‹ CatherineChapitre 4 sur 14 · ROGER · texte numérisé non relu

ROGER

Ce jeune et beau Roger, que la petite vierge, dans sa naïveté villageoise, avait pris tour à tour pour un bon ange et pour un fils de roi, était tout simplement le fils du comte des Songères. Né au château de Bigny, il n'était encore qu'un enfant quand son père quitta brusquement le pays; voilà pourquoi nul ne se souvenait de lui sous ce coin de ciel qui l'avait vu naître. On n'a jamais bien su pourquoi le comte des Songères partit subitement après la mort de sa femme, sans avoir pris seulement le temps de voir l'herbe du cimetière pousser sur la tombe qui venait de se fermer. Le bruit courut alors que le comte avait tué sa femme; le fait est que la jeune comtesse mourut de tristesse et d'ennui. C'était une blanche et frêle créature qu'on vit en quelques années pâlir, décliner et s'éteindre; l'amour maternel lui-même ne put la rattacher à la vie. Le lendemain des funérailles, par une journée d'hiver, le comte partit, emmenant Roger et laissant derrière lui peu de regrets, comme on l'a pu voir, n était généralement haï, à cause de son caractère dur, hautain,

impitoyable. Après avoir quelque temps voyagé, se sentant peu porté vers la France, d'humeur bizarre, taciturne et sombre, il s'installa dans une petite ville d'Allemagne, où Roger acheva de grandir, et qui devint pour lui comme une seconde patrie, moins chère pourtant que la première, dont il avait emporté, quoique enfant, un durable et pieux souvenir. Nature tendre et poétique, il s'éleva timidement comme une fleur maladive sous le joug inflexible qui avait brisé sa mère. Il avait dix-huit ans quand, folie ou raison, son père se remaria. Une sourde antipathie qui, pour être inavouée, n'en était ni moins réelle ni moins profonde, avait existé de tout temps entre le comte des Songères et son fils. Dès lors cette antipathie éclata, non pas chez Roger, que son père avait toujours tenu muet et tremblant sous une volonté de fer, mais chez le comte, qui ne vit plus désormais dans Ce jeune homme qu'une gène et qu'un embarras. Ce jeune homme rappelait d'ailleurs toutes les grâces de sa mère, et le comte n'avait jamais supporté près de lui qu'avec une farouche impatience cette vivante image de l'angélique créature qu'il avait plongée au tombeau. Des enfants étant nos du second lit, la position devenait de moins en moins tenable, quand M. des Songères, sans expliquer ses vues et prenant prétexte d'un procès qui nécessitait sa présence à Paris, se décida tout d'un coup à retourner en France avec Roger. 11 est très-vrai que le comte poursuivait depuis plusieurs années un procès de famille qui remettait en question la meilleure partie de ses propriétés en pays marchois. Arrivé à Bigny, il n'y resta que quelques jouis et partit presque immédiatement pour la capitale, sans ?m-

mener son fils, qui demeura seul au logis, en compagnie de maître Robineau.

En se retrouvant seul dans ce vieux manoir où il était né, où sa înère était morte, sur cette terre qu'après vingt ans d'absence il avait reconnue au parfum, au milieu de cette belle et poétique nature dont le vague souvenir l'avait accompagné partout; en se voyant là, seul et libre, maître enfin de lui-même, Roger, n'étant plus comprimé par la présence de son père, sentit une vie nouvelle éclore en son sein. Il se fit en lui comme une de ces matinées de printemps, quand les bourgeons éclatent et que la sève, longtemps captive, monte et déborde de toutes parts sous les premiers baisers du soleil. Précisément on était alors en avril; il mêla les chants de son être aux concerts de la création ; pour la première fois il aspira à pleins poumons l'air enivrant de la liberté. Cependant ces premiers transports apaisés, il s'abandonna insensiblement et à son insu au se cret penchant vers la rêverie qu'il tenait de sa mère d'abord, puis de l'Allemagne où il avait grandi, qu'avait développé l'isolement dans lequel s'étaient écoulées les premières années de sa jeunesse, et qu'achevèrent d'exalter le silence et la solitude des champs. Chaste et pur, étranger à la passion comme à toutes choses, il fut bientôt pris de cette ardente mélancolie qu'engendrent chez les jeunes âmes les vagues aspirations et l'inquiétude des sens qui s'éveillent. Il ne savait rien de l'amour et n'aurait pu s'expliquer à luimême ce qui l'agitait et le troublait ainsi; mais i) sentait en lui comme une digue rompue et comme un flot qui cherchait à s'épandre. On comprend que maître Robineau n'était guère fait pour occuper ou pour détourner la turbu-

