CHAPITRE DEUXIEME
Ruses contre Huses,
Pour rendre cette scène de nuit plus intelligible à ceux qui n'auraient pas présente à l'esprit la topographie du vieux Paris , il est nécessaire d'expliquer où se trouvait la rue de l'Autruche.
Le Louvre de Henri II se continuait au milieu des décombres et des maisons. A la place de l'aile qui fait aujourd'hui face au Pont-des- Arts, il existait un jardin. Au lieu de la colonnade, se trouvaient des fossés et un pont-levis sur lequel devait être tué plus tard un Florentin, le maréchal d'Ancre. Au bout de ce jardin, s'élevaient les tours de l'hôtel de Bourbon, demeure des princes de cette maison jusqu'au jour où la trahison du grand connétable, ruiné par le séquestre de ses biens qu'ordonna François 1er pour ne pas prononcer entre sa mère et lui, termina un procès fatal à la France, par la confiscation des biens du connétable. Ce château, qui faisait un bel effet sur la rivière, ne fut démoli que sous Louis XIV.
La rue de l'Autruche commençait rueSaint- Honoré et finissait à l'hôtel de Bourbon sur le quai. Cette rue nommée d'Autriche sur quelques vieux plans, et aussi del'Austruc, a dis-
paru de la carte comme tant d'autres. La rue des Poulies dut être pratiquée sur l'emplacement des hôtels qui s'y trouvaient du côté de la rue Saint-Honoré. Les auteurs ne sont pas d'accord sur l'étymologie de ce nom. Les uns supposent qu'il vient d'un hôtel d'Osteriche (Osterrichen) habité par une fille de cette maison qui épousa un seigneur français au quatorzième siècle. Les autres prétendent que là étaient jadis les volières royales où tout Paris accourut un jour voir une autruche vivante.
Quoi qu'il en soit, cette rue tortueuse était remarquable par les hôtels de quelques princes du sang qui se logèrent autour du Louvre. Depuis que la royauté avait déserté le faubourg Saint-Antoine, où elle s'abrita sous la Bastille pendant deux siècles, pour venir se fixer au Louvre, beaucoup de grands seigneurs demeuraient aux environs. Or, l'hôtel
de Bourbon avait pour pendant du côté de la m. 7
rue Saint-Honoré le vieil hôtel d'Aïençon. Cette demeure des comtes de ce nom, toujours comprise dans l'apanage, appartenait alors au quatrième fils de Henri If , qui prit plus tard le titre de duc d'Anjou et qui mourut sous Henri III, auquel il donna beaucoup de tablature. L'apanage revint alors à la Couronne, ainsi que ce vieil hôtel qui fut démoli.
En ce temps, l'hôtel d'un prince offrait un vaste ensemble de constructions : et pour s'en faire une idée , il faut aller mesurer l'espace que tient encore , dans le Paris moderne, l'hôtel Soubise au Marais. Un hôtel comprenait les établissemens exigés par ces grandesexistences qui peuvent paraître presque problématiques à beaucoup de personnes qui voient aujourd'hui le piètre état d'un prince. C'était d'immenses écuries, le logement des médecins, des bibliothécaires, des chanceliers, du clergé, des trésoriers, officiers, pages, servi-
teurs gagés et valets attachés à la maison du prince.
Vers la rue Saint-Honoré, se trouvait, dans un jardin de l'hôtel, une jolie petite maison que la célèbre duchesse d'Alençon avait fait construire en 1520, et qui depuis avait été entourée de maisons particulières bâties par des marchands. Le roi y avait logé Marie Touchet. Quoique le duc d'Alençon conspirât alors contre son frère, il était incapable de le contrarier en ce point. Comme pour descendre la rue Saint-Honoré qui, dans ce temps, n'offrait de chances aux voleurs qu'à partir de la barrière des Sergens, il fallait passer devant l'hôtel de sa mie, il était difficile que le roi ne s'y arrêtât pas.
