‹ CatherineChapitre 12 sur 14 · ATTAQUE AU COIN D'UN BOIS · texte numérisé non relu

ATTAQUE AU COIN D'UN BOIS

Suivant les recommandations de son père, il dormit peu et réfléchit beaucoup. Ses réflexions ne furent pas précisément couleur de rose. Cependant, levé avec le jour, il] partit pour Saint-Sylvain, seulement, contre son habitude, cette fois au pas de sa bête. Près de la grille, au moment où il allait en franchir le seuil, il aperçut Malvina qui, levée, elle aussi, dès l'aurore, se promenait seule sur la lisière du petit bois voisin. Roger la salua froidement et so. disposait à passer outre, quand sa cousine courut à lui et l'arrêta sur place par un geste charmant. Elle s'appuya contre l'encolure du cheval, et tournant vers son cousin un regard suppliant*.

— Roger, ne vous éloignez pas sans m'avoir pardonné, lui dit-elle. Pardonnez-moi, s'emprcssa-t-eïle d'ajouter sans lui laisser le temps de répondre et en l'enveloppant'

out entier de la flamme de sa prunelle. Si vous saviez juelle nuit je viens de passer! Si vous saviez ce que j'ai :ouffert, ce que je souffre encore, vous n'auriez pas le cou- •age de m'en vouloir. Depuis hier j'ai versé plus de larnes que je n'en avais répandu dans toute ma vie. Par [uelle fatalité me suis-je montrée pour vous ce que je n'ai amais été pour personne, dure, méchante, cruelle, impioyable? J'ignore quel démon me poussait. Ah! ne me ugez pas là-dessus ! Je sais, je sens que tout amour sin- :ère est respectable, quel que soit l'objet qui l'inspire, et lue s'en railler, c'est se railler de Dieu. Si je l'ai fait, oh ! ie m'en voulez pas! c'est que j'ai dû croire que c'était une plaisanterie de mon oncle.- Comment aurais-pu supposer jue vous, vous, mon cousin, vous aimiez cette enfant au 3oint de la vouloir pour femme? Je le répète, j'ai cru que wtre père plaisantait, et je me suis prise à rire. Quand 'ai compris que c'était sérieux, j'ai pleuré. Dites-moi que rous me pardonnez.

— Mademoiselle, répliqua Roger, ne craignez-vous pas le vous enrhumer en vous promenant de si grand matin?

Malvina se tut, et deux larmes, deux vraies larmes, rouant silencieusement sur ses joues, tombèrent sur la main le Roger.

Il s'en fallait que le cœur de notre jeune ami fût doublé l'un triple airain. En voyant ce beau sein ému et ces grands yeux noyés de pleurs:

— Je ne vous en veux plus, dit Roger.

— Merci ! vous êtes bon, s'écria la jeune fille avec effusion, en pressant une main de Roger dans les siennes. [Umez, épousez cette enfant. Laissez dire le monde; soyez

heureux à votre aise et à votre guise. N'êtes-vous pas maître de \otre destinée, libre de disposer de votre main et de votre nom? Peut-être est-il regrettable que votre cœur ne se soit point adressé plus haut; je crois sincèrement qu'aimer au-dessous de soi est le plus grand malheur qui puisse échoir à un galant homme. Mais qu'y faire? On aime où l'on peut. La grande question est d'aimer. A tout prendre, elle est fort bien cette jeune personne. Elle a, m'a-t-on dit, des habitudes d'ordre et d'économie vraiment surprenantes: ce sera une excellente ménagère. Sans doute vous pouviez prétendre à une alliance plus élevée, aspirer à une position plus brillante; mais le bonheur tient peu de place et n'a pas besoin de vastes horizons. On a fait courir le bruit que l'amour n'est pas éternel, et que, réduit à luimême, il languit bientôt, dépérit et meurt; vous prouverez que ce sont autant de calomnies. D'ailleurs, n'aurezvous pas, pour vous distraire, la pieuse intimité de votre oncle et la société de MM. Noirel, père et fils? Ce n'est qu'au village qu'on rencontre encore aujourd'hui de ces âmes simples et naïves qui vous reportent délicieusement au temps des patriarches. Une seule chose m'afflige et me désole en tout ceci, c'est qu'à cause des préjugés invétérés de ma mère qui a la faiblesse d'être là-dessus de l'avis du monde, vous ne pourrez pas nous présenter madame des Songères, et qu'il nous faudra renoncer à des relations qui auraient pu devenir charmantes à la longue. Ingrat, vous en prendrez bien aisément votre parti, et les regrets seront pour moi seule.

A ces mots, elle s'enfuit à travers le parc, et Roger continua tristement son chemin.

LE RENDEZ-VOni

Catherine était retombée bien vite dans l'abîme d'où l'avait tirée un instant le billet de Roger. C'avait été pour elle comme une branche de saule jetée du rivage à l'infortuné qui se noie. Pour ne pas alarmer son oncle, au lieu de remonter dans sa chambre, ainsi que l'y poussait son cœur, elle s'était rendue, après vêpres, dans la salle du presbytère où se trouvaient réunis, selon l'habitude du jour, quelques notables de l'endroit. Il était fort question, quand elle entra, des embellissements de Bigny, du retour du comte des Songères et de l'arrivée des dames Barnajon au pays. Chacun disait son mot : l'opinion générale était qu'il retournait d'un mariage entre le fils du comte et la jeune étrangère dont on exaltait à l'envi la beauté; car l'apparition de Malvina avait bouleversé tous les esprits de Saint-Sylvain, et, si nous en exceptons Claude, pas un de ces braves gens ne se fût avisé de soupçonner qu'il existât, au sein même de leur village, une figure plus belle dans son agreste simplicité que la poupée vêtue de gaze et de satin, qu'ils avaient vue le matin à la messe. Aussitôt qu'il aperçut Catnerine, Claude essaya de l'entraîne, dehors; mais il faut que la souffrance ait des attraits à nul autre pareils. Catherine s'ooslina à vouloir rester, et la malheu-

reuse enfant dut entendre répéter, seulement d'une façon plus nette et plus précise, tout ce qu'avait dit Pâquerette quelques heures auparavant.

