‹ CatherineChapitre 6 sur 14 · LA SAINT-SYLVAIN · texte numérisé non relu

LA SAINT-SYLVAIN

Enfin il se leva ce grand jour, cause innocente, nous l'avons déjà dit, de tant de trouble et de perturbation. A quatre heures et quelques minutes, le disque enflammé uu soleil monta lentement dans l'azur du ciel, et l'unique cloche de l'église rustique sonna à toutes volées en l'honneur de saint Sylvain. François Paty, qui, ne sachant rien de ce qui s'était passé la veille au soir, n'avait guère mieux dormi que sa nièce, mais pour-un motif différent, offrit son âme à Dieu, s'habilla à la hâte, et, selon sa coutume, sortit du presbytère pour aller lire son bréviaire en se promenant à travers champs, car il pensait que le cœur de l'homme s'élève plus aisément vers le Créateur, au milieu des splendeurs et des merveilles de la création. L'air frais du matin le calma; le spectacle toujours jeune et toujours nouveau des éternelles beautés de la nature lui fit oublier pour quelques instants les préoccupations qui l'obsédaient. 11 allait le long des blés, tantôt lisant, tantôt fermant son livre, et s'arrêtant pour méditer cet autre grand bréviaire que Dieu a lui-môme écrit avec tout ce qui fleurit et verdoie, avec tout ce qui chante et respire. Il allait, contemplant ivcc un sentiment de reconnaissante exaltée ces bois, r es prés, ce vallon, ces coteaux, et

il remerciait Dieu qui lui permettait encore une fois de l'admirer et de le bénir dans son œuvre.

Ce moment d'ivresse religieuse fut court : les paysans des environs, qui se rendaient à Saint-Sylvain, ramenèrent bientôt le bon pasteur au sentiment de la réalité. En les voyant tous, jeunes et vieux, filles et garçons, parés de leurs habits de fête, François Paty ne put s'empêcher de faire un triste retour sur lui-même, et il s'en revint soucieux, songeant avec effroi à la collation de Monseigneur, et regardant d'un air contrit ses gros souliers ferrés, ses bas de coton noir blanchis par les années, et sa malheureuse soutane déchiquetée par lafaux du temps. De retour à la cure, il gagna sa chambre aussitôt ; mais à peine y fut-il entré qu'il faillit tomber à la renverse, en apercevant, étalés sur son lit, une paire de bas de filoselle jouant la soie à s'y méprendre, des souliers à boucles d'argent, une aube resplendissante, enfin une soutane neuve taillée dans un petit drap du pays, qu'avec un peu de bonne volonté on aurait pu prendre aisément pour du Louviers ou de l'Elbeuf. Le bon curé se demanda d'abord si ce n'était pâ 5 un rêve, puis , après s'être assuré qu'il était bien éveillé, il toucha toiîs ces objets l'un après l'autre pour se convaincre qu'il n'était pas le jouet d'un mirage. Il tenait encore l'aube entre ses mains, ei il ne se lassait point d'en admirer les riches broderies , quand tout d'un coup la porte s'ouvrit pour donner passage au vicaire, qui se précipita comme une trombe dans l'appartement et se jeta sur François Paty qu'il enlaça de deux bras de fer.

— Mon ami, qu'y a-t-il? qu'avez-vous, mon bon ami? demanda le curé tout effaré en essayant de se dégager des

étreintes de son vicaire. Mon cher ami, vous m'étouffez ; ne me serrez pas de la sorte.

— Ah 1 monsieur le curé , quelle surprise ! s'écria le vicaire en le serrant plus fort. Quelle reconnaissance ne vous dois-je pas l C'est plus que la vie que vous me sauvez, c'est l'honneur. '*

— Mon bon ami, dit doucement François Paty, lâchezmoi, si vous ne voulez que je meure. Voyons, ajouta-t-il après être enfin parvenu à s'arracher aux enlacements d'une gratitude effrénée, qu'avez-vous à parler de surprise et de reconnaissance? En fait de surprise, je doute que la vôtre soit égale à la mienne.

— Ah ! monsieur le curé, vous m'avez comblé ! s'écria le digne garçon en s'efforçant de porter à ses lèvres la main du pasteur qui s'en défendait.

— Comblé de quoi? demanda celui-ci. De grâce, mon bon ami , expliquez-vous plus clairement ; car il m'est impossible jusqu'à présent de rien comprendre à vos discours.