En cherchant quelque bonne fortune, un bourgeois attardé à dévaliser ou le guet à battre, le roi levait le nez à tous les étages, et regardait aux endroits éclairés afin de voir ce
— dOO — qui s'y passait ou d'écouter les conversations. Mais il trouva sa bonne ville dans un état de tranquillité déplorable. Tout-à-coup , en arrivant à la maison d'un fameux parfumeur nommé René qui fournissait la cour, le roi parut concevoir une de ces inspirations soudaines que suggèrent des observations antérieures, en voyant une forte lumière projetée par la dernière croisée du comble. Ce parfumeur était véhémentement soupçonné de guérir les oncles riches , quand ils se disaient malades. La cour lui attribuait l'invention du fameux Elixir à successions, et il fut accusé d'avoir empoisonné Jeanne d'Albret, mère de Henri IY , laquelle fut ensevelie sans que sa tête eût été ouverte, malgré l'ordre formel de Charles IX, dit un contemporain. Depuis deux mois, le roi cherchait un stratagème pour pouvoir épier les secrets du laboratoire de René, chez qui. Cosme Ruggieri allait souvent. Le roi voulait, s'il y
trouvait quelque chose de suspect , procéder par lui-même sans aucun intermédiaire de la police ou de la justice, sur lesquelles sa mère ferait agir la crainte ou la corruption.
il est certain que pendant le seizième siècle, dans les années qui le précédèrent et le suivirent, l'empoisonnement était arrivé à une perfection inconnue à la chimie moderne et que l'histoire a constatée. L'Italie, berceau des sciences modernes, fut, à cette époque, inventrice et maîtresse de ces secrets dont plusieurs se perdirent. De là vint cette réputation qui pesa durant les deux siècles suivans sur les italiens. Les romanciers en ont si fort abusé , que partout où ils introduisent des italiens, ils leur font jouer des rôles d'assassins et d'empoisonneurs. Si l'Italie avait alors l'entreprise des poisons subtils dont parlent quelques historiens , il faudrait seulement reconnaître sa suprématie en toxicologie comme dans toutes
les connaissances humaines et dans les arts, où elle précédait l'Europe. Les crimes du temps n'étaient pas les siens, elle servait les passions du siècle comme elle bâtissait d'admirables édifices, commandait les armées, peignait de belles fresques, chantait des romances, aimait les reines, plaisait aux rois, dessinait des fêtes ou des ballets, et dirigeait la politique. A Florence, cet art horrible était à un si haut point, qu'une femme partageant une pêche avec un duc, en se servant d'une lame d'or dont un côté seulement était empoisonné, mangeait la moiiié saine et donnait la mort avec l'autre. Une paire de gants parfumée infiltrait par les pores une maladie mortelle. On mettait le poison dans un bouquet de roses naturelles dont la seule senteur une fois respirée donnait la mort. Don Juan d'Autriche fut, dit-on, empoisonné par une paire de bottes. Le roi Charles IX était donc à bon droit curieux , et cha-
cun concevra combien les sombres croyances qui l'agitaient devaient le rendre impatient de surprendre René à l'œuvre.
La vieille fonlaine située au coin de la rue de l' Arbre-Sec, et depuis rebâtie, offrit à la noble bande les facilités nécessaires pour atteindre au faite d'une maison voisine de celle de René, que le roi feignit de vouloir visiter. Le roi, suivi de ses compagnons, se mit à voyager sur les toits, au grand effroi de quelques bourgeois réveillés par ces faux voleurs qui les appelaient de quelque nom drolatique, écoutaient les querelles et les plaisirs de chaque ménage, ou commençaient quelques effractions. Quand les italiens virent Ta vannes et le roi s'engageant sur les toits de la maison voisine de celle de René , le maréchal de Retz s'assit en se disant fatigué, et son frère demeura près de lui.
— Tant mieux, pensa le roi qui les laissa volontiers.
Tavannes se moqua des deux florentins qui restèrent seuls au milieu d'un profond silence, et dans un endroit où ils n'avaient que le ciel au-dessus d'eux et des chats pour auditeurs. Aussi profitèrent-ils de la circonstance pour se communiquer des pensées qu'ils n'auraient exprimées en aucun autre lieu du monde et que lesévénemens delà soiréeleur avaient inspirées.