lente activité de ce cœur qui venait enfin de s'ouvrir à la vie. Roger partait le matin aux premières blancheurs de l'aube, escorté de ses chiens, le fusil sur l'épaule , et ne rentrait le plus souvent que le soir, à la tombée de fa nuit; encore que de fois la nuit le surprit-elle errant au fond des bois, ou bien assis sur le bord de la Creuse, à la pâle clarté des étoiles .

Il était dans ces dispositions d'esprit, lorsqu'un jour, en traversant le parc, il rencontra Catherine éplorée. Depuis plus d'un mois qu'il vivait solitaire au fond de ces pauvres campagnes, on pense bien que ce jeune homme n'avait rien vu ni rien rencontré qui pût être comparé à la petite fée ; je puis même affirmer qu'il n'avait rien rêvé de plus gracieux ni de plus charmant. Les larmes de la belle enfant le touchèrent ; sa gentillesse le frappa ; sa naïveté le fit sourire. A la campagne, quand on est seul, tout est distraction, la fleur qui pousse, la feuille qui tombe, l'oiseau qui vole et la nuée qui passe. A ce compte, l'apparition de Catherine dut être dans l'existence de Roger quelque chose de solennel, un événement véritable; toutefois il est vrai d'ajouter qu'après avoir tancé vertement maître Robineau, le jeune vicomte ne s'en préoccupa point davantage.

Le lendemain il partit au point du jour, non plus à pied, le fusil sur l'épaule, ainsi qu'il en avait l'habitude, mais à cheval, sur une petite bête du pays, qui, pour n'être pas un pur sang limousin , ne manquait pas d'une certaine finesse ni même de quelque grâce. En la sellant lui-même, car tout le monde dormait encore au château , excepté les chiens qui bondissaient autour de leur jeune maître et les

coqs qui réveillaient l'aurore paresseuse, Roger se rappela Annette, la nièce du curé, le surplis du vicaire, et il ne put s'empêcher de sourire. En traversant le parc au pas de sa monture, il reconnut la place où il avait trouvé la petite fée tout en larmes ; à la grille, il reconnut le bouleau aatour duquel Annette, tourmentée parles mouches, avait si bien entortillé sa bride. Il se rappela le petit pied qu'il avait tenu un instant dans sa main, il vit Catherine glissai le long des haies, et il sourit encore une fois.

Puis il se demanda ce que c'était que Saint-Sylvain, cap jamais sa rêverie ne l'avait poussé de ce côté, et quoique ce village ne fût qu'à cinq lieues, de pays, il est vrai, de ces petites lieues qui ne finissent pas et qui font bien dix bonnes lieues de poste, Roger en ignorait la latitude, et, la veille encore, n'en soupçonnait même pas l'existence. Sans songer seulement à se rendre compte du charme qui l'attirait, il eut la fantaisie de visiter ce hameau dont le vicaire n'avait pas de surplis, mais dont le curé, en revanche, avait une si jolie nièce. Il prit donc le sentier le long duquel il avait, la veille, suivi des yeux Catherine; mais arrivé à un carrefour où quatre chemins aboutissaient, après avoir cherché vainement autour de lui quelqu'un qui pût le renseigner, Roger fut obligé de lâcher la bride et de laisser aller son cheval à l'aventure.

