‹ CatherineChapitre 9 sur 14 · PROJETS · texte numérisé non relu

PROJETS

Or, dans îa soirée de ce même jour, tandis que nos deux jeunes gens suivaient côte à côte le sentier de la Hachère à Saint-Sylvain, le papa Noirel et François Paty se promenaient ensemble sous les grands marronniers de la terrasse de la cure. Le marguillier était soucieux ; le pasteur regardait, dans une religieuse extase, le soleil qui se couchait derrière un éboulement de nuages, pareils aux murailles écroulées d'une ville en flammes.

— Voyez que Dieu est beau! s'écria-t-il tout d'un coup avec une pieuse exaltation , en montrant le magnifique spectacle qu'offraient en cet instant la vallée, les bois et les coteaux ruisselants de lumière, chamarrés de bandes de pourpre et plaqués de lames d'or.

Le marguillier hocha la tête de l'air d'un homme que les splendeurs d'un coucher de soleil touchent médiocrement.

— Qu'avez-vous, mon cher Noirel? vous êtes triste, dit François Paty, qui venait enfin de remarquer la mine renfrognée de son silencieux compagnon.

M. Noirel était triste en effet. Claude donnait à son père, comme on dit communément, du fil à retordre, et ce fil n'était pas précisément de la plus fine soie. Le mar-*

guillier ne se dissimulait pas qu'il n'y avait qu'un mariage entre son fils et la nièce du curé de Saint-Sylvain qui pût ramener la sérénité dans son logis et la raison dans le cerveau de Claude. D'ailleurs ce mariage, on le sait, avait été ae tout temps le but de ses secrètes ambitions. Sa vanité s'en réjouissait; son avarice même y trouvait son compte. Il savait bien que Catherine était pauvre et n'aurait pas un sou vaillant à la mort de son oncle; mais il savait aussi que ce n'était pas pour rien qu'on l'avait surnommée dans le pays la petite fée. Sans parler de ses qualités d'ordre et d'économie, vraiment merveilleuses, il lui voyait une fortune au bout de ses dix jolis doigts, et à force d'entendre répéter à François Paty que cette petite magicienne avait doublé les revenus de la cure, le vieil avare avait fini par éprouver un vif désir d'en juger par lui-même, et de mettre la petite fée à l'œuvre sous son propre toit. Par malheur, François Paty ne paraissait nullement pressé de céder le trésor que convoitait le papa Noirel. Ce n'est pas qu'il répugnât à cette union : bien loin de là, il la désirait ; mais le fait est qu'à son insu, sans s'en rendre compte, il retardait autant que possible l'époque de la conclusion. Outre qu'il s'était habitué à ne voir dans Catherine qu'un enfant, il sentait bien qu'elle était l'âme et la vie du presbytère; il comprenait vaguement qu'une fois mariée, elle emporterait avec elle la poésie du foyer el le charme de la maison. Aussi, à toutes les ouvertures du marguillier, se contentait-il de répondre : — Nous verrons — oui, sans doute — nous en reparlerons. — Et telle était la cause de l'air sombre et préoccupé qu'avait ce soir-là le digne M. Noirel en se

promenant avec son curé sous les grands marronniers de la terrasse.

— Voisin, vous êtes triste, répéta François Paty d'un ton affectueux.

— Monsieur le curé, on le serait à moins, répliqua le marguillier d'un ton lamentable.

— Qu'est-ce donc, Noirel? Parlez, vous m'effrayez. Avez-vous des chagrins que je ne puisse guérir ou soulager ?

— Tenez, monsieur le curé, s'écria le dolent Noirel, si vous voulez que je vous le répète, mon Claude me donne de sérieuses inquiétudes. L'avez-vous observé durant ces derniers jours? Le malheureux est jaune comme un coing; il maigrit à vue d'oeil et n'est déjà plus que l'ombre de luimême.

— Noirel, répliqua François Paty, vous savez que Claude n'est pas naturellement très-gras. Je crois, mon bon ami, que vous vous alarmez à tort.

— Hélas ! monsieur le curé, reprit le marguillier en soupirant, de maigre qu'il était son pauvre corps est devenu diaphane ; on voit les étoiles à travers. Plût à Dieu cependant que je n'eusse pas d'autre sujet d'alarmes ! Que mon fils ait perdu le boire et le manger, ce n'est point là ce dont je me plains, ayant toujours considéré la sobriété comme une des vertus les plus agréables au Seigneur. Malheureusement, ce n'est pas tout. Claude ne tient plus dans sa classe. Ce matin encore il a disparu sans que je sach^ où il est allé. Ajoutez qu'au lutrin il baisse de dimanche en dimanche ; sa voix n'est plus qu'un écho mourant de ce qu'elle était autrefois. Ah ! i»easieur le

CATHERINE. io\

curé, s'il est ici-bas une douleur permise et légitime, c\3sî celle d'un père infortuné qui, ayant tout sacrifié pour l'éducation de son fils, dans l'espoir qu'il serait l'orgueil ds ses vieux jours et l'ornement de la société, voit, comme moi, cet espoir brisé et ne cueille que des fruits amers aux branches ingrates de l'arbre qu'il a pendant vingt aas arrosé de ses sueurs.

A ces mots, le rusé compère, dont le désespoir était très-sincère d'ailleurs, tira de sa poche un mouchoir à carreaux à l'aide duquel il feignit d'éponger ses yeux, qui ne pleuraient jamais que de joie quand il regardait ses écus.

— Voyons, voyons, Noirel, s'écria le pasteur attendri, ne vous désolez pas de la sorte. Vous croyez donc, ajoutat-il d'un air rêveur, que c'est l'amour qui trouble à ce point le bon Claude?

— Si je le crois, monsieur le curé ! et que serait-ce donc, si ce n'était ce gueux d'amour? Je l'entends toutes les nuits qui sanglote et qui mord son traversin à belles dents. S'il a flairé seulement, par la porte entr'ouverte, la robe de votre nièce, Dieu ni ses saints ne le retiendraient pas à la niche. Le soir, il se plante comme un tilleul de plus sur la place de l'église et n'en bouge , tant qu'il voit de la lumière dans la chambre ds Catherine. Je jurerais qu'il n'est sorti ce matin que pour suivre Annette de loin et caché derrière les buissons. Allez, allez, c'est bien l'amour ! Je fus ainsi pendant trois mois ; madame Noirel pourrait vous en dire quelque chose, si le bon Dieu ne m'eût fait la grâce...

Ici, comprenant qu'il allait dire une sottise, le mar*

guillier s'interrompit à temps, et porta de nouveau son mouchoir à ses yeux arides.

— Eh bien I Noirel, répliqua le bon curé avec mélancolie, puisque c'est l'amour, il faut marier nos deux enfants ; vous savez bien que c'a toujours été mon rêve. Ma nièce doit aimer votre fils...

— Toute vanité paternelle à part, monsieur le curé, je vous le demande, comment nel' aimerait-elle pas? Connaîtriez-vous dans la paroisse beaucoup de garçons plus galamment tournés? De l'esprit, de la jeunesse, un nom honorable , une éducation brillante , une belle position sociale, chantre au lutrin, maître d'école, marguillier en fleur : avec un peu plus d'embonpoint, Claude serait un cavalier accompli. Le bonheur fera ce miracle.

— Oui, ajouta François Paty, c'est un cœur droit et une âme honnête ; je sens que je lui confierai sans effroi mon unique trésor en ce monde. Mais, Noirel, ne pensez-vous pas, comme moi, que Catherine est bien jeune encore

— Bien jeune, monsieur le curé! Savez-vous qu'au dernier hiver, il y a eu vingt ans que vous êtes venu vous installer dans la cure de ce village?