— Albert, dit le grand-maître au maréchal, le roi l'emportera sur la reine : nous faisons de mauvaise besogne pour notre fortune , en restant attachés à celle de Catherine. Si nous passions au roi dans le moment où il cherche des appuis contre sa mère, et des hommes habiles pour le servir, nous ne serions pas chassés comme des bêtes fauves quand la reine-mère sera bannie, enfermée ou tuée.
— Avec des idées pareilles, tu n'iras pas loin, Charles, répondit gravement le maréchal au grand-maître. Tu suivras ton roi dans la
tombe, et il n'a pas long-temps à vivre , il est ruiné d'excès. Cosme Ruggieri a pronostiqué sa mort pour l'an prochain.
— Le sanglier mourant a souvent tué le chasseur, dit Charles de Gondi. Cette conspiration du duc d'Alençon, du roi de Navarre et du prince de Condé, pour laquelle s'en tremettentLa Mole et Coconnas, est plus dangereuse qu'utile. D'abord, le roi de Navarre , que la reine-mère espérait prendre en flagrant délit , s'est défié d'elle et ne s'y fourre point. Il veut profiter de la conspiration sans en courir les chances. Puis voilà qu'aujourd'hui tous ont la pensée de mettre la couronne sur la tête du duc d'Alençon qui se fait calviniste.
— Budelone! ne vois-tu pas que cette conspiration permet à notre reine de savoir ce que les huguenots peuvent faire avec le duc d'Alençon, et ce que le roi veut faire avec les huguenots? Car le roi négocie avec eux; mais
pour faire chevaucher le roi sur un cheval de bois , elle lui déclarera demain cette conspiration qui neutralisera ses projets.
— Ah ! fit Charles de Gondi , à profiter de nos conseils , elle est devenue plus forte que nous. Voilà qui est bien.
— Bien, pour ie duc d'Anjou, qui aime mieux être roi de France que roi de Pologne , et à qui j'irai tout expliquer.
— Tu pars, Albert?
— Demain. N'avais-je pas la charge d'accompagner le roi de Pologne? J'irai le rejoindre à Venise, où leurs Seigneuries l'amusent.
— * Tu es la prudence même.
— Clie bestial je te jure qu'il n'y a pas le moindre danger pour nous à rester à la cour. S'il y en avait , m'en irais-je? Je demeurerais près de notre bonne maîtresse.
— Bonne! fit le grand-maître, elle est femme
à laisser là ses instrumens quand elle les trouve lourds...
— 0 coglione! tu veux être un soldat, et tu crains la mort? Chaque métier a ses devoirs. Nous avons les nôtres envers la fortune. En s'attachant aux rois, source de toute-puissance temporelle et qui protègent, élèvent, enrichissent nos maisons, il faut leur vouer l'amour qui enflamme pour le ciel le cœur du martyr, il faut savoir souffrir pour leur cause. Quand ils nous sacrifient à leur trône, nous pouvons périr, car nous mourons autant pour nousmêmes que pour eux, nos maisons ne périssent pas. Ecco.
— Tu as raison, Albert, on t'a donné l'ancien duché de Retz.
— Écoute, reprit le duc de Retz. La reine espère beaucoup de l'habileté des Ruggieri pour se raccommoder avec son fils. Quand notre drôle n'a plus voulu se servir de René,
la rusée a bien deviné sur quoi portaient les soupçons de son fils. Mais qui sait ce q ue le roi porte dans son sac ? Peut-être hé site-t-il seulement sur le traitement qu'il destine à sa mère. Il la hait, entends-tu ? Il a dit quelque chose de ses desseins à la reine, la reine en a causé avec madame de Fiesque, madame de Fiesque a tout rapporté à la reine-mère , et depuis , le roi se cache de sa femme.
— Il était temps, dit Charles de Gondi.
— De quoi faire? demanda le maréchal.
— ■ D'occuper le roi, répondit le grandmaître qui, pour être moins avant que son frère dans l'intimité de Catherine , n'en était pas moins clairvoyant.
— Charles, je t'ai fait faire un beau chemin, lui dit gravement son frère; mais si tu veux être duc aussi, sois comme moi l'ame damnée de notre maîtresse; elle restera reine, elle est ici la plus forte. Madame de Sauves est tou-
jours h elle, et le roi de Navarre, le duc d'Alençon sont toujours à madame de Sauves; Catherine les tiendra toujours tous en lesse, sous celui-ci , comme sous le règne du roi Henri III. Dieu veuille que celui-là ne soit pas ingrat!