— Le chemin de Saint- Sylvain? demanda-t-il d'une voix douce et avec politesse à une vieille femme qui filait sa quenouille, assise sur le revers d'un fosse, qu'abritait un buisson d'aubépine, tandis que ses moutons paissaient autour d'elle sous la garde d'un chien vigilant.

- Le chemin de Saint-Sylvain, répéta la bonne îemmq

en regardant Roger d'un air demi-naïf et demi-railleur; allez, mon gentil monsieur, vous le connaissez mieux que moi, /e chemin qui mène à Saint-Sylvain.

Vainement Roger insista, affirmant qu'il était étranger et ne connaissait pas le pays; convaincue qu'il se moquait et n'imaginant pas d'ailleurs qu'on pût ne pas savoir le chemin d'un bourg si important et qui a joué un si grand rôle dans l'histoire, la paysanne, à toutes les questions de Roger, se contenta de branler la tête, et le jeune homme dut continuer d'aller au hasard, à travers l'océan de verdure qui l'enveloppait de toutes parts. A quelque temps de là :

— Mon brave homme, le chemin de Saint- Sylvain? demanda-t-il en s'adressant avec une cordiale familiarité à un laboureur qui s'était arrêté sur le bord d'un sillon pour le regarder passer.

— Le chemin de Saint-Sylvain? répéta le paysan d'un ton gouailleur. Allez, allez, mon beau monsieur, je voudrais connaître la route du paradis aussi bien que vous le connaissez, le chemin de Saint-Sylvain.

Et là-dessus il piqua ses bœufs et tourna le dos à Roger.

Le jeune vicomte allait ainsi depuis plusieurs heures à la recherche de Saint-Sylvain, s'informant à tous les passants et recevant de tous le même accueil, le même compliment et la même réponse, quand tout d'un coup, du haut d'une éminence où il s'était arrêté pour essayer de s'orienter, il aperçut au loin un clocher noir et pointu qui perçait le feuillage, et quelques filets de fumée bleuâtre qui s'élevaient à l'entour, au-dessus des cerisiers, des pommiers et des poiriers en fleurs; la Creuse coulait au

ÏO CÀTHEfUNE.

bas sous un berceau d'aulnes et de trembles, et de l'endroit où se tenait Roger, on entendait le frais gazouillement des belles ondes qui babillaient avec les cailloux blancs de leur lit.

Roger eut comme un pressentiment qu'il tenait enfin Saint-Sylvain et que c'était sous ces ombrages que la nièce du curé avait fait son nid. Il piqua des deux, fit siffler sa cravache et s'enfonça gaiement dans un sentier couvert qui devait le conduire au village. Il venait, lui aussi, sans autre révélation que celle du génie, de découvrir son Amérique.

En un temps de galop rapide il eut franchi la distance qui le séparait du hameau, et déjà il apercevait les toits de chaume et l'église rustique, lorsqu'il rencontra Claude Noirel qui flânait là par aventure, le nez en l'air et ses mains dans les poches.

— Mon ami, demanda-t-ii au fils du marguillier qui l'avait reconnu du plus loin qu'il l'avait vu venir, ayez la bonté de m'apprendre si le village que voici est bien Saint- Sylvain comme je le suppose. Quoique né dans ce pays, j'y suis à peu près étranger.

Claude regarda Roger d'un air sournois, et sentit une vive démangeaison de lui tordre le cou. Il se contint pourtant, et se tira de là, non sans esprit, tant il est vrai qu'il n'est pas d'oison dont l'amour au besoin ne puisse faire un aigle.

— Saint-Sylvain ! s'écria-t-il tout d'un coup en détonnant comme s'il eût été au lutrin; eh! monsieur, vous lui tournez le dos, à Saint-Sylvain 1 Quelle idée vous a pris de venir chercher Saint-Sylvain à la Hachère ! c'est

comme si vous cherchiez Test à l'ouest et le nord au midi.

— Ainsi, demanda Roger avec un mouvement d'humeur et d'impatience, je suis ici au village de la Hachère?

— A preuve, ajouta Claude, que voici l'église et la maison de M. le curé.

