NOUVEAUX EMBARRAS
Cependant on touchait à la Saint-Sylvain, et François Paty, qui était à cent lieues de soupçonner la surprise qu'on lui ménageait, n'était pas sans quelque inquiétude à l'approche de ce grand jour. Ce n'est pas qu'il se préoccupât beaucoup de son aube en guenilles, de sa soutane criblée de reprises, non plus que de la réception qu'il allait faire à Monseigneur. Il était en ceci, comme en toutes choses, d'une philosophie adorablement chrétienne et pensait qu'aux yeux d'un évoque comme aux yeux de Dieu, un cœur pur et fervent vaut bien, à tout prendre, une aube fraîche et une soutane neuve. Mais ce qui le préoccupait et !e navrait au delà de toute expression^ c'était le désespoir de son vicaire, qui, plus jeune et moins résigné, demandait à grands cris un surplis de rechange. Depuis qu'il était prévenu de la visite du prélat, le pauvre garçon ne dormait plus, et chaque jour il trempait de ses larmes son surplis fait de pièces et de morceaux. À l'idée
de paraître ainsi devant un prince de l'église, il perdait complètement la tête, et François Paty s'efforçait vainement de le consoler.
— Allons, allons, mon bon ami, disait le vieux curé en lui prenant les mains avec une affection paternelle, songez qu'il n'est pas une pièce de votre surplis, pas une reprise de mon aube et de ma soutane, qui ne représentent quelque misère soulagée, un petit écu dans la poche d'un infortuné, une tourte de pain dans la besace d'un mendiant. Songez que nos guenilles sont agréables au Seigneur. Tenez, permettez-moi de vous faire une comparaison. Quand les soldats reviennent de la bataille, c'est une gloire pour eux de paraître devant leur général avec des vêtements déchirés, percés de balles, noircis et brûlés par la poudre. Pensez-vous qu'il serait bien venu de son chef, celui qui, sortant du combat, se montrerait à lui en habit de parade, tiré à quatre épingles comme s'il sortait d'une boîte ? Son chef le mettrait aux arrêts, et il aurait grandement raison; tandis que, tout au rebours, il louerait fort ceux-là qu'il verrait en désordre, car il en conclurait naturellement qu'ils ont fait vaillamment leur devoir au plus chaud de la mêlée. Eh bien ! nous sommes aussi des soldats, nous autres, de pauvres soldats de la foi, combattant sans cesse, chaque jour, à toute heure, et ne quittant jamaisla brèche. Près de paraître devant notre chei, soyons donc fiers, au lieu d'en rougir, de notre pauvreté, montrons avec un pieux orgueil nos soutanes et nos lurplis qui témoignent que, nous aussi, nous avons fait notre humble devoir. De même que c'est l'honneur d'une armée qu'un drapeau troué par la mitraille, de même c'est l'horv
neur d'une église qu'un surplis en loques et une soutane en lambeaux.
Ainsi parlait François Paty avec une conviction profonde ; mais il voyait bien que son vicaire ne mordait pas à ces belles raisons, et il souffrait véritablement de ne lui pouvoir donner un surplis. D'une autre part, Marthe et Catherine étaient retombées dans les embarras d'où l'on aurait pu croire que la générosité de Roger les avait tirées. Voici comment. Le surlendemain de sa visite au château de Bigny, la petite vierge était allée, en compagnie de Claude, faire ses emplettes à la ville voisine. Elle se figurait sans doute que ses cinq pièces d'or étaient une mine inépuisable dont elle ne verrait jamais la fin, car elle commanda du même coup et sans y regarder, une aube et une soutane pour son oncle, un magnifique surplis pour le vicaire, des vêtements pour les cinq gars de la veuve Lucas, une robe d'enfant de chœur pour le petit Jean, et un habillement complet pour Pâquerette, sa petite protégée de la Hachère. Par la même occasion, elle acheta une croix d'or pour Marthe et une superbe épingle de chrysocale qu'elle attacha elle-même de ses petits doigts blancs à la chemise de son ami Claude. Tous deux s'en revinrent joyeux aux village; mais le compte une fois réglé , force fut de reconnaître que Catherine avait dépensé ses cent francs à peu de chose près, et qu'il en restait à peine dix pour le repas de Monseigneur. Ce fut bien encore une
e flaire, lorsqu'on apprit que tous les d : paroisses environnantes s'étaient donné : us à la
cure de mi le joi:
L'avant-vei;ie de ce jour terrible et solennel, le curé; son
icaire, Marthe, Catherine et les deux Noirel étaient réunis tans la salle du presbytère, et l'on calculait avec épouante qu'il ne s'agissait pour le surlendemain de rien noins que d'une table de trente couverts, sans compter le ocher, le laquais et les chevaux de Monseigneur.