— C'esf pourtant assez clair comme cela, répondit le vicaire en s'examinant complaisamment des pieds à la tête, et en tournant sur lui-môme avec l'innocente coquetterie d'une jeune fille qui essaye devant sa mère sa première robe de bal.

— Grand Dieul s'écria tout d'un coup François Paty dont ce petit manège avaitfinipar attirer et fixer l'attention distraite : que vois-je ? un surplis neuf ! Tu quoque , mi fili!

— Vous le voyez, monsieur le curé, reprit le vicaire en l'embrassant de nouveau, mais en y mettant cette fois

moins de chaleur et d'emportement, vous le voyez , je me suis paré de vos dons pour venir vous en remercier.

— C'est, ma foi, bien un surplis neuf, répéta le vieux curé en se promenant autour de son vicaire. Ah çà, mais il en pleut donc aujourd'hui des surplis, des aubes et des soutanes ! c'est donc comme la manne dans le désert ! Tenez, ajouta-t-il en montrant les objets étalés sur son lit, voici ce que je viens de trouver ici en rentrant. Je vous assure, mon bon ami, que vous ne me devez aucun remercîment et que je suis étourdi autant que vous d'une si étrange aventure.

— Comment, monsieur le curél ce n'est pas vous...

— Non, mon ami, je puis vous l'affirmer, et je croirais à un double miracle, si nous n'étions, vous trop jeune encore et moi trop indigne, pour qu'il nous soit permis de supposer que Dieu ait daigné faire des miracles en notre faveur ; à moins pourtant que le bon saint Sylvain, touché de notre peine, n'ait bien vivement intercédé pour nous, ajouta-t-il en hochant la tête.

— Ne serait-ce pas plutôt la bonne Marthe et mademoiselle Catherine?

— Vous oubliez, mon ami, que les deux pauvres créatures ne sont pas même en état de donner une petite collation à Monseigneur et aux desservants qui seront ici dans une heure. Je dois même vous avouer, qu'en dépii de ma soutane neuve et de votre magnifique surplis, je reste dans un assez vif embarras. Pour parler net, je ne sais véritablement pas comment nous allons nous tirer d'affaire. Un repas de trente couverts, quand nous n'avons môme pas la nappe et les serviettes ! J'avais compté hier

sur la pêche de Claude; ce malheureux n'a rapporté que deux goujons et une ablette. L'éclat de votre surplis et le luxe de ma^cutan^ ne feront que mieux ressortir l'indigence de notre table. Vous savez le proverbe , mon ami : culotte de velours et ventre de son. Je crains bien que Monseigneur ne se le rappelle aujourd'hui.

Ainsi parlant, le bon curé marchait dans la chambre et s'arrêtait de temps en temps devant quelques pieuses images qui tapissaient ça et là les murailles blanchies à la chaux. Il était occupé depuis quelques instants à contempler une sainte Catherine qui semblait lui sourire, quand le vicaire, qui se tenait dans l'embrasure d'une fenêtre, jeta tout d'un coup un grand cri.

— Qu'y a-t-il encore? demanda François Paty.

Et, se retournant vivement, il aperçut son vicaire debout, immobile, les mains jointes, dans une attitude extatique, complètement absorbé par ce qui se passait au dehors. Il s'approcha de la fenêtre qui ouvrait sur la terrasse de la cure, et, s'étant penché pour voir ce qui fixait à ce point l'attention du jeune lévite, à son tour il poussa un grand cri, puis il resta dans une muette extase devant le spectacle qui s'offrait à ses yeux.

C'est que c'était bien en effet le spectacle le plus merveilleux auquel François Paty pût en ce moment souhaiter d'assister. Il aurait vu le bon saint Sylvain lui-même apparaître dans la cour du presbytère, qu'il n'en eût été ni plus étonné, ni plus ravi, ni plus joyeux Qu'on se figure, sous le dôme des grands marronniers dont la terrasse était plantée, une longue table formée, à vrai dire, de planches étayées par des tréteaux et par des barri-

ques, mais le tout recouvert et caché par une belle nappe damassée dont les plis tombaient jusqu'à terre. Au milieu, se prélassait majestueusement un pâté colossal, flanqué ie deux carpes au bleu dont les écailles reluisaient comme une cuirasse d'azur. L'argenterie étincelait à côté de chaque assiette, et ça et là, au milieu des fleurs dont la table était chargée, s'élevaient comme de petites pyramides, des flacons au col allongé. En même temps, un pàrfurn inusité montait de la cuisine de Marthe et se mêlait agréablement aux émanations embaumées d'une fraîche matinée de printemps. Après plusieurs minutes silencieuses, le curé et le vicaire, par un mouvement simultané, tombèrent dans les bras l'un de l'autre et se tinrent longtemps embrassés.

