‹ Catherine de Médicis expliquéeChapitre 5 sur 11 · UA · texte numérisé non relu

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— Pourquoi fouillez-vous ainsi dans le passé? dit-elle en pensant à l'épouvantable vie de Charles VI.

— Que veux-tu, mon minon? les rois peuvent trouver , sans recourir aux devins , le sort qui les attend , ils n'ont qu'à consulter l'histoire. Je suis en ce moment occupé d'éviter le sort de Charles-le-Simple, qui fut dépouillé de sa couronne, et mourut en prison, après sept ans de captivité.

— Charles V a chassé les Anglais! dit-elle victorieusement.

— Non lui, mais du Guesclin; car empoisonné par Charles de Navarre, il a traîné des jours languissans.

— Mais Charles IV ? dit-elle.

— Il s'est marié trois fois, sans pouvoir obtenir d'héritiers, malgré la beauté masculine qui distinguait les enfans de Philippe-le-Bel. Ainsi finirent les premiers Valois, les nouveaux

finiront de même , la reine ne m'a donné qu'une fille, el je mourrai sans la laisser grosse, car une minorité serait le plus grand malheur dont le royaume puisse être affligé. D'ailleurs, vivrait-il? Ce nom de Charles est de funeste augure, Charlemagne en a épuisé le bonheur. Si je redevenais roi de France, je tremblerais de me nommer Charles X.

— Qui donc en veut à ta couronne?

— Mon frère d'Alençon conspire contre moi. Partout des ennemis...

— Monsieur, dit Marie, en faisant une adorable petite moue , contez-moi des histoires plus gaies.

— Mon joyau chéri , répliqua vivement le

roi , ne me dis jamais monsieur , même en

riant; lu me rappelles ma mère qui me blesse

sans cesse avec ce mot, par lequel elle semble

m'ôter ma couronne. Elle dit mon fils au duc

d'Anjou, c'est-à-dire au roi de Pologne, m. 10

— Sire , fit Marie , en joignant les mains comme si elle eût prié Dieu, il est un royaume où vous êtes adoré; Votre Majesté l'emplit de sa gloire , de sa force ; et là , le mot monsieur veut dire mon bien-aimé seigneur.

Elle déjoignit les mains , et , par un geste mignon, désigna du doigt son cœur au roi. Ces paroles furent si bien musiquées, pour employer un mot du temps qui peint les mélodies de l'amour, que Charles IX prit Marie par la taille, l'enleva avec cette force nerveuse qui le distinguait , l'assit sur ses genoux , et se frotta doucement le front aux boucles de cheveux que sa maîtresse avait si coquettement arrangées. Marie 'jugea le moment favorable, elle hasarda quelques baisers que Charles souffrit , plutôt qu'il ne les acceptait; puis, entre deux baisers , elle lui dit : — Si mes gens n'ont pas menti , tu aurais couru Paris pendant toute celte nuit , comme dans le

temps où lu faisais des folies en vrai cadet de famille.

— Oui, dit le roi , qui resta perdu dans ses pensées.

— N'as-tu pas battu le guet , et dévalisé quelques bons bourgeois? Quels sont donc les gens que l'on m'a donnés à garder , et qui sont si criminels que vous avez défendu d'avoir avec eux la moindre communication? Jamais fille n'a été verrouillée avec plus de rigueur? ils n'ont ni bu , ni mangé; les allemands de Solern n'ont laissé approcher personne de la chambre où vous les avez mis. Est-ce une plaisanterie , est-ce une affaire sérieuse ?

— Oui, hier au soir, dit le roi, en sortant de sa rêverie , je me suis mis à courir sur les toits avec Tavannes et les Gondi; j'ai voulu avoir les compagnons de mes anciennes folies, mais les jambes ne sont plus les mêmes : nous n'avons

osé sauteries rues. Cependant nous avons franchi deux cours en nous élançant d'un toit sur l'autre. A la dernière, arrivés sur un pignon, à deux pas d'ici , serrés à la barre d'une cheminée, nous nous sommes dit, Tavannes et moi , qu'il ne fallait pas recommencer. Si chacun de nous avait été seul, aucun n'aurait fait le coup.

— Tu as sauté le premier, je gage ?

Le roi sourit.

— Je sais pourquoi tu risques ainsi ta vie»

— Oh ! la belle devineresse !

— Tu es las de vivre.

— Foin des sorciers ! je suis poursuivi par eux , dit le roi reprenant un air grave.

— Ma sorcellerie est l'amour , reprit-elle en souriant, Depuis le jour heureux où vous m'avez aimée, n'ai-je pas toujours deviné vos pensées? Et , si vous voulez me permettre de vous dire la vérité , les pensées qui vous tour-

mentent aujourd'hui ne sont pns dignes d'un roi.

— Suis-je roi? dit-il avec amertume.