— Va-t'en, lui disait de temps en temps Claude à voix basse Que fais-lu là? Tu vois bien qu'ils ne savent pas ce qu'ils disent.

Catherine ne bougeait pas et paraissait prendre un plaisir cruel à tout ce qui se contait autour d'elle, tandis qu'à l'autre coin de la salle, François Paty l'observait d'un œil scrutateur. Le soir, à souper, tant qu'elle fut en présence de Marthe et de son oncle, la petite vierge tint bon, et même, comme le vieux pasteur paraissait triste etsouffrant, elle sut trouver, pour l'égayer et le distraire, quelques éclairs de son humeur d'autrefois; mais une fois seule dans sa chambre, dans cet humble réduit qui l'avait vue pendant quinze ans si riante, si vive et si légère, travaillant, priant et chantant, on peut penser quelle explosion de désespoir, et si ses pleurs recommencèrent à couler. La nuit ne fut guère meilleure pour le bon curé qui venait enfin d'entrevoir confusément ce qui se passait dans le cœur de sa nièce. Ce n'est pas qu'en mettant les choses au pis, il les jugeât au point où elles étaient véritablement: toutefois, bien qu'il ne crût à rien de grave, il s'accusa d'avoir encouragé avec trop de complaisance les assiduités de Roger et se félicita du retour du comte qui allait mettre forcément un terme aux visites de ce jeune homme. Il se consulta pour savoir s'il en parlerait à Catherine; mais il croyait le mal si peu avancé qu'il craignit de l'aggraver en y touchant. D'ailleurs, le bon pasteur se déliait un peu de sa perspicacité, et n'était pas bien sûr d'avoir deviné juste

en cette affaire. Cependant l'attitude de Catherine, son front chargé d'ennuis, ses yeux brûlés de larmes, tout lui disait que cette douce et chère créature souffrait, et François Paty avait fini par comprendre que le digiie Claude, malgré ses excellentes qualités, ne pouvait être l'unique cause d'un si prompt changement et d'un si grand ravage. Le lendemain, comme il se promenait seul sous les marronniers de la terrasse, plongé dans ses réflexions et se réjouissant déjà de ce que Roger ne s'était point montré le dimanche à la cure, reconnaissant là et bénissant l'influence du comte des Songères, il aperçut Roger dans la cour. Presque au même instant Catherine parut au bas de l'escalier, et les deux jeunes gens restèrent interdits devant François Paty, qui les regardait pourtant avec bonté. Il les prit doucement chacun par un bras, et, après les avoir entraînés au fond du jardin, il répéta d'un ton ferme, quoique paternel, ce qu'il leur avait dit un soir, qu'ils devaient. songer à ne plus se voir, puisqu'à présent que le comte était de retour, Roger ne pourrait plus venir sans désobliger son père. Bref, quoiqu'il eût l'air d'en souffrir et quoiqu'il en souffrît réellement pour son propre compte, il lui fit clairement entendre que ses visites ne devaient plus être aussi fréquentes que par le passé et que même il conviendrait peut-être qu'il y renonçât entièrement. Non qu'il se méfiât de ces deux aimables cœurs; à Dieu ne plaise! mais outre qu'il était très-sincère dans tout ce qu'il disait là-dessus, ne voulant pas être entre le père et le fils un sujet de discorde et de division, il commençait à s'alarmer sérieusement et à trembler pour le repos de sa bien-aimée ûlle. Tandis qu'il parlait, Cathe-

rine, éperdue, n'attendait qu'un geste, un regard de Roger pour se jeter dans les bras de son oncle et pour lui tout avouer; mais Roger n'opposa que des réponses évasives, et la pauvre petite créature dut encore une fois refouler dans son sein le secret qui la consumait. Ils se quittèrent dans la soirée sans avoir pu réussir à se trouver seuls un moment, si bien qu'après cette entrevue, sur laquelle elle avait compté pour savoir si elle devait vivre ou r^ourir, Catherine se sentit dévorée de plus d'angoisses qu'elle ne l'était la veille. Roger lui avait semblé contraint, triste, abattu, découragé ; il était partisans dire quand il reviendrait ; elle avait cherché vainement sur son front, dans sa voix, dans ses yeux, dans son maintien, l'assurance et l'intrépidité qui l'avaient soutenue jusqu'ici. Demeuré seul avec sa nièce, le pasteur voulut la prendre entre ses bras ; mais, se dérobant aux caresses de son oncle, elle s'enfuit tout éplorée, et François Paty vit avec effroi qu'il ne s'était pas trompé. Retirée dans sa chambre, Catherine se laissa tomber sur son lit, et son âme tout entière s'exhala en cris de détresse. Hélas! ce n'était plus cette enfant soumise et résignée qui, voilà quelques jours, disait à Roger : « Partez et ne revenez plus ! » C'est que l'amour est ainsi fait : toujours prêt à renoncer au bonheur tant qu'il en est sûr, s'y cramponnant avec désespoir aussitô/- qu'il craint de le perdre. Ainsi tout allait de mal en pis au presbytère. Une fièvre lente minait sourdement Catherine. François Paty observait sa nièce avec inquiétude, demandant à Dieu de l'éclairer, de l'inspirer et de diriger la main qui devait toucher, pour essayer de les guérir, aux blessures de ce jeune cœur. De son côté, la vieille Marthe, aux