En cet instant, Catherine entra, souriante et parée, dans la chambre de son oncle.

— Viens, chère fille, viens dans mes bras, s'écria François Paty en l'attirant doucement sur son cœur; car c'est toi, je le jurerais, c'est toi, aimable enfant, qui nous vaux ces surprises et ces enchantements.

Alors la petite vierge, qui pleurait de joie en voyant la joie de son oncle, se prit à raconter, avec un charme toujours nouveau, comment ayant appris le retour du comte des Songères, elle était allée au château de Bigny, et de quelle façon elle avait été rencontrée dans le parc par un jeune homme beau comme un ange et qui devait être un fils de roi.

— Je savais bien, chère fille, dit le curé, que tu étais allée quêter au château de Bigny, mais jignorais que le comte fût de retour. Le comte des Songères! ajoula-t-il

d'un air rêveur et comme se parlant à lui-même, il y a eu vingt ans cet hiver... cruel anniversaire et fatal souvenir!

— Vous connaissez M. des Songères, mon oncle? demanda la petite fée.

— A peine, mon enfant : j'arrivais au pays comme il était près d'en partir. Mais, ma Catherine, ce beau >eune homme que tu as pris pour un fils de roi, ne serait-il pas tout simplement le fils du comte des Songères?

— Il se nomme Roger, dit Catherine.

— C'est bien lui, c'est bien son fils, ajouta le vieux pasteur en retombant dans sa rêverie.

— Vous le connaissez, mon oncle?

— Je ne l'ai vu qu'une fois et ce n'était alors qu'un enfant. Ainsi, ma fille, c'est ce jeune Roger qui nous est venu en aide ! Sa belle et noble mère me l'avait bien dit, qu'elle lui laisserait, en s'en allant, son cœur, son âme et sa vie tout entière.

— Vous avez connu sa mère, mon oncle?

— Oui, ma fille, répondit François Paty dont les yeux se mouillèrent à quelque triste souvenance ; ce fut une martyre sur la terre, et c'est depuis vingt ans un ange dans le ciel.

— Mon oncle, est-ce que c'est vrai ce qu'on dit? est-ii vrai que le comte ait tué sa femme, ou qu'il l'ait fait mourir de chagrin ?

— Ma fille, répliqua tristement le pasteur, il est ici-bas bien des douleurs et bien des misères, ce n'est point sans raison que cette terre s'appelle la vallée des larmes.

La conversation en était là, et la petite vierge, qui sen-

tait sa curiosité singulièrement éveillée, ne demandait qu'à la continuer, lorsqu'on vit s'abattre dans la cour du presbytère une nuée de robes noires. C'étaient les desservants des paroisses environnantes, qui, partis tous ensemble d'un même point où ils s'étaient donné rendez-vous, arrivaient tous en même temps à la cure de Saint-Sylvain. François Paty s'empressa d'aller les recevoir et do leur faire servir à chacun un bon verre de cidre, tandis que Catherine retournait à l'église pour achever de parer l'autel. £n traversant la place , elle fut admirée par tous les paysans qui ne l'avaient jamais vue si jolie , si vive ni si avenante. Le fait est qu'elle était charmante avec sa robe de percale blanche, sa ceinture bleue à bouts flottants, ses grands yeux noirs qui étincelaient sous leurs longs cils, et ses cheveux nattés sous le poids desquels son cou mince semblait plier comme une tige surchargée de fleurs. Elle trouva Claude qui l'attendait à la porte de l'église, .sous l'auvent de tuiles moussues.

— Que te voilà belle, Catherine 1 s'écria le pauvre garçon en la contemplant d'un air inquiet et d'un regard jaloux.

— C'est toi qui es beau, dit la jolie fille en souriant.

— Tu trouves? demanda Claude.

— Oui, tu es très-bien ainsi, répliqua la petite fée en rabattant le col empesé qui lui montait jusqu'aux oreilles; seulement, ajouta-t-elle, tu feras bien de dire à ton père qu'il t'achète une veste neuve, car celle-ci est trop courte depuis deux ans.

— C'est vrai, dit Claude, essayant, mais en vain, d'allonger les manches de sa veste, et regardant avec con-

fusion ses larges mains rouges et ses poignets osseux.

