CE QUI SE PASSAIT A PARIS
Tandis qu'à Saint- Sylvain, Roger disposait de son cœur, de sa main et de sa destinée , à Paris, le comte des Songères disposait du cœur, de la main et de la destinée de Roger. Cet homme, qui représente dans cette histoire villageoise le loup que Rivarol aurait voulu voir de temps à autre dans les bergeries de Florian, tenait encore moins du loup que du renard. Pour mieux dire, il tenait des deux: seulement, tant qu'il avait été jeune, le loup avait dominé en lui; en vieillissant, le renard avait pris le dessus. C'était devenu un singulier mélange de souplesse et de rudesse, de ruse et de brutalité. Livré à ses instincts naturels , le loup reparaissait aussitôt ; mais, quand ses intérêts l'exigeaient, le renard avait son tour, et le drôle en aurait remontré aux plus fins.
Peut-être n'a-t-on pas oublié quelle entreprise se proposait le comte des Songères en venant à Paris. Effréné dissipateur en sa jeunesse, il avait gaspillé la fortune dont il devait un jour rendre compte à son fils. Ce jour était arrivé. Si Roger n'avait encore rien réclamé, il pouvait tout
réclamer d'un instant à l'autre. D'ailleurs, il gênait son père, qui n'avait rien tant à cœur que de se débarrasser de lui. En même temps, madame Barnajon disputait la propriété de Bigny à son bien-aimé frère, qui lui était redevable, depuis quelque vingt ans, de sommes considérables. D'abord le loup avait montré les dents ; mais, à la longue, le renard avait imaginé qu'un mariage entre sa nièce et son fils pourrait trancher toutes les difficultés. Le comte des Songères était donc parti pour Paris, à l'unique fin de négocier et de mener à bien cette grande affaire, dans laquelle il s'agissait pour lui de s'acquitter du même coup, à l'aide d'un domaine en litige, envers son fils et envers sa sœur.
Une fois à Paris, son premier soin fut de voir son avoué, de consulter les avocats et les légistes les plus renommés du Palais. Tous s'accordèrent là-dessus que le comte des Songères n'avait pas plus de chances pour perdre son procès que pour le gagner. Le comte n'en demandait pas davantage. Ses consultations en poche, toutes signées de noms fameux, il se présenta chez madame Barnajon, qui ne l'attendait pas et se montra moins charmée que surprise de le revoir. L'entrevue commença par être glacée ; mais, grâce à l'astuce du comte, la glace finit par se fondre. Maître loup s'était compléiement effacé ; il ne restait plus que compère renard, qui joua son rôle à ravir et vida tous les tours de son sac. Grave et triste d'abord, il devint affectueux et tendre; il poussa jusqu'à l'attendrissement et versa même quelques larmes. A l'entendre, il arrivait tout exprès du fond de l'Allemagne pour voir s'il n'était pas possible de mettre un terme à des divisions qui
avaient trop longtemps duré. Il parla de son fils avec amoi:i\ des affections de famille en homme qui les ressent vivement. Madame Barnajon, en écoutant son frère, reconnaissait la vérité du proverbe qui dit que, quand il fut vieux, le diable se fit ermite. Toutefois elle se tint prudemment sur ses gardes, et déclara avec fermeté qu'elle était décidée à ne point se départir de ses prétentions. Le comte se récria. Fallait-il troubler ce premier entretien par de viles questions d'intérêt? On avait tout le temps d'en parler. Il était résigné, pour sa part , à tous les sacrifices, et ne reculerait devant rien en vue de ramener la bonne intelligence entre sa sœur et lui. Il ne demandait qu'une trêve qui leur permît de se mieux connaître. Cette trêve, madame Barnajon l'accorda volontiers, et, à compter de ce jour, M. des Songères vécut dans l'intimité de sa sœur et de sa nièce, les observant l'une et l'autre en secret, étudiant le caractère de sa nièce qu'il avait laissée au berceau, et celui de sa sœur qu'il n'avait pas vue depuis plus de vingt ans, s'initiaut, avec adresse et sans avoir l'air d'y toucher, à leurs goûts, à leurs ambitions, à leur position dans le monde, à tous les détails de leur intérieur; ne négligeant rien, disant, faisant tout ce qu'il fallait pour flatter les faiblesses d'esprit de la mère et pour exciter les appétits aristocratiques de mademoiselle Malvina Barnajon.
Ce fut au milieu de ces investigations , de ces trames et de ces manœuvres, qu'il reçut la lettre par laquelle Robineau lui dénonçait les chastes tendresses de Roger et de Catherine. Le comte des Songères n'avait aucune idée de la petite vierge, qui ne faisait que de naître quand il
avait quitté le pays. En revanche, il connaissait trop bien le curé de Saint-Sylvain; il se souvenait d'avoir une nuit, dans la chambre de sa femme morte, courbé la tête et ployé les genoux sous la parole et sous le geste du pasteur; il savait qu'il avait un juge dans cet homme ; sa haine contre lui n'avait pas vieilli d'un jour. Au nom de François Paty, le loup bondit de rage, comme si la balle d'un chasseur venait de se loger sous sa peau ; mais Ton s'abuserait étrangement, si l'on s'imaginait qu'en apprenant l'amour de Roger pour Catherine, de Catherine pour Roger, il sentit croître son irritation et sa colère redoubler. Le renard s'applaudit et se pourlécha les babines. A travers les exagérations du récit de l'intendant, il ne vit qu'une liaison fort peu sérieuse qu'il romprait au besoin quand il en serait temps, et, comme il n'avait jamais envisagé la passion que sous son côté matériel et vulgaire, comme il n'avait jamais rien compris aux délicatesses du cœur non plus qu'aux idéales voluptés de l'amour, loin de s'alarmer, il écrivit à Robineau de laisser courir les choses aussi loin qu'elles pourraient aller. Rien ne lui paraissait plus doux ni plus charmant que de se venger de l'oncle sur la nièce ; il lui souriait surtout que son fils fût précisément l'instrument de cette vengeance. Pour lui donner le loisir de la consommer, le comte prolongea son séjour à Paris, se promettant d'arriver assez tôt à Bigny pour se repaître de la honte de la victime et des larmes du curé maudit.
