LES DIMANCHES SE SUIVENT ET NE SE RESSEMBLENT PAS
Ce même jour, éveillée bien avant Y Angélus, notre petite amie s'était levée de grand matin, mais non plus, comme autrefois, fraîche et vermeille à l'égal de l'aube, et remplissant aussitôt la maison des frais éclats de sa voix joyeuse. Les roses de la santé avaient pâli sur ses joues, la gaieté ne chantait plus dans son jeune sein. C'est ainsi qu'aux approches de l'orage, encore que le ciel soit pur et serein, les fleurs languissent sur leur tige et les oiseaux se taisent sous la ramée. Depuis plus d'une semaine l'insomnie veillait à son chevet, la pensée qu'elle se cachait de son oncle l'obsédait à toute heure comme un remords. Cependant, quoique triste, inquiète, agitée, elle sourit doucement à la pensée qu'elle allait voir Roger et vivre près de lui une journée entière. Elle s'habilla lentement, natta ses beaux cheveux bruns avec soin ; puis, parée de ses plus riches atours, elle sortit de sa chambre et alla s'asseoir au fond du
jardin, sur le tertre vert où Roger lui avait engagé sa loi. Pendant ce temps, le bon curé lisait son bréviaire sous les marronniers de la terrasse, et la vieille Marthe penchée sur ses fourneaux, donnait la dernière main à la confection d'un plat de crème dont elle espérait bien que le jeune vicomte se lécherait les doigts. Au premier coup de Ja messe, Catherine se leva et se rendit à l'église, non sans plonger, en traversant la place, un long regard dans le sentier par où elle attendait Roger. Elle rencontra Claude sous le porche ; mais le digne garçon, au lieu de s'arrêter à lui parler, ainsi qu'il faisait naguère, se rangea silencieusement pour la laisser passer. Catherine, de son côté, n'eut pas le courage de lui rien dire, et passa timidement, comme si elle se sentait coupable. Au milieu des préoccupations qui l'absorbaient, elle ne put s'empêcher de se reporter au temps où ils allaient, elle et lui, cueillir dans les blés et le long des buissons les fleurs qu'ils semaient ensemble, chaque dimanche, sur les marches de l'autel, et peut-être se prit-elle à regretter confusément ces jours de fraternité, de paix et d'innocence. Après qu'elle eut tout disposé pour la célébration de la sainte messe, elle gagna sa place accoutumée, où les pauvres de la commune ne tardèrent pas à venir s'agenouiller autour d'elle. Bientôt la foule qui stationnait au dehors, s'écoula silencieuse et recueillie dans le temple rustique. Claude et le papa Noirel se campèrent devant le pupitre; le petit Jean agita sa sonnette; tous les genoux fléchirent, tous les fronts s'inclinèrent : le service divin commença.
Catherine priait avec ferveur : toutefois cette ferveur n'était pas teAle que la petite viergo ne tournât fréquem-
ment un regard furtif du côté du banc seigneurial. La pieuse enfant s'indignait elle-même de ces distractions; mais quoi qu'elle pût faire pour se vaincre, comme l'héliotrope vers le soleil, comme l'aiguille aimantée vers le pôle, son cœur et ses yeux se portaient malgré elle vers l'endroit où ils cherchaient Roger. Plus d'une heure s'était écoulée, le divin mystère approchait de sa fin, et Roger n'avait point paru : le banc seigneurial restait vide. Catherine commençait à s'en inquiéter, quand elle se sentit tirée par sa robe, et Pâquerette lui dit à voix basse :
— Mademoiselle, mademoiselle, regardez donc les belles dames qui sont avec le joli monsieur!
A ces mots, ayant levé les yeux de dessus son livre, la petite vierge aperçut Roger debout auprès de Malvina, qui promenait sur l'assistance un regard curieux et hardi. Presque au même instant, Claude sortit du banc où il était assis, et se tournant vers Catherine :
— Pour les pauvres de la paroisse ! cria-t-il de sa plus belle voix.
Pâle, muette, immobile, les yeux rivés sur mademoiselle Barnajon dont la toilette et la beauté sans voiles s'étalaient au soleil qui tombait d'aplomb sur sa tête, Catherine demeura sourde à cet appel.
— Pour les pauvres de la paroisse! répéta d'une voix formidable l'honnête Claude, qui était bien loin de soupçonner ce qui se passait en ce moment dans le cœur de la petite fée.
A cette détonation qui venait d'ébranler les vitraux de l'église, Lalherine tressaillit comme frappée d'une commotion électrique. Elle essaya de se lever, mais ses jambes se
dérobant sous elle, elle retomba sur son siège. Si elle eût pu voir de quel air triste et doux la regardait Roger, peutêtre aurait-elle montré moins de trouble et plus d'assurance; mais elle n'avait d'yeux que pour la jeune et belle étrangère, qui attirait tous les regards de l'assemblée, quelque peu distraite par l'apparition de ces dames.
— Sont-elles belles, mon doux Jésus ! sont-elles belles, la jeune surtout! dit Pâquerette qui avait bien de la peine à retenir sa langue. Je les ai rencontrées hier qui se promenaient en voiture avec le joli monsieur et un vieux pas joli du tout. Il fallait les voir et les entendre, riant et causant tous quatre, la jeune avec le jeune, la vieille avec le vieux ! Et les beaux chevaux ! et la belle voiture l Imaginezvous, mademoiselle...
— Tais-toi, Pâquerette, et dis tes prières, murmura Catherine, plus blanche que l'aube de son oncle, plus froide que la dalle où reposaient ses pieds.
— Pour les pauvres de la paroisse ! répéta Claude sans se décourager, et cette fois l'église en trembla sur sa base.
— Mademoiselle, reprit Pâquerette, c'est M. Claude qui vous invite à faire la quête pour les pauvres. On a beau dire, ajouta-t-elle, c'est encore la plus belle voix du pays.
Par un suprême effort, Catherine se leva, et, sa bourse de quêteuse à la main, elle s'avança sur les pas du jeune Noire! qui lui frayait la route à travers les rangs des fidèles. Elle était si pâle et si défaite que chacun s'en alarmait en la voyant. — Vous souffrez, qu'avez-vous, mignonne? lui disaient îes matrones du hameau. — Qu'a donc la petite vierge? se disaient les paysans entre eux. Claude, qui marchait en avant, était le seul qui ne s'aperçût de rien. A
toutes les questions qu'on lui adressait, à tous les témoignages d'intérêt qu'elle recueillait sur son passage, la nièce de François Paty essayait de sourire et faisait bonne contenance ; mais, arrivée près du banc où se tenait Roger, elle devint si tremblante que la bourse faillit échapper de ses doigts. Madame Barnajon etsafille y déposèrent bruyamment leur offrande. Pour retourner à sa chaise, Catherine fut obligée de s'appuyer sur Claude, qui remarqua son émotion, et devina sur-le-champ ce qui se passait en elle, car il avait souffert du même mal, son cœur avait saigné delà même blessure, et, chose étrange ! c'est dans ce même banc où Roger lui était apparu si fatalement, l'on doit s'en souvenir, que Malvina venait d'apparaître non moins fatalement à la petite fée. Une âme ordinaire se serait crue vengée, et n'eût pas manqué d'admirer les desseins de la Providence. Mais sous ses dehors incultes, ce brave Claude, ainsi que l'avait dit le pasteur, était de l'or en barre dans un morceau de bure. Il avait l'âme mieux faite que le nez, et, en voyrnt souffrir Catherine, il lui sembla qu'il était luimême atteint une deuxième fois.