— Vingt ans 1 s'écria François Paty avec stupeur; ces vingt années ont passé comme un songe. Je vous avoue, Noirel, que je ne me croyais pasvsi vieux. Vous avez raison, mon ami, il n'y a plus à reculer, il faut marier ces deux enfants ; je n'ai guère de temps à rester sur la terre, je ne dois pas en partir avant d'avoir assuré la destinée de ma bien-aimée nièce. Voisin, j'ai foi en votre fils; je ne sais pas s'il a tous les agréments que vous dites , mais je lui ai reconnu de tout temps des qualités solides, sur les-

quelles la fille de ma sœur pourra s'appuyer pour traverser la vie. Je le répète, ce mariage m'a toujours agréé, il comblera mes vœux les plus chers. D'où vient cependant qu'à cette heure, je sens mon cœur moins près de la joie que de la tristesse? Que voulez-vous? Cette petite fille était dans mon existence un enchantement de tous les instants, la gaieté de ma table et de mon foyer, le sourire de ma vieillesse, une bénédiction sous mon humble toit ; quand je songe que je ne la verrai plus rôder autour de moi du matin au soir, eh bien, c'est vrai, Noirel, je ne puis m'empêcher de pleurer. Ainsi, ajouta-t-il en promenant autour de lui un long regard, encore quelques semaines, et cette maison sera pareille à un buisson sans nid, à une cage sans oiseaux !

— Eh ! mon cher monsieur Paty, s'écria le marguillier qui triomphait en secret, vous oubliez que nous demeurons porte à porte. De votre fenêtre vous pourrez voir la petite fée broder à la croisée de sa nouvelle chambre; du fond de votre jardin vous entendrez encore son gai ramage. Elle continuera de parer l'église, comme par le passé, les dimanches et les jours de fête. Nous dînerons chez vous, en famille, quatre fois la semaine, et l'hiver nous passerons toutes nos soirées au coin de votre feu. Nous ferons si bien que vous ne vous apercevrez même pas que Catherine ait changé de logis.

— C'est égal, Noirel, s'écria le vieux pasteur en secouant tristement la tête, ce ne sera plus la même chose.

— El puis, monsieur le curé, pensez à la joie de baptiser vos petits neveux, de sentir toute une couvée de frais lutins pousser autour de vous et vous tirer par le pan

de voifc soutane. Comme ils vous aimeront, et comme vous les gâterez! Que de jolies surprises vous leur ferez, sans compter celles du jour de Tan ! Une veste par-ci, une culotte par-là; je jurerais que vous les comblerez. Et quel tableau patriarcal ne sera-ce pas que de les voir, le soir, à la veillée, rangés en cercle autour de votre chaise, écoutant votre sainte parole, tandis que la bonne Marthe tricotera des bas de laine pour leurs petits pieds ! Jamais, non, jamais vous n'aurez été si heureux.

— C'est égal, répéta François Paty, ce ne sera plus la même chose. Allons, s'écria-t-il, qu'importe au vieux mur près de s'écrouler le dernier rayon qui le dore? Au vieux chêne déraciné, et qui doit tomber au premier coup de vent, qu'importe la fauvette qui chante sur ses rameaux flétris? Noirel, préparez votre fils au bonheur qui l'attend; avant qu'un mois soit écoulé, Claude sera le mari de ma nièce.

A ces mots, le marguillier se retint pour ne pas presser son curé dans ses bras. Quand ils se séparèrent, Claude et Catherine n'étaient pas encore rentrés; il veillèrent chacun de son côté en lés attendant, François Paty triste et rêveur, maître Noirel ne se sentant pas d'aise, et supputant déjà ce que pouvaient, bien exploitées, rapporter, bon an, mal an, les broderies de la petite fée.

Le pasteur commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée de sa nièce, lorsqu'il entendit le pas d'Annette qui battait le pavé de la cour, et presque aussitôt il vit entrer Catherine, si belle, qu'après l'avoir embrassée, il resta muet à la contempler. En effet, l'amour et le bonheur illuminaient sa beauté d'un éclat inaccoutumé. Eile avait

CATHERINE. î 55

passé, en moins d'une heure, des grâces de l'enfance a l'épanouissement de la jeunesse. Ce n'était plus la petite fée ni la petite vierge, mais une jeune et noble créature dont 1 ame vient enfin de s'ouvrir à la vie. Elle paraissait enveloppée de cette chaude atmosphère qu'on voit rayonner au-dessu? des champs pendant les chaleurs de l'été. Son sein était ému. Une humide clarté baignait le velours de ses yeux. Toutes les joies de son être resplendissaient sur son front et sur son visage. Au milieu de tout cela, quelque chose du naïf étonnement de Psyché, quand elle a reçu le premier baiser de l'Amour. Il était tard: François Paty remit au lendemain ce qu'il avait à dire, et Catherine se dérobant aux empressements de Marthe, alla s'enfermer dans sa chambre, plus triomphante qu'un avare qui verrouille sa porte et se dispose à couver des yeux son trésor. Son premier mouvement, quand elle se vit seule, fut de s'agenouiller et de remercier Dieu dans son cœur. Qu'attendait-elle de l'avenir? Elle aimait et se sentait aimée: Catherine n'en demandait pas davantage.

Une heure après, Claude rentrait dans le village, plus sombre que d'habitude, mais cette fois grave et résolu. Il alia droit à son gîte, sans s'arrêter sous la fenêtre de la jeune fille, ainsi qu'il avait coutume de le faire. Pour gagner sa chambre, il devait passer nécessairement par celle de son père ; d'ailleurs celui-ci le guettait au retour. Aussitôt qu'il l'aperçut :

— Te voilà, fainéant I lui cria-t-il. Tu es bien heureux d'avoir un père qui fasse tes affaires, tandis que tu cours la prétantaine. Que me donneras-tu, vaurien, si dans un mois tu épouses la nièce de notre curé?

— Mon père! reprit Claude avec fermeté et d'un air qui ne manquait ni de noblesse ni de dignité, je prends ici l'engagement formel de remplir désormais mes devoirs avec la plus rigoureuse exactitude et de me conduire de façon qu'à compter de cette heure vous n'ayez jamais à vous plaindre de votre fils. Je ferai ma classe régulièrement, et, s'il m'est arrivé de scandaliser mes jeunes élèves par mes distractions, je prétends les édifier en leur donnant l'exemple de l'application et de l'assiduité. Là ne se borneront pas mes efforts pour vous plaire. Je tâcherai de retrouver au lutrin cette voix qui a fait quelque temps votre orgueil. Je ne tendrai jamais la main pour obtenir de vous un rouge liard. Je mange peu ; je mangerai moins. J'userai mes vieux habits jusqu'à la ficelle. J'irai pieds nus, si cela vous convient. Pour prix de ma soumission, je ne demande qu'une chose: c'est que vous me laissiez tranquille et ne me parliez jamais de me marier.

Cela dit, le brave garçon passa gravement dans sa chambre, laissant son père frappé d'autant de stupeur que si, en éventrant sa paillasse, il n'y trouvait plus ses écus.

Tu te marieras, pendard ! cria-t-il à travers la cloison.

je ne me marierai pas, répondit Claude en se déshabillant.

— Je te dis que tu te marieras !

— Je vous dis, moi, que je ne me marierai pas. -— J'ai donné ma parole l

— Vous la retirerez.

— Je te déshériterai!

— Déshéritez, papa.

— Je te donnerai ma malédiction.

•— Bon ! dit Claude en se fourrant au lit, vous ne mourrez pas sans m'avoir donné quelque chose.

Le papa Noirel lança encore quelques obus qui allèrent mourir au chevet de Claude sans que celui-ci prît seulement la peine de riposter au feu paternel, si bien que, de guerre lasse, le marguillier, fou de colère, dut finir par s'aller coucher.

Le lendemain, au point du jour, Catherine était déjà éveillée et debout. Tout reposait encore au village et au presbytère. S'étant habillée à la hâte, elle sortit sans bruit de la cure et gagna les champs d'un pas léger. Elle vit le soleil se lever, et il lui sembla qu'elle assistait pour la première fois aux magnificences de son réveil. Elle prêta l'oreille aux vagues rumeurs qui montaient du creux du vallon, et il lui sembla qu'elle entendait pour la première fois les concerts de la nature. Elle aspira les émanations embaumées qui se dégageaient du flanc des coteaux, et il lui sembla qu'elle les respirait pour la première fois. Avoir ses transports et ses enchantements, on eût dit qu'à coup sûr elle était éclose, comme une fleur, pendant la nuit, ou que tout au moins de nouveaux sens venaient de se révéler en elle subitement. Telle, échappée des mains de Dieu, Eve dut mêler son âme à celle de la jeune création. Elle arriva, sans y songer peut-être, au carrefour où la veille, à la lueur des étoiles, elle avait dans un seul mot fait don de sa vie tout entière. Là, elle s'assit au bord d'un fossé, et, comme un enfant qui se penche sur un ruisseau pour y regarder son image, elle se pencha sur son cœur pour y regarder l'image de Roger.