abois et ne comprenant rien de ce qui se passait autour d'elle, allait, venait, et s'agitait sans but. Cependant par une après-midi, Pâquerette se glissa comme un furet dans la cour et grimpa comme un chat à la chambre de la petite vierge. Après avoir fermé la porte et s'être assurée que Catherine était bien seule, elle lui sauta au cou, puis, tirant de sa poche une lettre, elle la montra d'un air de triomphe et de mystère. C'étaient quelques lignes de Roger; tout y respirait l'amour, mais non plus la confiance, et l'on y sentait trop que ce jeune homme avait perdu la sécurité qu'il essayait encore d'inspirer à sa bien-aimée. Ardente, passionnée, mais vague dans l'expression et ne précisant rien, cette lettre, au lieu de calmer Catherine, ne fit que redoubler la fièvre qui lui rongeait les os.

Un soir, en revenant de la ville où son oncle l'avait envoyée le matin, je ne sais plus sous quel prétexte, mais en réalité pour essayer de la distraire, Catherine se détourna de son chemin, et, comme si elle eût été dans le secret des préoccupations de sa maîtresse, la douce Annette, allongeant le pas, prit d'elle-même un sentier de traverse qui la conduisit à Bigny. Il faisait nuit noire quand elle s'arrêta devant la grille. Poussée par le démon de la douleur, Catherine mit pied à terre, et, entr'ouvrart la porte sans bruit, elle se glissa dans le parc, si émi 3 qu'elle tenait son cœur à deux mains. E1L- reconnut il place où, pour la première fois, elle avait rencontré Roger. Quelques mois seulement avaient passé depuis cett ) rencontre, et pourtant qu'elle était changée de ce qu'elle était alors! Il y avait la même différence qu'entre cette soirée d'octobre et la matinée de mai où Roger lui était

apparu. Elle allait à pas craintifs, et, à mesure qu'elle approchait du château, elle entendait plus distinctement les sons du niano qui accompagnaient la voix de Malvina. Elle s'assit sur l'herbe, et, la tête entre ses mains, elle écouta ces chants qui semblaient se railler de sa tristesse. Depuis quelques instants , Catherine n'entendait plus que les plaintes du vent dans les rameaux des pins et des mélèzes, quand le sable de l'allée cria auprès d'elle, et, pour n'être pas surprise, elle n'eut que le temps de se cacher derrière un cyprès. Deux ombres s'avançaient à pas lents, et, bien que la soirée fût très-sombre, Catherine reconnut aussitôt Roger et la belle étrangère. C'était en effet mademoiselle Barnajon, enveloppée d'un burnous de cachemire blanc, et nonchalamment appuyée sur le bras du jeune vicomte.

— Pourquoi si triste et si rêveur? disait-elle. Tandis que je chantais, j'ai vu des pleurs qui roulaient dans vos yeux. Qu'avez-vousf Parlez-moi. Je voudrais avoir toutes les ressources d'esprit que je n'ai pas, je les emploierais à tâcher de vous égayer et de vous distraire. Malheureusement je n'ai que mon cœur. Roger, ce cœur vous est ouvert, je sens avec orgueil que le ciel ne l'a pas fait trop indigne du vôtre.

Le coupb s'était éloigné; Catherine n'en entendit pas davantage. Mab ce qu'elle venait de voir et d'entendre avait suffi pour achever de lui mettre la mort et l'enfer dans le sein.

Or, cette enfant était une nature à la fois trop richement douée pour renoncer aisément au bonheur, trop pure pour douter de Roger, trop honnête pour accepter plus long-

temps fr position où ce jeune homme la plaçait. Elle résolut d'en sortir, et le jour suivant, d'une main plus exercée aux jeux de l'aiguille qu'aux travaux de la plume, elle écrivit :

« Vous ne sentez donc pas que je souffre! Il n'y a donc rien qui vous dise que je meurs de tristesse et d'ennui 1 11 me semble que si vous étiez malheureux, fussiez-vous à mille lieues de moi, le monde entier me le dirait; fussionsnous séparés par les monts et les mers, il me semble que si vos yeux versaient une larme, je la sentirais aussitôt tomber sur mon cœur. Je m'agite, je souffre et suis bien malheureuse. Dieu s'est retiré de cette maison, mon ange gardien m'a quittée, je ne puis plus, je n'ose plus prier; je n'ai plus goût à rien. Que se passe-t-il? Je ne doute pas de vous, je crois en vous comme en moi-même ; mais je suis trop inquiète et trop tourmentée pour n'être pas menacée de quelque épouvantable malheur. Par instants je crois sentir, aux déchirements de mon cœur, les défaillances du vôtre. Je me trompe, n'est-il pas vrai, mon Roger? Vous m'aimez, vous m'aimez encore, vous voulez bien m'aimer toujours? C'est depuis que je vous ai vu à la messe avec ces dames que je souffre tant. Depuis ce jour, j'ai là comme un serpent qui me déchire et me dévore. Que mon sort se décide! Il faut que je vous voie, il faut que je vous parle, il faut surtout que je vous entende. Je ne puis plus vivre ainsi, tout vaut mieux que l'état d,;:ngoisse où je me consume. Entre Saint-S)lvain et la Ilachère, il y a, sur le bord du chemin, un gros chêne que vous avez dû remarquer à cause d'une sainte Vierge et d'un enfant Jésus que l'on voit entre ses branches. De-

main, à midi, au coup de Yangelus, je serai au pied de ce chêne. »

Elle plia ce billet et le confia le jour même à Pâquerette, qui partit de son pied léger, plus fière qu'un élève en diplomatie, chargé d'une mission secrète près de la cour de Vienne ou de Berlin.