— Va, rassure-toi, lui dit-il en la reconduisant à sa place : le faisan doré ne chante pas comme la fauvette de nos bois, la tulipe des jardins n'a pas la grâce de la marguerite de nos prés.
Comme la messe venait de finir, il se tint debout humblement derrière elle, attendant qu'elle eût achevé ses prières pour l'accompagner et la soutenir au besoin jusqu'au presbytère. En effet, après que madame Barnajon et Malvina se furent retirées, escortées de Roger et laissant derrière elles un fort parfum d'eau de Portugal, de véLi-
vert et de patchouly, ils sortirent ensemble de l'église et arrivèrent assez tôt sous l'auvent, pour voir la calèche emportant au galop des chevaux les deux étrangères et le jeune vicomte, à travers la foule ébahie qui s'ouvrait pour les laisser passer. Immobile de stupeur, Catherine les suivit quelque temps des yeux, puis, quand ils eurent disparu, au bout du sentier, dans un nuage de poussière que soulevaient les roues de la voiture, elle quitta brusquement le bras de Claude, et, prenant vivement par la main Pâquerette qui se trouvait là, elle l'entraîna dans sa chambre.
— Parle maintenant, parle! s'écria Catherine d'une voix émue. Tu dis donc qu'hier tu as rencontré ces deux dames qui se promenaient en voiture avec M. Roger?...
— Oui, mademoiselle, et avec un vieux. J'étais cachée derrière une haie et je les ai vues comme je vous vois, mises toutes deux comme des princesses. Des bijoux, des plumes, des dentelles, en veux-tu, en voilà ! Elles avaient chacune à la main un petit parapluie large comme un potiron, qu'elles tenaient, tout en jasant, au-dessus de leurs têtes. J'ai suivi les chevaux pendant près d'une lieue en courant derrière les buissons. Mon Dieu, les beaux chevaux ! et la belle voiture ! et les belles dames ! et le joli monsieur! Ça riait, ça babillait, ça se trémoussait, et quand le vent poussait de mon côté leurs voiles et leurs écharpes, ça m'apportait de si douces odeurs que je me prenais à deux mains pour les respirer, et qu'en les respirant je me croyais dans la boutique d'ui/ apothicaire. Je les suivais toujours, et je me disais: Bon! c'est demain dimanche, je conterai tout cela à mademoiselle Catherine: après la messe, ça la divertira.
— Et sais-tu, t'es-tu laissé dire qui sont ces damés, d'où elles viennent, enfin quel intérêt les amène dans ce pays?
— On dit comme ça que c'est une reine qui, avant eu des désagréments avec ses sujets, veut acheter le château de Bigny pour s'y retirer avec sa fille. Ça expliquerait le remue-ménage qui s'est fait là-bas en ces derniers temps.
— Où donc, là-bas? demanda Catherine qui sentait, à chaque mot de Pâquerette, son inquiétude redoubler. *
— A Bigny, mademoiselle, au château de M. Roger.
— A Bigny ! que s'est-il donc fait en ces derniers temps à Bigny?
— Comment, mademoiselle, s'écria la petite avec étonnement, vous ne savez pas ce qui s'est fait à Bigny, en ces derniers temps? Depuis quinze jours, il n'est question que de cela dans la contrée. L'autre semaine, le père Radigois est venu souper avec mes maîtres, et toute la soirée ils n'ont pas parlé d'autre chose, si ce n'est, sauf votre respect, d'un de mes porcs qui s'était noyé la veille dans la rivière, ce qui m'en a valu des coups de fouet à travers les jambes ! Quand je pense pourtant qu'il y a des petites filles que leurs mères endorment tous les soirs sur leurs genoux, qui couchent toutes les nuits dans de bons lits bien chauds et qui mangent tous les jours de la miche blanche!
— Tl faut plutôt penser, Pâquerette, qu'il est sur terre de pauvres petites infortunées encore plus à plaindre que toi.
— Pauvres chères âmes ! c'est que, mademoiselle, elles ne vous connaissent pas, répondit Pâquerette en baisant avec amour et respect les mains de la petite fée.
— Va, mon enfant, ajouta Catherine avec mélancolie,
il y a des douleurs plus cruelles que les tiennes et que tu ne soupçonnes point. Continue d'aimer Dieu par-dessus toutes choses pour qu'il t'en préserve durant toute ta vie.
— Oui, mademoiselle, et je le prierai soir et matin pour qu'il en garde aussi la petite vierge.
rr Bien, ma fille, répondit Catherine en dévorant ses pleurs, et puissent tes prières arriver jusqu'à lui ! Mais tu ne me dis pas, Pâquerette, ce qui s'est passé au château de Bigny.
— Voici ! Depuis quelque temps j'entendais dire de droite et de gauche, qu'aux préparatifs qui s'y faisaient on croyait bien que le roi l'allait venir habiter avec sa famille. Un jour que je promenais par là mes animaux, je m'avisai de passer mon nez entre les barreaux de la grille et je m'assurai d'abord que le château, que j'avais vu tout noir deux mois auparavant, était devenu tout blanc, comme M. le vicaire quand il a mis son surplis par-dessus sa soutane. Je me dis: Bon! on ne m'a pas trompée, voilà du nouveau. J'avais bonne envie de pousser plus avant, mais la crainte d'être houspillée par M. Robineau me retenait, quand j'aperçus dans une allée du parc le petit Cadet, habillé en monsieur, avec des guêtres de drap aux jambes et un galon d'or à son chapeau. Vous savez, mademoiselle, qu'il n'y a pas trois semaines, le petit Cadet remplissait à Bigny les mêmes fondions que moi à la Hachère, de sorte qu'on peut dire, sauf votre respect, que nous avons gardé les codions ensemble. — Tiens, lui dis-je, Cadet, est-ce que tu as fait un héritage, que te voilà vêtu comme un bourgeois? Il voulut d'abord se donner de grands airs;, mais je m'y pris si bien et me rigolai de lui d'une si drôle
de façnn qu'il finit par venir à moi et par s'offrir à me tout montrer, affirmant que M. Robineau était à la ville, M. Roger aux champs, et que, pour le quart d'heure, il était, lui Cadet, seul maître du logis. Vous jugez si je me fis prier. Je laissai mes bêtes à la porte en leur recommandant d'être bifea sages, et je suivis gaiement l'ami Cadet, qui m'apprit, chemin faisant, qu'il était devenu tigre, et que, dorénavant, il ne garderait plus ses cochons qu'en voiture. — Tigre! m'écriai-je. — Ou groum, si tu l'aimes mieux, me dit-il. — Ça m'est égal, dis-je à mon tour. Nous arrivions au bas du perron. — Essuie tes pieds, me dit Cadet, et figure-toi que tu vas entrer dans le château de la Belle au bois dormant. Je roulai mes pattes dans le sable de la cour, Cadet ouvrit la porte et j'entrai... Mais, mademoiselle, ajouta Pâquerette en s'inlerrompant, il est impossible que le joli monsieur qui vient si souvent à la cure ne vous ail pas conté tout ce qu'il me reste à vous dire.
