CHAPITRE QUATRIEME
Le récit du Hou
Charles était, en effet, en proie à l'une de ces prostrations complètes de l'esprit et du corps, produites par la fatigue de toutes les facultés , et augmentées par le découragement que causent l'étendue du malheur, l'impossi-
bilité reconnue du triomphe , ou l'aspect de difficultés si multipliées, que le génie lui-même s'en effraie. L'abattement du roi était en raison de la hauteur à laquelle avaient monté son courage et ses idées depuis quelques mois ; puis un accès de mélancolie nerveuse, engendrée par la maladie elle-même, l'avait saisi au sortir du long conseil qui s'était tenu dans son cabinet ; Marie vit bien qu'il se trouvait en proie à l'une de ces crises où tout est douloureux et importun, même l'amour, elle demeura donc agenouillée, la tête sur les genoux du roi, qui laissa sa main plongée dans les cheveux de sa maîtresse, sans mouvement, sans dire un mot, sans soupirer, ni elle non plus. Charles IX était plongé dans la léthargie de l'impuissance, et Marie dans la stupeur du désespoir de la femme aimante qui aperçoit les frontières où finit l'amour. Les deux amans restèrent ainsi dans le plus profond silence pendant un long
moment, pendant une de ces heures où toute réflexion fait plaie, où les nuages d'une tempête intérieure voilent jusqu'aux souvenirs du bonheur. Marie se crut pour quelque chose dans cet effrayant accablement. Elle se demanda, non sans terreur, si les joies excessives par lesquelles le roi l'avait accueillie, si le violent amour qu'elle ne se sentait pas la force de combattre, n'affaiblissaient point l'esprit et le corps de Charles IX. Au moment où elle leva ses yeux, baignés de larmes comme son visage, vers son amant, elle vit des larmes dans les yeux et sur les joues décolorées du roi. Cette entente qui les unissait jusque dans la douleur, émut si fort Charles IX , qu'il sortit de sa torpeur comme un cheval éperonné. 11 prit Marie par la taille, et, avant qu'elle pût deviner sa pensée, il l'avait posée sur le lit de repos.
— Je ne veux plus être roi, dit-il, je ne veux plus être que ton amant, et tout oublier dans
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le plaisir! Je veux mourir heureux, et non dévoré par les soucis du trône.
L'accent de ces paroles, et le feu qui brilla dans les yeux naguère éteints de Charles IX, au lieu de plaire à Marie, lui fit une peine horrible : en ce moment elle accusait son amour de complicité avec les causes de la maladie dont mourait le roi.
— Vous oubliez vos prisonniers, lui dit-elle en se levant avec brusquerie.
— Et que m'importent ces hommes ? je leur permets de m'assassiner.
— Eh ! quoi des assassins ! dit-elle.
— Ne t'en inquiète pas, nous les tenons, chère enfant! ne t'occupe pas d'eux, mais de moi. Ne m'aimes-tu donc pas?
— Sire!
— Sire, répéta-t-il en faisant jaillir des étincelles de ses yeux , tant fut violent le premier essor de la colère excitée par le respect intem-
peslif de sa maîtresse. Tu l'entends avec nia mère.
— Mon Dieu! s'écria Marie en regardant le tableau de son prie-Dieu , et s'efïorçant d'y atteindre pour y dire quelque oraison, faites qu'il me comprenne!
— Ah! reprit le roi d'un air sombre, auraistu donc quelque chose à. te reprocher? Puis, la gardant entre ses bras, il plongea ses yeux dans les yeux de sa maîtresse : — J'ai entendu parler de la folle passion d'un certain d'Entrague pour toi, dit-il d'un air égaré, et depuis que le grand-père a épousé une Visconti a Milan, les drôles ne doutent de rien.
Marie le regarda d'un air si fier, que le roi devint honteux. En ce moment, les cris du petit Charles de Valois, qui venait de s'éveiller et que sa nourrice apportait sans doute, se firent entendre dans le salon voisin.
— Entrez la Bourguignonne! dit Marie en
allant prendre son enfant à la nourrice et l'apportant au roi.