— Ton pantalon aussi est trop court, ajouta Catherine

— C'est vrai, dit Claude, regardant avec tristesse les pieds cyclopéens et les chevilles formidables que son pantalon laissait à découvert. Oui, ajouta-t-il avec des larmes dans les yeux, je suis laid, mais je t'aime et te suis dévoué. J'ai de grands pieds et de longues jambes, mais je m'en sers pour te suivre derrière les haies, quand tu t'en vas seule sur Annette. J'ai de larges mains, mais une fois elles ont servi à te défendre.

— Eh bien ! dit Catherine avec un ton de doux reproche, est-ce que je ne t'aime pas, moi aussi? Depuis quelque temps je te trouve un air tout étrange. Allons, viens m'aider à effeuiller des roses sur les marches de l'autel, et tâche surtout de te distinguer au lutrin.

A ces mots, ils entrèrent tous deux avec recueillement dans le temple rustique que le soleil illuminait à pleins rayons.

Cependant le premier coup de la messe venait de sonner, et la foule, qui stationnait depuis le matin sur la place, commençait à s'écouler lentement dans la maison 4e Dieu. Le père Noirel allumait les cierges. Le vicaire allait, venait, et ne se lassait point de faire admirer son surplis neuf dont l'assistance paraissait en effet tout émerveillée. J-»e petit Jean éclatait de joie sous sa calotte rouge et dans aà robe neuve d'enfant de chœur que lui avait achetée Catherine. Claude ss tenait au lutrin où il assurait le timbre de sa voix. Agenouillée au milieu des pauvres du village, la petite vierge, tout en priant avec ferveur, examinait s'il ne manquait rien à l'ordonnance de la

fête. Monseigneur de Limoges avait lait savoir, par son grand vicaire, qu'il arriverait à l'heure du service divin et qu'il descendrait à la porte de l'église. A dix heures donc, au dernier coup de la messe, tout le monde était è son poste. L'enceinte sacrée regorgeait de fidèles. Les gros bonnets de l'endroit avaient envahi le banc de la fabrique. On ne voyait qu'un banc vide, mais il l'était depuis plus de vingt ans; c'était celui des seigneurs du pays. Le chœur et l'autel étaient encore déserts : François Paty, son vicaire, tous les desservants et jusqu'au petit Jean , l'encensoir à la main, rangés autour d'un dais champêtre, attendaient sous l'auvent l'arrivée du prélat. Il faisait au dehors une de ces journées de printemps qui ajoutent tant d'éclat et tant de parfums à la poésie des solennités religieuses. Les mousses et les lichens crépitaient sur les toits de chaume; les chèvrefeuilles et les sureaux exhalaient leurs plus douces senteurs ; le soleil embrasait les vitraux; le ciel souriait à la terre, et les hirondelles joyeuses traçaient de grands cercles autour du clocher.

Il se fit tout d'un coup dans l'assemblée un mouvement aussitôt comprimé; tous les regards se tournèrent vers la porte, tous les cœurs battirent à la fois. Une voiture attelée de deux chevaux venait de s'arrêter devant le porche; Monseigneur de Limoges en descendit, suivi de ses deux vicaires généraux. François Paty s'avança de que; pas, et s'étant placé entre le dais et le prélat :

— Monseigneur, dit-il avec une touchante bonhomie, en daignant visiter notre pauvre paroisse, vous pro bien que vousOtes sur terre le représentant du Dieu a

rable qui choisit une crèche pour berceau. Entrez, monseigneur, dans cette humble église : vous y verrez, agenouillés sur votre passage, de braves gens, laborieux, patients,,résignés, aimant leur prochain, s'aidant les uns les autres, servant Dieu dans la simplicité de leur cœur, et qui garderont, toute leur vie, un pieux souvenir de la grâce de votre présence. La Saint-Sylvain sera désormais pour ce hameau une double fête; car, à partir de ce jour, monseigneur, vous prendrez place dans nos âmes k côté du saint que nous vénérons.

Telle fut la harangue de François Paty. Si nous n'en connaissons point de meilleures, c'est que nous n'en savons pas de plus courtes.

— Monsieur le curé, répondit l'évêque avec bonté, il est de mon devoir de visiter les paroisses de mon diocèse; ce devoir est cher à mon cœur : je le remplis avec amour. Cependant je veux que vous sachiez, François Paty, que c'est à vous surtout que s'adresse ma visite; c'est à vous seul que revient le peu d'honneur qui doive en revenir. Voilà longtemps que je sais ce que vous valez, et, puisque vous avez constamment refusé les postes plus élevés que je vous ai offerts, j'ai voulu, en venant vous voir au fond de ces campagnes, vous donner un éclatant témoignage de l'estime que je fais de vos vertus et de vos travaux,

— Monseigneur, dit le bon pasteur qui fondait en larmes , je suis récompensé bien au delà de mes faibles mérites. Il me semble que je viens d'entendre la voix du bon Dieu, qui m'a dit : François Paty, je suis content de toi. *

— Oui, François Paty, oui, mon digne ami, le bon Dieu

est content de vous, ajouta l'évêque en lui donnant son anneau à baiser.