Elle était bien trop heureuse pour pouvoir bS soupçon-

lier coupable. Comment aurait-elle pu se défier d'un sentiment qui la rehaussait à ses propres yeux et ne faisait qu'exalter les plus nobles instincts de son être? Comment aurait-elle pu ne pas supposer que ce sentiment lui venait du ciel? Elle le croyait, elle avait raison de le croire. Il ne lui vint pas seulement à l'idée qu'elle dût s'en taire ni s'en cacher. Aussi, quand le soleil eut commencé de raccourcir l'ombre des arbres, se leva-t-elle pour aller tout dire à son oncle, plus joyeuse et non moins sereine que si elle allait lui montrer un diamant, trouvé dans l'herbe du chemin.

Elle arriva ainsi à la cure; mais en présence de François Paty qui se promenait pensif dans les allées de son jardin, elle chercha vainement des paroles pour exprimer ce qui de loin lui paraissait si facile à dire, et, rougissant, hésitant, balbutiant, elle ne sut que tomber dans les bras qui s'ouvraient pour la recevoir.

Avec quelque expérience de la passion, le pasteur aurait compris en cet instant ce qui se passait dans le cœur de sa nièce; mais il n'avait jamais connu qu'un amour, l'amour de Dieu. Habitué aux chastes effusions de cette nature tendre et caressante, il ne soupçonna rien, il ne vit qu'un élan de tendresse accoutumée dans le mouvement qui venait de jeter Catherine éperdue siir son sein. Il l'entraîna sous un berceau de houblon et de chèvrefeuille, puis, s'étant assis auprès d'elle, il lui prit les deux mains et demeura quelques secondes à la regarder en silence, d'un air triste et doux. La jeune fille ne douta pas qu'elle ne fût devinée déjà : elle croyait l'univers entier dans le secret de son bonheur. Tremblante , non de peur , mais

de joie, elle attendit en souriant l'arrêt de son juge. Que pouvait-elle redouter? Sa conscience était aussi pure que le cibi, et, depuis qu'elle aimait Roger, tout ce qu'elle aimait auparavant lui était devenu plus cher.

— Ma fille, dit enfin le pasteur, quand ta mère mourut, je te pris .oute petite dans mes mains, et, t'offrant à Dieu, je le priai de te bénir. Il faut que ma prière ait monté jusqu'à lui, à moins que déjà tu ne fusses marquée du sceau de la grâce divine. Je t'ai vue croître comme un lis; ma demeure s'est embellie de la sérénité de ton front et de la blancheur de ton âme. Ta présence, mieux que ma piété, a fait ce toit agréable au seigneur. 0 mon enfant! ne t'é tonne donc pas si je te parle avec tristesse de ce qui doit assurer ton bonheur. Comment pourrait-il être un jour heureux pour ton vieil oncle , le jour où tu quitteras sa maison?

— Vous quitter, mon oncle? s'écria Catherine. Ah! quel qu'il soit, fi du bonheur qui pourrait me séparer de vous !

— Tu m'aimes donc un peu? tu m'es donc un peu attachée? demanda François Paty plus ému et plus attendri qu'il n'aurait voulu le laisser paraître.

— 0 mon ami! mon père! s'écria la jeune fille en lui jetant ses deux bras au cou et 3n appuyant ses lèvres purpurines sur la neige de sa chevelure. Vous demandez si je vous aime ! Qu'avez-vous contre moi et que vous ai-je fait pour me parler ainsi?

— Dieu m'est témoin que je n*ai jamais douté de toi, aimable jeune cœur ! Mais, ma Catherine, tu n'es plus une petite fille, et le ciel ne veut pas que ta destinée se con-

somme à l'ombre de ce presbytère. Tu as d'autres joies à connaître et d'autres devoirs à remplir. En un mot, puisque vous vous aimez, il faut pourtant bien vous marier, mes enfants.

— Nous marier, mon oncle! s'écria la petite vierge qui sentit à ce mot tout son sang lui monter au visage.

— Oui, sans doute, répliqua le vieillard.

— Oh ! je comprends à cette heure, ajouta Catherine, ce que je vous ai souvent entendu dire au prône, que le mariage est saint, et qu'il nous vient de Dieu. S'aimer, s'unir à la face du ciel, se prendre l'un l'autre par la main pour traverser les jours bons et mauvais, ne se quitter jamais, mettre tout en commun, se soutenir dans l'infortune, s'améliorer, s'encourager au bien, chercher ensemble le bon et le beau, le vrai et le juste ; arriver ainsi au même but par le même chemin, pour s'unir plus étroitement encore et achever de se confondre dans le sein de la Divinité : oh ! mon oncle, vous avez raison, c'est tout ce qu'on peut voir de plus adorable et de plus divin sur la terre. Mais , ajouta-t-elle presque aussitôt — et toutes les anxiétés de son âme se peignirent dans son regard, — est-ce que vous pensez que son père y consentira'

— Enfant ! répondit François Paty avec un sentiment de tendresse et d'orgueil, qui ne serait heureux et fier de pouvoir t'appeler sa fille? Jeune ange , qui ne t'ouvrirait sa porte avec joie? Quelle famille ne s'empresserait pour te faire place au foyer domestique, pieuse et charmante créature?

— Vrai, mon oncle, vous croyez qu'il y consentira?

— C'est fait, dit en souriant François Paty; quoiqu'un

peu trop épris des biens de ce monde, c'est un bon homme au fond et qui ne veut que le bonheur de son fils. D'ailleurs, non-seulement il y consent, mais c'est lui qui m'en sollicite.

— Lui, mon oncle !

— Lui-même.

— Et vous, et vous, mon oncle, vous le voulez aussi?

— Je veux que ma Catherine accomplisse sa destinée, répondit le pasteur en la baisant au front ; je veux, en partant de ce monde, la sentir appuyée sur un cœur dévoué et fidèle.

— Oh ! c'est un noble cœur ! dit Catherine avec exaltation.

— Je le sais, je le sais, répliqua François Paty d'un ton de conviction profonde, c'est un honnête garçon qui fera un excellent mari. Quoiqu'en dise son père, je ne le crois ni beau ni brillant ; mais je m'en réjouis plus que je ne m'en afflige. Il a des qualités essentielles; c'est, comme on dit dans le pays, de l'or en barre dans un morceau de bure.

A ces mots, la petite fée tressaillit et dressa les oreilles, comme au fond des bois une biche qui vient de voir remuer la pointe des bruyères.

— Je dois t'avouer, poursuivit le curé de Saint- Sylvain, que ce mariage était arrangé depuis longtemps entre son père et moi. Voilà bien huit ans que Claude et toi, sans vous en douter, vous fûtes fiancés l'un à l'autre. J'augure bien de cette union. Pieux, rangés, laborieux, économes, il est impossible que l'Éternel ne bénisse pas votre petit ménage. C'est bien à toi, ma fille, d'avoir aimé ce bon

Claude jusqu'à vouloir le prendre pour mari. Cela prouve que tu ne t'arrêtes pas à l'enveloppe et que tu vas au fond des choses. Tu as autant de raison que de grâce; tu es aussi prudente que belle. C'était d'ailleurs, dans ces campagnes, le nul parti qui convînt à ma Catherine. Vous êtes pauvres tous les deux ; mais ils sont riches, les pauvres gens qui s'aiment entre eux, et qui, en même temps, chérissent Dieu et le travail. Travaillez, priez, aimez-vous, c'est tout le secret de la vie.

Il aurait pu parler ainsi jusqu'au soir sans courir le risque d'être interrompu. Ainsi qu'une colombe atteinte dans son vol et qui tombe des plaines azurées du ciel dans un fourré de ronces et d'ajoncs* la petite vierge, mortellement frappée, avait baissé la tête , et deux larmes roulaient le long ùe ses joues pâlissantes. D'un seul regard elle avait mesuré l'abîme qui séparait la fiancée de Claude et le fils du comte des Songères ; en touchant la réalité, elle avait compris le néant de ses rêves et la folie de son amour.