— Il n'y a pas à dire, s'écria Marthe, le poulailler est ïde, et vide le cellier.
— Nous n'avons même pas un couvert d'argent pour lonseigneur, ajouta François Paty ; j'ai vendu cet hiver eseul qui me restât, pour payer les contributions du père ladigois que les huissiers menaçaient de saisir.
— Tout celaneserait rien, murmura le vicaire, si j'avais, eulement un surplis présentable. V1~
— Voyons, monsieur Noirel, dit Marthe en se to*;
L'un air résolu vers le maître d'école : vous êtes ^01S ^ ,utant que personne à ce que l'honneur de la un ses auvé. Vous êtes marguillier, vous chantez au ^P^aat ans reproche, depuis plus de vingt ans que vo S1 al~ ami de céans, vous avez mangé plus souvent de oupe que nous n'avons goûté de la vôtre; nous ene Catne^ aes encore à savoir de quel bois vous vous chauffez, et siUI 'on sert à votre table la salade avant le rôti. Faites-nousa~ oir une bonne fois que vous êtes moins ladre qu'on ne le lit dans le pays. Vous avez des écus, montrez-les.
— Moi, des écus ! s'écria M. Noirel frémissant des pieds i la tête : ehl ma chère amie, où voulez-vous que je les irenne?
— Dans votre paillasse, dit Claude d'une voix de Stentor it d'un air impassible.
— Te tairas-tu, malheureux l s'écria le marguiHier eu
lâchant un coup de pied dans les jambes de son indiscrè; progéniture. Moi, des écus! répéta-t-il, c'est à peine» j'en connais te son, la forme et la couleur. Je ne sui qu'un pauvre maître d'école ; l'éducation de mon fils m'i ruiné. S'il tombe l'an prochain à la conscription, je n'aii rai pas de quoi lui acheter un homme; si je mourais d'u: instant à l'autre, mon digne ami M. Paty serait obligé d m'enterrer pour rien.
— Vous avez des écus, papa, vous en avez, dit Claud* en mettant ses jambes hors de la portée des sabots paternels; vous vous levez la nuit pour les compter.
* — Allons, monsieur Noirel, un bon mouvement, ajouta se i.
• ''jrthe; videz votre paillasse, vous nen serez pas plus comman&uché pour cela.
une soutan?s amis> mes bons amis' s'écria le niarguillier aux le vicaire 0e croyez Pas ce Qne vous dit ce misérable Claude; Lucas un Pas le sou> Je suis gueux comme un rat. Fouillez un habill^asse' 3e consens à perdre ma place dans le paradis, té°ée d^s y trouvez autre chose que de la paille et des sourie u °e ç^-arthe allait répliquer, mais François Paty l'interrom- SOv pit d'un air sévère.
à —Assez, Marthe, assez, dit-il; je suis convaincu que s'il pouvait nous en tirer, notre digne ami M. Noirel ne nous laisserait pas dans la peine. Je ne vois que Dieu qui puisse nous prendre en pitié. Prions-le de renouveler pour nous le miracle des noces de Cana, et en attendant, aidons-nous pour que le ciel nous vienne en aide. Claude ira jeter ses filets dans la Creuse...
— Il n'y péchera pas des surplis, murmura tristement le vicaire.
— C'est un garçon adroit qui nous rapportera, au bout cfe quelques heures, un bon plat de tanches et de truites saumonées. Catherine fera des beignets, Marthe des crêpes et des galettes de blé noir. Vous, mon cher Noirel, vous tâcherez de vous procurer quelques flacons de vieux vin, et moi, demain, après le prône, je me permettrai, pour la première fois', de faire un appel à la bienfaisance et à la charité de mes ouailles. Ce sont toutes de bonnes âmes, et nous aurons bien du malheur si Marthe ne voit pas arriver, le soir même, du beurre frais, des œufs, de la crème, avec quelques paires de canards et de poulets.
— Et mon surplis, monsieur le curé? demanda le vicaire en soupirant.
— Dame ! mon pauvre ami , répliqua François Paty, priez Dieu avec ferveur, peut-être enverra-t-il un de ses anges déposer un surplis neuf à votre chevet. Cependant montrez le vieux à Catherine, et voyez ensemble si l'aiguille de la petite fée n'y peut rien.