Après cette petite scène qui avait singulièrement ému les assistants, Monseigneur passa sous le dais et s'avança processionnellement entre deux haies de mains jointes et de fronts prosternés, précédé du vicaire qui portait la croix, du père Radigois qui tenait la bannière de saint Sylvain, et du petit Jean qui marchait à reculons en encensant avec beaucoup de grâce. Au lieu de cette horrible colophane qu'on brûle, en guise d'encens, dans toutes les églises et même dans les cathédrales , Catherine avait eu la poétique idée de mettre des fleurs des champs dans l'encensoir, si bien qu'à chaque coup que donnait le petit Jean, il tombait sur les pas de l'évêque unbluet,un coquelicot, ou quelques brins de véronique et de germandrée. Quand le cortège eut gagné le chœur, Monseigneur alla s'asseoir, à la gauche de l'autel, dans un fauteuil au-dessus duquel on venait d'attacher le dais, puis le service divin commença.

Que la tâche du romancier s'arrête au pied des autels ! Nous craindrions, en y touchant, de profaner les sacrés mystères. Toutefois, en notre qualité d'historien fidèle, nous devons raconter un petit incident qui faillit troubler la célébration de la sainte messe.

Tout allait pour le mieux. Les cierges ne coulaient pas trop; la sonnette n'était pas trop fêlée; le pe'it Jean ne manœuvrait pas trop maladroitement et ne s'er/ipêtraitpas trop souvent dans l'ampleur de sa robe neuve. Pour Claude, il se couvrait de gloire. On pensait généralement dans l'assistance qu'il n'avait jamais chanté d'une façon si remarqua*

ble; au Kyrie eleison, il trouva le moyen de se surpasser. On eût dit qu'au lieu d'un lutrin et de deux chantres, il y avait dans l'église une-batterie de canons chargés à mitraille. Tantôt s'a voix pleine et majestueuse grondait comme un tonnerre sous les charpentes de la voûte; tantôt, terrible et profonde, elle mugissait comme un torrent dans un abîme; d'autres fois, elle partait comme une bombe et menaçait d'enlever la toiture. Il vint un instant où cette voix magique prit un tel développement, que tous les yeux se tournèrent vers le jeune Noirel, et qu'on se mit à le regarder avec ce sentiment d'admiration mêlée de terreur qu'on éprouverait à voir un équilibriste dansant sur une corde, au-dessus d'un gouffre ouvert sous ses pieds. Mais lui, le brave et digne Claude, sans se laisser intimider par les regards de l'assemblée, jaloux de mériter les suffrages de Catherine, il redoublait de force et d'énergie, sa voix montait toujours, et l'honnête garçon touchait au plus beau triomphe qu'ait jamais pu rêver un chantre de paroisse, quand tout d'un coup... Oh ! amère dérison du sort! oh ! vicissitudes du lutrin ! oh 1 fatalité sans exemple! Il touchait, disons-nous, au plus haut point de son ambition, il allait poser les colonnes d'Hercule de la voix humaine, quand tout d'un coup il lui échappa ce qu'on est convenu d'appeler un canard. Hélas! ce ne fut pas un d^ ces légers canards qui se dissimulent aisément entre les roseaux du rivage; ce fut un de ces canards monstrueux qui suffisent à ruiner l'avenir et la réputation d'un homme. On vit Claude pâlir, son front s'emperla d'une sueur glacée, et le père fut obligé d'achever l'hymne qu'avait commencée fà fils.

Quoi donc? que s'était-il passé? un génie malfaisant, aux doigts crochus et aux ongles d'acier, venai Ml traîtreusement de serrer la gorge de ce chantre incrépidp . qui jusqu'alors n'avait jamais faibli? Une mouche étourdie, en s'introduisant dans ce gosier sonore, y avait-elle déterminé un funeste chatouillement ? Dieu , qui a posé les limites de toutes choses, avait-il dit à la voix de Claude, comme aux flots de la mer : Tu n'iras pas plus loin? ou tout simplement, Claude, qui n'avait rien mangé depuis la veille, avait-il succombé sous une de ces subites défaillances auxquelles sont exposées, à jeun, les organisations les mieux trempées et les plus robustes natures ? Rien de tout cela. Claude, qui croyait Roger bien loin, avait rencontré tout d'un coup le regard de ce jeune homme qui se tenait dans le banc qu'occupait autrefois sa famille, et le malheureux s'était senti fasciné, comme le rossignol par l'œil du basilic. Telle était l'origine du canard dont on parla longtemps dans le pays.