— Pourquoi?
— Sa mère fait trop pour lui.
— Eh , mais j'entends du bruit dans la rue Saint-Honoré, s'écria le grand-maître; oa ferme la porte de René! Ne distingues-tu pas le pas de plusieurs hommes? Les Ruggieri sont arrêtés.
— Ah! diavolo! voici de la prudence. Le roi n'a pas suivi son impétuosité accoutumée. Mais où les mettrait-il en prison ? Allons voir ce qui se passe.
Les deux frères arrivèrent au coin de la rue de l'Autruche au moment où le roi entrait chez sa maîtresse. A la lueur des flambeaux que te-
naît le concierge, ils purent apercevoir Tavannes et les Ruggieri.
— Ehbien,Tavannes, s'écria le grand-maître en courant après le compagnon du roi qui retournait vers le Louvre, que vous est-il arrivé?
— Nous sommes tombés en plein consistoire de sorciers; nous en avons arrêté deux qui sont de vos amis et qui pourront expliquer, à l'usage des seigneurs français, par quels moyens vous avez mis la main sur deux charges de la couronne, vous qui n'êtes pas du pays, dit Tavannes, moitié riant, moitié sérieux.
— Et le roi? fit le grand-maître, en homme que l'inimitié de Tavannes inquiétait peu.
— Il reste chez sa maîtresse.
— Nous sommes arrivés par le dévouement le plus absolu pour nos maîtres, une belle et noble voie que vous avez prise aussi, mon cher duc, répondit le maréchal de Retz.
Les trois courtisans cheminèrent en silence.
Au momenloù ils se quittèrent en retrouvant, chacun, leurs gens pour se faire accompagner chez eux , deux hommes se glissèrent lestement le long des murailles de la rue de l'Autruche. Ces deux hommes étaient le roi et le comte de Solern qui arrivèrent promptement au bord de la Seine, à un endroit où une barque et des rameurs choisis par le seigneur allemand les attendaient. En peu d'instans tous deux atteignirent le bord opposé.
— Ma mère n'est pas couchée, s'écria le roi, elle nous verra, nous avons mal choisi le lieu du rendez-vous.
— Elle pourra croire à quelque duel, répondit Solern, et comment distinguerait-elle qui nous sommes, à cette distance?
— Eh! qu'elle me voie , s'écria Charles IX , je suis décidé maintenant!
Le roi et son confident sautèrent sur la berge et marchèrent vivement dans la direction du
Pré aux Clercs. En y arrivant le comte de Solern, qui précédait le roi, fit la rencontre d'un homme en sentinelle, avec lequel il échangea quelques paroles et qui se retira vers les siens. Bientôt deux hommes, qui paraissaient être des princes aux marques de respect que leur donnait leur vedette, quittèrent la place où ils s'étaient cachés derrière une mauvaise clôture de champ, et s'approchèrent du roi, devant lequel ils fléchirent le genou ; mais Charles IX les releva avant qu'ils n'eussent touché la terre et leur dit : — Point de façons, nous sommes tous, ici, gentilshommes.
A ces trois gentilshommes vint se joindre un vieillard vénérable que l'on aurait pris pour le chancelier de L'Hôpital s'il n'était mort l'année précédente. Tous quatre marchèrent avec vitesse afin de se mettre en un lieu où leur conférence ne pût être entendue par les gens de leur suite. Solern les suivit à une faible dis-
tance pour veiller sur le roi. Ce fidèle serviteur se livrait à une défiance que Charles IX ne partageait point, en homme à qui la vie était devenue trop pesante. Ce seigneur fut, du côté du roi, le seul témoin de la conférence qui s'anima bientôt.
— Sire, dit l'un des interlocuteurs, le connétable de Montmorency, le meilleur ami du roi votre père et qui en a eu les secrets, a opiné avec le maréchal de Saint-André, qu'il fallait coudre madame Catherine dans un sac et la jeter à la rivière. Si cela eût été fait, beaucoup de braves gens seraient sur pied.