Il [poursuivait ^pendant ce temps l'œuvre d^ séduction qu'il avait entamée. Lorsqu'il jugea que l'heure était Tenue, un jour qu'il se trouvait entre madame Barnajon et sa fille:
— Connaissez-vous, dit-il en souriant, l'histoire de deux armées qui, près d'en venir aux mains, profitèrent de quelques heures de trêve pour se visiter et se faire réciproquement les honneurs de leur camp? Ce serait un peu notre histoire, s'il vous plaisait, après m'avoir reçu avec tant de grâce et de bienveillance , de venir à Bigny passer le reste de la belle saison. Comment cette proposition ne vous agréerait-elle pas ? Paris est brûlant, poudreux, inhabitable ; on n'y voit plus que des gens d'affaires. Toute l'aristocratie a pris sa volée vers les bois. Faites comme elle; n'avez-vous pas des bois, des terres, un parc, un château ? Vous, ma sœur, vous retrouverez avec délices les souvenirs de votre enfance ; vous, ma belle et charmante nièce, vous visiterez nos montagnes, qui vous offriront des sites et des aspects dignes de toucher une âme poétique comme la vôtre. Songez, ma sœur, songez, Malvina, que votre présence comblera de joie mon aimable Roger. Le cher enfant a fait tout exprès le voyage pour vous être présenté : les fatigues de la route et sa santé frêle et débile ne lui ont pas permis de m'accompagner plus loin. N'ayant pu arriver jusqu'à vous, il vous bénira d'avoir bien voulu venir jusqu'à lui. C'est un enfant, vous l'aimerez, ma sœur; Malvina, vous apprendrez à le chérir comme un frère. D'ailleurs, c'est bien le moins que ma nièce connaisse le domaine et le castel de nos aïeux.
A ces mots de castel et d'aïeux, Malvina rougit de plaisir. Madame Barnajon opposa quelque résistance; mais le comte se montra si pressant et Malvina si suppliante, qu'elle dut finir par céder. Il fut convenu toutefois qu'à la fin de l'automne on reprendrait les hostilités, comme
si de rien n'était. Aussitôt, le comte des Songères envoya ses ordres à Robineau et fît tout préparer pour la réception de ces dames. Il avait eu d'abord l'idée de ne rien faire changer à l'antique manoir ; mais, en étudiant les goûts de sa nièce et de sa sœur, il avait compris que le sang desBarnajon avaitpassé par là, et qu'elles s'accommoderaient difficilement de la poésie des vieux murs. C'étaient de ces femmes qui adorent les ruines, les arceaux brisés, les tourelles habillées de lierre, à la condition de n'y marcher que sur de moelleux tapis et d'y retrouver toutes leurs habitudes de luxe et d'élégance.
Une nuit, en revenant de Saint-Sylvain où il avait passé la journée, Roger s'arrêta consterné au pied du perron. A deux pas de lui, dans la cour, une chaise de poste était dételée, et les fenêtres du château brillaient silencieusement dans l'ombre.
PARIS A BIGNY
Roger passa la nuit à se préparer pour l'assaut qu'il était décidé à ne pas différer d'un jour. En effet, le lendemain, aussitôt qu'il pensa pouvoir se présenter chez son ^ère, qu'il n'avait pas vu la veille à cause de 1-neure avancée, il sorlit de sa chambre et se rendit à l'appartement du comte d'un pas ferme, d'un cœur résolu. Il n'avait rifio perdu de son courage ni de sa fermeté. Toutefois,
près d'entrer, il s'arrêta devant la porte, et là, indépendamment des colères qu'il n'allait pas manquer de soulever, il pâlit et son sang se figea dans ses veines, en songeant à ruccueil dur et glacé qu'il allait essuyer. Il n'avait jamais paru devant son père sans un sentiment de contrainte douloureuse, approchant do l'effroi. Après quelques minutes durant lesquelles il appela Catherine à son aide, honteux de sa faiblesse, prêt à tout braver, il entra. Dans l'antichambre, il se croisa avec Robineau qui sortait de chez son maître; la figure insultante de cet homme lui fut un aiguillon de plus. Il traversa deux ou trois pièces et arriva sans faiblir et sans hésiter à celle où se tenait le comte. Soit que l'entretien qu'il venait d'avoir avec son intendant ne' l'eût pas satisfait, soit qu'il fût préoccupé d'autre part, le comte des Songères se promenait de long en large d'un air sombre et visiblement agité. Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, il se retourna brusquement, et Roger frissonna des pieds à la tête en se retrouvant sous ce regard qui l'avait tenu pendant vingt ans comme un passereau sous l'œil d'un autour. Il pâlit de nouveau et son front se chargea de sueur; mais ce mouvement d'épouvante fut bientôt remplacé par un sentiment de surprise et même de stupeur, quand il vit son père venir à lui, la main tendue et la bouche riante.