— Ne pouvez-vous l'être ? Comment fit Charles YII de qui vous portez le nom? 11 écouta sa maîtresse, monseigneur, et il reconquit son royaume, envahi par les anglais comme le vôtre l'est par ceux de la Religion. Votre dernier coup d'État vous a tracé une route qu'il faut suivre. Exterminez l'hérésie.

— Tu blâmais le stratagème , dit Charles , et aujourd'hui...

— Il est accompli , répondit-elle.

— Charles VII n'avait que des hommes ù combattre , et je trouve en face de moi des idées , reprit le roi. On tue les hommes, on ne tue pas des mots! L'empereur Charles-Quint y a renoncé , son fils Don Philippe y épuise ses forces, nous y périrons tous, nous autres rois. Sur qui puis-je m'appuyer? A droite,

chez les catholiques , je trouve les Guise qui me menacent ; à gauche , les calvinistes ne me pardonneront jamais la mort de mon pauvre père Coligny , ni la saignée d'août : devant moi , j'ai ma mère...

— Arrêtez-la , régnez seul , dit Marie à voix basse et dans l'oreille du roi.

— Je le voulais hier et ne le veux plus aujourd'hui. Tu en parles bien à ton aise.

— Entre la fille d'un apothicaire et celle d'un médecin , la distance n'est pas si grande, reprit Marie Touchet, qui plaisantait volontiers sur la fausse origine qu'on lui prêtait.

Le roi fronça le sourcil.

— Marie, point de ces libertés! Catherine de Médicis est ma mère , et tu devrais trembler de...

— Et que craignez -vous !

— Le poison ! dit enfin le roi hors de luimême.

— • Pauvre enfant ! s'écria Marie eft retenant ses larmes; car tant de force unie à tant de faiblesse l'émut profondément. — Ah ! repritelle, vous me faites bien haïr madame Catherine qui me semblait si bonne femme, et de qui les bontés me paraissent être des perfidies. Pourquoi me fait-elle tant de bien, et à vous tant de mal? Pendant mon séjour en Dauphiné, j'ai appris sur le commencement de votre règne bien des choses que vous m'aviez cachées, et la reine votre mère me semble avoir causé tous vos malheurs.

— Comment ! dit le roi , vivement préoccupé.

— Les femmes dont l'ame est grande et dont les intentions sont pures se servent des vertus pour dominer les hommes qu'elles aiment ; mais les femmes qui ne leur veulent pas de bien les gouvernent en prenant des points d'appui dans leurs mauvais penchans. Or, la

reine a faillies vices de plusieurs belles qualités à vous, et vous a fait croire que vos mauvais côtés étaient des vertus. Était-ce là le rôle d'une mère? Soyez un tyran à la façon de Louis XI, inspirez une profonde terreur; imitez Don Philippe, bannissez les Italiens , donnez la chasse aux Guise et confisquez les terres des calvinistes ; vous vous élèverez dans cette solitude, et vous sauverez le trône. Le moment est propice , votre frère est en Pologne.

— Nous sommes deux enfans en politique , dit Charles avec amertume, nous ne savons faire que l'amour. Hélas , mon minon, hier je songeais à tout ceci , je voulais accomplir de grandes choses, bah! ma mère a soufflé sur mes châteaux de cartes. De loin, les questions se dessinent nettement comme des cimes de montagnes, et chacun se dit : — J'en finirais avec le Calvinisme, je mettrais messieurs de

Guise à la raison , je me séparerais de la cour de Rome, je m'appuierais sur le peuple, sur la bourgeoisie; enfin, de loin, tout paraît simple; mais en voulant gravir les montagnes, à mesure qu'on s'en approche , les difficultés se révèlent. Le Calvinisme en lui-même est le dernier souci des chefs du parti , et messieurs de Guise, ces emportés catholiques, seraient au désespoir de voir les calvinistes réduits. Chacun obéit à ses intérêts avant tout, et les opinions religieuses servent de voile à des ambitions insatiables. Le parti de Charles IX est le plus faible de tous : celui du roi de Navarre, celui du roi de Pologne , celui du duc d'Alençon, celui des Condé, celui des Guise, celui de ma mère, se coalisent les uns contre les autres et me laissent seul jusque dans mon conseil. Ma mère est, au milieu de tant d'élémens de trouble, la plus forte, elle vient de me démontrer l'inanité de mes plans. Nous sommes en-

vironnés de sujets qui narguent la justice. La hache de Louis XI, de qui tu parles nous manque. Le parlement ne condamnerait ni les Guise, ni le roi de Navarre, ni les Condé, ni mes frères; il croirait mettre le royaume en feu. 11 faudrait avoir le courage que veut l'assassinat ; le trône en viendra là avec ces insolens qui ont supprimé la justice ; mais où trouver des bras fidèles ? Le conseil tenu ce matin m'a dégoûté de tout : partout des trahisons , partout des intérêts contraires. Je suis las de porter ma couronne, je ne veux plus que mourir en paix.

Et il retomba dans une morne somnolence.

—Dégoûté de tout! répéta douloureusement Marie Touchet, en respectant la profonde torpeur de son amant.

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