— Hélas! monsieur, dit le vicaire, mademoiselle Catherine, qui l'a examiné de haut en bas, assure qu'il lui serait plus facile de faire des reprises dans une toile d'araignée.
— Eh bien ! mon bon ami, répondit François Paty avec un doux sourire, c'est absolument comme mon aube et ma soutane.
Le lendemain, veille de la Saint-Sylvain, était un dimanche. Or, tous les dimanches, après vêpres, François Paty avait l'habitude de monter en chaire pour faire un sermon. Ce n'étaient jamais ni de grandes phrases ni de bien longs discours. Le bon curé n'avait point de préten-
tion à l'éloquence et ne se croyait ni un Bossuet ni u& Massillon. Ses sermons n'étaient, à proprement parier, que des allocutions touchantes, des conseils familiers, de pieuses exhortations. Il se mettait sans efforts à la portée des braves gens qui l'écoutaient, leur parlait de Dieu simplement, avec bonté de leurs travaux et de leurs misères, fèt ne se retirait jamais sans les laisser consolés et meilleurs. Cette fois il leur tint ce langage :
« Mes chers enfants,
» C'est demain notre fête à tous, puisque c'est la fête du patron de notre village. Aucun de vous n'ignore sans doute le nouvel éclat que doit ajouter à ce beau jour la visite pastorale de l'évêque de ce diocèse. Oui, mes enfants, Monseigneur nous fait la grâce de venir passer demain quelques heures au milieu de nous. Il ne faut pas vous dissimuler que vous allez voir ici, dans cette humble église, l'image visible du Dieu bon qui fait mûrir tous les ans vos foins, vos blés et vos colzas. Préparons-nous donc à le recevoir comme nous recevrions Dieu lui-même s'il descendait dans ce hameau. Vous êtes pauvres, mais vous possédez dans votre pauvreté les seuls présents que l'Éternel reçoive avec amour : un cœur honnête et pieux, une âme religieuse et simple. Monseigneur n'en demandera pas davantage. Cependant je dois vous avouer, mes chers enfants, que je me trouve dans un grand embarras Vous sav^zqueje n'ai que huit cents francs d'appointements; c'est ià ce qui explique, mes bons amis, le peu de bien que je fais sur la terre. En ce moment, je suis plus néces-
siteux qu'aucun de vous; la maladie de Lucas m'a ruiné. Vous comprenez pourtant que je ne puis pas me dispense^ d'offrir à Monseigneur une petite collation, à laquelle se sont invités déjà tous les desservants des communes environnantes. Vous verrez arriver demain, des quatre points de l'horizon, plus de vingt curés et vicaires, qui ne seront pas fâchés, après le service divin, de s'asseoir autour d'une table modeste, mais toutefois suffisamment garnie. Eh bien ! mes enfants, je n'ai rien ; le presbytère est à cette heure la plus pauvre maison du bourg, et si vous ne venez en aide à votre pieux pasteur, Monseigneur et tous les desservants des communes voisines courent grand risque de s'en retourner à peu près à jeun. La sainteté de ce lieu ne me permettant pas d'entrer dans de plus amples détails, c'est à vous de comprendre et de voir ce que vous pouvez faire en cette circonstance autant pour votre propre gloire que pour l'honneur de votre vieil ami. »
A ces mots, un murmure flatteur courut dans l'assemblée, et François Paty ne douta plus du succès de son petit discours. En effet, quelques heures après on vit arriver à la cure une effroyable quantité de fromage, de tranches de lard, de pains de beurre et de pots de crème; mais vainement Marthe chercha parmi tous ces présents le bec d'un poulet et la queue d'un canard. Une épizootie, qui avait frappé impitoyablement sur les volatiles, venait de dévaster toutes les basses-cours du pays, et le père Radigois, qui s'était empressé d'apporter son offrande, déclara qu'il ne restait pas à trois lieues à la ronde une oie vivante, ni canards ou poulets sur pattes. Dans la soirée, le marguil-
lier se présenta l'oreille basse, sans avoir pu mettre la main sur un flacon de vin quelconque. Enfin ce fut le tour de Claude, qui entra dans la salle du presbytère,' mouillé jusqu'aux os et son épervier sur l'épaule.
— Dieu soit loué l s'écria Marthe , nous aurons du moins un beau plat de friture.
— Le voici, dit Claude en tirant de sa poche une ablette et deux goujons qu'il montra d'un air piteux.