— Eh bien ! tu pleures et ne me réponds pas, dit tout d'un coup FrançoisPatyenl'attirantdoucementsursonsein.

Catherine cacha brusquement sa tête dans la poitrine de son oncle, et là, ne se contenant plus, elle laissa son désespoir s'épancher en ruisseaux de larmes.

— Qu'as-tu, enfant, qu'as-tu? s'écria le pasteur aux abois. Tout à l'heure ton cœur paraissait s'ouvrir à la joie, et voici qu'à présent il éclate en cris de détresse! Ai-je touché, sans le savoir, à quelque point douloureux de ton âme? As-tu des chagrins que j'ignore? Parle, parle, ma fille; confie-toi à ton vieij ami.

Catherine fut sur le point de tout avouer. Il était dans sa droite et franche nature de ne pas agir autrement. Ses larmes en faisaient foi; la source en était transparente, et, poui n'y pas découvrir l'amour épanoui comme un /otus au fond, il fallait tout l'aveuglement de ce simple et candide vieillard. Près de tout dire, elle en fut empêchée par la crainte de voir briser leH dernier fil qui la rattachait à l'espérance. Et puis , pourquoi troubler, par des aveux tout au moins inutiles, la sécurité de cet homme angélique et la paix de ses derniers jours? Enfin, dans le cœur d'une jeune fille, le premier amour a des pudeurs si craintives et si mystérieuses, qu'il permet tout au plus à la main d'une mère de soulever le triple voile dont s'enveloppe en tremblant sa chaste nudité.

— Eh bien ! mon oncle, s'écria-t-elle enfin, toute réflexion faite, je ne veux pas me marier. Vous l'avez dit, Claude est un bon et honnête garçon; il m'aime, je l'aime bien aussi; mais il y a loin encore de l'amitié que j'ai pour lui au pieux amour que j'ai pour vous. Je crois qu'en effet mon ami Claude ferait un excellent mari, mais il ne m'est pas suffisamment démontré qu'il y ait en moi l'étoffe d'une excellente femme, et, puisque je passe généralement pour une bonne petite fille, j'aurais tort d'abandonner un rôle que je remplis au gré de l'assistance, pour en prendre un autre où je pourrais avoir moins de succès. Ce n'est pas votre avis? Écoutez, je sens que je mourrais d'ennui sous le toit de M. Noirel. Laissez-moi ici comme par le passé. Est-ce que je vous gêne, mon oncle? Allez, si je n'étais plus là, ^ous trouveriez la maison bien grande; nous aurions beau vivre porte à porte, vous seriez en deuil des

joies de votre vie. Ce n'est pas vrai, mon oncle, ce que je vous dis là ? Ce n'est pas vrai que, quand vous n'auriez plus votre petite fée au logis, il vous manquerait quelque chose? Et puis, voyez-vous, je ne sais vraiment pas si je suis née pour les félicités du ménage. J'aime trop le grand air, les champs, la liberté. Tenez, décidément, la petite fée ne se mariera pas.

— Mais, ma fille, ne put s'empêcher de lui faire observer François Paty, il me semble que tout à l'heure tu ne tenais pas ce langage?

— Tout à l'heure, mon oncle?... que disais-je donc tout à l'heure?

Et, brisée par la contrainte qu'elle venait de s'imposer, la malheureuse enfant se reprit à pleurer. Mais vainement le pasteur insista, vainement il objecta qu'il avait engagé sa parole, vainement il représenta à sa nièce qu'il se faisait vieux, qu'il pouvait mourir d'un instant à l'autre, et que, le cas échéant, il la laisserait sans aide et sans appui, Catherine tint haut et ferme la bannière de la petite vierge. Sur ces entrefaites, on vit paraître au bout d'une allée le museau du papa Noirel, qui, ne sachant à quel saint se vouer et croyant François Paty absent de la cure, venait supplier la jeune fille de se joindre à lui, nouvelle Aricie, pour triompher des dédains et des résistance*» du nouvel Hippolyte. En s' apercevant l'un l'autre, le curé et le marguillier se troublèrent, car ils commençaient à comprendre qu'assez pareils à l'homme de la fable qui a vendu la peau d'un ours avant de l'avoir tué, ils s'étaient engagés à mettre deux oiseaux dans la même cage avant de les avoir pris au piège. Or, comme ils ne savaient pas qu'ils étaient

tous deux dans le même cas, ils s'abordèrent d'un air passablement embarrassé, le marguillier se frottant le menton, le curé se grattant l'oreille. Catherine s'était envolée. De détours en détours, ils en vinrent enfin à de mutuelles confidences, et le bon curé, qui n'était pas fâché au fond de garder sa nièce quelque temps encore avec lui, se mit à rire de bon cœur du dénoûment de l'aventure.

— Ainsi, s'écria-t-ii gaiement, Claude ne veut pas de Catherine, et Catherine ne veut pas de Claude ! A ce compte, il ne manquera guère à la noce que les deux époux. Allons, Noirel, ne vous affligez pas pour si peu. Ne voyezvous pas bien qu'il y a là-dessous quelque querelle de jeunes amoureux et qu'autant en emporte la brise? Avant qu'il soit un mois, avant qu'il soit huit jours, qui sait? peutêtre avant que le coq du clocher ait tourné sur sa flèche, ces folles têtes auront changé d'avis.

— Monsieur le curé, répliqua le marguillier qui ne riait guère, vous ne connaissez point mon fils. Je ne pense pas qu'il y aitdansles trois royaumes un mulet plus têtu que ce malheureux Claude. Quand il s'accroche à une idée,— je dois reconnaître que ces accidents se présententbien rarement,— le diable en personne ne parviendrait pas à l'en démarrer.

— Vous allez voir, dit François Paty, que dame Nature a pris la peine de pétrir monsieur votre fils d'un ciment tout particulier ! J'ai lu je ne sais où, quand j'étais jeune, voilà bien longtemps ! j'ai lu ou je me suis laissé dire que, lorsque deux amants sont en guerre, c'est le cas d'allumer les cierges et de commander le sacristain. En vérité, Noirel, ce n'est pas là-dessus que le curé devrait en remontrer à son marguillier.

A ces mots, étant monté sur Annette, qu'il avait équipée lui-même tout en jasant, il partit au pas du pacifique animal, pour aller visiter deux ou trois de ses paroissiens. A peine sorti du village, il avait oublié déjà ce qui venait de se passer, et il allait, rêveur et souriant, écoutant son âme qui s'entretenait en silence avec la nature et son Dieu.

Cependant Marthe était au lavoir et Catherine se trouvait seule au presbytère. Ainsi qu'il en avait la veille pris l'engagement solennel vis-à-vis de son auguste père, Claude faisait bravement sa classe ; il avait déjà mis à genoux, au milieu de la salle, et décoré de superbes oreilles d'âne, une demi-douzaine de polissons qui, comptant sur les distractions habituelles du maître, s'étaient livrés étourdiment à la gaieté de leur âge et à l'aimable folie de leur caractère. Quoique la tête de Catherine se montrât de temps en temps à la fenêtre de la cure, le stoïque jeune homme n'avait pas une seule fois entr'ouvert sa porte ni collé son front brûlant contre la vitre. Un seul instant on le vit pâlir et tressaillir en entendant le galop d'un cheval qui s'arrêta sur la place de l'église. L'école, qui guettait avec impatience cet instant de faiblesse et d'oubli, se leva en masse pour en profiter; mais, ressaisissant aussitôt d'une main vigoureuse les rênes de sa volonté, Claude cloua d'un regard olympien tous ses disciples sur leurs bancs. C'est ainsi qu'en ce jour la Muse de l'alphabet rentra victorieuse dans le sanctuaire d'où l'Amour, seigneur aux bras croisés, ainsi que l'appelle Shakespeare, l'avait trop longtemps exilée.

Ce cheval qui venait de s'arrêter sur la place de l'église, à la porte du presbytère, on l'a bien deviné, c'était le cheval de Roger.