— J'ai assez d'exécutions sur la conscience, monsieur, répondit le roi.
— Eh! bien, sire, reprit le plus jeune des quatre personnages, du fond de l'exil la reine Catherine saura brouiller les affaires et trouvera des auxiliaires. N'avons-nous pas tout à
craindre des Guise , qui ont depuis neuf ans m. 8
formé le plan d'une monstrueuse alliance catholique dans le secret de laquelle votre majesté n'est pas, et qui menace son trône. Cette alliance est une invention de l'Espagne qui ne renonce pas à son projet d'abattre les Pyrénées. Sire, le Calvinisme sauverait la France en mettant une barrière morale entre elle et une nation qui rêve l'empire du monde. Si elle se voit proscrite, la reine-mère s'appuiera donc sur l'Espagne et sur les Guise.
— Messieurs, dit le roi , sachez que, vous m'aïdant et la paix établie sans défiance, je me charge de faire trembler un chacun dans le royaume. Tète Dieu, pleine de reliques! il est temps que la royauté se relève. Sachez-le bien, en ceci ma mère a raison , il s'en va de vous comme de moi. Vos biens, vos avantages sont liés à notre trône; quand vous aurez laissé abattre la religion, ce sera sur le trône et sur vous que se porteront les mains dont vous vous
servez. Je ne me soucie plus de me battre contre des idées, avec des armes qui ne les atteignent point. Voyons si le protestantisme fera des progrès en l'abandonnant à lui-même; mais surtout, voyons à quoi s'attaquera l'esprit de celte faction. L'amiral, que Dieu veuille le recevoir à merci , n'était pas mon ennemi , il me jurait de contenir la révolte dans les bornes du monde spirituel et de laisser dans le royaume temporel un roi maître et des sujets soumis. Messieurs, si la chose est encore en votre pouvoir, donnez l'exemple? aidez votre souverain à réduire des mutins qui nous Otent aux uns et aux autres la tranquillité. La guerre nous prive tous de nos revenus et ruine le royaume. Je suis las de cet état de troubles, et tant, que, s'il le faut absolument, je sacrifierai ma mère. J'irai plus loin , je garderai près de moi des protestans et des catholiques en nombre égal, et je mettrai au-dessus d'eux la hache de
Louis XI pour les rendre égaux. Si messieurs de Guise complotent une Sainte-Union qui s'attaque à notre couronne, le bourreau commencera sa besogne par eux. J'ai compris les misères de mon peuple, et suis disposé à tailler en plein drap dans les grands qui mettent à mal notre royaume. Je m'inquiète peu des consciences, je veux désormais des sujets sourais, qui travaillent, sous mon vouloir, à la prospérité de l'État. Messieurs, je vous donne dix jours pour négocier avec les vôtres, rompre vos trames, et revenir à moi qui deviendrai votre père. Si vous refusez, vous verrez de grands changemens, j'agirai avec de petites gens qui se rueront à ma voix sur les seigneurs. Je me modèlerai sur un roi qui a su pacifier son royaume en ayant des gens plus considérables que vous ne l'êtes qui lui rompaient en visière. Si les troupes catholiques font défaut, j'ai mon frère d'Espagne que j'appellerai au
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secours des trônes menacés; enfin, si je manque de ministre pour exécuter mes volontés, il me prêtera le duc d'Albe.
— En ce cas , sire , nous aurions les Allemands à opposer à vos Espagnols, répondit un des interlocuteurs.
— Mon cousin, dit froidement Charles IX, ma femme s'appelle Elisabeth d'Autriche, vos secours pourraient faillir de ce côté; mais, croyez-moi, battons-nous seuls et n'appelons point l'étranger. Vous êtes en butte à la haine de ma mère, et vous me tenez d'assez près pour me servir de second dans le duel que je vais avoir avec elle, eh! bien, écoutez ceci. Vous me paraissez si digne d'estime, que je vous offre la charge de connétable : vous ne nous trahirez pas comme l'autre.