— Bonjour, Roger, bonjour, mon fils ! dit avec effusion le comte, en prenant les mains du jeune homme.
Et, l'attirant sur sa poitrine, il l'embrassa cordialement, avec la brusquerie d'un soldat.
A ce témoignage d'affection, le premier qu'il recevait de son père, Roger, nature tendre, nerveuse, impression-
nable , sentit son cœur se fondre et ses yeux s'humecter,
— Mon père, dit— il d'une voix attendrie, c'est la première fois que vous m'embrassez.
Le comte ne répondit qu'en le pressant derechef dans ses bras.
— Mon père, ajouta Roger de plus en plus ému, je croyais que vous ne m'aimiez pas.
— Mon fils, répliqua le vieux renard avec une mélancolique gravité, les tendresses les plus vraies et les plus profondes ne sont pas toujours celles qui font le plus d'étalage et de bruit. Il y a des âmes silencieuses qui répugnent aux affections bruyantes. Avant de me juger, il faudrait me connaître. Vous apprendrez un jour quels orages ont traversé ma vie et tari dans mon cœur la source des épanchements. Vous saurez aussi comment, sous cette froideur apparente qui vous a fait douter de mon amour, je n'étais préoccupé que du soin de votre bonheur. Et pourtant, j'en conviens, moi-même j'ignorais jusqu'à quel point vous m'êtes cher : l'absence vient de me l'apprendre.
— Mon père, dit Roger qui se demandait s'il était bien éveillé et si ce n'était pas un rêve, je regrette de ne m'être pas trouvé hier au château pour vous recevoir; vous aviez oublié de me fixer le jour de votre arrivée, et, d'après votre lettre, je ne pouvais pas supposer...
— Bien, bien ! s'écria gaiement le comte des Songères en lui frappant familièrement sur l'épaule : on sait que nul ici-bas ne peut servir en même temps son roi, sa maîtresse et son père. Eh bien! Roger, pourquoi rougir et vous troubler? Vous aimez, c'est de votre âge. L'amour sied à la jeunesse comme les roses au printemps.
— Ainsi, mon père, demanda d'une voix hésitante le jeune homme qui marchait d'enchantements en enchantements, ainsi, vous savez tout, vous savez que mon cœur s'est donné pendant votre absence, et, loin de me blâmer, loin de vous irriter, comme je l'avais craint, vous approuvez mon choix et vous souriez à mon amour?
— Comment donc! s'écria le comte. M'avez- vous pris pour un de ces pères de comédie, qui veulent que leur fils gardent jusqu'à trente ans leur robe d'innocence? Mon intention n'a jamais été de vous tenir en charte privée. Vous êtes jeune, il faut que jeunesse se passe. J'avoue même qu'il ne m'aurait nullement agréé d'avoir pour héritier de mes titres et de mon nom un pudibond Joseph toujours prêt à faire à sa virginité le sacrifice d'un manteau. J'aime à sentir chez un jeune homme les feux du matin de la vie; je ne hais rien tant que ces grands dadais qui, en fait de pudeur, en auraient remontré aux prêtresses du culte de Vesta. Non-seulement je vous approuve, mais encore je vous applaudis. La petite est, dit-on , charmante?
— C'est un ange, mon père.
— J'en suis convaincu; règle générale, toutes les femmes qu'on aime sont des anges. La petite, d'ailleurs, tient au paradis par tous les bouts, car c'est, je crois, la nièce d'un desservant de oos environs.
— Oui, mon père, répondit Roger qui, ayant fini par remarquer le ton sur lequel le prenait le comte, commençait d'en souffrir et de s'en offenser. Oui, la jeune fille que j'aime est la nièce du curé de Saint-Sylvain.
— A merveille! s'écria M. des Songères en souriant. Une nièce de curé! malepeste, comme vous y allez! Vos
pareils à deux fois ne se font pas connaître. Qui diable, en vous voyant, aurait pu se douter de cela? Vous commencez mieux que don Juan. Une nièce de curé! excusez du peu; c'est par là que monsieur débute! Recevez mes compliments. Et, dites-moi, Roger, sans indiscrétion, peut-on savoir où vous en êtes avec votre Armide de sacristie?
— Mon père, je vais vous l'apprendre, répondit fièrement Roger qui venait de sentir , à ces mots, le rouge de l'indignation lui monter au visage. Cette jeune fille est pure autant que belle...
— Tant pis pour vous, répliqua le comte.
— Je la vénère autant que je l'aime...
— Dans ce cas, c'est tant pis pour.elle.
— Et je veux l'épouser, ajouta Roger avec fermeté.
— Vous dites?...
— Je dis, mon père, que je veux l'épouser, répéta la jeune homme avec une respectueuse assurance.
Roger ne doutait pas qu'à ces mots la foudre n'éclatât sur sa tête. Il en arriva autrement. Le comte partit d'un franc éclat de rire et se prit à marcher par la chambre en se tordant les flancs dans un fol excès d'hilarité, tandis que son fils, muet, debout, immobile, l'examinait d'un air interdit, comme un homme qui, s'étant armé de pied en cap pour une lutte formidable, verrait son adversaire lui jeter des boulettes de mie de pain au nez.