Roger arrivait ivre de joie ; il fut reçu dans le jardin par Catherine ivre de douleur, calme pourtant, et déjà forte de la résolution qu'elle avait prise sans hésiter, ainsi que le voulait sa pieuse et honnête nature.

— 0 mon Roger! lui dit-elle aussitôt après s'être assise auprès de lui sur ce même banc de gazon où s'était écroulé, comme un palais de brume, l'édifice gracieux d'un bonheur qui comptait quelques heures à peine ; ô mon Roger, il faut nous séparer; nous nous voyons ici pour la dernière fois. Je vous ai dit hier que je vous aimais; c'est la vérité, je vous aime. Comment aurais-je pu m'en défendre? Je ne savais rieD, je ne prévoyais rien, je vous aimais, et, quand je l'ai dit, je ne me l'étais pas encore dit à moi-même. Je vous l'ai dit, je ne m'en repens pas. Si Dieu lit dans mon sein, sûrement il est content de moi ; s'il m'écoute, c'est sans colère. Partez cependant, il le faut. Je ne suis pas coupable en vous aimant ; je le serais en ne cessant point de vous voir. Si nos âmes sont sœurs, nos destinées ne sont pas pareilles. Vous êtes fils du comte des Songères, vous êtes noble, riche ; vous êtes tout, hélas ! et moi, je ne suis rien. Adieu donc, jeune ami presque aussitôt perdu que rencontré ! Gardons ainsi à notre amour son innocence et sa pureté, pour que votre cœur s'en souvienne et pour que le mien ne puisse jamais en guérir.

— Catherine, répondit Roger, je ne sais pas si je suis noble et riche ; j'ignore si vous ne l'êtes pas. Quoique vous ayant précédée dans la vie. j'y suis à peu près étranger, pour le moins autant que vous-même. Ce que j'en sais pourtant, laissez-moi vous le dire. Ma mère mourut, î'cchappais à peine au berceau. J'ai grandi tristement loin

de ma patrie, sans qu'un regard de mon père ait jamais caressé mon front, sans qu'il m'ait été donné de recueillir un mot affectueux sur ses lèvres. Mon père se remaria, et dans sa nouvelle famille je ne fus qu'un hôte importun. En me retrouvant libre au milieu de ces pauvres campagnes dont je n'avais conservé qu'un vague souvenir, je pensai que j'allais vivre enfin. Mes bras s'ouvrirent dans une folle ivresse; mais je n'embrassai que le vide; et cette liberté que j'avais saluée avec des cris de joie, ne servit qu'à me faire sentir avec plus d'amertume l'isolement de ma jeunesse. C'est alors que vous m'êtes apparue par une journée de mai. Vous pleuriez ; je crus voir naître le printemps sous la rosée qui tombait de vos yeux. Votre voix passa sur mon cœur comme la brise sur les hautes herbes où mes chiens venaient de vous faire lever comme un faon. Quand vous vous prîtes à sourire, la nature entière se prit à sourire avec vous. Vous ne m'étiez d'abord apparue que comme un enfant ; j'avais cru n'admirer en vous que les grâces naïves des premiers jours de l'adolescence. Cependant, à mon insu , je peuplai ma solitude de votre image; sans m'en douter, je la mêlai à toute la création. Dès lors les champs me révélèrent des mystères et des enchantements que je n'avais jamais soupçonnés. J'écoutai : il me sembla comprendre ce que le vent disait aux bois, la Creuse à ses rives, l'alouette à l'aurore, le rossignol à la nuit. Je vous revis, et bientôt cet amour qui s'agitait en moi, sans se connaître ni trop savoir encore où se poser, s'abattit sur vous qui l'aviez éveillé. Je vous aimai. A mon tour, comment aurais-je pu m'en défendre? Vous aviez la grâce et la beauté qui font la piété plus

douce ; vous aviez la piété qui fait plus charmantes la grâce et la beauté. Je n'avais auparavant sur toutes choses que des idées confuses, des notions incertaines; en même temps que le bonheur, vous m'enseignâtes la vertu. En vous aimant, j'appris à aimer Dieu et les pauvres qui sont ses enfants de prédilection. En touchant mon cœur, vous en fîtes jaillir du même coup les sources de la tendresse et celles de la bienfaisance. Ce n'est pas vous seulement que j'aimai ; tout ce qui vous entourait me devint cher et sacré. J'en arrivai insensiblement à ne plus vivre que de voire vie. J'aimai ce village, la maison qui vous abrite, l'église où je priais pour vous. J'aimai surtout votre oncle d'une affection peu commune. Pour ajouter à tant de charme, c'est près de vous ;que j'entendis parler de ma mère, je vous enveloppai toutes deux dans un même sentiment de respect et d'adoration. Ainsi tout était changé dans mon existence. J'avais une famille, j'aimais, j'étais aimé, car je sentais déjà sous mon amour le vôtre germer en silence. Et maintenant que je l'ai vu s'épanouir sur votre bouche et que rien désormais ne manque à mes félicités, vous voulez que je parte pour ne plus revenir l vous parlez de nous séparer ! Catherine, si vous m'aimez, dites, comment se peut-il faire que vous me parliez de la sorte ?

— 0 mon ami, reprit Catherine, qu'est-ce donc que l'amour, si je ne vous aime pas? Ma vie date du jour où je vous vis pour la première fois. Je ne savais ni qui vous étiez ni si je devais vous revoir; et cependant je sentis aussitôt tout mon être passer dans le vôtre. Votre image souriante s'attacha à mes pas. Le son de votre voix était resté

dans l'air; dans l'azur du ciel je retrouvai le bleu de vos regards. Vous m'aviez dit votre nom, et dès lors j'entendis à toute heure ce doux nom chanter dans mon cœur. Il est bien vrai que jusqu'à présentje n'étais guère qu'un enfant. En vous revoyant, mon âme s'éleva, mon esprit s'agrandit, je compris que j'étais prête pour la joie et pour la dou/eur. Je vous revis, et je cessai tout à fait de m' appartenir. Vous attendre, vous voir, puis vous attendre encore, ce fut toute mon existence. Je n'existai qu'en vous, que par vous, que pour vous, et pourtant je me pris à chérir avec une nouvelle ardeur tout ce qui m'était déjà cher. Il y avait en moi comme un foyer d'immense charité, dont vous étiez le centre lumineux, et qui aurait voulu pouvoir rayonner sur le reste du monde. 0 mon ami, si je ne vous aime pas, dites, ah! dites-moi, qu'est-ce donc ce que vous appelez l'amour ?

Tandis qu'elle parlait, Roger la regardait avec une expression de tendresse indicible, et, à le voir ainsi la contemplant et l'écoutant dans une muette adoration, on eût dit qu'il recueillait une à une, comme des perles, dans son cœur, les paroles qui tombaient des lèvres de cette aimable créature.

— Vous m'aimez, répliqua-t-il avec tristesse; mais vous reconnaisses que vous pouvez vivre sans moi.

— Je n'en sais rien, répondit-elle. Je n'ai jamais fait l'essai de mes forces. Peut-être suis -je encore bien jeune pour mourir. Et puis, pensez à mon vieil oncle. D'ailleurs, en vous perdant, je ne perdrai pas mon amour; j'en vivrai jusqu'à ma dernière heure, et je le rendrai à Dieu, aussi ieune, aussi pur que je l'aurai reçu.

— Mais, Catherine, demanda le jeune homme, vous ne voulez donc pas vous marier?

— Jamais, Roger, jamais.

— Cependant, reprit-il en se laissant glisser le long du tertre où la jeune fille était assise, si je m'agenouillais à vos pieds, si je prenais vos deux mains dans les miennes, et là, si, ma vie tout entière suspendue à l'un de vos regards, je vous disais d'une voix suppliante : Devant Dieu et devant les hommes, voulez-vous être ma fec? me? Répondez, Catherine, ne le voudriez-vous pas?

En parlant ainsi , il s'était agenouillé aux pieds de la petite vierge ; il avait pris ses deux mains dans les siennes ; sa voix était suppliante, et sa vie tout entière paraissait suspendue aux regards de la belle enfant.

— Votre femme, ô mon Dieu! murmura Catherine d'une mourante voix.