Le prince auquel parlait Charles IX lui prit la main, frappa dedans avec la sienne en disant : — Ventre-saint-gris ! voici , mon frère,
pour oublier bien des torts. Mais, sire, la tête ne marche pas sans la queue, et notre queue est difficile à entraîner. Donnez-nous plus de dix jours, il nous faut au moins un mois pour faire entendre raison aux nôtres. Ce délai passé, nous serons les maîtres.
— Un mois, soit. Mon seul négociateur sera Villeroy, vous n'aurez foi qu'en lui, quoi qu'on vous dise d'ailleurs.
— Un mois, dirent à la fois les trois seigneurs, ce délai suffit.
— Messieurs, nous sommes cinq, dit le roi, cinq gens de cœur. S'il y a trahison, nous saurons à qui nous en prendre.
Les trois assistans quittèrent Charles IX avec les marques du plus grand respect, et lui baisèrent la main. Quand le roi repassa la Seine, quatre heures sonnaient au Louvre. La reine Catherine n'était pas encore couchée.
— Ma mère veille toujours, dit Charles au comte de Solern.
— Elle a sa forge aussi, dit l'allemand.
— Cher comte , que vous semble d'un roi réduit à conspirer? dit avec amertume Charles IX après une pause.
— Je pense, sire, que si vous me permettiez de jeter cette femme à l'eau, comme disait ce jeune cadet , la France serait bientôt tranquille.
— Un parricide, après la Saint-Barthélemi, comte? dit le roi. Non, non! l'exil. Une fois tombée, ma mère n'aura ni un serviteur, ni un partisan.
— Eh bien! sire, reprit le comte de Solern, ordonnez-moi de l'aller arrêter à l'instant et de la conduire hors du royaume; car demain elle vous aura tourné l'esprit.
— Eh! bien, dit le roi, venez à ma forge, là personne ne nous entendra ; d'ailleurs, je ne
veux pas que ma mère soupçonne la capture des Ruggieri. En me sachant ici , la bonne femme ne se doutera de rien, et nous concerterons les mesures nécessaires à son arrestation.
Quand le roi, suivi du comte de Solern , entra dans la pièce basse où était son atelier, il la lui montra en souriant.
— Je ne crois pas, dit-il, que parmi tous les rois qu'aura la France, il s'en rencontre un second auquel plaise un pareil métier. Mais, quand je serai vraiment le roi, je ne forgerai pas des épées, je les ferai rentrer toutes dans
le fourreau.
— Sire, dit le comte de Solern, les fatigues
du jeu de paume, votre travail à cette forge, la chasse et, dois-je le dire, l'amour, sont des cabriolets que le diable vous donne pour aller plus vite à Saint-Denis.
— Solern! dit lamentablement le roi, si tu
savais le feu qu'on m'a mis au cœur et dans le corps! Rien ne peut l'éteindre. Es-tu sûr des hommes qui gardent les Ruggieri ?
— Comme de moi-même.
— Eh! bien, pendant cette journée j'aurai pris mon parti. Pensez aux moyens d'exécution, je \ous donnerai mes derniers ordres à cinq heures chez madame de Belleville.
Quand les premières lueurs de l'aube luttèrent avec la lumière de l'atelier, le roi, que le comte de Solern avait laissé seul, entendit tourner la porte et vit sa mère qui se dessina dans le crépuscule comme un fantôme. Quoique très-nerveux et impressible, Charles IX ne tressaillit point, bien que, dans les circonstances où il se trouvait, cette apparition eût une couleur sombre et fantastique.
— Monsieur, lui dit-elle , vous vous tuez...
— J'accomplis les horoscopes , répondit-il
avec un rire amer. Mais vous , madame , n'êtes-vous pas aussi matinale que je le suis?
— Nous avons veillé tous deux , monsieur, mais dans des intentions bien différentes. Quand vous alliez conférer avec vos plus cruels ennemis en plein champ, en vous cachant de \otre mère, aidé par Tavannes et par les Gondi avec lesquels vous avez feint d'aller courir la ville, je lisais des dépêches qui contenaient les preuves d'une terrible conspiration où trempe votre frère le duc d'Alençon , votre beau-frèrele roi de Navarre, leprincedeCondé, la moitié des grands du royaume. Il ne s'agit de rien moins que de vous ôter la couronne en s'emparant de votre personne. Ces messieurs disposent déjà de cinquante mille hommes de bonnes troupes.1
— Ah ! fit le roi d'un air incrédule.