Ne doutant pas que la lettre n'eût été remise à Roger, Catherine s'échappa le lendemain de la cure et prit le sentier de la Hachère, non plus sur Annette, mais à pied cette fois, comme pour une promenade dans les environs.

La matinée était froide et brumeuse. Un brouillard épais, cotonneux, rasait les guérets, rampait le long des coteaux et accrochait ses flocons de ouate aux flancs rouilles des vallons et des bois. La nature se sentait déjà saisie du premier frisson de l'hiver. Les roitelets et les rouges-gorges voletaient de branche en branche d'un air effaré; sous le ciel terne et gris filaient des bataillons de grues; l'or des ajoncs commençait à briller ça et là dans les landes, où l'araignée avait tendu ses toiles, pareilles à de petits hamacs abandonnés par les lutins et par les sylphes de la nuit.

Catherine contemplait avec un sentiment de tristesse attendrie et presque de reconnaissance, ce paysage morne et voilé dont les teintes s'harmonisaient avec les dispositions de son âme; il lui semblait que la création tout entière portait le deuil de son bonheur et de ses beaux jours. Elle marchait le front baissé, et, en la voyant passer, il eût été bien difficile de reconnaître l'heureuse enfant qui glissait, voilà quelques mois- les long des haies, fraîche et souriante comme le printemps, vive et ioyeuse comme

l'alouette des blés. Cependant, quand le soleil, déchirant la brume qui l'enveloppait, se prit à briller de cet éclat si doux au déclin de l'automne, elle sentit un rayon de chaleur et de vie pénétrer dans son sein. Elle allail voir Roger; il lui apparaissait impossible qu'aucun malheur pût l'atteindre par un si beau soleil, sous un ciel si serein.

Le même jour, à la même heure, le comte des Songères et sa sœur se promenaient ensemble à travers les campagnes. Ce n'est pas que madame Barnajon eût goût le moins du monde à ces excursions matinales; mais le comte l'avait entraînée, et, bon gré, mal gré, elle avait dû se laisser conduire. Depuis le dernier entretien qu'elle avait eu avec son frère, madame Barnajon avait beaucoup médité et beaucoup réfléchi. L'égoïsme et la réflexion l'avaient amenée par des pentes insensibles à envisager sous un nouveau jour la question de ses intérêts. Après avoir passé de longues heures sur les consultations que le comte avait soumises à son appréciation, elle s'était vue forcée de reconnaître que les chances étaient égales des deux côtés, la victoire incertaine, et que le sort seul en déciderait. Or, depuis qu'elle savait que Bigny rapportait, bon an, mal an, vingt mille livres, elle était devenue plus circonspecte et se sentait moins disposée à courir les aventures d'un procès et les hasards de la justice. D'une autre part, s'il était vrai que Bigny répondît à Roger de la fortune de sa mère, madame Barnajon devait n'y plus songer. Enfin, ce qu'elle avait observé de l'humeur, de l'esprit et du caractère de ce jeune homme, lui souriait assez et ne contrariait en rien ses habitudes de souveraineté. Vingt mille livres de rente I Malvina comtesse! un

gendre facile à mener! Pour toutes ces raisons, madame Barnajon était arrivée à souhaiter tout aussi ardemment que le comte un mariage entre sa fille et son neveu, et c'était à cette heure Tunique but de son ambition.

— Eh bien! mon frère, disait-elle, tout pesé, tout vu, tout calculé, je crois que vous aviez raison l'autre soir. Ce n'est pas que je juge ma cause désespérée; bien loin delà. J'ai jeté les yeux sur les pièces que vous m'avez remises; je ne me tiens pas pour battue. Quant aux droits de votre fils, je les nie ; nous avons pour nous la priorité. Mais je trouve qu'il est triste et peu moral de donner au monde le spectacle de nos dissentiments, et si vous persistez à penser qu'un mariage entre nos deux enfants...

— Oui, certainement, j'y persiste, s'écria le comtes mais, voilà le diable ! Roger est amoureux comme un enragé, et vous savez aussi bien que moi que ce n'est pas de votre fille.

— Laissez donc ! s'écria madame Barnajon en haussant les épaules. Vous allez me faire accroire que le fils du comte des Songères est sérieusement épris de cette petite paysanne?

— Sérieusement, ma sœur, et, je vous le répète, au point de la vouloir épouser. Souhaitez-vous une preuve que ce sont des amours qui ne plaisantent pas? Lisez cette lettre ; elle est de la petite. Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est le hasard seul qui l'a fait tomber entre mes mains. -

A ces mots, il tendit à sa sœur la lettre de la petite vierge. Lasse de rôder autour du château, Pâquerette avait pris le parti de la remettre à son ami Cadet, qui n'avait

eu rien de plus pressé que de l'aller porter à maître Robineau.