— Enfant, dit enfin le comte en donnant à sa physionomie une expression grave et recueillie, je reconnais là l'honnêteté et la candeur de votre belle âme. Je savais bien que mon Roger n'avait pu jouer le rôle d'un séduc-
leur vulgaire. Dans l'ignorance où vous êtes du monde et ile la vie, vous avez dû naturellement supposer que le mariage est une conséquence nécessaire et forcée de l'amour. C'est ainsi qu'on raisonne à vingt ans. Parce qu'on croit aimer et qu'on se croit aimé, on parle de disposer de sa destinée, comme s'il ne s'agissait que d'un jour. Age heureux qu'envie et que regrette, tout en le gourmandant, la raison, triste fille des années et de l'expérience!
— Ne vous y trompez pas, mon père, tout ce que vous pourriez me dire à ce sujet, je me le suis dit moi-même. Mon parti est pris, ma résolution arrêtée, et, s'il est vrai ïue vous m'aimiez, s'il est vrai que vous vous soyez jamais préoccupé delà pensée de mon bonheur...
— Je vous aiderai, n'est-ce pas? à consommer le mal-' heur de toute votre vie. Bien obligé ! vous êtes fou, Roger.
— Ma folie m'est chère et j'y tiens.
— De grâce, laissons là ces enfantillages. Je vous accorde quinze jours pour y réfléchir. Si, dans quinze jours, vous n'en êtes pas revenu de vous-même, eh bien ! nous en reparlerons. Mais d'ici là, je vous en prie, Roger, permettez que je goûte en paix la joie que j'éprouve à me retrouver, avec vous et près de ma sœur, dans ces lieux où je suis né et que je revois pour la dernière fois peut-être. Votre père n'est pas heureux, mon fils, il ne le fut jamais. Bientôt il partira pour aller achever de vieillir sur la terre étrangère. Ayez pitié du pauvre exilé ; ménagez son dernier bonheur ; ne troublez pas le peu d'instants qu'il lui reste à passer sur le sol de la patrie et sous le toit de ses ancêtres.
A ces mots, Roger regarda le comte des Songères pour s'assurer que c'était bien lui qui parlait.
— Vous pleurez, vous pleurez, mon père ! s'écria-t-il avec un élan de tendresse involontaire et spontanée.
— Voilà les premières larmes que je répands depuis la, mort de w)tre mère; j'en croyais depuis longtemps la source tarie et desséchée. Allons, point de faiblesse! ajouta-t-il en essuyant ses yeux. Je suis fort, je dois l'être, et, quoique brisé, je m'en irai joyeux, si je puis, avant de partir, réaliser mon dernier rêve, s'il m'est donné pour consolation suprême d'emporter avec moi le sentiment de vos félicités.
Là-dessus, ayant pris affectueusement Roger par le bras, il l'entraîna dans le parc pour y faire un tour, en attendant l'heure de le présenter à sa tante et à sa cousine.
— La patrie n'est pas un vain mot, disait-il avec mélancolie en s'appuyant nonchalamment sur le bras de son fils ; l'influence de la terre natale n'est point une chimère accréditée par les poëtes. Je chercherais en vain à m'en défendre. La haine des méchants, la fureur des sots, les lâches calomnies ont pu me contraindre à quitter ces. lieux, mais sans pouvoir en détacher mon cœur. La nature n'est point responsable de la perversité des hommes. Que de souvenirs s'éveillent sous mes pas l Tenez, c'est ici que se sont écoulés les premiers jours de votre enfance. J'ai vu courir vos petits pieds sur ces pelouses et dans ces allées. Votre mère vivait alors. Aimable et chère créature, trop tôt ravie à mon amour 1 Allez, mon fils, on a beau se créer une nouvelle famille, rien ne remplace le foyer où nous avons grandi, la première femme à qui nous avons donné les doux noms d'amante et d'épouse. Roger, je veux
qu'un de ces soirs nous allions, vous et moi, nous agenouiller ensemble sur la tombe de votre mère.
Qu'on tâche de se représenter l'étourdissement et la confusion de Roger, qui voyait ainsi tous ses plans de bataille déjoués, toutes ses batteries démontées, toutes ses pièces enclouées sur place sans avoir brûlé seulement une once de poudre. Il avait compté sur des obstacles à renverser, sur des affronts à subir, sur des colères et des emportements à dompter ; aussi s'était-il armé en conséquence et pourvu de courage et de résolution. Mais comment aurait-il pu songer à se mettre en garde contre la tendresse, le sourire et les larmes de cet homme inflexible qu'il n'avait jamais vu ni sourire ni pleurer?
— Ainsi, disait le comte d'une voix caressante, vous avez cru, mon fils, que je ne vous aimais pas? C'est tout simple. La jeunesse ne descend pas au fond des choses et ne voit guère que les apparences. Vous ne vous êtes jamais demandé ce que j'avais dû endurer et souffrir pour en être arrivé à ce point de sombre ennui et de tristesse taciturne et sauvage. Vous ne vous êtes jamais demandé ce qui se cachait peut-être de sensibilité maladive, sous cette froide et rude écorce. Roger, je ne vous en veux pas. Bien loin de là, je m'accuse moi-même d'avoir négligé votre tendresse, de ne vous avoir montré que le côté douloureux de mon âme. A votre tour, mon fils, il faut me pardonner.
— Vous pardonner, mon père ! répondit le jeune homme avec déférence. Que puis-je avoir à vous pardonner? Il faut être aimé puur avoir le droit de se plaindre.
— Ce droit vous est acquis, mon fils.
— Vous m'avez embrassé, mon père, et j'ai tout oublié, dit Roger.
— Être charmant! Hélas! c'est à la veille de nous séparer pour toujours que nos coeurs se cherchent et commencent à se rencontrer.