— Votre frère se fait huguenot , reprit la reine.
— Mon frère passe aux huguenots ! s'écria Charles en brandissant le fer qu'il tenait à la main.
— Oui, le duc d'Alençon , huguenot de cœur, le sera bientôt d'effet. Votre sœur, la reine de Navarre, n'a plus pour vous qu'un reste d'affection , elle aime monsieur le duc d'Alençon, elle aime Bussy , elle aime aussi le petit La Mole.
— Quel cœur! fit le roi.
— Pour devenir grand , ce petit La Mole , dit la reine en continuant, ne trouve rien de mieux que de donner à la France un roi de sa façon. Il sera, dit-on, connétable.
— Damnée Margot , s'écria le roi , voilà ce que nous rapporte son mariage avec un hérétique.
— Avec le chef de votre branche cadette que vous avez rapproché du trône malgré mon avis , et qui voudrait vous faire entre-luer
tous. La maison de Bourbon est l'ennemie de la maison de Valois; sachez bien ceci, monsieur. Toute branche cadette doit être maintenue dans la plus grande pauvreté , car elle est née conspiratrice , et c'est sottise que de lui donner des armes quand elle n'en a pas, et de les lui laisser quand elle en prend. Que tout cadet soit incapable de nuire , voilà la loi des couronnes. Ainsi sont les sultans d'Asie. Les preuves sont là haut , dans mon cabinet, où je vous ai prié de me suivre en vous quittant hier au soir, mais vous aviez d'autres visées. Dans un mois, si nous n'y mettions bon ordre , vous auriez eu le sort de Charlesle-Simple.
— Dans un mois, s'écria Charles IX attéré par la coïncidence de celte date avec le délai demandé par les princes, la nuit même. Dans un mois nous serons les maîtres, se dit-il en répétant leurs paroles. — Madame , vous
avez des preuves ? demanda-t-il à haute voix. — Elles sont sans réplique , monsieur , elles viennent de ma fdle Marguerite. Effrayée elle-même des probabilités d'une semblable combinaison, et malgré sa tendresse pour votre frère d'Alençon , le trône des Valois lui a tenu plus au cœur cette fois-ci que tous ses amours. Elle demande pour prix de ses révélations qu'il ne soit rien fait à La Mole; mais ce croquant me semble un dangereux coquin de qui nous devons nous débarrasser, ainsi que du comte de Coconnas l'homme de votre frère d'Alençon. Quant au prince de Condé, cet enfant consent à tout, pourvu que l'on me jette à l'eau ; je ne sais si c'est le présent de noces qu'il me fait pour lui avoir donné sa jolie femme. Ceci est grave, monsieur. Vous parlez de prédictions ; j'en connais une qui donne le trône de Valois à la maison de Bourbon , et si nous n'y prenons
garde, elle se réalisera. N'en voulez pas à votre sœur, elle s'est bien conduite en ceci. —Mon fils, dit-elle après une pause et en donnant à sa voix l'accent de la tendresse , beaucoup de méchantes gens à messieurs de Guise veulent semer la division entre vous et moi , quoique nous soyons les seuls dans ce royaume de qui les intérêts soient exactement les mêmes : pensez-y. Vous vous reprochez maintenant la Saint-Barthélemi , je le sais"; vous m'accusez de vous y avoir décidé. La catholicisme , monsieur, doit être le lien de l'Espagne , de la France et de l'Italie , trois pays qui peuvent, par un plan secrètement et habilement suivi , se réunir sous la maison de Valois à l'aide du temps. Ne vous ôtez pas des chances en lâchant la corde qui réunit ces trois royaumes dans le cercle d'une même foi. Pourquoi les Valois et les Médicis n'exécuteraient-ils pas pour leur gloire le plan de Charles-Quint à
