l’amusaient plus beaucoup.
Si l’on s'étonne maintenant que le comte de Goyck crût avoir besoin de tant d’appuis, en plein xrx° siècle, pour s'amuser un peu, — comme il disait, — nous relaterons sur-le-champ un fait des plus importants que ne soupçonnait même pas Catherine. Depuis douze ans le comte de Goyck était marié.
Mais quel admirable choix il avait fait pour conserver la liberté qui lui était chère en triplant sa fortune! Comme il redoutait, par-dessus tout, l’asservissement du mariage, il choisit une femme simple, de mœurs austères, trèspieuse, qui n'avait ni beauté, ni talents, ni tournure, détestait le monde, et, parfaiteimage de la vertu la plus modeste, partageait sa vie
entre l’église et les pauvres, s'estimant assez heureuse de pouvoir faire un peu de bien. Ce n’était certes pas elle qui devait le gêner dans ses plaisirs, ni même lui demander compte de l'emploi de son temps! Aussi abusait-l de l'excessive latitude d'action qu’elle lui laissait. — N'a-t-elle pas deux enfants à élever? —se disait-il. — Elle est bien trop bonne mère pour se trouver malheureuse ! — Souvent, dans ses
moments de spleen, il l'enviait,
Il ne faudrait pas croire, en effet, qu’un tel homme n’éprouvât jamais d'accès de fatigue.
Depuis quelques années surtout qu'il ne voyageait plus, sa rage de distractions augmentant à mesure qu'il devenait moins inventif, 1l se trouvait dans l’atroce situation d'un gourmand afligé d’une gastralgie. Il n’était pas cependant surmené par les excès, mais malgré sa grande santé, il ne se sentait plus qu’un goût émoussé pour les choses dont la seule idée le transportait naguère. Recommencer tous les jours à se promener au Parc vers cinq heures ; faire deux ou trois tours en voiture sur le boulevard pour montrer ses chevaux; errer le soir au Jardin-
Zoologique en écoutant des polkas et des valses accompagnées du rugissement des bêtes féroces ; passer la nuit au club à perdre son argent à l'impériale, tout cela ne le réjouissait que fort peu. Au printemps, il est vrai, il avait les courses de Gand, de Mons et de Spa pour se distraire, et, vers le mois de novembre, la chasse à courre dans la forêt des Ardennes, avec les divertissements de haut goût du Ridyck d'Anvers et les grandes représentations du théâtre de la Monnaie. Mais ces plaisirs trop connus étaient largement compensés par les réceptions du Roi auxquelles il était obligé de paraître. Il se dédommageait donc en faisant secrètement des petits soupers chez Lantoine avec les actrices du Théâtre-Royal etcourtisant les femmes de ses amis. En somme, un Belge ordinaire se fût fort bien contenté de son existence ; mais cet hypocrite enragé, qui avait épuisé les plaisirs de Paris, la trouvait chaque jour plus fade et plus insipide. Et quand, pour la première fois, 1l rencontra Catherine, il rêvait déjà depuis longtemps au moyen dela pimenter.
Un événement imprévu lui fournit bientôt
l'occasion de mener rondement sa nouvelle intrigue. Ses deux enfants, tenant un peu trop de leur mère, avaient une santé délicate qui demandait mille ménagements. L’aînée surtout, une charmante et frêle petite fille, s'étiolait de jour en jour. Le médecin, consulté, la condamna, pour un an au moins, à respirer l'air chaud de la Sicile, et la comtesse de Goyck obéissant doucement, selon son habitude, partit avec ses deux chers malades et ses domestiques, au moment même où son mari faisait, avec son aimable cousine, une dernière visite au couvent. Quand il se vit ainsi complétement livré à lui-même, cet homme insatiable eut dans l’âme une explosion de bonheur. Lui qui, jusqu’à ce jour, lassé du commerce des cabotines et des femmes mariées trop sensibles, voulant avoir des maî= tresses pour lui tout seul, dont il fût le premier amant, avait cru beaucoup faire en achetant, par-ci par-là, quelques mineures à des entremetteuses, il rougit de sa vie passée. Le démon des aventures hasardées le piqua aux reins de sa fourche. — Je suis riche, — osa-t-il se dire pour la première fois, — j'aurai pour moi l’impunité! — Alors il rompit brusquement avec sa
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cousine et résolut de clore sa jeunesse par une entreprise transcendantale. C'était, comme on le voit, un homme d’un autre siècle, et qui, dans sa corruption, ne manquait pas de grandeur.
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Catherine cependant se désespérait de ne plus le rencontrer au parloir. Dans la pensée de cette enfant qui n'avait aucune idée de l’antagonisme des sexes, le comte de Goyck apparaissait avant tout comme un libérateur. Depuis qu’elle était au couvent, elle n'avait jamais cessé de regretter la liberté de son premier âge, et si elle supportait sa servitude, c'était grâce à l'espoir de la voir cesser un jour. Trop affectueuse pour se contenter de l'amitié un peu banale de Juliette et de ses maîtresses, elle se tournait de tous côtés, cherchant un être plus fort, plus dominateur pour s'appuyer gentiment à lui et lui demander, en le càlinant, de se charger d'elle. Elle sentait,
en effet, qu'elle était faible, seule, inexpérimentée, et, avec cet instinct qui est le guide intelligent de la faiblesse, elle quêtait vaguement un secours.
Elle n'était ni mystique, ni même élégiaque.
Dans ses veines ne coulait pas le sang vicié des vieilles races, mais le sang riche des Flamands honnêtes et positifs ; et l'unique poésie qu’elle comprit était celle du ménage, quand protégée par un bon mari qui travaille, la jeune femme allaite ses enfants robustes, heureuse de rencontrer des visages gais et bien portants autour d'elle, et de disposer sa maison à son goût. La Nature la touchait beaucoup, il est vrai, mais seulement par ses côtés maternels. Si elle aimait le vent brumeux qui passe par bonds sur les arbres, c'était bien moins pour ses plaintives doléances que parce qu'il rafraîichissait ses poumons. Si les fleurs lui plaisaient, surtout lorsqu'elles embaumaient ses narines, elle ne songeait pas à se comparer à elles et encore moins à les interroger. Quant au chant des oiseaux, C était pour son oreille une musique sans paroles. Dévouée, tendre, ses aspirations s’ar-