— Un rendez-vous ! s'écria madame Barnajon après avoir lu la lettre de Catherine.

— Oui, ma sœur, un rendez-vous. Qu'on vienne nous chanter maintenant que l'innocence habite les hameaux et que la pudeur, en désertant les villes, s'est réfugiée sur le bord des ruisseaux !

— Un rendez-vous ! répéta madame Barnajon. Un rendez-vous au pied d'un enfant Jésus et d'une sainte Vierge I

— Façon charmante, ajouta le comte, de concilier les exigences du ciel et celles de la terre.

— Savez-vous bien, mon frère, que c'est affreux, cela! Savez-vous qu'il est de notre devoir d'empêcher qu'un pareil scandale ne se passe dans le domaine de nos pères, sur les terres de nos aïeux.

— Que diable voulez-vous que j'y fasse? répliqua M. des Songères. Sauriez-vous, par hasard, le secret d'empêcher les nuages d'aller où le vent les pousse, et les amants où l'amour les conduit?

— Mais songez donc, mon frère, que cette petite malheureuse va se perdre à jamais! La nièce d'un curé! quelle horreur! Il faut courir à elle, lui montrer l'abîme entr'ouvert sous ses pieds; il faut la sauver à tout prix.

— Ma sœur, ces sentiments vous honorent. Tenez, ajouta- t-il en s'arrêtant au détour du chemin, voici précisément le chêne à la Vierge, et, si mes yeux ne me trompent pas, ce doit être la belle en question que j'aperçois assise au pied de l'arbre. Ma sœur, c'est Dieu qui nous a Conduits.

— Allons, mon frère, allons ! s'écria résolument madame Barnajon, il s'agit de sauver une âme.

Un malheur ne vient jamais seuî,

Assise au pied d'un chêne séculaire, placé de temps immémorial sous l'invocation de la Vierge qui, du haut de sa niche de branchages et de verdure, paraissait abaisser sur elle un regard souriant et protecteur, Catherine suivait d'un œil distrait les feuilles tournoyantes qu'abattait le vent, images de ses illusions près de se disperser au souille glacé de la réalité. Tout à coup elle entendit un bruit de pas ; pensant bien que c'était Roger, elle se leva brusquement, et se trouva face à face avec madame Barnajon, qu'elle reconnut, quoique ne l'ayant vue qu'une fois. La jeune fille devint si tremblante que madame Barnajon fut obligée de la soutenir et de la faire asseoir auprès d'elle.

— Remettez-vous, ma chère enfant, dit-elle d'un ton de bonté familière, en lui prenant les mains qu'elle pressa affectueusement dans les siennes. Ce n'est pas un juge sévère, c'est bien plutôt une amie que le cieJ ^ous envoie. Si le hasa d m'a rendue maîtresse des secrets do votre petit cœur, n'en ayez point de honte ni d'effroi ; m i discrétion vous est acquise autant que mon indulgence,

— Je n'ai ni peur ni honte, madame, répondit doucement Catherine qui venait à ces mots de relever le front. Je ne repousse pas l'aumône de votre indulgence, bien que j'ignore a quel titre elle m'est offerte; mais votre discrétion, je n'en ai pas besoin. Petits ou grands, Dieu lit dans tous les cœurs, et, si j'étais coupable, Dieu le saurait déjà.

— Coupable, vous ne l'êtes pas, mon enfant; mais vous pourriez le devenir, si l'on ne vous montrait les dangers auxquels vous exposent votre jeunesse et votre inexpérience.

— De quels dangers voulez -vous parler, madame? demanda Catherine d'un air étonné. Je n'ai jamais fait de mal à personne. A cause de mon oncle, tout ce pays me respecte et m'aime; il n'est pas jusqu'aux chiens des pâtres qui ne me connaissent et ne viennent me lécher les mains.

— Sans doute, sans doute, reprit en souriant madame Barnajon; mais les dangers les plus sérieux sont précisément ceux qu'on ne soupçonne pas. Voyons, ma chère petite, souffrez que je vous parle comme si j'étais votre mère. Ce n'est pas moi que vous attendiez, à cette heure et à cette place?

— Non, madame, et voilà pourquoi je me suis sentie troublée en vous voyant.

— Vous attendiez le fils du comte des Songères?

— Oui, madame, je l'attendais, dit sans hésiter Catherine.

— Vous l'aimez pourtant; il vous aime?

— Oui, madame, nous nous aimons; c'est pour cela que je l'attendaU.

— Et vous ne craignez pas de vous rencontrer seule, à travers champs, avec ce jeune homme?

— Puisqu'il m'aime, madame, que puis-je avoir à redouter? répondit la jeune fille avec sérénité.

Après quelques instants de réflexion silencieuse :

— Posons nettement la question. Vous aimez Roger, il vous aime; il a promis de vous épouser?

— Madame...

— Ne vous effarouchez point; ce jeune homme étant le fils de mon frère, vous me reconnaissez hien quelque droit à me mêler un peu de cette grande affaire. Vous

*es charmante, ma chère petite. Depuis quelque trente ans que j'ai quitté cette contrée, j'étais loin de me douter qu'il y poussât des fleurs aussi fraîches et aussi gracieuses. La première fois que je vous vis, c'était à la messe; vous quêtiez pour les pauvres. Je fus frappée de votre bon air. Ce n'est pas tout. On vante à l'envi vos vertus et votre piété. Vous excellez, dit-on, à parer l'église de Saint-Sylvain les dimanches et les jours de fêle. Enfin, si j'en dois croire la voix publique, vous brodez à merveille, avec un goût exquis. Il faudrait que je fusse bien difficile pour ne pas m'estimer heureuse de pouvoir vous nommer ma nièce. Malheureusement, nous avons dans notre famille et dans notre monde d'assez sottes idées qui vous en excluent rigoureusement.