— Vous êtes plus enfant que lui , dit-elle à demi courroucée, à demi calmée.
— Il est bien beau , dit Charles IX en prenant son fils.
— Moi seule sais combien il te ressemble, dit Marie. Il a déjà tes gestes et ton sourire...
— Si petit , demanda le roi en souriant.
— Les hommes ne veulent pas croire ces choses-là, dit-elle ; mais joue avec lui, regarde-le! tiens, n'ai-je pas raison ?
— C'est vrai , s'écria le roi surpris par un mouvement de l'enfant qui lui parut la miniature d'un de ses gestes.
— La jolie fleur ! fit la mère. Il ne me quittera jamais, lui! il ne me causera point de chagrins.
Le roi jouait avec son fils , ii le faisait sauter, il le baisait avec un entier emportement ,
il lui disait de ces folles et vagues paroles , jolies onomatopées que savent créer les mères et les nourrices; sa voix se faisait enfantine; enfin son front s'éclaircit, la joie revint sur sa figure attristée, et quand Marie vit que son amant oubliait tout, elle posa la tête sur son épaule, et lui souffla ces mots à l'oreille : — Ne me direz-vous pas, mon Chariot, pourquoi vous me donnez des assassins à garder, et quels sont ces hommes , et ce que vous en comptez faire? Enfin, où alliez-vous sur les toits? J'espère qu'il ne s'agit pas d'une femme?
— Tu m'aimes toujours autant! dit le roi surpris par le rayon clair d'un de ces regards interrogateurs que les femmes savent jeter à propos.
— Vous avez pu douter de moi, reprit-elle en roulant des larmes entre ses belles paupières fraîches.
— Il y a des femmes dans mon aventure; mais c'est des sorcières. Où en étais-je?
— Nous étions à deux pas d'ici , sur le pignon d'une maison, dit Marie, dans quelle rue?
— Rue Saint-Honoré , mon minon , dit le roi qui parut s'être remis , et qui , en reprenant ses idées, voulut mettre sa maîtresse au fait de la scène qui allait se passer chez elle. En y passant hier pour aller vaurienner , mes yeux furent attirés par une vive clarté qui parlait des combles de la maison où demeure René, le parfumeur et le gantier de ma mère , le tien , celui de la cour. J'ai des doutes violens sur ce qui se fait chez cet homme , et si je suis empoisonné , là s'est prépare le poison.
— Dès demain je le quitte , dit Marie.
— Ah ! tu l'avais conservé quand je l'avais quitté, s'écria le roi. Ici était ma vie, reprit-
il d'un air sombre , on y a sans doute mis la mort.
— Mais, cher enfant, je reviens de Dauphiné, avec notre dauphin , dit-elle en souriant , et René ne m'a rien fourni depuis la mort de la reine de Navarre... Continue, tu as grimpé sur la maison de René?
— Oui, reprit le roi. En un moment je suis arrivé, suivi de Ta vannes, dans un endroit d'où j'ai pu voir, sans être vu, l'intérieur de la cuisine du diable et y remarquer des choses qui m'ont inspiré les mesures que j'ai prises. ÎS'as-tu jamais examiné les combles qui terminent la maison de ce damné florentin? Les croisées du côté de la rue sont toujours fermées , excepté la dernière , d'où l'on voit l'hôtel de Soissons et la colonne qu'a fait bâtir ma mère pour son astrologue Cosme Ruggieri. Dans ces combles, il se trouve un logement et une galerie qui ne sont éclairés que
du côté de la cour , en sorte que , pour voir ce qui s'y fait , il faut aller là où nul homme ne peut avoir la pensée de grimper, sur le chaperon d'une haute muraille qui aboutit aux toits de la maison de René. Les gens qui ont établi là leurs fourneaux où ils distillent la mort , comptaient sur la couardise des parisiens pour n'être jamais vus ; mais ils ont compté sans leur Charles de Valois. Moi, je me suis avancé dans le cheneau jusqu'à une croisée, contre le jambage de laquelle je me suis tenu droit, en passant mon bras autour du singe qui en fait l'ornement.