— Va donc toujours! répliqua Catherine avec un léger mouvement d'impatience.
— Et j'entrai, reprit Pâquerette.
— Seulement, tâche dvêtre brève.
— Brève? demanda la petite.
— Oui, dis plus de choses et moins cle mots.
— Oui, mademoiselle, répliqua Pâquerette un peu interdite.
— Allons, va, poursuis, je l'écoute.
— Je ne sais plus où j'en étais.
— Tu entrais.
— Bon! voilà que tout d'abord il me sembla que j'en-
fonçais jusqu'aux genoux dans quelque chose de doux et de moelleux. C'étaient des tapis si beaux et si frais qu'on aurait jure des fleurs véritables, et qu'il me vint à l'esprit de me baisser pour les cueillir. Tous les planchers en étaient couverts ; il y en avait le long des escaliers et jusque dans les corridors. — Cadet, dis-je en m'an étant, je n'oserai jamais marcher là-dessus. — Bah! bah! fais comme moi, dit Cadet. Et il se mit à cabrioler comme un chevreau, au risque de briser toutes ces jolies fleurs sur leurs tiges. Il me mena ainsi de chambre en chambre, et partout où j'allais, ça brillait, ça reluisait, ça flamboyait, que j'en écarquillais les yeux et que j'en avais des éblouissements. Cadet se riait de l'air que j'avais ; et, pour m'enhardir, moins encore, je crois, que pour m'humilier, il s'étendait comme un veau dans les fauteuils, ou se roulait comme un chat sur la soie et sur le velours. Dans le salon, il ouvrit une espèce de buffet et s'amusa à taper de toutes ses forces sur de petits morceaux de corne blanche qui se prirent à chanter tout seuls, si bien que, sans y songer, je me mis à gigotter et à danser un rigodon. Si M. Robineau fût entré dans ce moment là ! Ça donne la chair de poule rien que d'y songer. — Cadet, demandai-je enfin, c'est donc Vrai ce qu'on dit dans le pays, que la famille royale doit venir habiter ce château ? — Ca ne me regarde pas, dit Cadet en faisant la roue; va l'informer a l'intendant, il n'y a que lui et Dieu qui le sachent. Tout ce que je sais, moi, c'est que je suis groum, et que, depuis que je suis groom, groum, ou tigre, comme tu voudras, je ne fais plus rien que boire, manger, dormir, dormir, manger et boire. — C'est un bon état, Cadet. Il faut pourtant bien,
ajoutai-je, qu'on attende ici quelques grands personnages, car ce n'est pas pour ton museau, j'imagine, qu'on a cloué ces tapis et doré ces plafonds. Dis ce que tu sais, Cadet. — Je suis groum, répondit Cadet en se plantant sur un coussin, la tête en bas et les jambes en l'air. —Bon ! bon ! lui dis-je, tu vas me faire croire qu'un homme de ton importance ignore ce qui se passe au logis. Dis ce que tu sais, Cadet; rappelle-toi, si tu veux que je l'oublie, que tu n'as pas toujours été tigre, mon agneau, et que voilà trois semaines au plus... — Eh bien, dit Cadet en se penchant à mon oreille d'un air mystérieux, entre nous, vois-tu, je crois qu'il s'agit d'un mariage.
— D'un mariage ! s'écria Catherine plus pâle que la mort.
— Oui, mademoiselle, répliqua Pâquerette ; d'un mariage avec M. Roger et la fille... Dame! ajouta-t-elle en hésitant, je vous répète ce que m'a dit Cadet.
Pâquerette n'était qu'un enfant ; mais il est à remarquer que les petites filles sont femmes au berceau et qu'elles ont, de huit à dix ans, des instincts et des intuitions que les hommes n'ont pas toujours de vingt-cinq à trente. Celle-ci comprit vaguement qu'elle avait dit une sottise ; elle se jeta au cou de Catherine et la couvrit de pleurs et de baisers.
— Allez, allez, s'écria-t-elle, Cadet n'est qu'un vaurien qui en conte plus qu'il n'en sait, et, s'il retourne d'un mariage, j'en sais plus long que lui là-dessus, je connais mieux que lui les petits pieds qui marcheront sur les jolis tapis.
— Va, dit Catherine avec douceur, va jouer avec les
enfants du village. Tu n'as par semaine qu'un jour de liberté, et il n'est pas juste que tu le passes à pleurer. Pourquoi pleurer d'ailleurs? Je n'en sais rien. Va, mignonne, n'oublie pas en partant d'embrasser mon oncle, dis à Marthe que je suis souffrante, et recommande qu'on me laisse en paix.
Une fois seule, elle cacha sa tête entre ses mains, et les sanglots qui l'étoutïaient éclatèrent en liberté. Que se passait-il? qu'allait-il se passer? quel orage s'amassait sur sa tête? quel abîme se creusait sous ses pieds? Sans rien comprendre encore aux sentiments tumultueux de son âme, sans se demander d'où partirait le coup de foudre qui devait la briser, elle sentait autour d'elle l'atmosphère orageuse, et dans son cœur une sourde épouvante. — Ah! pauvre Claude! s'écria-t-elle tout d'un coup, comme il a dû et comme il doit souffrir!
A peine avait-elle achevé ces paroles que la porte s'entr'ouvrit discrètement et Claude se glissa dans la chambre.
— Va-t'en ! lui cria l'infortunée avec l'emportement du désespoir. Je te comprends, malheureux? tu viens te repaître de mes larmes et de ma douleur !