- Croyez, madame, qu'il m'en coûterait d'être une étrangère dans la famille de mon mari, répondit Catherine avec dignité ; mais je ne m'inquiéterais point de savoir s'il est sous le ciel un autre monde que le coin de terre où je me sentirais aimée.

— Votre mari ne l'ignorerait pas, lui. Tout ce qu'il

pourrait faire, serait de l'oublier d'abord; mais un jour viendrait nécessairement où il finirait par s'en souvenir. L'amour, ma chère petite, peut bien remplir tout, entière notre vie, à nous autres femmes qui n'avons rien de mieux pour nous distraire; mais dans l'existence d'un homme, ce n'est qu'un bien court épisode qui en occupe à peine la fraîche matinée. Vous n'auriez pas d'autre ambition que de vivre sans bruit au fond de ces campagnes; mais quand Roger aurait découvert que vous lui fermez sa famille et le monde, quels regrets alors ne seraient p as les siens ! quels remords ne seraient pas les vôtres!

— Tout ce que vous me dites, madame, je l'ai dit à peu près à M. Roger, répondit humblement Catherine en baissant la tête.

— J'en suis convaincue, mon enfant; je vous tiens pour l'honneur et la délicatesse même. Je n'ai pu me décider à croire un seul instant aux rumeurs qui circulent, que vous avez tout essayé pour en amener là mon neveu, et que votre oncle s'est fait, tout au moins par ses complaisances, le complice de vos séductions.

— Oh!... madame! s'écria Catherine, la rougeur au visage, et en joignant ses mains par un brusque mouvement de fierté outragée. Si vous connaissez les malheureux qui disent cela, recommandez-leur de se taire, recommandez-le-leur bien, madame, car on leur ferait un mauvais parti dans le pays, et Claude les tuerait peut-être.

— Je vous répète, mon enfant, que je n'en ai rien cru. La preuve, c'est que me voici. Je n'ai pas hésité à venir vous trouver. Je suis venue, franchement et loyalement,

m'adresser à votre raison, moins encore qu'à votre amour; car, dans les nobles cœurs comme le vôtre, l'amour est généreux et ne recule pas, au besoin, devant l'immolation de lui-même.

— 0 mon Dieu ! s'écria la jeune fille en retenant ses pleurs, il n'est pas en moi de ne plus l'aimer; mais, s'il faut que je meure, dites-le, je suis prête.

— Non, ma chère petite, non, il ne faut pas que vous mouriez; seulement, je ne dois pas vous dissimuler que vous êtes, dès à présent, un obstacle dans la vie de ce jeune homme. Par sa naissance et par sa fortune, héritier des titres et des biens du comte des Songères, Roger était appelé à de brillantes destinées auxquelles votre amour lui interdit désormais de prétendre. Vous brisez toutes les espérances que nous avions posées sur cette blonde tête ; vous renversez tous les plans que nous avions formés pour son bonheur. Je ne veux rien vous cacher, mademoiselle : vous réduisez au désespoir toute une famille mortellement frappée dans le dernier rejeton de sa race. Déjà mon frère ne parle de rien moins que de maudire et de déshériter son fils. Entre ces deux cœurs étroitement unis jusqu'alors, vous avez, à votre insu, sans le vouloir, fatalement, semé la discorde. Sous ce toit où nous étions arrivés si joyeux, ce ne sont, depuis notre retour, que des scènes de violence et de désolation profonde. En présence de si grands désastres, que ferez- vous? que comptez-vous faire? Consommerez-vous le malheur de notre maison? achèverez-vous d'entraîner Roger à sa perte? Ce n'est plus pour vous, c'est pour lui que je vous prie et que je vous adjure. Ange d'innocence et de piété,

soyez forte contre vous et contre lui-même. Rendez à ses devoirs celte âme qui ne se connaît plus, en la forçant de reprendre la foi qu'elle vous a donnée dans cne heure d'ivresse, de passion et d'oubli. Hélas! c'est une famille entière qui vous parle ici par ma voix. C'est un père éploré qui embrasse vos genoux ; c'est une mère qui, du haut du ciel, vous conjure de sauver son enfant?

Elle parla longtemps sans être interrompue, montrant, exagérant à plaisir toutes les calamités attachées aux alliances disproportionnées. Les bras croisés sur sa poitrine, blanche, muette, immobile comme une statue au pied d'un tombeau, Catherine la laissait dire.

— Que voulez-vous, ma pauvre enfant? la vie est ainsi faite; vous ne la changerez pas. Dieu vous soutiendra dans cette dure épreuve, et vous recueillerez plus lard le prix de votre sacrifice. Je sais ce qu'il en coule de perdre un amant. C'est un rude moment à passer; mais vous verrez qu'on en revient. Je puis même affirmer qu'on s'en console. Vous êtes jeune, et si la vie n'a qu'un printemps, ce printemps a plus d'un amour. Je n'ai pas besoin de vous dire que mon neveu doit ignorer la démarche que je viens de faire; autrement, ce serait envenimer le mal au lieu de le guérir. Vous êtes jolie comme un cœur. Notre famille n'est pas ingrate; corniez sur sa reconnaissance. Nous ne négligerons rien pour récompenser dignement votre dévouement et votre abnégation. Nous nous emploierons de notre mieux a votre bonheur. Votre église est pauvre, nous l'enrichirons. Votre oncle est vieux, nous ferons de lui un chanoine. Convoite-t-il la cure de Boussac ou de Bourganeuf? nous l'y pousserons. Pour vous,

ma chère petite, en attendant que je puisse vous marier avantageusement, je vous procurerai de l'ouvrage, et je m'engage, pour ma part, à ne porter ni fichu ni mouchoir qui n'ait été brodé de cette jolie main.