— Et qu'avez-vous vu , mon cœur ? dit Marie effrayée.
— Un réduit où se fabriquent des œuvres de ténèbres, répondit le roi. Le premier objet sur lequel était tombé mun regard était un grand vieillard assis dans une chaire, et doué d'une magnifique barbe blanche comme était
celle du vieux L'Hôpital, vêtu comme lui d'une robe de velours noir. Sur son large front, profondément sillonné par des rides creuses, sur sa couronne de cheveux blanchis, sur sa face calme et attentive , pâle de veilles et de travaux, tombaient les rayons concentrés d'une lampe d'où jaillissait une vive lumière. Il partageait son attention entre un vieux manuscrit dont le parchemin doit avoir plusieurs siècles, et deux fourneaux allumés où cuisaient des substances hérétiques. Le plancher du laboratoire ne se voyait ni en haut ni en bas , tant il s'y trouvait d'animaux suspendus , de squelettes, de plantes desséchées, de minéraux, d'ingrédiens qui farcissaient les murs : ici, des livres, des instrumens de distillation, des bahuts remplis d'ustensiles de magie, d'astrologie; là, des thèmes de nativité, des fioles , des figures envoûtées, et peut-être des poisons qu'il fournil à René pour payer l'hos-
pitalité et la protection que le gantier de ma mère lui donne. Tavannes et moi nous avons été saisis, je te l'assure, par l'aspect de cet arsenal du diable; car, rien qu'à le voir, on est sous un charme, et n'était mon métier de roi de France, j'aurais eu peur. — « Tremble pour nous deux ! » ai-je dit à Tavannes. Mais Tavannes avait les yeux séduits par le plus mystérieux des spectacles. Sur un lit de repos , à côté du vieillard, était étendue une fille de la plus étrange beauté , fine et longue comme une couleuvre, blanche comme une souris , livide comme une morte, immobilecomme une statue. Peut-être est-ce une femme fraîchement tirée d'un tombeau qui servait à quelque expérience, car elle nous a semblé avoir encore son linceul; ses yeux étaient fixes, et je ne la voyais pas respirer. Le vieux drôle n'y faisait pas la moindre attention ; je le regardais si curieusement, que son esprit a,
je crois, passé en moi. A force de l'étudier, j'ai fini par admirer ce regard si vif, si profond, si hardi, malgré les glaces de l'âge; cette bouche remuée par des pensées émanées d'un désir qui paraissait unique, et qui restait gravé dans mille plis. Tout en lui accusait une espérance que rien ne décourage et que rien n'arrête. Son altitude pleine de frémissemens dans son immobilité : ces contours si déliés, si bien fouillés par une passion qui fait l'office d'un ciseau de sculpteur, cette idée acculée sur une tentative criminelle ou scientifique, cette intelligence chercheuse , à la piste de la nature, vaincue par elle et courbée sans avoir rompu sous le faix de son audace à laquelle elle ne renonce point , menaçant la création avec le feu qu'il tient d'elle... tout m'a fasciné pendant un moment. J'ai trouvé ce vieillard plus roi que je ne le suis , car son regard embrassait le monde et le dominait, J'ai
résolu de ne plus forger des épées, je veux planer sur les abîmes ainsi que fait ce vieillard. Sa science m'a semblé comme une royauté sûre. Enfin , je crois aux sciences occultes.
— Vous le fils aîné, le vengeur de la sainte Église catholique, apostolique et romaine ! dit Marie.
— Moi!
—• Que vous est-il donc arrivé? Continuez, je veux avoir peur pour vous, et vous aurez du courage pour moi.
— En regardant son horloge, le vieillard se leva , reprit le roi ; il est sorti , je ne sais par où, mais j'ai entendu ouvrir la croisée du côté de la rue Saint-Honoré. Bientôt une lumière a brillé, puis j'ai vu, sur la colonne de l'hôtel de Soissons , une autre lumière qui répondait à celle du vieillard , et qui nous a permis de voir Gosme Ruggierisurle haut delà colonne.