— Pardonne-moi, ma Catherine: j'avais promis de ne venir que lorsque tu m'appellerais. Mais voici ce que j'ai trouvé en vidant ta bourse de quêteuse, et dans la pensée qu'il pourrait bien y avoir là dedans quelques bonnes choses qui te feraient du bien, je me suis hâté de te l'apporter.
— Donne, donne, dit Catherine.
Et dépliant de ses petits doigts un chiffon de papier,
d'où s'échappa une pièce d'or, elle lut d'un regard avide quelques lignes tracées au crayon par Roger, quelques
mots seulement, mais où respiraient la confiance et l'amour.
c Je vous aime. Que vous êtes belle, agenouillée et priant au milieu de vos pauvres ! Priez-vous pour notre bonheur? Vous avez pâli en nVapercevant, souffrez-vous? Vous êtes belle et rien n'est beau que vous. Mon père est de retour, avec ma tante et ma cousine que vous voyez à côté de moi. Il sait tout, et m'a écouté sans colère. Vous apprendrez le reste à notre première entrevue, demain à coup sûr, aujourd'hui peut-être, Si je ne réussis pas à m'échapper, au lieu de m'en vouloir, plaignez-moi. Vous êtes pâle, vous souffrez, qu'avez-vous? Vous êles belle et je vous aime. »
— Merci, Claude! merci, s'écria Catherine en lui tendant la main.
— Allons, tant mieux! dit le bon Claude d'un ton de satisfaction résignée.
Et, cela dit, il se retira sans plus de bruit, tandis qu'oublieuse déjà du monde entier et souriantà travers ses pleurs ainsi qu'une matinée d'avril mêlée de pluie et de soleil, Catherine relisait le billet de Roger et s'y désalîérait à longs traits, comme au creux d'une source une biche échappée aux chiens des chasseurs.
Or, pendant que ces petites scènes se passaient à Saint- Sylvain, Roger, sombre, irrité, mécontent de lui-même, retournait à Bigny en compagnie forcée des dames Barnajon. Il avait bien tâché de s'échapper après la sortie de la messe, ne fût-ce qu'un instant, pour aller serrer la main du bon curé, dire bonjour à la vieille Marthe, et rassurer
Catherine dont il n'était pas sans avoir remarqué l'attitude inquiète et troublée. Mais la foule compacte et curieuse se pressait autour de la voiture; madame Barnajon avait hâte d'échapper aux regards de cette rustique engeance, et, sur l'invitation de sa tante, dont les grands airs et les grandes manières ne laissaient pas que de lui imposer, Roger avait dû s'en aller comme il était venu, c'est-à-dire à son cœur défendant. Assis en face de sa cousine contre laquelle, sans s'expliquer pourquoi, il nourrissait une secrète irritation, le jeune vicomte se tenait silencieux, grave, ennuyé, presque boudeur. Madame Barnajon regardait le paysage; Malvina seule défrayait l'entretien.
— Eh feu, disait-elle, c'est moins gai et moins amusant que je ne me l'étais figuré. Décidément ça ne vaut pas la course. Elle est affreuse, cette église, et tous ces paysans sont affreux. Et ce village, quel repaire et quel trou ! L'herbe y pousse comme dans un pré et l'on y voit des poules dans les rues. Je dois pourtant convenir qu'il aune bonne tête, le curé de Saint-Sylvain. Le connaissez-vous, mon cousin? ça doit faire un vieux brave homme?
— C'est un saint homme, mademoiselle, digne de tous respects et de toute vénération.
— Oui, reprit Malvina, il m'a plu, ce patriarche. Je regrette qu'il officie trop lentement. La faute en est à son grand âge. Et ce grand imbécile qui chantait au pupitre, le connaissez- vous, mon cousin?
— C'est un honnête garçon, dit Roger.
-— Comment l'appelez-vous?
— M. Claude.
— Il est gentil, ce M. Claude. Je ne sais pas ce que je
préfère en lui, de son nez ou de sa voix. Et cette petite fille qui s'en allait quêtant pour les pauvres, la connaissezvous, mon cousin?
Roger ne répondit pas,
— Elle est gentille, cette petite. Quoique mise pauvrement et sans goût, c'est sans contredit ce qu'il y avait de mieux dans l'église. Je lui conseillerais, par exemple, de s'acheter, du produit de sa quête, une ceinture, un fichu et une robe de rechange. Vous la connaissez, mon cousin?
— Oui, mademoiselle, et je m'en honore. C'est une noble créature, aussi pieuse que belle, aussi modeste que charmante. Les pauvres la bénissent; elle est l'ange tutélaire de ce hameau et de ces campagnes, et, quoique mise pauvrement et sans goût, je ne sache pas qu'il y ait rien de plus aimable sur la terre.
— Parlez-vous sérieusement?
— Très-sérieusement, ma cousine.
Malvina se mordit les lèvres et se tut.
Le reste de la route s'acheva silencieusement. Malvina adressa bien encore de loin en loin quelques questions à son cousin ; mais celui-ci y répondit d'un ton si sec et si bref, que mademoiselle Barnajon, de guerre lasse, prit le parti de ne plus souffler mot. De retour au château, on passa sur-le-champ dans la salle à manger ; car, bien qu'on eût empoté des provisions dans le coffre de la voiture, les estomacs criaient la faim, si ce n'est pourtant celui de Roger,, qui conserva, pendant tout le repas, l'attitude qu'il avaii eue dans la calèche, taciturne, préoccupé, se mêlant peu à l'entretien et ne touchant que du bout des dents aux mets qu'on lui servait. Il s'inquiétait du trouble où il avait
laissé Catherine, et regrettait une journée perdue pour le bonheur ; il s'en voulait aussi de n'avoir pas eu le courage de rester à Saint-Sylvain et de s'être enfui lâchement; enfin, sans bien se rendre compte de ce qui s'agitait en lui, il avait souffert dans son orgueil et dans son amour, de l'humble position de sa fiancée en présence de sa tante et de sa cousine i tcl!« était la cause inavouée, mais réelle, de la secrète irritation qu'il ressentait depuis quelques heures contre madame Barnajon, moins encore que contre sa fille. Pour Malvina, piquée au vif de la façon dont Roger s'était exprimé en parlant de la jolie quêteuse, elle en avait gardé un vague sentiment dépit et de jalousie. Quand tes appétits commencèrent à s'apaiser, les langues se délièrent et la conversation s'engagea.
— Eh bien ! mon oncle, elle est jolie, votre église de Saint-Sylvain! Je n'en voudrais pas pour une grange. Le bon Dieu doit être flatté là-haut de se voir de pareilles habitations sur terre. Et l'assistance ! parlons-en. Bien m'a pris ce matin, en partant, de verser dans mon mouchoir un flacon d'essence. Et votre banc seigneurial 1 seigneurial tant que vous voudrez ; seulement, je vous conseille d'y faire porter quelques coussins. Dis donc, maman, quand on compas ça aux messes en musique de Saint Roch et aux solennités de Notre-Dame dcLorette!
