HISTOIRE
refuser une rigueur tout à fait logique. Il établit que le pouvoir ne peut vivre qu'à la condition d'écraser ses adversaires, que pour régner il faut opprimer, que nulle considération quelconque ne doit arrêter un gouvernement assez fort pour frapper un grand coup. Il est vrai que cela ne réussit pas toujours a souhait ; la chance tourne quelquefois subitement, et les bourreaux deviennent à leur tour victimes. Mais c'est qu'on ne met pas assez de persistance et de résolution dans l'application du remède ; on recule devant la proscription des regrets et des larmes ; on tolère la pitié ; on oublie que tout le mal vient de ce qu'il y a des gens assez hypocrites pour pleurer deux cents coquins tués à propos.
Le mot est joli vraiment. Il résume d'une manière admirable tout le système politique et religieux à la défense duquel le plus fécond de nos romanciers parait vouloir désormais consacrer sa plume. Que vous fassiez allusion à la croisade contre les Albigeois, au massacre de Vassy , à la Saint-Baf thélemy ou bien à la guerre des camisards, aux dragonades et a la révocation, M. de Balzac ne verra toujours et partout que deut cents coquins tues à propos. Cela répond à tout, c'est la pierre philosophale de l'art de gouverner, et sans doute M. de Balzac aura trouvé cette belle découverte en se livrant à la recherche de l'absolu. Puis, avec une magnanimité bien grande, il en fait généreusement part au gouvernement français, qui pourra désormais , en tuant deux cents coquins à propos, relever la France humiliée, lui rendre la paix et le bonheur, étouffer l'esprit révolutionnaire, garotter les consciences, se débarrasser une bonne fois pour toutes des sottes entraves constitutionnelles, rétablir enfin le bienheureux règne du bon plaisir avec ces précieuses libertés du moyen âge, auxquelles on a si follement substitué la déplorable liberté moderne. Il n'y a qu'a nommer l'auteur de la Physiologie du mariage grand inquisiteur, l'ordre sera bientôt rétabli dans le monde; il ne tardera pas à dissiper ces préoccupations religieuses, ou, comme il les appelle ces mômeries qui se glissent de plus en plus dans les esprits, nuisent au succès des romans de M. de Balzac, et menacent par conséquent de ruiner sa fabrique , déjà si rudement atteinte par la redoutable concurrence de son rival M. Eugène Sue, qui n'a pas hésité à se faire le champion des lumières, du mouvement et de la liberté des idées.
C'est un curieux signe de notre temps que cette tendance qui se manifeste jusque dans les œuvres les plus frivoles de la littérature, et l'on aurait tort de croire qu'elle ne mérite pas une sérieuse attention. Le roman est un puissant moyen d'influencer la foule, car le nombreux public auquel il s'adresse est en général peu instruit, facile a impressionner, et prompt à partager les manières de voir de l'écrivain qui sait le captiver et l'émouvoir. Heureusement, dira-t-on, les longues préfaces ne se lisent guère, et les axiomes impitoyables , ou plutôt les pitoyables axiomes de M. de Balzac passeront inaperçus. Oui, mais c'est que M. de Balzac ne se contente pas de les énoncer, il les applique dans son roman, qui a pour but de prouver que les réformés étaient des brouillons politiques, des intrigants, des rebelles, et que la torture est en définitive un excellent moyen de conversion. Il arrange l'histoire a sa guise, il fait de Théodore de Bèze un assassin, il déploie une ignorance dont l'effronterie dépasse toute imagination. Le portrait suivant qu'il trace de Calvin nous a paru digne d'être offert comme spécimen a nos lecteurs.
e A cinquante ans, Calvin paraissait en avoir soixante-dix. Gros et gras, il semblait d'autant plus petit qu'il ne l'était, que d'horribles douleurs de gravelle l'obligeaient à marcher courbé
« Tout le monde eût tremblé devant cette figure presque aussi large que longue, et sur laquelle, malgré sa rondeur, il n'y avait pas plus de bonhomie que dans celle du terrible Henri VIII, à qui Calvin ressemblait beaucoup
& Cette figure, quoique rouge et enflammée comme celle d'un buveur, offrait par places des marques où le teint était jaune...
« Soit par l'effet de son obésité, soit à cause de son gros col court, soit a cause de ses veilles et de ses travaux continuels, la tête de Calvin rentrait dans ses larges épaules.....
« Ce visage était partagé par un nez carré, remarquable par une fluxuosité qui régnait dans toute la longueur, et qui produisait au bout des méplats significatifs, en harmonie avec la force prodigieuse exprimé dans cette tête impériale....
« La souffrance, incessamment combattue par l'étude et par le vouloir, donnait h ce masque en apparence fleuri quelque chose de terrible, assez explicable par la couleur de la couche de graisse