— Il suffit que deux cœurs se soient rencontrés et touchés une fois, pour que le temps ni la distance ne puissent les désunir. Mon père, ajouta Roger qui, moins attendri qu'étonné, ne perdait pas de vue, au milieu de tous ces discours, les intérêts de sa passion, à Dieu ne plaise que je veuille troubler par des préoccupations égoïstes le contentement de votre âme ! Il est juste que vos joies passent avant les miennes. Permettez-moi seulement de compter sur la promesse que vous m'avez faite de m'écouter dans quinze jours avec une attention sérieuse, sinon bienveillante.
— Roger, vous pouvez y compter. Comptez aussi que je vous entendrai avec toute la bienveillance d'un esprit ferme et d'une raison sûre qui ne peuvent et ne doivent vouloir que votre bien.
— J'y compte, mon père, et je vous remercie, répondit gravement Roger.
Fort de cette assurance, le jeune des Songères se sentit libre et presque joyeux Nous devons même convenir, au risque de gâter un peu la physionomie de notre héros, qu'au fond il ne fut pas trop malheureux de cet ajournement; car, quoique très-épris de Catherine et décidé à l'épouser, notre jeune ami n'était pourtant pas de ceux qui vont droit au but comme un boulet, franchissent les écueils au lieu de las tourner, et débrouillent du tranchant de leur
volonté les nœuds gordiens que la destinée leur présente. Ils allaient ainsi causant, lorsqu'au tournant d'une allée, à cette même place on Roger avait rencontré pour la première fois la petite vierge, ils se trouvèrent face à face avec madame Barnajon et sa fille, qui se promenaient de leur côté depuis près d'une heure. Le comte s'empara de la main ae Roger et le conduisant à sa sœur :
— Mon fils, dit-il, embrassez votre tante.
Roger embrassa madame Barnajon, puis il s'inclina devant sa cousine.
— Allons, enfants, embrassez-vous, dit le comte. Malvina tendit sa main au jeune homme, qui la prit avec
respect et l'effleura du bout de ses lèvres.
Cette cérémonie achevée, quand on eut échangé de part et d'autre les phrases obligées en pareille occurrence, le comte desSongères offrit son bras à sa sœur, Roger offrit le sien à sa cousine, et la petite caravane s'avança à pas lents vers le château où l'appelait en cet instant la cloche du déjeuner. Comme l'allée était trop étroite pour qu'il fût permis à quatre personnes de marcher de front, madame Barnajon et son frère allaient en avant, suivis à quelque distance de Malvina et de son cousin.
Roger n'avait, à vrai dire, aucune raison d'aimer ces deux femmes. C'est tout au plus si, voilà quelques jours, il se doutait qu'il eût de par le monde une tante et une cousine. Leur présence, qu'il ne s'expliquait pas, devait nécessairement troubler son bonheur et gêner tout au moins sa liberté. Toutefois, bien que médiocrement charmé de les voir, l'impression qu'il en reçut à première vue ne répondit pas précisément à l'hostilité de ses préventions. Il
s'était figuré quelque chose d'assez peu beau et d'assez peu gracieux, qui devait d'abord lui déplaire mortellement. Il avait ses motifs pour en juger ainsi; quand on aime, on s'imagine volontiers qu'en dehors de l'être aimé il n'est rien de beau sous le ciel. Qui a pu croire, quand l'amour le tenait au cœur, qu'il était ici-bas, après sa maîtresse, d'autres femmes jeunes et belles, celui-là n'a jamais aimé. Roger s'était imaginé qu'excepté Catherine, toutes les femmes étaient laides et ressemblaient à la vieille Marthe. Certes, en voyant sa cousine, il ne sentit pas l'image de la petite vierge pâlir dans son sein ; seulement, bien qu'il eût préféré la savoir à cinq cents lieues de Bigny, par delà les monts et les mers, il dut se confesser à lui-même que mademoiselle Barnajon était d'un aspect moins désagréable qu'il ne s'était plu à l'imaginer.
C'était une grande et belle personne, yeux noirs et cheveux noirs, regard fier et hardi, teint brun et coloré, taille svelte, élancée, magnifiquement découplée. A l'examiner en détail, on n'aurait trouvé dans ses traits rien d'achevé ni de vraiment exquis. Un pinceau délicat se serait refusé peut-être à reproduire sur la toile l'harmonie sensuelle de ces lignes et de ces contours. Pour parler franc, tout cela manquait bien de noblesse et de distinction ; mais c'était dans l'ensemble quelque chose de resplendissant, que rehaussaient encore l'éclat de la santé et la fraîcheur de la jeunesse. On sentait la vie courir et circuler sous cette peau dorée et transparente. Ses cheveux, moins fins que vivaces, se tordaient le long de ses tempes en spirales d'ébène aux reflets bleuâtres. Le soleil d'automne était moins chaud que la lueur humide où nageait sa paupière. Elle
avait une élégante toilette de matin, qu'elle portait avec autant d'aisance que de grâce. Une robe blanche de mousseline des Indes l'enveloppait de ses mille plis ; une écharpe de Smyrne flottait sur ses épaules. Un brodequin de satin turc pressait son pied peut-être un peu fort. Sa main, gantée comme pour un bal, jouait négligemment avec une ombrelle de moire grise, au manche incrusté de turquoises. Quant à madame Barnajon, voilà bien quelque temps qu'il n'était plus question de sa beauté. Toutefois, elle exhalait un parfum d'aristocratie qu'on aurait vainement cherché à respirer autour de sa fille ; elle gardait un reste de dignité native que n'avait pu complètement absorber le «îonde d'argent où elle avait vécu. On voyait, comme nous l'avons déjà dit, que les Barnajon avaient passé par là : mais on y retrouvait aussi quelques vestiges d'une antique race. C'était un parchemin frotté contre un sac d'écus. Le frottement avait bien altéré les caractères; mais, en y regardant d'un peu près, on pouvait encore reconnaître l'empreinte des armoiries.