— il ne faut pas oublier, répondit madameBarnajon, que nous soin mes en pays Marchois, à plus décent lieues de Paris.
— Elle est charmante! ajouta le comte des Songèies en souriant. C'est absolument, mon aimable nièce, comme si vous aviez la prétention de reli ouver l'Opéra à Bourganeuf et les Bouffes à Aubusson.
— Mademoiselle, dit à son tour Roger, permettez-moi de n'être pas en ceci tout à fait de votre sentiment. Je ne sais rien, pour ma part, de plus contraire au véritable esprit de la religion, rue ces solennités religieuses qui changent en théâtres les maisons du Seigneur, et où les chaises et les bancs se transforment en stalles de balcon et en loges de galerie. Je ne connais ni Saint-Roch, ni Notre Dame de Lorette; mais j'ai visité des cathédrales, merveilles de l'art, chefs-d'œuvre de la foi, enrichies la plupart de tableaux d'Albert Durer, de Rubens et de Van-Dyck. Eh bien, dans aucune, je n'ai mieux senti la présence de Dieu qu'entre les murs nus et sous le toit à jour de cette pauvre église que vous venez de maltraiter si fort.
— C'est que, sans doute, vous avez vos raisons pour en juger ainsi, mon cousin, répliqua vivement Malvina.
— Bravo I bien riposté! s'écria le comte : de la grâce comme un ange et de l'esprit comme un démon.
A ces mots, le jeune homme rougit et se troubla vivement.
— Moi qui n'ai pas les mêmes motifs que vous, reprit mademoiselle Barnajon, encouragée par l'approbation de son oncle, je déclare tout net que je n'ai pas un seul instant senti la présence de Dieu dans ce temple trop primitif. Mais vous-même, mon cousin, il m'a paru que vous étiez moins préoccupé de la présence de la Divinité que de celle...
— Mademoiselle, de grâce... dit Roger en tournant vers sa cousine V3 regard à la fois sévère et suppliant.
— Le tait est qu'elle est mignonne, cette petite, poursuivit impitoyablement Malvina. Vous la connaissez, mon oncle? N'est-ce pas, maman, qu'elle est agréable? Ni
tournure, ni façon, ni manières, mais toujours est-il qu'au milieu de cette pieuse assemblée de rustres et de manants, on aurait dit un lis poussé dans une étable.
•— Certainement, certainement, ajouta madame Barnajon, cette petite n'est point déplaisante du tout.
— Je te jure, maman, qu'elle est très-bien, reprit Malvina, et que, dressée avec un peu de soin, ça deviendrait à la longue quelque chose d'assez avenant et de tout drôlet.
Ici Roger fit un mouvement de bête fauve prête à s'élancer sur sa proie. Ses lèvres étaient blanches ; ses yeux bleus, devenus noirs, enveloppaient Malvina d'éclairs et de tempêtes.
— ■ De qui donc parlez-vous, ma nièce? demanda nonchalamment le comte des Songères ; car, depuis plus de vingt ans que j'ai quitté ce pays, il a dû y pousser bien des lis que je ne connais pas.
— Comment! mon oncle, s'écria Malvina, vous ne connaissez pas la perle de Saint-Sylvain, l'ange tutélaire de ce hameau et de ces campagnes ! Une adorable créature qui ne saurait faire un pas sans éveiller autour d'elle des concerts de bénédictions! Aussi pieuse que belle! aussi modeste que charmante! si modeste, qu'elle cache ses ailes sous son fichu, de peur d'humilier son prochain. Les pauvres ne parlent d'elle qu'en pleurant et le ciel l'envie à la terre. fc Pour plus amples informations, adressez-vous à mon cousin qui s'honore de la connaître et ne voit rien en ce bas monde de plus aimable ni de plus enchanteur. ,
— - Eh! par Dieu, s'écria le comte, ce ne peut être que la nièce du curé de Saint-Sylvain ; c'est la Dulcinée de Roger.
— Ah ! oui-da ! reprit madame Bamajon *
— Mon père... dit Roger d'une voix qu'altéraient la lionne et le courroux.
— Vous m'en direz tant ! s'écria Malvina. Eh bien, mon cousin, elle est vraiment gentille, je vous en fais mes compliments.
— Oh ! mais, reprit le comte d'un ton moitié sérieux, moitié goguenard, ce sont des amours qui ne plaisantent point, et non, je vous prie, de ces amourettes qu'une saison voit naître et mourir. Les feux follets ne sont pas notre affaire. Nous avons fait de la Creuse le fleuve du Tendre, et de Saint-Sylvain le village de Petits-Soins ; mais, pour le sentiment, nous en remontrerions à tous les amants réunis de VAstrée, du Cyrus et de la Polexandre. C'est de la passion à grandes volées et, on peut le dire, poussée dans le dernier galant.
— Ah! oui-da! répéta madame Barnajon.
— Vous voulez rire, n'est-ce pas, mon oncle?
— Non, sur ma foi, je ne ris pas, s'écria le comte des Songères, et la preuve en est que Roger ne parle de rien moins que d'épouser sa Clélie, sa Mandane ou sa Corysandre.
Là-dessus, la mère et la fille partirent d'un long éclat de rire, auquel le comte mêla bruyamment le sien; tandis que Roger, pâle, muet et terrible, se demandait en les regardant, si ce ne serait pas une justice (h Dieu que de les étrangler tous trois.
— Quoi! vraiment, mon neveu?...
— Quoi! sérieusement, mon cousin?...
— Oui, vraiment et sérieusement, dit Roger en se levant de table avec un mouvement de froide dignité.
— Vous voulez épouser cette petite?
— Je veux l'épouser et je l'épouserai, et cette noble créature ne serait pas digne de tous égards aussi bien que de tout mon amour, que j'aurais droit encore de m'étonner, ajouta-t-ii avec fermeté, qu'on ne respectât point ici la femme que mon cœur a choisie et qui portera mon nom.
A ces mots, dits d'un ton qui ne permettait pas de réplique, il sortit brusqueoent, marcha droit aux écuries, et, au bout de quelque? instants, on put le voir s'éloigner au galop, à travers le: arbres du parc, dans la direction de la grille.