— Ma femme, oui, ma femme! ma femme bien-aimée! répétait Roger en couvrant de baisers passionnés les mains et les genoux de la jeune fille éperdue.

Comme un arbuste trop frêle qui ploie sous la pluie dont ses rameaux étaient altérés, Catherine avait penché sa tête sur le front de son jeune amant; mais la relevant aussitôt et s'arrachant, pâle et tremblante, aux étreintes qui l'enlaçaient:

— Parlez, partez! s'écria-t-elle. Pourquoi me laisser entrevoir une destinée pour laquelle je ne suis pas née? Ah ! Dieu m'est témoin que je n'y songeais pas. Vous le savez, Seigneur ! vous savez que mon ambition ne s'est point égarée si haut. Vous savez qu'en l'aimant, je ne demandais rien, pas môme son amour. Partez, Roger! par-

tez, vicomte des Songères 1 Que peut-il y avoir de commun entre vous et la nièce d'un pauvre curé de village?

— Catherine ! s'écria le jeune homme avec fermeté, il n'y a ici que deux enfants qui s'aiment et qui déjà se sont unis à la face du ciel. Répondez-moi donc franchement, sérieusement, ainsi qu'il sied à la loyauté de votre caractère ; répondez-moi comme si nous étions nés tous deux dans un château ou sous un toit de chaume. Je crois que mon bonheur est en vous ; de votre côté, pensez-vous que votre bonheur soit en moi?

— Mais, Roger, cela ne se peut pas. Je sais bien des choses que vous ignorez. Rappelez-vous ce que mon oncle nous disait un soir que nous nous promenions tous trois sur le bord de la rivière. Je ne doute point de votre sincérité ; je crois que vous m'aimez assez pour vouloir faire de moi la compagne de vos jours. Soyez-en béni mille fois ! Peut-être n'étais-je pas trop indigne d'une félicité si grande. Mais, je vous le répète, cela ne se peut pas. Vous devez assez connaître votre père pour comprendre dès à présent...

— Mon père n'a rien à voir ici, s'écria fièrement Roger en interrompant Catherine. S'il a sa volonté, j'ai la mienne. Je suis libre et je le prouverai. Encore une fois, répondez, comme si vous et moi nous n'avions pour juge et pour maître que Dieu qui nous voit et qui nous entend.

— Je vous aime, répondit Catherine.

— M'estimez-vous assez pour me confier le soin de votre vie? Vous plairait-il de partager ma destinée, heureuse ou fatale, sereine ou tourmentée? Enfin, me voulez-vous pour mari, comme moi, je vous veux pour femme?

— Je vous aime, répéta Catherine avec une douce assurance.

— Viens donc sur mon cœur, ma jeune et belle épouse! s'écria Roger en enveloppant de ses bras caressants le corps souple et flexible de la petite fée.

Catherine appuya sa tête languissante sur le sein de Roger, et celui-ci, abaissant sur elle un regard protecteur, parut, dans le rayon de soleil qui se jouait autour de son front, comme un ange abritant sous ses ailes la créature que Dieu vient de lui donner à garder.

Ils avaient repris leur place sur le banc de gazon ; ils y restèrent jusqu'au soir, les mains entrelacées, à mêler leurs chastes transports et à composer ensemble le poëme de leur destinée. Que de jolis projets et que de riantes espérances! Ils étaient là, tous deux jeunes et beaux, amoureux et charmants, s'emparant de l'avenir, le disposant au gré de leur fantaisie, s'interrompant pour se regarder ou pour se répéter qu'ils s'aimaient, pareil à deux oiseaux qui font leur nid tout en se becquetant le long des buissons. Roger se croyait riche par sa mère ; il ne doutait pas que le comte des Songères, avant de partir pour l'Allemagne, ne lui laissât la propriété de Bigny, trop heureux de pouvoir à ce prix se débarrasser en môme temps de son fils et des comptes de tutelle qu'il avait à lui rendre. C'était là, dans ce domaine où ils s'étaient rencontrés et vus pour la première fois, qu'ils se promettaient de cacher leurs tendresses et de vivre ignorés, loin du monde, ~>ans bruit, faisant du bien autour d'eux. Catherine st^iit près de son oncle qu'elle visiterait tous les jours. D'aiiïsurs Roger parlait déjà de faire bâtir à Bigny

une église et un presbytère où François Paty viendrait habiter. Catherine n'y voyait point d'empêchement. Tout paraissait facile à ces heureuses imaginations. On congédiait tiobmeau, non par esprit de vengeance, mais parce que le vieil intendant était dur aux pauvres et inhospitalier. On installait Pâquerette au château. Le père Radigois mettait la poule au pot tous les dimanches et n'avait plus rien à démêler avec MM. les huissiers. Le vicaire était comblé de soutanes et de surplis neufs. Le bon saint Sylvain, qu'on ne se lassait pas de bénir, car il était la cause de tout ce qui venait d'arriver, le bon saint Sylvain avait une magnifique bannière de velours à franges d'argent. Les carpes et les oies pleuvaient dans la cuisine de la bonne Marthe. Claude et le papa Noirel n'étaient pas oubliés. Le père héritait de la charge de Robineau, et le fils passait marguillier d'emblée. Annelte enfin, la fidèle Annette, avait de la paille jusqu'au poitrail et de l'avoine jusqu'aux yeux. Ce n'est pas tout. On changeait les conditions du sol, on améliorait la culture. Le pays, qui jusqu'alors n'avait produit que du sarrasin, des châtaignes et du colza, se couvrait de mûriers, de vignes et de blé froment; je crois même qu'on y voyait par-ci par-là quelques orangers. Bref, on réalisait à dix lieues à la ronde tous ies rêves de l'âge d'or. L'avis de Catherine était que, sans plus tarder, il fallait tout dire à son oncle. Mais Roger pensa qu'il était plus sage de ne se confier à lui qu'après le retour de son père, quand les obstacles seraient levés et qu'il ne resterait plus au pasteur qu'à bénir l'anv.ur de ses deux enfants. On s'épargnerait ainsi uie^ du trouble de part et d'autre. Quoiqu'il lui répugnât de

se cacher de son vieil ami, Catherine finit par céder aux raisons que lui donnait Roger. D'ailleurs, le comte des Songères étant attendu au premier jour, ce mystère ne devait guère se prolonger au delà d'une semaine. Si Roger omit de parler de sa tante et de sa cousine, on pourrait croire que ce fut par crainte d'alarmer sa fiancée; le fait est qu'il n'y songea point et que la pensée des dames Barnajon n'altéra pas un seul instant la sérénité de son cœur. Il partit avant que Marthe et le curé fussent de retour. Catherine courut à la fenêtre de sa chambre pour le voir passer à cheval. Ils se dirent encore adieu du geste et du regard, puis, quand le jeune homme eut disparu au bout du sentier, la petite vierge retourna au fond du jardin, bien heureuse à coup sûr, triste pourtant, car son bonheur était trop grand pour n'être pas mêlé d'inquiétudes.

Elle était plongée depuis près d'une heure dans une rêverie demi-souriante, quand elle entendit les feuilles remuer autour d'elle; en tournant la tête, elle aperçut Claude qui la regardait. Comme elle pensait que c'était lui qui avait poussé son père à la demander en mariage, elle ne se gêna point pour lui exprimer vertement son humeur.

— C'est toi! lui dit-elle aussitôt. Je suis bien aise de n'avoir pas à garder plus longtemps ce que j'ai depuis ce malin sur le cœur. D'abord je te déclare que je ne veux pas de toi pour mari. Ensuite, j'estime qu'au lieu de t'adresscr a ton père et à mon oncle, tu aurais dû commencer par prendre mon avis. Enfin, je dois t- avouer que jô suis lasse de tes obsessions et de tes importunités. Que veux-tu? on ne voit que toi ! on ne peut plus faire un pas sans te rencontrer! Tu es partout, excepté dans ta classe.

— Catherine, répondit Claude avec douceur, il me semble que tu es bien cruelle pour ton camarade d'enfance.