— Eh bien ! s'écria Roger, qui se sentait en vif appétit, je déjeunerai à la Hachère. Dites-moi, l'ami, y a-t-il de quoi manger, ici ?

— Eh ! mon uher monsieur, vous ne trouveriez pas seulement, dans tout le village, un verre de cidre et une galette de blé noir ; vous offririez un écu de six livres pour un morceau de miche blanche, que vous ne l'y trouveriez pas. L'hiver nous a ruinés, mon cher monsieur; nous ne sommes plus ici qu'un tas de gueux et de crève-de-faim.

— Comment ! demanda Roger, il n'est personne ici qui puisse me donner une jatte de lait et une tranche de pain bis?

— Du lait! s'écria Claude; eh! mon bon monsieur, où le prendriez-vous, s'il ne nous reste plus une vache? Toutes nos bêtes sont mortes de froid; vous n'en verriez pas seulement, dans tout le hameau, la queue d'une. D'ailleurs, regardez-moi, monsieur, ajouta-t-il d'un air piteux : vous pouvez juger, d'après ma personne, de quelle façon on se nourrit dans notre endroit. Voilà plus de six semaines que je n'ai enfourné dans mon pauvre corps que des croûtes de pain bis moisi et barbu comme un capucin.

— Il est certain, mon pauvre garçon, dit le jeune vicomte en glissant deux doigts dans la poche de son gilet, il est certain que l'embon|>oint ne vous gêne pas. Tenez,

prenez ceci, ajouta-t-il en lui donnant une pièce blanche, et veuillez m'indiquer la route de Saint-Syivain.

*— Tout droit, derrière vous, dit Claude en prenant la pièce d'argent qu'il alla porter quelques instants après à l'église, dans le tronc des pauvres de la commune. Maintenant, tout droit devant vous, ajouta-t-il après avoir fait tourner bride à Roger; tout droit, toujours tout droit, sans vous laisser enjôler par les petits sentiers qui vous feront les doux yeux de ci et de là, le long du chemin. Au bout de deux petites heures, vous rencontrerez un moulin à vent, puis plus loin un gros chêne qui tient dans ses branches une sainte Vierge avec son petit enfant Jésus. Vous irez encore toujours tout droit, toujours tout droit, jusqu'à ce que vous découvriez Saint-Sylvain. C'est là, mon cher monsieur, que vous en trouverez, du lait fumant, des poulets rôtis et de la miche blanche.

Tout ceci avait été dit d'un air si naïf, si bête et si parfaitement honnête, qu'il ne vint même pas à l'idée de Roger de suspecter la véracité du cicérone villageois. Il remercia Claude et partit au galop, pressé par la faim, et singulièrement alléché par la perspective que le fils du marguillier venait de lui faire entrevoir. Pardonnez-moi, mes jeunes et aimables lectrices! belles rêveuses, blanches héroïnes, pardonnez aussi à ce misérable glouton que je n'ai pas craint de vous représenter tout à l'heure comme un poétique rêveur, et qui, ievc dès l'aube naissante et n'ayant rien pris depuis la veille, éprouva, sur le coup de midi, le lâche besoin de se mettre une tranche de n'importe quoi sous la dent. Le fait est qu'il avait l'estomac plus vide et plus creux que certaines têtes de ma connais-

sance, et qu'en ce moment l'image de notre petite amie était bien à coup sûr ce qui le préoccupait le moins. Il avait d'abord lancé son cheval au triple galop; mais, sous 2>eine de se rompre les os, il dut bientôt ralentir sa course, ayant remarqué, au bout de quelque temps, que le sentier qu'il sur ait était coupé, de dix pas en dix pas, d'ornières larger et profondes. C'était, à vrai dire, une route infâme; à chaque instant le cheval aux abois refusait d'avancer c i s'enfonçait dans la vase jusqu'au poitrail. Le jeune nom ne commençait à penser qu'on s'était joué de lui, lorsqu'il découvrit le moulin à veni dont avait parlé Claude. J,a vue de ce moulin éclopé lui rendit confiance et courage, d'autant mieux qu'à partir de là le chemin fit mine de vouloir devenir moins pittoresque et plus praticable. Une heure après, comme il commençait à désespérer de nouveau, Roger reconnut le gros chêne que Claude lui avait indiqué. Encore une fois il reprit courage et confiance, et bref, après cinq heures de marche, épuisé, affamé et n'en pouvant plus, il entra peu triomphalement dans un misérable hameau, composé de sept à huit repaires d'humains, élevés avec de ]a boue et honteusement accroupis dans la fange. Toutes les portes étaient fermées, et quelques pourceaux épars çà et là égayaient seuls cette Arcadie.