Pendant que Malvina, l'air pensif et plus réfléchi que d'habitude, laissait ses doigts courir au hasard sur les touches du piano, madame Barnajon prit le bras de son frère, et tous deux allèrent se promener autour du château. La journée avait été brûlante. De pâles éclairs, indices de chaleur, blanchissaient l'horizon, le vent qui souillait du sud mêlait de tièdes bouffées aux fraîches haleines d'une soirée d'automne. Le comte n'avait plus en marchant l'entrain d'esprit qu'il venait de montrer. Il paraissait chagrin, à ce point que sa sœur, qui ne s'en souciait guère, dut finir néanmoins par s'en apercevoir.
— Triste, mon frère? Quel ennui vous agite et quelle idée vous gêne? Peut-être pensez-vous qu'avant qu'il soit longtemps la propriété de ce domaine aura passé de vos mains dans les miennes. Si c'est là ce qui vous préoccupe et vous assombrit de la sorte, permettez-moi de vous faire observer qu'il n'est point sage de vous attrister pour si peu. On ne tient qu'aux lieux qu'on habite. Quel besoin avez-vous de ces terres et de ce château où vous ne vivez
plus depuis vingt ans au moins et que vous vous disposez à quitter pour toujours? Les revenus n'en sont pas si considérables que vous n'y puissiez renoncer sans rien changer à voire train de vie.
— Ma sœur, répliqua le vieux renard, vous en parlez bien a votre aise ; savez-vous qu'outre que ce pays s'est singulièrement amélioré durant mon absence, Bigny a plus que triplé de valeur, grâce à l'intelligente administration de l'honnête M. Robineau? Savez-vous que, pendant dix années, les revenus en ont été tout entiers employés à l'engraisser et à l'arrondir comme une poularde du Maine? Savez-vous enfin que, sans parler des embellissements du château, qui en font une résidence princière, ce domaine qui, à la mort de notre père, rendait bon an, mal an, deux milliers d'écus, rapporte aujourd'hui clair et net vingt mille livres de rente?
— Oui-da, vingt mille livres!
— Les registres de M. Robineau en font foi ; quand vous le voudrez, je vous les montrerai.
— Vingt mille livres ! C'est un homme charmant, ce M. Robineau. Je ne m'en serais jamais doutée, sans ce que vous venez de m'apprendre. Voyons, mon frère, remettez-vous. Vingt mille livres de rente, c'est quelque chose. Mais, Dieu merci, vous êtes riche, et l'on sait que là-bas vous avez épousé des millions. Il me semble qu'au lieu de vous affliger ainsi que vous le faites, vous devriez vous réjouir en songeant que ce château, ce parc et ces terres ne sortiront pas de la famille, et que tout cela passera du frère à la sœur. Quoi de plus touchant? Rien que d'y songer, je me sens tout émue.
— Hélas! vous êtes loin décompte, s'écria le rusé compère. Je suis triste, c'est vrai ; mais c'est de voir que ce château, ce parc et ces terres, ma sœur, vous ne les aurez pas.
— Si ce n'est que cela, s'écria madame Barnajon en riant, je puis vous affirmer que vous vous alarmez à tort.
-— Plût à Dieu ! s'écria le comte.
— Ayez confiance en la justice, ajouta gaiement madame Barnajon.
— Tenez, ma sœur, dit le comte des Songères avec gravité et d'un ton presque solennel, si vous m'en croyez, vous laisserez là ce persiflage malheureusement hors de saison. Je souffre des illusions où je vous vois, j'estime qu'il est de mon devoir et de ma loyauté de ne pas attendre plus longtemps pour vous éclairer sur notre position réciproque. Je vais vous parler à cœur ouvert: veuillez m'écouter avec attention.
Ils s'assirent tous deux sur un banc circulaire, au pied d'un mélèze, et, tandis que madame Barnajon traçait des ronds sur le sable avec le bout de son ombrelle, le comte reprit en ces termes, après quelques minutes de silence et de recueillement:
— Je ne me suis jamais mépris, ma sœur, sur le sens des poursuites que vous avez entamées contre moi. J'ai compris tout d'abord que vous aviez cédé, non pas aux suggestions d'un vil intérêt, mais à celles d'un noble et légitime orgueil. J'étais aussi avant que vous-même dans le secret de vos humiliations, et je vis clairement que vous ne me disputiez l'héritage de nos ancêtres qu'à l'unique fin de vous réhabiliter à vos propres yeux et d'effacer, aux,
yeux du monde, la tache d'une mésalliance. Quoi qu'il en soit, je défendis mon bien. Je ne veux pas discuter ici si c'était mon droit ; vous ne nierez point que ce ne fût à coup sûr mon devoir. Je n'en souffris pas moins de nos divisions, car vous ne sauriez vous empêcher de reconnaître que je vous ai toujours tendrement aimée.
— Assurément, répliqua madame Barnajon, bien que vous ayez toujours apporté dans votre tendresse la réserve la plus délicate et la plus exquise discrétion.
— Rappelez-vous que je m'opposai de tout mon pouvoir à votre mariage avec M. Barnajon.
— N'est-ce pas quelque chose comme deux cent mille livres qu'en partant vous oubliâtes de lui rendre?
— C'est possible; je venais de perdre ma femme et n'avais guère le cœur à m'occuper d'argent. Pour en revenir à nos dissensions, les choses en étaient là depuis longtemps, la procédure allant son train, et nos avoués, honnêtes gens d'ailleurs, faisant leurs orges et leurs foins dans nos prés et dans nos sillons, quand je m'avisai d'un parti qui devait du même coup mettre un terme à nos différends, satisfaire vos ambitions, renouer entre nous les liens rompus, et les resserrer plus étroitement que jamais.
— Vous m'intéressez vivement, dit madame Barnajon en continuant de tracer sur le sable des figures de géométrie fantastiques.
— Vous aviez une fille, adorable, modèle de grâce et de beauté, fidèle image de sa mère à vingt ans. De mon côté j'avais un fils, noble esprit, tendre cœur, âme virginale, caractère chevaleresque. Il me sembla que cesdeuxaimablcs enfants étaient nés tout exprès pour nous rapprocher et
nous réconcilier; je crus les voir comme deux anges quî nous prenaient, vous et moi, par la main et nous poussaient tous deux doucement l'un vers l'autre. Je n'hésitai pas ; je partis pour la France, emmenant avec moi Roger. Si vous saviez quels projets charmants je caressais pendant ^ce voyage! et quel joli dénoûment je rêvais à la petite comédie dont j'avais déjà disposé toutes les sccVcs et préparé toutes les péripéties ! Non, jamais artiste n'aura couvé son œuvre avec autant d'amour. Je laissais Roger au château et j'arrivais seul à Paris. A l'aide de ruses innocentes que l'affection me rendait faciles, je parvenais bien vite à vous attirer au château. Maivina et Roger se voyaient et s'aimaient. Ma sœur, vous devinez le reste. Je vous installais tous trois dans le domaine de nos pères, j'abandonnais mon titre à Roger. Maivina était comtesse des Songères, et moi, je reprenais la route de l'exil, après avoir joui quelque temps du spectacle de vos félicités et du tableau de vos tendresses mutuelles.