Toujours dans la môme attitude, Catherine ne répondait pas. Redoutant une explosion de désespoir, madame Bamajon l'appuya contre le tronc du chêne à la Vierge, lui fit respirer un flacon de sels anglais ; puis, cela fait, elle s'éloigna à la hâte, comme si, après avoir enfoncé un couteau dans le sein de cette infortunée, elle eût craint de mettre du sang à sa robe.

Une heure après, Catherine retournait à Saint-Sylvain, brisée, anéantie, n'ayant même plus la force de souffrir ni l'énergie de se rendre compte de ce qui venait de se passer. Elle allait, cueillant ça et là les fleurs d'automne qu'elle effeuillait machinalement le long de la route; à voir sa démarche inégale, son regard doux et vague, sur ses lèvres je ne sais quel sourire mille fois plus poignant et plus terrible que l'emportement du désespoir, on l'eût dite atteinte, comme Ophélia, d'une poétique folie.

Arrivée sur un plateau qui dominait la vallée de la Creuse, elle reconnut, à travers le rideau éclairci des trembles et des peupliers, Roger et Malvina, chevauchant côte à côte et suivis à cent pas de distance par ce polisson de Cadet dont les bottes à revers jaunes, les galons dorés et la ceinture de cuir verni reluisaient aux feux du couchant. Vêtue d'une amazone de drap Meu qui sculptait richement les contours de sa taille, coiffée d'un chapeau de feutre gris dont le voile vert flottait à la brise, Malvina montait avec autant d'adresse que de grâce un fin alezan limousin.

magnifiquement harnaché, et relevant le pas avec orgueil, comme s'il eût été fier du poids de sa belle maîtresse.

Catherine pensa à sa petite jupe d'indienne, à son chapeau de paille, à la modeste Annette; et, souriant tristement, elle poursuivit son chemin.

A quelques pas de là, elle rencontra Claude, qui se promenait philosophiquement, comme toujours, le nez en l'air et les mains dans ses poches. Elle ne put se défendre, en l'apercevant, d'un mouvement de joie et presque de bonheur. La douleur l'avait, à son insu, rapprochée de ce vieux compagnon. Catherine lui prit le bras sans rien dire, et tous deux s'avancèrent en silence.

Ils allaient ainsi depuis une heure, échangeant, à longs intervalles, quelques paroles insignifiantes, lorsqu'ils aperçurent, du- côté de Saint-Sylvain, une lueur rougeâlre qui embrasait tout l'horizon et projetait au loin sur le paysage des reflets livides. Ils pensèrent d'abord que c'était un effet de soleil couchant; mais ils ne purent longtemps s'y méprendre, le soleil venait de s'abîmer à l'autre bout de l'horizon. A mesure que la nuit descendait, la lueur envahissait le ciel et devenait plus rouge et plus ardente. C'était un nuage aux flancs sanglants, à la base immobile et sombre, à la crête enflammée comme la cime d'un volcan. Claude et Catherine se regardèrent l'un l'autre avec effroi, sans oser d'abord se faire part de leurs réflexions.

— C'est une aurore boréale, dit enfin Claude pour rassurer sa petite amie; rappelle-toi que l'an passé, vers la fin de l'automne, nous vîmes, de : crasse de la cure, un spectacle tout à fait pareil.

— Vois-tu, vois-tu ces étincelles?

— Ce sont les étoiles qui se lèvent.

— Cette fumée?

— C'est la brume du soir.

— Écoute! écoute! s'écria Catherine en le forçant à s'arrêter.

— C'est la clochette des troupeaux, dit Claude.

— Écoute encore ! dit Catherine.

Ils prêtèrent l'oreille, et, au bout de quelques secondes, à travers les mille bruits qui s'élèvent des campagnes au déclin du jour, ils reconnurent le glas du tocsin.

— Le feu ! c'est le feu ! dit Claude.

— Où? demanda Catherine.

— A Saint-Sylvain ; c'est la voix, je la reconnais, de la cloche de notre village.

Ils hâtèrent le pas sans ajouter une parole.

Aux approches du hameau tout n'était que désordre, confusion et désolation. Les bestiaux, qu'on avait retirés des étables, vaguaient au hasard en poussant de longs mugissements. Des meubles, à demi consumés, des bahuts de chêne, des sacs de grain, des matelas, des courtines de serge verte, jonchaient le sol et encombraient les avenues. Là, de pauvres femmes traînaient par la main leurs petits en guenilles, désormais sans abri; ici, toute une famille se lamentait sur les débris fumants de son humble fortune.

Quand Claude et Catherine entrèrent dans le village, l'incendie avait dévoré deux maisons ; une troisième était en feu. Attroupée devant la porte d'où la flamme s'échappait comme d'un cratère la foule inoccupée, mais non

indifférente, paraissait attendre, dans une anxiété que nous devons renoncer à décrire, le dénoûment d'un drame dont Catherine et Claude n'avaient pu voir le commencement. Tous les cœurs paraissaient profondément émus; la pâleur était sur tous les fronts, la terreur se lisait sur tous les visages.