— Il est impossible, pensa Roger, que ce soit là le village de Saint-Sylvain, et il se préparait à passer outre, lorsqu'il aperçut une petite fille vêtue d'une robe en guenilles et dont les jambes et les pieds nus, d'une forme vraiment charmante, ne rappelaient pas toutefois la blancheur du marbre de Paros.

— Dis-moi, mon enfant, s'écria le jeune homme, est-ce que je suis ici à Saint-Sylvain?

— Saint-Sylvain! répliqua la petite fille en ouvrant de grands yeux noirs; eh! mon joli monsieur, vous y tournez le dos.

— Où suis-je donc ici? demanda Roger.

— Mon joli monsieur, vous êtes à la Hachère...

— A la Hachère ! s'écria le jeune vicomte qui pensait rêver.

— Oui, mon joli monsieur, ajouta la petite fille en allongeant un coup de gaule à l'un de ses porcs.

— Ah ça, s'écria Roger exaspéré , il y a donc deux villages du nom de la Hachère, dans ce pays du diable?

— Non, mon joli monsieur, répondit tranauillement la petite; il n'y en a qu'un, aussi vrai qu'il n'y a qu'un bon Dieu dans le ciel.

— Et je suis à la Hachère?

— Oui, mon joli monsieur.

— Et pour aller à Saint-Sylvain?...

— Tout droit derrière vous, mon joli monsieur, toujours tout droit, vous ne pouvez pas vous tromper. Vous rencontrerez d'abord un gros chêne où l'on voit la sainte Vierge avec son petit enfant Jésus, puis un moulin à vent, puis vous irez encore tout droit jusqu'à ce que vous découvriez Saint-Sylvain.

— Allons, décidément je suis joué, se dit Roger qui en aurait ri de bon cœur, n'eût été le formidable appétit qu'il entendait gronder comme un abîme ouvert dans son sein. Dis-moi, ma belle enfant, demanda-t-il encore, est-ce qu'on mange à la Hachère 1

— Dame! mon joli monsieur, on mange des pommes de terre quand nos cochons en ont de trop.

— Comment! ma pauvre enfant, dit Roger qui s'effaça complètement en présence de tant de misère, tu ne manges que quand tes pourceaux sont repus?

— Dame! mon joli monsieur, on les engraisse pour les vendre; moi qu'on ne vend pas, pourquoi m'engraisserait-on?

— Pauvre petite ! dit d'une voix émue Roger qui oubliait sa faim.

Et il tira de sa poche quelque menue monnaie, car il avait une bonté vraie et n'était pas de ces gens qui se croient dispensés de faire le bien parce qu'ils ont été dupes une fois.

— Merci, mon joli monsieur, dit la petite fille en examinant une à une les piécettes que Roger venait de lui mettre dans la main ; je garderai ça avec l'argent que me donne la petite vierge tous les dimanches ; ça me servira de dot quand je me marierai, et, plus heureux que leur mère, mes enfants auront un berceau.

— Qu'est-ce que la petite vierge? demanda Roger.

— Vous n'êtes donc pas du pays, mon joli monsieur, que vous ne connaissez pas mademoiselle Catherine? ou bien ça prouve que vous êtes riche et que vous n'avez besoin de rien.

— Et qu'est-ce que mademoiselle Catherine? demanda Roger qui, sans savoir pourquoi , prenait goût à cet entretien.