— Savez-vous, mon frère, disait madame Barnajon, que vous avez fait du vieux manoir de nos pères un lieu d'enchantement et de délices? Si c'est uniquement en mon intention que vous vous êtes mis en si grands frais, on n'est pas plus galant ni plus généreux, à coup sûr.
— Ma sœur, répondit en souriant le comte des Songères, ce château pouvant d'un jour à l'autre vous appartenir par autorité de justice et par droit de conquête, j'ai cru de mon devoir de le restaurer, de l'embellir et de le rendre digne de vous, autant qu'il était en moi de le faire.
— Prenez garde, mon frère ! Si vous raillez, vous pour-
riez plus tard vous en mordre les doigts, je vous avertis que tout ce luxe d'hospitalité que vous avez déplové pour moi, au lieu d'amortir mes prétentions, n'aura servi qu'à les exalter. Vous pensez bien que si je vous ai disputé un taudis, je ne vous céderai pas un palais.
— Palais ou taudis, je vous affirme ici que je n'ai d'autre désir ni d'autre ambition que de vous y installer en souveraine.
— S'il en est ainsi, pourquoi plaidons-nous?
— Fer il placer e per l'honore. Plaider est un jeu plein de chances diverses, partant plein d'émotions, voilà pour le plaisir. Ensuite, il ne doit pas être dit qu'un des Songères a laissé prendre, sans coup férir, le domaine de ses ancêtres: voilà pour l'honneur.
— Quelles folies ! De toutes les surprises que vous m'avez ménagées, la plus agréable est sans contredit votre fils. Vous m'aviez parlé d'un enfant chétif et malingre; j'imagine que vous vouliez rire.
— Vous le trouvez gentil, mon Roger?
— Dites charmant,
— C'est mon avis ; mais il m'en eût coûté d'être le prc mier à le dire.
— C'est trop de modestie et qui porte à faux ; car il m'î paru que mon neveu ne ressemble en rien à mon frère.
— Vous êtes bien bonne. Toute vanité paternelle à part* quand vous aurez appris à l'aimer, vous comprendrez qu'il soit ma joie et mon orgueil. Vous l'avez dit, ce jeune homme est charmant. Doux et fier, tendre et caressant, c'est le portrait vivant de sa mère.
— Pauvre femme! Je ne l'ai pas connue; mais je me
suis laissé conter que vous l'aviez fait mourir de chagrin?
— L'avez-vous cru?
— J'ai pensé que si la chose n'était pas vraie, elle était du moins vraisemblable.
— Grand merci ! Ma femme est morte de la poitrine, entre mes bras, en me bénissant.
— Oui, on m'a bien dit dans le temps qu'elle était morte sans connaissance, ajouta tranquillement madame Barnajon.
Laissons ces deux âmes fraternelles poursuivre un si doux entretien, et revenons à nos jeunes gens : l'un timide, embarrassé, rougisssant à tout propos comme une vierge; l'autre, au contraire, douée au plus haut degré de ce viril aplomb et de cette intrépide assurance que la finance enseigne aux vestales de ses salons.
— Comment, mon cousin, disait Malvina, avez-vouspu vous résigner à vivre seul et sans distractions, pendant plus de trois mois, au fond de ces campagnes? A votre place, en moins de huit jours, je serais morte de tristesse et d'ennui. Le château est habitable: mais tout ce pays est affreux. Je n'y ai encore vu que des montagnes, des bois, des prés et des bruyères. Les bruyères font bien, au bal, dans les cheveux. Aimez-vous le bal, mon cousin?
— Mademoiselle, répondit Roger, jusqu'à présent mes plus belles fêtes se sont données dans la solitude. N'ayant rien vu du monde, je ne saurais en parler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que mes goûts ne m'y portent point.
— C'est étrange... Vous n'aimez pas le monde?
— Je ne le connais pas.
— Ni ne désirez le connaître?
— Non, mademoiselle.
— Mais alors, mon cousin, à quoi donc passez-vous le temps?
— Que vous dirai-jet Je m'oublie parfois des heures entières, sur les bords de la Creuse, à regarder Veau qui coule sans bruit à mes pieds : c'est à peu près ainsi que je vois s'écouler mes jours.
— Ah ! vous êtes poète ?
— Je n'ai ni ce bonheur ni cet honneur.
— J'aurais pourtant juré, en vous voyant, que vous faisiez des vers.
— C'est une langue divine que je comprends, que j'aime, mais que, hélas! je ne parle pas.
— Moi, j'adore la poésie et je raffole des poètes. Lamartine ! ah ! Lamartine ! convenez qu'il est ravissant.
— Je ne connais que quelques vers de M. de Lamartine. Je me les redis sans cesse à moi-même. Je les aime comme le son des cloches, le soir, au fond des bois.
— Ah ! oui , le son des cloches, le soir, au fond des bois ! Au clair de la lune, surtout; j'ai la passion des clairs de lune. On a fait, sur Le Lac, un grand air que je vous chanterai. Aimez-vous la musique, mon cousin ?
— Mademoiselle, je viens d'un pays où la musique est mêlée à l'air qu'on respire.