— Mon oncle! où est mon oncle? s'écria Catherine qui cherchait François Paty sans pouvoir le trouver. Mon oncle est mort! ajouta-t-elle en apercevant dans un groupe la vieille Marthe qui se tordait les bras et qu'on était obligé de retenir pour l'empêcher de se précipiter dans la fournaise. ?

Voici ce qui s'était passé :

Les maîtres du logis qui brûlait n'étant pas encore revenus des champs, on s'était empressé, aussitôt, que le feu avait gagné le toit, d'en emporter le mobilier et les ustensiles, gisant pêle-mêle sur la place de l'église où on les avait déposés. Tout était sauvé ou à peu près; on n'avait guère oublié qu'un enfant au maillot, suspendu par sa lisière à un clou, le long de la muraille, ainsi que cela se pratique encore aujourd'hui, pour la commodité des parents, dans plusieurs villages de la Marche et de la Bretagne. On ne s'était aperçu de cet oubli qu'en entendant les cris que poussait le petit malheureux, au milieu du craquement des poutres et du pétillement de la flamme. On voulut courir ; il n'était plus temps. L'incendie avait tout envahi, et pas un de l'assistance ne se sentait le courage d'affronter l'élément terrible. Une mère seule l'eût osé. Le pauvre petit criait toujours, car sa mère n'était pas là.

C'est alors que, sans songer à son grand âge et ne consultant que son immense charité, François Paty, qui s'était montré partout dans ce désastre, encourageant les uns, dirigeant les autres, consolant les victimes, désignant la cure comme un refuge toujours ouvert aux pauvres et aux affligés; c'est alors, dis-je, que François Paty s'était avancé au milieu des flammes, aussi calme, aussi serein que le Christ marchant sur les flots de la mer irritée.

Vainement on s'était écrié de toutes parts qu'il n'allât pas plus avant, qu'il courait à une mort certaine; vainement son vicaire, M. Noirel et la bonne Marthe s'étaient efforcés de le retenir... on avait vu sa tête blanche s'enfoncer et disparaître dans le gouffre embrasé.

Deux minutes, deux siècles s'étaient écoulés, on ne l'avait pas vu reparaître.

Cependant le feu redoublait de fureur. La maison s'affaissait et s'écroulait partie par partie. La toiture menaçait à chaque instant de s'effondrer. Les cris de l'enfant avaient cessé ; l'on n'entendait plus qu'un grondement sourd, pareil au bruit de la tempête.

C'est sur ces entrefaites que Catherine venait d'arriver.

En un instant elle apprit tout. Son premier cri fut vers Dieu, le second vers Claude. Dieu ni Claude ne répondirent. Claude s'était perdu dans la fouie. La parole humaine est impuissante à rendre la scène déchirante qui se passa dès lors dans ce pauvre village. Égarée, suppliante, éperdue, Catherine allait de l'un à l'autre, embrassant celui-ci, prenant la main à celui-là.

— Sauvez mon oncle, sauvez-le! disait-elle. Pas un de vous n'aura-t-il le courage de sauver notre père à tous? —

Que ferez-vous, quand vous ne l'aurez plus? — Cruels, est-ce ainsi que vous nous aimez? — Ne suis-je plus votre petite amie, votre petite vierge, votre petite fée? — Dites, parlez, ingrats ! — Est-il un seul de vous que nous n'ayons consolé dans sa peine? — Vous autres, vous m'avez vue naître et grandir. — Vous, vos sœurs sont mes sœurs et vous êtes mes frères. — Laisserez -vous mourir mon oncle, votre ami, votre vieux pasteur?

— Mes enfants, mes chers enfants! disait à son tour le papaNoirel, je suis bien pauvre, mais je promeisdix bons écus à celui d'entre vous qui voudra se dévouer pour notre curé; songez que, si nous le perdons, nous ne trouverons pas son pareil. C'est fort heureux, ajouta-t-il mentalement, que mon gueux de fils ne soit pas là, car il y laisserait pour sûr son gilet, sa veste e\ ses chausses.

— Mes amis, mes chers frères, un peu de bonne volonté ! disait le vicaire sans trop de bruit, sentant bien qu'au lieu de beaux discours, il aurait dû prêcher d'exemple. Ces flammes ne sont rien, comparées aux feux de l'enfer.

— Comment, tas de fainéants, criait Marthe en leur montrant les poings, vous restez là les bras croisés, quand votre pasteur n'a pas craint de se jeter dans ce brasier pour en tirer un de vos enfants? — Vous devriez être trop honorés, brigands que vous êtes, de pouvoir vous faire rôtir pour un si brave homme.

Tout cela se disait à la fois, au milieu d'un trouble et d'un tumulte dont rien ne saurait donner l'idée, tandis que l'incendie lançait à travers les ténèbres ses gerbes et ses fusées d'étincelles.

On se regardait en silence, d'un air morne et découragé.

Rassemblant ce qui lui restait de force et d'énergie, la petite vierge appela ciaude encore une fois.

Claude ne répondit pas.

Se sentant abandonnée de tous, Catherine se dégagea violemment des bras qui l'entouraient et s'élança pour aller mourir et s'ensevelir avec son vieil oncle.

Mais en cet instant un grand cri partit de tous les cœurs.

Claude avait paru sur le seuil, portant entre ses bras le pasteur qui tenait le marmot enveloppé dans les lambeaux de sa soutane.

Page 1