— > 127 — qui la lête a manqué? Rejetons dans le nouveau monde, où elle s'engage, cette race de Jeanne-la-Folle. Assis à Florence et à Rome, les Médicis subjugueront l'Italie pour vous; ils vous en assureront tous les avantages par un traité de commerce et d'alliance en se reconnaissant vos feudataires pour le Piémont, le Milanais et Naples où vous avez des droits. Yoilà , monsieur , les raisons de la guerre à mort que nous faisons aux huguenots. Pourquoi nous forcez :- vous à vous répéter ces choses? Charlemagne se trompait en s'avançant vers le nord. Oui, la France est un corps dont le cœur se trouve au golfe de Lyon, et dont les deux bras sont l'Espagne et l'Italie. On domine ainsi la Méditerranée qui est comme une corbeille où tombent les richesses de l'Orient, et dont ces messieurs de Venise profitent aujourd'hui, à la barbe de Philippe II. Si l'amitié des Médicis et vos droits peuvent vous
faire espérer l'Italie , la force ou des alliances , une succession peut-être, vous donneront l'Espagne. Prévenez sur ce point l'ambitieuse maison d'Autriche, à laquelle les Guelfes vendaient l'Italie, et qui rêve encore d'avoir l'Espagne. Quoique votre femme vienne de cette maison , abaissez l'Autriche, embrassez-la bien fort pour l'étouffer; là, sont les ennemis de votre royaume, carde là viennent les secours aux protestans. N'écoutez pas lesgens qui trouvent leur bénéfice à notre désaccord , et qui vous mettent martel en tête, en me présentant comme votre ennemie domestique. Vousai-je empêché d'avoir des héritiers? Pourquoi votre maîtresse vous donne-t-elle un fils, et la reine une fille? Pourquoi n'avez-vous pas aujourd'hui trois héritiersqui couperaient parle pied les espérancesde tantdeséditions? Est-ce à moi, monsieur, de répondre à ces questions? Si vousaviez un fils, monsieur d'Alençon conspirerait-il?
En achevant ces paroles , Catherine arrêta sur Charlei IX le coup d'œil fascinateur de l'oiseau de proie sur sa victime. La fille de Médicis était alors belle de sa beauté; ses vrais sentimens éclataient sur son visage qui, semblable à celui du joueur à son tapis vert, étincelait de mille grandes cupidités. Charles IX ne vit plus la mère d'un seul homme, mais bien, comme on le disait d'elle, la mère des armées et des empires (mater casirorum). Elle avait déployé les ailes de son génie et volait audacieusement dans la haute politique des Médicis et des Valois, en traçant les plans gigantesques dont s'effrayait Henri II, et qui, transmis par le génie des Médicis à Richelieu, restèrent écrits dans le cabinet de la maison de Bourbon. Mais Charles IX, en voyant sa mère user de tant de précautions, pensait en lui-même qu'elles devaient être nécessaires, et
il se demandait dans quel but elle les prenait. m. 9
Il baissait les yeux, il hésitait : sa défiance ne pouvait tomber devant des phrases. Catherine fut étonnée de la profondeur à laquelle gisaient les soupçons dans le cœur de son fils.
— Eh bien ! monsieur, dit-elle, ne me comprendrez-vous donc point ? Que sommes-nous, vous et moi, devant 1 éternité des couronnes royales? Me supposez-vous des desseins autres que ceux qui doivent nous agiter en habitant la sphère où l'on domine les empires?
— Madame, je vous suis dans votre cabinet, il faut agir...
— Agir! s'écria Catherine, laissons-les aller, et prenons-les sur le fait, la justice vous en délivrera. Pour Dieu! monsieur, faisons-leur bonne mine.
La reine se retira. Le roi resta seul un moment, car il était tombé dans un profond accablement.
— De que! côté sont les embûches? s'écria-
131 — t-il. Qui d'elle ou d'eux me trompe? Quelle politique est la meilleure? Deus! discerne causant meam, dit-il les larmes aux yeux. La vie me pèse. Naturelle ou forcée, je préfère la mort à ces tiraillemens contradictoires, ajouta-t-il en déchargeant un coup de marteau sur son enclume avec tant de force que les voûtes du Louvre en tremblèrent.
— Mon Dieu ! reprit-il en sortant et regardant le ciel, vous, pour la sainte religion de qui je combats, donnez-moi la clarté de votre regard pour pénétrer le coeur de ma mère, en interrogeant les Ruggieri.