— Ah! ils s'entendent, ai-je dit à Tavannes qui trouva dès lors tout effroyablement suspect, et qui fut de mon avis de nous emparer de ces deux hommes et de faire examiner incontinent leur atelier monstrueux. Mais avant de procéder à une saisie générale , nous avons voulu voir ce qui allait advenir. Au bout d'un quart-d'heure , la porte du laboratoire s'est ouverte, et Cosme Ruggieri, le conseiller de ma mère, le puits sans fond où s'engloutissent tous les secrets de la cour, à qui les femmes demandent du secours contre leurs maris et contre leurs amans, à qui les amans et les maris demandent secours contre leurs infidèles, qui trafique de l'avenir et aussi du passé, en recevant de toutes mains, qui vend des horoscopes et qui passe pour savoir tout, cette moitié de démon est entré en disant au vieillard : — Bonjour, mon frère! 11 amenait une effroyable petite vieille édenlce, bossue, tor-
due , crochue comme un marmouset de fantaisie, mais plus horrible ; elle était ridée comme une vieille pomme, sa peau avait une teinte de safran , son menton mordait son nez, sa bouche était une ligne à peine indiquée, ses yeux ressemblaient aux points noirs d'un dez, son front exprimait l'amertume, ses cheveux s'échappaient en mèches grises de dessous un sale escoffîon ; elle marchait appuyée sur une béquille; elle sentait le fagot et la sorcellerie , elle nous fit peur, car ni Tavannes, {ni moi , nous ne la prîmes pour une femme naturelle, Dieu ne les a pas faites aussi épouvantables que cela. Elle s'assit sur un escabeau près de la jolie couleuvre blanche dont Tavannes s'amourachait. Les deux frères ne firent aucune attention ni à la vieille ni à la jeune qui, l'une près de l'autre, formaient un couple horrible. D'un côté la vie dans la mort, de l'autre la mort dans la vie.
— Mon gentil poète ! s'écria Marie en baisant le roi.
— Bonjour, Cosme , a répondu le vieil alchimiste à son frère. Et tous deux ont regardé le fourneau. — Quelle force a la lune aujourd'hui ? demanda le vieillard à Cosme. — Mais , caro Lorenzo , a répondu l'astrologue de ma mère , la marée de septembre n'est pas encore finie, on ne peut rien savoir par un semblable désordre. — Que nous dit l'Orient, ce soir? — Il vient de découvrir, a répondu Cosme, une force créatrice dans l'air qui rend à la terre tout ce qu'elle y prend ; il en conclut , comme nous, que tout ici-bas est le produit d'une lente transformation , mais que toutes les diversités senties formes d'une même substance. — C'est ce que pensait mon prédécesseur , a répondu Laurent. Ce matin , Bernard de Palissy me disait que les métaux étaient le résul-
tat d'une compression , et que le feu , qui divise tout, réunit tout aussi ; quele feu a la puissance de comprimer aussi bien que celle de séparer. 11 y a du génie chez ce bon homme. Quoique je fusse placé de manière à ne pas être vu , Cosme dit en prenant la main de la jeune morte : — 11 y a quelqu'un près de nous! — Qui est-ce? demanda-t-il. — Le roi! dit-elle. Je me suis montré en frappant au vitrail , Ruggieri m'a ouvert la croisée , et j'ai sauté dans cette cuisine de l'enfer, suivi de Tavannes.— Oui, le roi, dis-je aux deux florentins qui nous parurent saisis de terreur. Malgré vos fourneaux et vos livres , vos sorcières et votre science , vous n'avez pas su deviner ma visite. Je suis bien aise de voir ce fameux Laurent Ruggieri , de qui parle si mystérieusement la reine ma mère, dis-je au vieillard qui se leva et s'inclina. Vous êtes dans le royaume sans mon agrément, bon homme? Pour qui travail-