Ce fut, on peut le croire, une consternation générale. François Paty, malgré son insouciance, commençait à comprendre la gravité de la situation. Maître Noirel souffrait visiblement dans son amour-propre de marguillier et de chantre au lutrin; il se livrait en lui des combats acharnés entre son orgueil et son avarice. Marthe était aux champs. Catherine ne soufflait mot et pleurait dans son coin, muette et confuse d'avoir si étourdiment épuisé ses ressources. Claude avait une attitude mélodramatique qui tenait à la fois du niais et du tyran. Selon son habitude, François Paty se retira le premier, l'air triste cette fois et préoccupé, ce que voyant, Marthe et Catherine se prirent à pleurer de plus belle, car cela leur fendait le cœur de savoir cet excellent homme dans la peine. Quand il ne fut plus là :
— Monsieur Noirel, s'écria Marthe, laissez-vous toucher.
— Mon bon monsieur Noirel, ajouta la petite fée d'un air câlin, en lui passant ses mains sous le menton, mon bon monsieur Noirel, ayez pitié de nos embarras.
— Vous avez des écus, papa ; vous en avez, dit Claude.
— Vous ne trouverez jamais, dit Marthe, une plus belle occasion de leur faire prendre l'air.
— Ce hon monsieur Noirel ! comme il est gentil! reprit Catherine en le cajolant.
— Videz votre paillasse, papa; videz votre paillasse, dît Claude.
— Attendez-vous, ajouta Marthe, que vos écus y fassent des petits?
— Voyez qu'il est mignon ! dit Catherine en lui donnant de petits coups de sa main sur les joues.
— Cet excellent monsieur Noirel! je savais bien, moi, s'écria Marthe, qu'il finirait par se laisser attendrir.
— Il est si bon ! dit Catherine.
— Si généreux ! ajouta Marthe.
— Il aime tant mon oncle !
— Il est si attaché à monsieur le curé!
— C'est la perle des marguilliers !
— C'est la fleur des chantres au lutrin !
— Allez, allez, poussez ! s'écria Claude ; je vous répète que papa a plus d'écus qu'il n'en faudrait pour paver les rues de Saint-Sylvain.
— Mais, pendard, où les aurais-je pris, ces écus? s'écria le maître d'école en se tordant les bras de désespoir. Ma bonne Marthe, ma chère Catherine, demandez ma vie, prenez ma tête, faites de moi tout ce que vous voudrez : servez-moi en daube, mettez-moi à la broche, mangezmoi en salade, à l'huile et au vinaigre; mais des écus !... c'est comme si vous cherchiez des diamants dans la poche de ce gueux de Claude.
Cependant Marthe et Catherine le câlinaient,' le cajolaient, le dorlotaient, le bichonnaient. L'une lui tapait dans le dos, l'autre lui caressait les babines. Ce n'était
que ce bon M. Noirel par-ci, cet excellent M , Noirel parlà, tandis que Claude tournait autour du gro'jpe, en chantant sur an air bien connu :
Papa Noirel a des écus
Qui ne lui coûtent guère
Il en a, je lésai vus... etc., etc.
Harcelé, enveloppé de toutes parts, le marguillier paraissait près de se rendre, et peut-être allait-il lâcher quelques pièces blanches, lorsqu'on entendit tout d'un coup le pas d'un cheval qui s'arrêta devant la porte de la cure. Catherine courut à une fenêtre ouverte, et, avançant sa brune et jolie tête, elle aperçut un paysan qui se tenait debout près d'un bidet chargé de sacoches. La petite vierge ne fit qu'un bond de la salle à la porte du presbytère.
— Est-ce vous , demanda le paysan , qu'on appelle mademoiselle Catherine, et qui êtes la nièce du curé de Saint-Sylvain ?
— Oui, mon ami, dit la belle enfant déjà rouge d'émotion eide plaisir ; qu'y a-t-il pour votre service?
— Voici ce qu'on m'a chargé de vous remettre, répondit le paysan en déposant à terre les énormes sacs qui pendaient sur les flancs de la bête ; puis, il tira de sa poche une lettre que Catherine prit d'une main tremblante. — C'est de la part de M. Roger, ajouta-t-il, et, sans plus attendre, il enfourcha le bidet qui partit au trot, avant que Catherine eût le temps d'adresser une question et d'exprimer un remercîment.