— Tout cela me paraît fort bien imaginé et pourrait être très-divertissant au théâtre; mais je ne vois pas encore où vous voulez en venir, mon frère, répondit tranquillement madame Barnajon.
— Eh quoi! ma sœur, s'écria le comte, vous ne voyez pas que tous mes plans sont bouleversés de fond en comble? Vous ne comprenez pas qu'il n'y a que le premier acte de ma comédie qui ait complètement réussi, et que le dénoûmenf en est tout au moins compromis par la folle équipée de Roger?
— Eh bien ! demanda madame Barnajon, qu'est-ce que cela peut me faire, que votre pièce tombe dès les premières
scènes? Je n'y suis pour rien, et que m'importe, à moi, que votre fils épouse celte petite mendiante?
— Ce qu'il vous importe et ce que cela peut vous faire? D'abord, ma sœur, il n'est pas démontré que le procès pendant entre nous se termine nécessairement à votre satisfaction et à votre plus grande gloire. Si votre avoué est sûr de ma défaite, le mien se porte garant de mon succès. Le vôtre affirme que le mien est un sot, le mien prétend que le vôtre est un âne. Auquel entendre? Prenez ce petit portefeuille, il renferme une demi-douzaine de consultations désintéressées, toutes signées des noms les plus fameux dans le temple de la chicane. Je vous engage à les méditer. Vous y verrez que les chances sont égales de part et d'autre et que le hasard seul en décidera. Supposons maintenant que le hasard se déclare pour vous. Qu'arrivera-t-il? que vous aurez gagné le néant. Il est vrai que j'ai épousé là-bas quelque bien, mais, pour y toucher, la Thémis française n'aura pas le bras assez long. Quant à Bigny, par acte authentique bien et dûment enregistré, ce domaine cautionne la fortune de ma première femme et répond à mon fils de la dot de sa mère.
— C'est ce qu'il faudra voir, repartit sèchement madame Barnajon.
— Ma sœur, ajouta le comte en se levant, la brise fraîchit, et je crois que nous ferons prudemment de ne pas rester exposés plus longtemps à la rosée du soir.
Ainsi parlant, il offrit galamment son bras à sa sœur, et tous: deux reprirent le chemin du château. A son tour, madame Barnajon n'avait plus en marchant la verve ni l'entrain gouailleur qui ne l'avaient pas quittée un seul
instant depuis son arrivée à Bigny. Elle se taisait, et, rentrée au salon, elle ne se gêna point pour laisser percer son humeur, tandis qu'au contraire, son frère redoublait autour d'elle de soins, de prévenances, de grâce et d'aménité. On se retira de bonne heure : le comte, satisfait de sa journée, riant dans sa barbe et se frottant les mains; madame Barnajon, exaspérée de sentir sa proie lui échapper, et honteuse comme une fouine qu'un mulot aurait prise au piège. Quant à Malvina, elle venait d'arrêter qu'elle épouserait son cousin. Ce n'est pas qu'elle l'aimât le moins du monde, ni même qu'elle appréciâtetreconnûtce qu'il y avait en lui d'aimable et de charmant; mais, outre que les trois merlettes lui trottaient déjà par la tête, il suffisait, pour la piquer au jeu, que ce jeune homme aimât une autre femme et voulût l'épouser. Conquérir un cœur libre et qui n'appartient à personne, peut paraître tout aussi glorieux que d'emporter d'assaut une place démantelée et sans garnison; mais s'emparer d'un cœur déjà pris et déjà occupé, c'est là de quoi tenter les ambitions de toute âme aussi haut située que l'était celle de mademoiselle Barnajon.
Pendant ce temps, que faisait Roger? Roger courait à Saint-Sylvain se jeter aux pieds de Catherine, pour lui baiser les mains et les genoux, pour effacer, à force de tendresses et d'adoration, les lâches affronts qu'on venait d'infliger à sa chaste et poétique image. Il allait comme la foudre, ou pour mieux dire, comme un lion blessé, rugissant de rage et de douleur, sentant, comme autant de flèches à son cœur saignant, les sarcasmes dont l'avaient assailli son père, sa cousine et sa tante. — Va, se disait-il courbé sur sa monture et comme emporté à travers l'es-
pace par l'ouragan de sa colère, va, je te vengerai ! mes lèvres essuieront sur le bas de ta robe l'outrage des méchants, et je te placerai si haut que leur souffle empoisonné ne pourra plus arriver jusqu'à toi. Dans ce château où l'on t'humilie, un jour viendra, ce jour n'est pas loin, où tu commanderas en souveraine, et je veux t'y entourer d'un culte si respectueux, que ceux-là mêmes qui te foulent aux pieds, fleur d'innocence et de beauté, seront forcés de te rendre hommage. — Et il allait, ensanglantant les flancs de son coursier, coupant l'air avec sa cravache, plein de fougue et d'amour, mais d'un amour déjà souffrant; car il n'en est guère qu'un trait railleur ne puisse entamer.
Cependant la nuit descendait des coteaux dans la plaine. Le couchant avait passé, par des dégradations successives, de For et de la pourpre aux teintes orangées, des teintes rosées au vert pâle. Les bruits du jour s'éteignaient; les étoiles saupoudraient le ciel; les courlis vagissaient au loin dans les roseaux.
Épuisé par la course rapide qu'il venait de fournir tout d'une haleine, le cheval s'arrêta de lui-même, fumant et blanc d'écume, au milieu d'un carrefour; Roger profila de ce temps de repos pour se remettre et se recueillir. La réflexion l'ayant amené sans effort à comprendre que, même en franchissant la dernière partie du chemin aussi rapidement ffa'il avait mesuré la première, il arriverait trop «Ard à Saint-Sylvain pour pouvoir se présenter convenablement à la cure, il tourna bride et piqua des deux vers Bigny, décidé à provoquer, dès ce soir même, une explication entre son père et lui. En effet, à peine eut-il
mis pied à terre dans la cour du château que, sans prendre le temps de débrider sa monture, il se rendit, cœur ferme et tête haute, à l'appartement du comte, dont les fenêtres étaient encore éclairées.
Quand il entra, M. des Songères était @n conférence avec son fidèle Robineau, et, comme celui-ci, en voyant paraître Roger, ne faisait point mine de vouloir lui céder la place :
— Monsieur Robineau, dit le jeune homme d'un ton impératif, veillez à ce que mon cheval ne manque de rien. Vous m'entendez, allez.
Sur un geste de son maître, Robineau se retira, l'oreille basse, en jetant un regard d'hyène au jeune vicomte.