lez-vous ici , vous qui. do père en fils , êtes au cœur de la maison de Médicis ? Écoutez-moi î Vous puisez dans tant de bourses , que depuis long-temps des gens cupides eussent étérassasiésd'or; vous êtesdes gens trop rusés pour vous jeter imprudemment dans des voies criminelles, mais vous ne devez pas non plus vous jeter en étourneaux dans cette cuisine; vous avez donc de secrets desseins, vous qui n'êtes satisfaits ni par l'or, ni parle pouvoir? Qui servezvous ? Dieu ou le diable ? Que fabriquez-vous ici? Je veux la vérité tout entière, je suis homme à l'entendre et à vous garder le secret sur vos entreprises, quelque blâmables qu'elles puissent être. Ainsi vous me direz tout, sans feintise. Si vous me trompez, vous serez traités sévèrement. Païens ou chrétiens , calvinistes ou mahométans, vous avez ma parole royale de pouvoir sortir impunément du royaume au cas où vous auriez quelques peccadilles à vous
reprocher. Enfin je vous laisse le demeurant de cette nuit et la matinée de demain pour faire votre examende conscience, car vous êtes mes prisonniers, et vous allez me suivre en un lieu où vous serez gardés comme des trésors. » Avant de se rendre à mon ordre , les deux florentins se sont consultés l'un l'autre par un regard fin, et Laurent Ruggieri m'a dit que je devais cire certain qu'aucun supplice ne pourrait leur arracher leurs secrets; malgré leur faiblesse apparente, ni la douleur, ni les sentimens humains n'avaient prise sur eux; la confiance pouvait seule faire dire à leur bouche ce que gardait leur pensée. Je ne devais pas m' étonner qu'en ce moment ils traitassent d'égal à égal avec un roi qui ne connaissait que Dieu au-dessus de lui, car leur pensée ne relevait aussi que de Dieu. Ils réclamaient donc de moi autant de confiance qu'ils m'en accorderaient. Or, avant de s'engager à me répon-
dre sans arrière-pensée, ils me demandaient de mettre ma main gauche dans la main de la jeune fillequi était là, et la droite dans la main de la vieille. Ne voulant pas leur donner lieu de penser que je craignais quelque sortilège, je tendis mesmains. Laurent prit la droite, Cosme prit la gauche , et chacun d'eux me la plaça dans la main de chaque femme, en sorte que je fus comme Jésus-Christ entre ses deuxlarrons. Pendant tout le temps que les deux sorcières m'examinèrent les mains, Cosme me présenta un miroir en me priant de m'y regarder, et son frère parlait avec les deux femmes , dans une langue inconnue. Ni Tavannes ni moi, nous ne pûmes saisir le sens d'aucune phrase. Avant de les amener ici , nous avons mis les scellés sur toutes les issues de cette ofiicine que Tavannes s'estchargé de garder jusqu'au moment où, par mon exprès commandement , Bernard
de Palissy et Chapelain, mon médecin, s'y m. 12
seront transportes pour faire une exacte perquisition de toutes les droguesqui s'y trouvent et s'y fabriquent. Afin de leur laisser ignorer les recherches qui se font dans leur cuisine, et les empêcher de communiquer avec qui que ce soit au dehors, car ils auraient pu s'entendre avec ma mère, je les ai mis chez toi au secret, entre des allemands de Solern qui valent les meilleures murailles de geôle. René luimême a été gardé à vue dans sa chambre par l'écuyer de Solern , ainsi que les deux sorcières. Or, mon minonaimé, puisque je tiens les clés de la cabale, les rois de Thune, les chefs de la sorcellerie , les princes de la Bohème , les maîtres de l'avenir , les héritiers de tous les fameux pronostiqueurs, je veux lire en toi, connaître ton cœur, enfin nous allons savoir ce qui adviendra de nous !
— Je serai bien heureuse , s'ils peuvent
mettre mon cœur à nu, dit Marie sans témoigner aucune appréhension.
— Je sais pourquoi les sorciers ne t'effraient pas : toi aussi, tu jettes des sorts.
— Ne voulez-vous pas de ces pêches? répondit elle en lui présentant de beaux fruits sur une assiette de vermeil. Voyez ces raisins, ces poires, je suis allée tout cueillir moi-même à Vincennes!