— C'est vrai, j'ai tort, pardonne-moi, dit-elle en lui tendant la main. Mais aussi quelle idée t'a passé par la tête de vouloir m'épouser? Je te demande un peu ce que cela pourrrait ajouter à notre affection. Ne suis-je pas ta sœur et n'es-tu pas mon frère ? Depuis quand se marie-t-on entre frère et sœur? Voyons, sois raisonnable. Je ne suis pas ce qui te convient. Il te faut, à toi, ce qu'on appelle une belle femme; la grande Nannette, par exemple: à la bonne heure ! voilà qui t'irait. Moi, je suis bien trop mince et trop petite. Je ne te ferais aucun honneur et l'on en gloserait dans le pays. Tiens, regarde: c'est tout au plus si je puis te donner le bras. On ne manquerait pas de dire que tu as épousé la fée Nabotte. Et puis, sois franc. La main sur ton cœur, est-ce que c'est de l'amour, ce que tu ressens pour moi? Laisse donc! Je t'avertis que, de mon côté, je n'en ai pas l'ombre pour toi, à moins pourtant que l'amitié ne soit l'ombre de l'amour, comme je le crois.

— Je le sais bien, répondit Claude d'un air résigné; je sais, Catherine, que tu ne m'aimes pas. Aussi n'est-ce pas moi qui t'ai fait demander par mon père à ton oncle. On ne m'avait pas consulté. Bien mieux, j'ai signifié tout net que je ne voulais pas me marier. Tu viens de m'appeler ton frère. Écoute donc, ma sœur, ce que je suis venu te dire, car nous nous verrons rarement désormais, et tu n'auras plus à te plaindre de mes obsessions et de mes importunités. Je suis venu pour te dire adieu, Catherine; non que je sois déjà prêt à partir; mais je vais me retirer

de ta vie, jusqu'à ce que j'en disparaisse tout à fait. Quand tu seras heureuse et que le pauvre Claude n'aura plus rien à faire auprès de toi, alors je quitterai le pays et j'irai où Dieu me poussera. D'ici là, tu ne me rencontreras plus sur ta route; mais tu m'auras encore sous ta main. Si tu as besoin de moi, un mot, un geste, un regard, je viendrai. Puisses-tu ne m'appeler jamais ! Puissé-je m'éloigner bientôt, en emportant ton bonheur à la place du^mien ! Adieu donc. Ne m'en veux pas d'avoir troublé tes douces joies par ma présence. J'étais jaloux, parce que je ne comprenais rien. A cette heure que j'ai tout compris, je ne suis plus que triste et malheureux.

Là-dessus, le digne garçon s'éloigna à pas lents, tête basse, les poings dans ses poches.

Catherine le suivit quelque temps des yeux; puis, essuyant du revers de sa main une larme qui brillait au bout de ses longs cils, elle se reprit à penser à Roger.

Roger galopait vers Bigny, enivré d'amour moins encore que de liberté, moins joyeux de l'idée d'épouser Catherine que triomphant d'avoir fait enfin acte d'indépendance et de virilité. Chose étrange! à part l'amour qui l'y poussait, pour briser le joug qui pesait sur lui et pour se prouver à lui-même qu'il était libre, cet enfant venait de se jeter tête baissée dans le mariage. La vie se passe ainsi à poursuivre la liberté et à ne faire que changer de chaînes. Plein de fougue et d'ardeur, éperonnant les flancs de son cheva1 et filant comme une flèche à travers champs, il paraissait vuler à la conquête du monde. Cependant, quand il eut ralenti sa course et qu'il se trouva au milieu des campagnes, sous le froid manteau de la nuit, n'étant

plus exalté par la présence de la petite fée, il ne put se défendre d'un mouvement de surprise et de stupeur en songeant aux engagements solennels qu'il avait contractés. Il se sentit presque dans la position d'un homme qui, les vapeurs du vin dissipées, cherche à se rappeler, avec un vague sentiment de terreur, ce qu'il a dit et fait en état d'ivresse. Il est très-vrai qu'en partant le matin pour Saint-Sylvain, cejeune homme nese doutait pas qu'il dûts'engageren ce jour, comme disaient autrefois les poètes, dans les liens de l'hyménée. Il aimait Catherine d'un amour sincère, poétique et charmant; aussi ne s'était-il point demandé où cela pouvait le conduire. Il l'aimait au hasard et à l'aventure, comme on aime les voyages quand on a vingt ans, que les horizons sont sans fin et qu'on ne sait pas où l'on va. Lorsqu'on a bien couru par tous les sentiers de traverse et qu'on a goûté la piquette de tous les cabarets du chemin, lorsqu'on a jeté sa jeunesse à tous les vents, laissé sa laine à tous les buissons, et que l'on commence d'aspirer secrètement aux douceurs du repos, il peut être doux de découvrir, au détour d'une haie, la fumée du toit domestique, et, sur le pas de la porte, la famille qui sourit en vous ouvrant son sein. Mais rencontrer, dès la première étape, messire Hymen, armé de ses flambeaux, qui vous barre le passage et vous crie: Halte-là! tu n'iras pas plus loin ! il faut convenir que la rencontre n'est pas des plus divertissantes, pour peu qu'on ait le goût de l'inconnu, et de secrets icslincts qui vous poussent vers les coteaux de la verte Bohême. Telles n'étaient pas précisément les réflexions auxquelles se livrait Roger; seulement il vint un instant où le jeune vicomte fut obligé de reconnaître qu'en-

traîné parla circonstance, il avait pris assez légèrement un narti plus grave qu'il ne l'avait jugé d'abord. Hâtons-nous d'ajouter que ce ne fut qu'un éclair. Il aimait Catherine: il appréciait ce que le ciel avait mis en elle de grâce, d'innocence, de charme et de pureté. La petite vierge et son entourage n'avaient exercé sur lui que de bienfaisantes influences. Il se la représenta telle qu'il l'avait vue, la veille, à la lueur des étoiles, telle qu'il venait de la voir, palpitante entre ses bras, pâle de bonheur et d'amour. Tous ses sens se troublèrent à ces souvenirs; lançant de nouveau son cheval et son cœur au galop, il se dit que, dût son père en étouffer de rage et de dépit, la nièce du curé de Saint-Sylvain serait châtelaine de Bigny et vicomtesse des Songères.

A Bigny comme à Saint-Sylvain, les jours qui suivirent ne furent pas exempts de secrètes agitations. Catherine et Roger continuèrent de se voir, mais le plus souvent en présence de Marthe et de François Paty, et c'est à peine s'ils purent, de loin en loin, échanger quelques mots à la dérobée. Catherine souffrait de cette position qui révoltai! tous ses sentiments de droiture et d'honnêteté. Vingt fois elle fut sur le point de s'épancher dans le sein de son oncle ; la crainte d'irriter Roger l'arrêta, moins encore, que i d'inquiéter le vieux pasteur. Elle n'osait plus lever les veux devant lui, se dérobait à ses caresses et s'allait cacher pour pleurer. Elle fuyait Marthe aussi et n'avait goût qu'à la solitude. Seule, elle pouvait du moins se réfugier dans son amour : encore cet amour môme était-il rempli de sombres appréhensions. D'après les récits que lui avait faits le bon curé, elle connaissait mieux le comte des Songères que m

le connaissait son fils ; elle prévoyait des obstacles que ne prévoyait pas Roger. Un jour qu'ils se trouvaient seuls au jardin:

— Roger, dit-elle, d'où vient que mon bonheur est triste? serait-ce que toutbonheur est ainsi? J'ai foi en vos serments, je crois en vous comme en Dieu lui-môme, et je suis triste jusqu'à la mort ! L'air est calme, le ciel est pur, et je frissonne comme aux approches d'un orage! Tenez, mon ami, je sens que nous nous préparons l'un à l'autre un avenir de maux et de misères. Ce n'est pas pour moi que je tremble : je payerais volontiers du repos de toute ma vie la gloire d'avoir été aimée de vous un jour. Je ne recule pas devant ma douleur : mais devant la vôtre, mais devant celle de mon oncle, j'avoue que je suis lâche, sans force ni courage et saisie d'épouvante. Réfléchissez, Roger : il en est temps encore. Peut-être n'avez-vous cédé qu'à l'entraînement du moment? Songez que je mourrais la plus infortunée des créatures, si je surprenais sur votre front ou dans vos regards le regret de m' avoir rencontrée sur votre chemin. Songez à tout, dites-vous bien que je ne suis qu'une pauvre petite fille, sans fortune et sans éducation. Dtesvous que pour m' épouser, vous aurez à lutter contre votre père, qui n'y consentira jamais, et que, quand vous m'aurez épousée, vous serez tenu vis-à-vis de moi à d'autant plus de tendresse et d'amour que je me sentirai moins digne du rang où vous m'aurez placée, du nom que vous m'aurez offert 1 0 mon ami, que tout cela est grave ! Pensez-y, pensez à mon vieil oncle, pensez à vous surtout, et si vous hésitez un instant, partez, Roger, et ne revenez plus. Je ne vous en voudrai pas, jamais une plainte ne sortira contre

CATHERINE. 1 8f

vous de ce cœur que votre image ne cessera point d'occuper tout entier.

