‹ Catherine de Médicis expliquéeChapitre 4 sur 11 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Marie Touchet.

La petite maison où demeurait la dame de Belleville et où Charles IX avait déposé ses prisonniers, était ravant-dernière dans la rue de l'Autruche, du côté de la rue Saint-Honoré,

La porte de la rue que flanquaient deux pe-

tils pavillons en brique, semblait fort simple dans un temps où les portes et leurs accessoires étaient si curieusement traités. Elle se composait de deux pilastres en pierre taillée en pointe de diamant , et le cintre représentait une femme couchée qui tenait une corne d'abondance. La porte, garnie de ferrures énormes, avait, à hauteur d'œil, un guichet pour examiner les gens qui demandaient à entrer. Chacun des pavillons logeait un concierge. Le plaisir extrêmement capricieux du roi Charles exigeait un concierge jour et nuit.

La maison avait une petite cour pavée à la vénitienne. A celte époque où les voitures n'étaient pas inventées, les dames allaient à cheval ou en litière, et les cours pouvaient être magnifiques, sans que les chevaux ou les voitures les gâtassent. Il faut sans cesse penser à cette circonstance pour s'expliquer l'étroitesse des rues , le peu de largeur des cours, et cer-

tains détails des habitations du quinzième siècle.

La maison , élevée d'un étage au-dessus du rez-de-chaussée, était couronnée par une frise sculptée, sur laquelle s'appuyait un toit à quatre pans, dont le sommet formait une plateforme. Ce toit était percé de lucarnes ornées de tympans et de chambranles que le ciseau de quelque grand artiste avait dentelées et couvertes d'arabesques. Chacune des trois croisées du premier étage se recommandait également par ses broderies de pierre, que la brique des murs faisait ressortir.

Au rez-de-chaussée, un double perron décoré fort délicatement, et dont la tribune se distinguait par un lacs d'amour, menait à une porte d'entrée en bossages taillés à la vénitienne en pointe de diamant, système de décors qui se retrouvait dans la croisée de droite et dans celle de gauche.

Un jardin, où abondaient les fleurs rares, occupait derrière la maison un espace égal en étendue à celui de la cour. Ce jardin était distribué et planté à la mode de ce temps. Une vigne tapissait les murailles. Au milieu de quelques carrés de fleurs s'élevait un pin argenté. Dans le fond se trouvait un petit bosquet d'ifs taillés. Les murs étaient revêtus de mosaïques composées de différens cailloux assortis, et dont les dessins, quoique grossiers, plaisaient à l'œil par la richesse des couleurs en harmonie avec celles des fleurs.

La façade du jardin, semblable à celle de la cour, offrait comme elle un joli balcon travaillé qui surmontait la porte et embellissait la croisée du milieu. Sur le jardin comme sur la cour, les ornemens de cette maîtresse croisée avancée de quelques pieds montaient jusqu'à la frise, en sorte qu'elle simulait un petit pa villon semblable à une lanterne. Les appuis des

autres croisées étaient incrustés de marbres précieux encadrés dans la pierre.

Malgré le goût exquis qui respirait dans cette maison , elle avait une physionomie triste. Le jour y était obscurci par les maisons voisines et par les toits de l'hôtel d'Alençon qui projetaient leur ombre sur la cour et sur le jardin ; puis, il y régnait un profond silence. Mais ce silence, ce clair-obscur, cette solitude faisaient du bien à l'ame qui pouvait s'y livrer à une seule pensée, comme dans un cloître où l'on se recueille, ou comme dans la coite maison où l'on aime. Qui ne devinerait maintenant les recherches intérieures de celle retraite, seul lieu de son royaume où l'avant-dernier Valois pouvait épancher son ame , dire ses douleurs, déployer son goût pour les arts et se livrer à la poésie qu'il aimait, toutes affections contrariées par les soucis de la plus pesante des royautés. Là seulement sa grande ame et

sa haute valeur étaient appréciées ; là seulement il se livra, durant quelques mois fugitifs, les derniers de sa vie, aux jouissances de la paternité, plaisirs dans lesquels il se jetait avec la frénésie que le pressentiment d'une horrible et prochaine mort imprimait à toutes ses actions.

Dans l'après-midi, le lendemain, Marie achevait sa toilette dans son oratoire, qui était le boudoir de ce temps-là. Elle arrangeait quelques boucles de sa belle chevelure noire, afin d'en marier les touffes avec un nouvel escoffion de velours, et se regardait attentivement dans son miroir.

— Il est bientôt quatre heures : cet interminable conseil est fini, se disait-elle, Jacob est revenu du Louvre où l'on est en émoi à cause du nombre des conseillers convoqués, et de la durée de cette séance. Qu'est-il donc arrivé? quelque malheur. Mon Dieu, sait-//

combien l'ame s'use à 1'atlendre en vain! Il est est allé peut-être à la chasse? S'il s'est amusé, tout ira pour le mieux. Si je le vois gai, j'oublierai que j'ai souffert.

Elle appuya ses mains le long de sa taille afin d'effacer quelque léger pli, et se tourna de côté pour voir en profd comment allait sa robe; mais elle vit alors le roi sur le lit de repos. Les tapis assourdissaient si bien le bruit des pas, qu'il avait pu se glisser là sans être entendu.

— Vous m'avez fait peur, dit-elle en laissant échapper un cri de surprise promplemenl réprimé.

— Tu pensais à moi? dit le roi.

— Quand ne pensai-je pas à vous, demandât-elle en s'asseyant près de lui.

Elle lui ôta son bonnet et son manteau, lui passa les mains dans les cheveux, comme si elle eût voulu les lui peigner avec les doigts. Charles

se laissa faire sans rien répondre. Étonnée, Marie se mit à genoux pour bien étudier le pâle visage de son royal maître, et reconnut alors les traces d'une fatigue horrible et d'une mélancolie plus dévorante que toutes les mélancolies qu'elle avait déjà dissipées. Elle retint une larme, et garda le silence pour ne pas irriter par d'imprudentes paroles des douleurs qu'elle ne connaissait pas encore. Elle fit ce que font, en semblable occurrence, les femmes tendres : elle baisa ce front sillonné de rides précoces, ces joues décomposées, en essayant d'imprimer la fraîcheur de son aine à cette ame soucieuse, en faisant passer son esprit dans de suaves caresses qui n'eurent aucun succès, fille leva la tête à la hauteur de celle du roi, qu'elle étreignit doucement de ses bras mignons, et se tint coi , le visage appuyé sur ce sein doulouloureux, en épiant le moment opportun pour questionner ce malade abattu.

— Mon Chariot, ne direz-vous pas à votre pauvre amie inquiète les pensées qui embrunent votre front chéri, qui font pâlir vos belles lèvres rouges?

— A l'exception de Charlemagne , dit-il d'une voix sourde et creuse, tous les rois de France du nom de Charles ont fini misérablement.

— Bah! dit-elle, et Charles VIII?

— A 4a fleur de son âge, reprit le roi, ce pauvre prince s'est cogné la tête à une porte basse, au château d'Amboise qu'il embellissait, et il mourut en d'horribles souffrances. Sa mort a donné la couronne à notre maison.

— Charles VII a reconquis son royaume.

— Petite, il y est mort (le roi baissa la voix) de faim , redoutant d'être empoisonné par le dauphin , qui avait déjà fait mourir sa belle Agnès. Le père craignait son fils 5 aujourd'hui, le fils craint sa mère !

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