— - Roger, je suis charmé de vous voir, s'écria M. des Songères. Je vous ai fait chercher toute la soirée, sans que personne ait pu me dire ce que vous étiez devenu. J'avoue qu'il m'en eût coûté de passer une nuit entière sur le regret de vous avoir affligé, offensé peut-être. Croyez au chagrin que je ressens de mon étourderie. Je m'en accuse, je m'en repens; si vous l'exigez, je m'en excuse. Le fait est que je ne pensais pas quie ce fût sérieux à ce point, et si j'en ai plaisanté, c'est qu'en vérité j'étais convaincu que vous alliez en rire avec moi.
— Mon père, répliqua Roger, ce n'est point là ce qui m'amène. Ce qui est fait est fait; n'en parlons plus. Seulement, puisque vous avez rompu vous-même la trêve que vous m'aviez demandée, je pense que je suis dans mon droit en venant réclamer dès à présent l'exécution de vos promesses.
— Tranchons le mot, s'écria gaiement le comte ; c'est
une déclaration de guerre, et vous commencez les hostilités. Asseyez-vous, ajouta-t-il plus gravement en lui montrant un siège, et, avant que je vous écoute, veuillez, vous d'abord, m'écouter. Je serai bref.
Quand ils se furent assis tous deux:
— Vous aimez la nièce d'un curé de nos environs. Comment la nommez-vous? Fancbette?... Jeanneton?... Catherine? C'est cela, mademoiselle Catherine. Catherine de quoi? peu importe. Vous l'aimez et voulez l'épouser; c'est très-bien. Je pourrais au besoin vous débiter de longues phrases et de beaux discours sur l'inégalité des conditions et sur l'inconvénient des mésalliances. L'heure est avancée, je vous en fais grâce. J'admets avec vous qu'il soit tout simple, tout naturel et parfaitement équitable que le fils du comte des Songères, héritier des titres de son père, épouse une petite fille qui s'en va quêtant de ferme en ferme pour les frais du culte et pour les réparations de l'église. Rien de mieux: on a vu des rois épouser des bergères. Seulement, dites-moi, sans être riche, cette petite a-t-elle quelque bien? car, en fin de compte, il faut vivre, et le curé de Saint-Sylvain, en vous donnant sa bénédiction, ne vous donnera pas des renies. Tout ce que pourra faire ce saint homme sera de vous marier pour r::n.
— Catherine est pauvre, mais ma mère était riche, répliqua hardiment Roger.
— Mon fils, la dot de votre mère s'est tout entière engloutie dans des spéculations malheureuses; voilà quelque vingt ans qu'il n'en reste pas une obole.
— Qui donc m'en répondra, mon père, si ce n'est vous?
— Moi, mon fils, je n'ai rien. J'ai dissipé mon palri-
moine à obliger des ingrats. En 1826, j'ai versé cinquante mille écus da* 3 la caisse du comité grec; les Turcs savent ce qu'ils sont devenus. Je n'ai rien en propre et ne suis plus qu'un pauvre exilé, vivant en Allemagne, et ne possédant d'autre fortune que celle de ma seconde femme, qui, j'ai tout lieu de le craindre, ne vous permettra pas d'y toucher.
— Mais, mon père, Bigny? ce château? ce domaine?
— Hélas ! mon fils, Bigny, ce château, ce domaine, tout cela, dans deux mois au plus, aura cessé de m'appartenir. Voici près de trente ans que je fis à votre oncle, M. Barnajon, l'honneur de lui emprunter quelques sommes, deux cent mille livres, je crois, que je négligeai de lui rendre. Un gentilhomme se serait contenté de ma parole ; votre oncle, en vrai Barnajon qu'il était, ne me prêta que sur hypothèques, si bien que les intérêts capitalisés ayant, par suite de ma négligence, grossi outre mesure le chiffre de ma dette, il se trouve qu'à cette heure madame Barnajon, votre tante, ma sœur, est en mesure de me signifier mon congé, ce qu'elle ne manquera pas de faire avec tous les égards dus à mon rang et à ma qualité.
— Eh bien ! mon père, s'écria Roger, je suis jeune, je travaillerai.
— Vous travaillerez? à quoi, je vous prie? Avez-vous un état? Savez-vous un métier? Quoique ruiné, je vous ai fait donner l'éducation d'un grand seigneur. Vous ne savez rien etii'êtes bon à rien. Vous montez joliment un cheval et ne manquez jamais une perdrix au vol; mais en ménage cela ne suffit pas. Le ménage, mon fils, est chose grave. Le ménage est un drôle qui aime ses aises et tient
par-dessus tout à être chaudement couvert et &rassement nourri. Réduit à vos propres ressources, avec vos habitudes de luxe et d'élégance, je vous le demande, que deviendrez-vous? Supposons, par exemple, que vous épousiez demain mademoiselle Fanchette ou mademoiselle Catherine, le nom ne fait rien à l'affaire. Faites-moi l'amitié de me dire où vous percherez avec votre colombe ? car enfin, il n'est pas présumable que le curé de Saint-Sylvain, saint homme s'il en fut jamais, vous permette de faire votre nid dans un coin de son presbytère. Vos enfants, comment les élèverez-vous? en ferez-vous des chantres de paroisse? L'oncle trépassé, il n'est pas immortel, à quelle table irez-vous vous asseoir? Mademoiselle Jeanneton excelle, m'a-t-on dit, dans les ouvrages de broderies? Elle vous brodera des mouchoirs. L'amour vous soutiendra? La vie est longue et l'amour n'a qu'un jour. — Il se fait tard et j'ai sommeil, ajouta-t-il en tirant sa montre. Bonsoir, Roger. La nuit porte conseil. Dormez peu, réfléchissez beaucoup, et dites-vous bien que votre meilleur ami, si vous pouviez avoir un meilleur ami que votre père, ne vous tiendrait pas un autre langage que celui que vous venez d'entendre.
A ces mots, le comte se leva.
— Mais, mon père, demanda Roger quelque peu troublé et assez pareil à un cavalier qui s'apprête à vider les arçons, vous ne sembliez hier préoccupé que du soin d'assurer mon bonheur et mon avenir?
— rlien n'est plus vrai, répliqua le comte en préparant sa toilette de nuit. J'avais avisé un moyen de vous poser convenablement dans la vie. Mais vous vous obstinez à
vouloir épouser mademoiselle Javotte. Épousez-la; que voulez-vous que je vous dise?
Et comme Roger se retirait, la tête moins haute qu'il ne la portait en entrant :
— Eh bien! mon fils, s'écria M. des Songères, vous vous en allez sans m'avoir embrassé?
Le jeune homme l'embrassa d'assez mauvaise grâce et sortit.