— De l'Allemagne... heureuse contrée I Moi, je n'admets pas qu'on puisse vivre sans musique. Je me passerais aussi volontiers de dentelles et de diamants. Avezvous entendu des romances de LoïsaPuget? C'est vrai,
vous vous êtes élevé en Allemagne. Comment se portent les chapeaux à Vienne et à Berlin?
— Mais... sur la tête, je suppose, répondit gravement Roger.
Malvina partit d'un fou rire.
— Et, dites-moi, comment vit-on dans cet horrible pays où nous sommes? Y couronne-t-on des rosières? Avezvous dans les environs quelque chose comme une préfecture où Ton puisse, sans trop se commettre, aller danser de temps en temps ? Dansez-vous la Mazourka, mon cousin? Pardon, j'oublie toujours que je parle à un sauvage des bords de l'Orénoque.
On arrivait au château. Après le déjeuner, tandis que Roger s'entretenait avec sa tante qui paraissait prendre plaisir à l'écouter :
— Eh bien ! ma jeune et belle châtelaine, demanda le comte en entraînant sa nièce dans l'embrasure d'une fenêtre, que me direz-vous de mon fils?
— Que c'est un Mohican, mais que nous le civiliserons, répondit gaiement Malvina.
— Sous peu de mois, ce jeune Mohican sera ni plus ni moins que comte des Songères, car je prétends lui laisser mon titre en partant. Avez-vous vu nos écussons? Trois merleltes d'or sur un champ d'azur. Il y a de nos ancêtres qui reposent en Terre-Sainte, car nous avons fait les croisades. Un des noires fut embrassé par Philippe-Auguste après la bataille deBouvines. Charles VII, quand il "v'était que roi de Bourges, est venu visiter ce château; il a couche dans la chambre que vous occupez. Vous voyez bien ce brillant? C'est la reine Marie-Antoinette qui l'a donné à
votre aïeule maternelle. Nous sommes, entre nous, d'aussi bonne maison que le roi. Votre mère, ma nièce, fit une grande faute en se mésalliant : une irréparable faute! La canaille a beau dire, la noblesse tiendra toujours le haut du pavé. Au-dessous, il n'y a rien ; au-dessus, il n'y a que Dieu. Une couronne de comtesse ferait bien sur le coin de ce joli mouchoir, ajouta-t-il d'un air distrait, en chiffonnant du bout des doigts la fine batiste bordée de valenciennes que Malvina tenait à la main.
— Vraiment, mon oncle, le roi Charles VII a couché dans la chambre où j'ai dormi cette nuit?
— Certainement. Il avait à sa suite Xaintrailles et Dunois. Je pourrais même vous montrer un pan de rideau qu'il déchira avec les éperons de ses bottes.
— En vérité?
— C'est comme je le dis.
— Et ce brillant vient de la reine Marie-Antoinette?
— J'avais juré qu'on ne l'aurait qu'avec ma vie, reparti le comte en détachant de sa cravate une petite épingle qui valait bien deux ou trois pistoles, et qu'il piqua au fichu que Malvina portait autour du cou.
En cet instant, une calèche toute neuve, aux roues brillantes, aux panneaux armoriés, souple comme un jonc, svelte et légère comme une yole, glissa mollement sur le sable de la cour et vint s'arrêter au pied du perron. On touchait aux premiers jours de l'automne, presque toujours magnifique dans les montagnes de la Creuse. Le bleu du ciel avait déjà pâli ; le soleil n'avait plus que ces tiôdes ardeurs qui sont, après les feux de l'été, ce qu'est, après les embrasements de la jeunesse, un amour paisible
serein. Les fils de la Vierge se promenaient dans l'air; chrysanthème était près de fleurir ; les brises, en passant r la cime des arbres, commençaient d'en tirer des bruits us sonores. Madame Barnajon et sa fille montèrent dans voiture où le comte et son fils prirent place vis-à-vis 3lles, puis on partit au pas allongé de deux beaux cheux gris pommelé pour aller visiter les environs. Quoi l'en eût dit Malvina, le pays était enchanté. Il est trèsai pourtant qu'on ne voyait que des coteaux chargés de uyères et de digitales, des bois sans fin, des roches esrpées, et la rivière au loin, comme un ruban d'argent, fond delà vallée. Pour plaire à mademoiselle Barnajon, ne manquait à tout cela que d'être peint par Cicéri sur le toile d'opéra.
On causa : que faire dans une calèche, quand on est atre, à moins que l'on ne cause? Le comte s'entretint ec sa sœur, Malvina avec son cousin. Quoique amoureux, )ger ne se montra pas trop maussade. Il avait vu Catheîe la veille, il se promettait de la revoir le lendemain. En tre, il venait d'apprendre que le séjour de sa tante à Bily ne se prolongerait pas au delà de l'automne. Il savarj l'a la même époque son père partirait pour l'Allemagne, qu'il resterait, lui Roger, maître dulerrain. Enfin, l'af- ;tion que lui avait témoignée le comte, l'espoir de sortir rtorieuxdelaluîte engagée, la satisfaction d'avoir planté n drapeau sur la brèche, tout concourut à le rendre moins rgneux et moins insupportable qu'on ne pourrait le supser. Il finit même, sans y trouver le moindre charme, r se prêter d'assez bonne grâce au caquetage de sa sine, qui parlait de tout, à tort et à travers, avec
l'imperturbable aplomb que nous lui connaissons déjà.