Ces paroles ne firent qu'exalter l'amour de Roger : ridée qu'on pouvait douter de son énergie et de sa volonté aurail suffi pom*le précipiter dans un parti extrême. Roger n'avait qu'un regret, c'est que les obstacles dont s'effrayait l'imagination de la petite fée ne fussent pas plus sérieux ei tout à fait insurmontables ; il les aurait brisés et surmontés. Pour rassurer Catherine, il sut trouver des paroles de flamme. 11 était jeune, amoureux, sincère : sans efforts il fut éloquent. La jeune fille ne demandait qu'à se laisser persuader et convaincre. L'éclat delà jeunesse reparut sur ses joues, son âme se rouvrit doucement à l'espoir.

L'intrépide confiance qu'il essayait ainsi de faire passer dans l'esprit de Catherine, Roger l'avait en lui. Prêt à la lutte, il n'admettait pas qu'il ne pût point en sortir vainqueur. C'est le propre de la jeunesse et de l'amour de ne douter de rien. Roger, pour atteindre à son but, aurait eu à déplacer les montagnes de la Marche et à changer le cours de la Creuse, qu'il ne s'en serait pas effrayé davantage. Avec Catherine pour point d'appui, il s'estimait de force à soulever le monde.

Cependant, en observant ce qui se passait au château, ce jeune homme sentait, lui aussi, une sourde inquiétude bourdonner autour de son cœur. En moins de quinze jours, le vieux manoir de Bigny avait été rajeuni des pieds à la tête. A voir les embellissements qu'il avait essuyés, un poète aurait crié à la profanation, un bourgeois se serait pâmé d'aise. Toute la façade avait été grattée et blanchie à la chaux. Les pierres disjointes du perron avaient été rap-

prochées et soudées. On avait soigneusement arraché les grandes herbes qui poussaient dans la cour; on les avait remplacées par un semis de sabie jaune et fin- A l'intérieur, les meubles de palissandre ou de citronnier avaient succédé aux vieux fauteuils et aux bahuts de chêne. Deux appartements surtout, ayant vue sur la partie la moins sombre du parc, se faisaient remarquer par l'élégance de leur décoration . Toutes les recherches du luxe et du bien-être s'y trouvaient réunies. Le grand salon du rez-de-chaussée, entièrement remis à neuf, étincelait de dorures, de glaces et de cristaux. Le piano récemment arrivé de Paris s'y prélassait comme un roi dans la salle du trône. Tous les parquets se cachaient sous des tapis d'Aubusson, qui couraient le long des escaliers jusque dans les noirs corridors. Si les écussons aux armes de la famille n'eussent été conservés partout, on aurait pu se croire dans un hôtel de fraîche date, élevé à grands frais dans la Chaussée-d'Antin par quelque Turcaret moderne. Pas un livre, pas un tableau, pas un véritable objet d'art; en revanche, tout ce que les magasins d'un tapissier peuvent exhiber, au dix-neuvième siècle, de plus riche, de plus somptueux. En même temps le personnel du logis avait subi des restaurations analogues. Les garçons de charrue s'étaient transformés en laquais de bonne maison. On allait, on venait, on s'exerçait toute la journée, sous les yeux de Robineau, qui dressait t^tte rustique valetaille aux belles manières de la servilité. Robineau lui-même avait fait peau neuve et tranchait de l'intendant de haute volée. Du matin au soir on ratissait les allées, on extirpait les ronces, on éclaircissait les fourrés. Un élève de Cajême, expédié de la capitale, préparait déj^

ses fourneaux et faisait manœuvrer toute une armée de jeunes marmitons. Enfin, un bel attelage de chevaux gris pommelé et un alezan de race limousine hennissaient et piaffaient dans l'écurie, tandis qu'une calèchç^ venue paf le roulage, dormait sous la remise, dans son fourreau de toile.

Que penser de tous ces apprêts? Le comte des Songères avait-il l'intention de se fixer à Bigny? Madame Barnajon, sa sœur, et mademoiselle Malvina, sa nièce, devaient-elles s'y fixer avec lui? Pourquoi ces prodigalités qui n'étaient pas dans les goûts du maître? A ces questions qu'il se posait à lui-même, Roger ne savait que répondre; mais il sentait que quelque chose se tramait en opposition avec ses projets. Malheureusement, nul indice ne pouvait le mettre sur la voie. Son père l'avait toujours tenu en dehors du mouvement des affaires en général, et des siennes en particulier. Roger ignorait quels intérêts avaient ramené le comte à Bigny. Il ne se doutait même pas qu'un procès remît en question la propriété de ce domaine. Quoique naturellement fier et réservé, et quelque sentiment de répulsion que lui inspirât Robineau, il se hasarda plusieurs fois àl'interroger ; mais Robineau était impénétrable, et, depuis quelque temps, il avait redoublé d'arrogance, si bien que Roger dut se contenir pour ne pas le mettre rudement à sa place. Désespérant de rien tirer de cet animal, qui participaitdu cuistre etde l'huissier, il prit le parti d'attendre, sans rien dire à Catherine, de peur de l'effaroucher.

A Saint-Sylvain, les choses ne prenaient pas un tour plus gai ni plus rassurant. Quand Roger était là, près d'elle, Catherine croyait aisément au bonheur ; aussitôt qu'il o'é«

loignait, la petite vierge sentait sa confiance partir avec lui. Marthe et François Paty avaient fini par s'apercevoir du changement qui s'opérait dans l'humeur de leur chère enfant. Le bon vieillard ne s'en inquiétait guère, persistant è penser qu'il s'agissait entre elle et Claude de quelque bouderie d'amoureux. Marthe se serait bien gardée de dire autrement que M. le curé ; mais au fond, la vieille nourrice, quoiqu'à cent lieues de la vérité, n'était pas bien convaincue que l'ami Claude fût pour beaucoup dans cette affaire. Toujours est-il que le presbytère n'avait plus le charme qui l'embellissait voici à peine un mois. Le mouvement et la vie menaçaient de s'en retirer. Claude n'y montrait plus son nez. La fenêtre où Marthe et la petite fée babillaient autrefois si gentiment, demeurait fermée des journées entières. Catherine ne rôdait plus autour de son oncle; Claude ne rôdait plus autour de Catherine. Les repas étaient silencieux. François Paty lisait son bréviaire d'un bout à l'autre sans être interrompu par sa nièce. La présence seule de Roger ramenait de temps en temps un peu de soleil sous le toit du pasteur. Le village même, depuis que le jeune Noirel faisait assidûment sa classe, avait un aspect morne et n'était plus animé que par la sortie de l'école. Délivré des soins de son empire, Claude allait vaguer solitairement, comme un chien qui n'a plus de maître : sa démarche affaissée et sa physionomie profondément triste imprimaient au paysage je ne sais quoi de morose et de chagrin. De son côté, le marguillier, qui promenait çà et là une mine longue d'une aune, ne contribuait pas à égayer les horizons.

Bref, de tout ce petit monde que nous avons connu si

heureux, i) «'y avait que Pâquerette qui n'eût rien perdu de sa joie. Celle-là continuait de vivre, comme par le passé, en plein air, pieds nus, robe à mi-jambe, poussant devant elle son joli troupeau, la gau le en main et la gaieté au cœur.

Page 1