— C'est bien la vraie fille du bon Dieu, répondit la petite laissant tomber sa gaule et croisant pieusement ses

deux mains ; c'est elle qui console le pauvre monde, visite les malades, soutient les faibles, a de bonnes paroles pour tous, et sert d'appui aux malheureuses petites abandonnées comme moi, qui n'ont connu ni père ni mère. Il y en a dans le ^ays qui l'appellent la petite fée, mais moi j'aime mieux l'appeler la petite vierge. Mon joli monsieur, pour peu que vous ayez parcouru les environs, vous devez l'avoir rencontrée sur sa jument grise.

— Sa jument grise l s'écria le jeune homme. N'est-ce pas Annette qu'on la nomme?

— Oui, mon joli monsieur, aussi vrai qu'on me nomme Pâquerette dans le pays.

— Et cette petite vierge est la nièce...

— Du curé de Saint-Sylvain, oui, mon joli monsieur, ajouta Pâquerette qui avait repris sa gaule ; vous êtes bien mignons tous deux, et m'est avis que si vous vous mariez jamais ensemble, ça fera un gentil ménage.

Et cela dit, la petite s'éloigna en chassant devant elle son troupeau immonde.

Il y avait loin du hameau de la Hachère au château de Bigny. Roger ne rentra au gîte qu'assez avant dans la nuit : en quel état? il est aisé de l'imaginer : plus préoccupé de Catherine qu'il ne l'était le matin en partant, furieux du piège auquel il s'était laissé choir, irrité par l'obstacle, se promettant de prendre Saint-Sylvain d'assaut, fatigué, harassé, songeant malgré lui h la petite vierge, par-dessus tout à demi mort de faim. Il soupa, s'alla coucher, et le lendemain, en se réveillant, se prit à rire franchement au souvenir de ses aventures. Tome/ois, en bon gentilhomme, le jeune vicomte ne voulut pas qu'il

fût dit que Saint-Sylvain l'avait obligé à lever le siège. Il partit donc à quelques jours de là, bien renseigné et sûr de sa route ; il eut même la précaulion de se faire accompagner par maître Robineau jusqu'à mi-chemin. Cette fois, Claude ne veillait pas à l'entrée du village, comme le dragon à la porte du jardin des Hespérides. L'ennemi entra dans la place sans coup férir; mais loin d'y trouver ce qu'il y cherchait, il n'aperçut que quelques petits drôles jouant çà et là, quelques paysannes assises sur le pas de leur porte et allaitant leurs enfants au soleil. Roger s'arrêta devant la maison du curé, qu'il devina sur sa magnifique apparence. Il confempla surtout une fenêtre encadrée de plantes grimpantes et d'un aspect gracieux, poétique et charmant. Il se dit que ce devait être la chambre de la petite vierge. Il attendit quelques instants dans l'espoir que cette croisée s'ouvrirait; mais la croisée ne s'ouvrit pas, et le jeune cavalier, autour de qui les drôles du village commençaient & s'attrouper, dut s'éloigner de guerre lasse. Il avait mis pied à terre et donné son cheval à garder à l'un des polissons du bourg. Il entra dans l'église ; l'église était déserte et le soleil brillait doucement à travers les stores abaissés. Tout s'y ressentait d'une excessive pauvreté , mais aussi d'une piété ingénieuse , d'un goût exquis et d'un arrangement harmonieux. Les marches de l'autel étaient jonchées de fleurs des champs qui mêlaient ^eurs suaves parfums à ce parfum grave et recueilli qu'on respire dans les maisons de Dieu. S'étant approche de l'unique tableau qui représentait la Vierge Marie, Roger reconnut qu'en effet Catherine ressemblait à ce doux portrait, d'une exécution peu habile, mais d'un

sentiment naïf. Cependant, en se recueillant, ce jeune homme se rappela, qu'enfant, il était venu dans cette église plus d'une fois avec sa mère. Ace souvenir, il s'agenouilla sur la dalle, et, lorsqu'il se releva, ses joues étaient mouillées de pleurs.

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