De retoui au château, après un dîner royalement servi, on se rendit au salon, illuminé comme pour une fête. Les soirées étaient déjà fraîches ; un feu de fagots pétillait dans lâtre. Malvina se mit au piano. Elle en jouait comme tout le monde. Elle exécuta d'abord quelques mélodies de Schubert, puis elle chanta, sans sourciller, quelques grands airs de Robert le Diable, de la Juive et de la Favorite, entremêlés de romances etdebarcaroiles. Elle chantait sans goût, mais elle avait une de ces voix éclatantes qui passent généralement pour belles. Le comte, qui se pâmait en l'écoutant et se tordait d'admiration dans son fauteuil, déclara qu'elle jouait comme Listz, et que la Catalani, la Pasta et la Malibran n'auraient été que des écolières auprès d'elle. Roger ne put s'empêcher de reconnaître que sa cousine avait de l'agrément.
Bref, cette journée qu'il n'entrevoyait la veille qu'avec un sentiment d'épouvante, fut moins terrible et moins lente à finir qu'il ne se l'était figuré en la commençant. Sur le coup de dix heures, on prit le thé assez gaiement; puis le comte embrassa son fils, Roger embrassa tante, Malvina donna sa main à baiser au jeune vicomte, et, cela fait, on se retira chacun dans son appartement. Ils s'ei><iormirent tous quatre, bercés différemment, le comte en jurant d'avoir raison de sa sœur et de son fils, madame Barnajon en se promettant bien de faire exproprier son frère, Ruger en se disant qu'il épouserait Catherine, Malvina en pensant que Charles VII avait couché dans sa chambre et que son cousin serait dans deux mois comte des Songères. Roger vit en rêve la petite fée qui lui souriait, et Malvina trois
merlettes d'or qui se détachaient d'un fond d'azur, voltigeaient sur ses épaules et venaient lui becqueter les lèvres.
Le lendemain était un dimanche. Depuis trois mois, Roger n'avait jamais manqué de passer le dimanche à la cure. Ce jour-là, Catherine l'attendait à coup sûr, et la bonne Marthe avait économisé pendant toute la semaine pour lui pouvoir offrir quelque friandise préparée la veille. On lui faisait de petites fêtes ; c'était le seul jour où l'on bût du vin à la table de François Paty. Roger arrivait à l'heure de la messe, et ne retournait à Bigny que le soir après avoir dîné au presbytère. Pour rien au monde il n'eût voulu faillir à de si doux engagements. Son amour en aurait trop souffert; il sentait aussi que la tendresse de la petite vierge en aurait souffert tout autant.
Il se leva donc de grand matin, se déclarant à lui-même qu'il n'y avait en ce jour ni père, ni tante, ni cousine, et qu'eût-il à Bigny vingt tantes comme madame Barnajon et vingt cousines comme mademoiselle Malvina, il n'en irait pas moins à Saint-Sylvain. Le roi lui-même, il l'aurait planté là pour courir où l'appelait son cœur.
Comme il sortait sans bruit du château pour aller seller son cheval, il ne fut pas médiocrement surpris apercevoir la calèche attelée devant le perron, et son père qui se promenait dans la cour en compagnie de maître Robineau. Le comte vint à lui aussitôt et l'embrassa avec une nouvelle effusion.
— Roger, lui dit-il, j'ai oublié de vous apprendre hier que ces dames sont dans l'habitude d'entendre la messe tous les dimanches, et qu'elles ont compté sur vous pour les accompagner à Saint- Sylvain. Mes principes bien aria*
rêtés en matière de religion ne me permettant pas de m'offrir moi-même, j'ai pensé que vous ne vous refuseriez pas à me remplacer dans cette occasion, d'autant plus que je vous sais devenu très-pieux et fort assidu au service divin. A ces mots, Roger rougit, pâlit et se troubla
— C'est que, mon père...
—Vous ne voudrez pas me désobliger. Songez, mon jeune
ami, que votre tante est une des Songères, et que les des Songères n'ont jamais plaisanté sur le chapitre des convenances; songez aussi qu'elle ne serait pas ma sœur, que vous auriez encore à remplir les devoirs de l'hospitalité.
— C'est que, mon père, j'ai disposé de ma journée, et qu'aujourd'hui, vraiment, je ne m'appartiens pas.
— Ne sauriez -vous me sacrifier quelque fantaisie de jeunesse, que vous aurez demain la liberté de satisfaire? Je n'ordonne pas ; je vous prie.
— Tenez, mon père, s'écria Roger en faisant un violent effort sur lui-même, je suis pénétré jusqu'au fond de l'âme de la tendresse que vous me montrez depuis votre retour. J'en suis touché bien plus que je ne saurais l'exprimer. Il me semble que depuis hier une vie nouvelle a commencé pour moi. Permettez, souffrez cependant...
Ici Roger fut brusquement interrompu par l'éblouissante apparition de madame Rarnajon et de sa fille, l'une et Vautre en grande toilette et parées à peu près, Malvina surtout, comme si elles parlaient toutes deux pour le Théâtre-Italien.
La piété, on le pense bien, était pour peu dans cette affaire. Madame Barnajon n'était pas fâchée de visiter ia petite église où elle se souvenait de s'être agenouillée tout
enfant. Pour Malvina, elle bondissait de joie à l'idée d'aller entendre la messe dans une église de village, et poser, devant l'assistance, en châtelaine, dans le banc seigneurial. Roger se défendit vainement. La mère le prit par un bras et la fille par l'autre. On l'entraîna dans la voiture; le comte ferma la portière, et les chevaux partirent au galop.