— J'en mangerai donc, car il ne s'y trouve d'autre poison que les philtres issus de tes mains.
— Tu devrais manger beaucoup de fruits , Charles, tu te rafraîchirais le sang, que tu brûles par tant de violences.
— Ne faudrait-il pas aussi te moins aimer?
— Peut-être, dit-elle. Si les choses que tu aimes le nuisaient, et.. . je l'ai cru ! je puiserais dans mon amour la force de te les refuser. J'adore encore plus Charles que je n'aime le roi,
et je veux que l'homme vive sans ces tourmens qui le rendent triste et songeur.
— La royauté me gâte.
— Mais, oui, dit-elle. Si tu n'étais qu'un pauvre prince comme ton beau-frère , le roi de Navarre , ce petit coureur de filles qui n'a ni sou ni maille , qui ne possède qu'un méchant royaume en Espagne où il ne mettra jamais les pieds, et le Béarn en France qui ne lui donne que de quoi vivre, je serais heureuse, bien plus heureuse que si j'étais vraiment la reine de France.
— Mais n'es-tu pas plus que îa reine? Elle n'a le roi Charles que pour le bien du royaume, car la reine, n'est-ce pas encore de la politique?
Marie sourit et lit une jolie petite moue en disant : — On le sait , sire. Et mon sonnet est-il fait?
— Chère petite, les vers se font aussi diffi-
cilement que les édits de pacification. Je l'achèverai tantôt. Mon Dieu, la vie m'est légère ici, je n'en voudrais point sortir. Et cependant, il nous faut interroger les deux florentins. Tête-Dieu pleine de reliques , je trouvais qu'il y avait bien assez d'un Ruggieri dans le royaume , et voilà qu'il s'en trouve deux. Ecoute, mon minon chéri , tu ne manques pas d'esprit , tu ferais un excellent lieutenant de police, car tu devines tout...
— Mais, sire , nous supposons tout ce que nous craignons, et pour nous le probable est le vrai: voilà toute notre finesse en deux mots.
— Eh ! bien , aide-moi donc à sonder ces deux hommes. En ce moment, toutes mes déterminations dépendent de cet interrogatoire. Sont-ils innocens , sont-ils coupables ? Ma mère est derrière eux.
— J'entends la voix de Jacob dans la vis, dit Marie.
Jacob était le valet favori du roi, celui qui l'accompagnait clans toutes ses parties de plaisir , il vint demander si le bon plaisir de son maître était de parler aux deux prisonniers.
Sur un signe affîrmatif, la dame du logis donna quelques ordres.
— Jacob , dit-elle , faites vider la place à tout le monde au logis, excepté la nourrice et monsieur le dauphin d'Auvergne qui peuvent y rester. Quant à vous , demeurez dedans la salle basse ; mais avant tout , fermez les croisées, tirez les rideaux dans le salon et allumez les chandelles.
L'impatience du roi était si grande , que pendant ces apprêts , il vint s'asseoir sur une chaire auprès de laquelle se mit sa jolie maîtresse, au coin d'une haute cheminée de marbre blanc où brillait un feu clair. Le portrait du roi était encadré dans un cadre de velours rouge, en place de miroir. Charles IX s'appuya
le coude sur le bras de la chaire , pour mieux contempler les deux florentins.
Les volets clos , les rideaux tirés , Jacob alluma les bougies d'une torchère , espèce de candélabre en argent sculpté , et la plaça sur une table où devaient se mettre les deux florentins , qui purent reconnaître l'ouvrage de Benvenuto Cellini, leur compatriote. Les richesses de cette salle , décorée au goût de Charles IX , étincelèrent alors. On vit mieux qu'en plein jour le brun-rouge des tapisseries. Les meubles délicatement ouvragés réfléchirent dans les tailles de leur ébène la lueur des bougies et celle du foyer , les dorures sobrement distribuées éclatèrent çàet là comme des yeux , et animèrent la couleur brune qui régnait dans cet amoureux pourpris.