C'était la première lettre que recevait à son adresse la
petite vierge. Elle resta quelques instants à la tourner entre ses doigts, à considérer le cachet armorié, à examiner, d'un regard curieux et charmé, la suscription tracée en caractères élégants sur un papier fin et satiné. Bref, elle se décida à déchirer l'enveloppe, et tout d'abord il s'en échappa un doux parfum dont Catherine se sentit aussitôt pénétrée. Elle déplia lentement le double feuillet et lut les lignes que voici :
« Mademoiselle,
» Depuis que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer dans le parc du château de Bigny, il m'est revenu, autant sur votre compte que sur celui du curé de Saint-Sylvain, tant de bonnes et charmantes choses, que je suis tout honteux et confus de la modicité de l'offrande que vous avez daigné accepter. Je pense à la soutane de monsieur votre oncle, au surplis de son vicaire, à la réception de Monseigneur, et je me demande comment, avec une si faible somme, vous pourrez subvenir à tant de dépenses et parer à de si grands embarras. Permettez-moi. donc, mademoiselle, de mettre à votre disposition quelques objets qui ne vous seront peut-être pas tout à fait inutiles dans la solennité qui se prépare. En ne me refusant point, vous m'associerez, pour ainsi dire, à vos bonnes œuvres, et c'est moi, mademoiselle, qui resterai votre obligé.
» Roger. »
Debout sur le pas de sa porte, Catherine se préparait à relire pour la quatrième fois cette lettre, lorsqu'elle fut
tirée brusquement du charme qui l'enveloppait, par les exclamations d'une joie bruyante et sauvage. Elle se retourna et vit Marthe, Claude et son père, occupés, dans la salle, à vider les deux sacs que le messager avait déposés sur le seuil. La figure de Marthe rayonnait, celle du marguillier resplendissait; Claude dansait autour des deux sacs, comme un cannibale autour des victimes qu'il se prépare à dévorer.
— Une oie ! deux oies ! trois oies ! criait Marthe en tirant en effet du sac où elle plongeait son bras jusqu'au coude, trois belles oies, blanches comme des cygnes.
— Deux services de toile damassée ! criait de son côté le marguillier en train de fouiller l'autre sac.
— Bonté divine ! un quartier de chevreuil ! disait Marthe, près de se trouver mal.
— Justice céleste! disait maître Noirel, deux boîtes d'argenterie !
— Du vin cacheté ! ajoutait Marthe en déposant une à une sur le carreau vingt bouteilles au goulot enduit de cire.
— Un pâté ! s'écria le maître d'école en tombant en arrêt devant une citadelle de croûte dorée d'où s'exhalait un fumet enivrant de hachis de lièvre et de perdrix.
— Du café ! dit Marthe, du sucre! ùj& liqueurs !
— Deux carpes! s'écria Noirel en dégageant de leur lincenil de mousse et de fougère deux énormes cétacés qu'il montra méchamment à Claude pour le narguer.
—-Eh! ma mignonne, demanda Marthe à Catherine, nous diras-tu, si ce n'est du ciel, d'où nous arrivent toutes ces richesses?
— C'est monsieur Roger qui nous les envoie , répliqua la petite vierge en montrant la lettre qu'elle tenait encore à sa main : je vous l'avais bien dit, ajouta-t-elle, que c'était un fils de roi.
— Qu'il soit béni ! s'écria Marthe avec effusion.
— Oui, oui, qu'il soit béni, répétale marguillier; car c'est grâce à lui, ajouta-t-il dans sa pensée, que mes pauvres écus l'ont échappé belle encore une fois.
On pense bien que durant le reste de la soirée il ne fut question que de Roger; Claude fut le seul qui ne chanta pas les louanges du jeune étranger. Il avait pâli en l'entendant nommer, et son nez, naturellement en trompette, s'était recourbé en replis tortueux. Il se tint d'abord silencieux et taciturne; puis, voyant qu'il n'était pour rien dans les préoccupations de Catherine qu'absorbait tout entière l'image de l'absent, il se leva d'un air sombre et se retira, après avoir mis tristement dans sa poche son ablette et ses deux goujons.
La petite vierge veilla bien avant dans la nuit, seule avec Marthe, et ne se lassant point de l'entretenir de Roger, tandis que celle-ci plumait ses oies et Sy occupait des apprêts de la fête. Enfin, sur le coup de minuit, sa nourrice exigea qu'elle s'allât coucher, lui faisant observer qu'elle aurait à se lever au point du jour, et qu'il lui restait à peine quelques heures de sommeil et de repos. La jolie fille obéit, mais elle ne dormit guère, et l'aube la trouva éveillée, vive, alerte comme une pochée de souris.