En effet, peu d'instants après Yintroït, on avait vu un beau jeune homme, grand, mince, élancé, élégamment et simplement vêtu, traverser gravement la nef et gagner le banc seigneurial. C'était Roger, qui ne fut pas peu surpris, en se retournant aux détonations de la voix du jeune Noirel, de reconnaître le rusé compère qui, quelques jours auparavant , l'avait renvoyé de Saint-Sylvain à la Hachère. Quoique l'assistance fût d'ordinaire très-pieuse^et trèsrecueillie, nous devons convenir qu'elle se montra cette fois passablement distraite, d'abord à cause de la présence de Monseigneur, dont la soutane violette, le camail violet, les gants violets et les bas violets excitaient presque autant

de curiosité que de respect ; puis, grâce à Roger, que nul ne connaissait et qui ne tarda pas à attirer sur lui l'attention générale. Catherine était la seule qui ne l'eût point encore remarqué, quand la petite Pâquerette la tira doucement par sa robe et lui dit à voix basse :

« Mademoiselle, mademoiselle, regardez donc là-bas ce joli monsieur; c'est lui qui m'a donné, l'autre jour, trois pièces blanches. »

La petite vierge leva les yeux et rougit comme une rose de Provins, en apercevant Roger. Éclairé en cet instant par un flot de soleil qui tombait d'aplomb sur sa blonde tête, Roger avait l'air radieux d'un archange. Catherine resta quelques secondes à le contempler; puis, le sein ému, elle abaissa les yeux sur son livre de messe.

Pâle, muet, immobile, le front baissé, mais le nez en l'air, car, quelque position et quelque attitude que prît Claude, il était dans la destinée de ce nez en trompette de regarder toujours le ciel, le fils du margu illier dévorait en silence sa honte et ses humiliations. Que devint-il, grand Dieu I lorsqu'il vit Catherine se lever, sa bourse de quêteuse à la main! Quand la petite vierge quêtait, le dimanche, à la messe, il entrait dans les attributions de Claude de la précéder, en criant à chaque station : Pour les réparations de l'église ! et plus souvent : Pour les pauvres de la paroisse, s'il vous plaît! Jusqu'à ce jour il avait considéré cette tâche comme un plaisir et comme un honneur ; cette fois, en présence de Roger, sous les yeux de cet élégant et beau jeune homme, le pauvre garçon comprit vaguement qu'il allait jouer le rôle d'un niais. Il fallait bien pourtant s'exécuter. Sur un signe de Cathe-

rine, Claude se leva, plus rouge qu'une pivoine, et se prit à marcher devant la petite vierge, écartant la foule et criant de loin en loin , mais d'une voix éteinte et voilée: Pour les pauvres de la paroisse, s'il vous plaît! Arrivé au banc de Roger, il eût voulu pouvoir s'abîmer à cent pieds sous terre. La belle enfant tendit sa bourse avec un sourire, et le jeune gentilhomme y laissa tomber une pièce d'or.

Après Ytte missa est, Monseigneur fut conduit au presbytère avec le cérémonial obligé. Dès lors le digne prélat se montra bienveillant, affectueux, d'une familiarité tout à fait charmante. Il visita la "cure, parut enchanté du bon parfum d'ordre et d'honnêteté qu'on y respirait; adressa de douces paroles à tous les desservants, s'entrelint avec le vicaire, complimenta Claude sur la façon dont il avait chanté au lutrin; puis, en voyant la petite vierge que lui présentait François Paty :

— Voilà longtemps, dit-il, que j'ai entendu parler de cette aimable et pieuse enfant; je sais que vous êtes, ma chère fille, l'ange béni de ces campagnes. Continuez, ajouta-t-il en donnant sur ses joues purpurines deux petits coup d'une main blanche et potelée, continuez d'édifier votre prochain par vos bons exemples, car rien n'est plus agréable à Dieu que la grâce et la jeunesse sanctifiées par la piété et la vertu.

On pense quelle jolie révérence tira la jolie fille à Monseigneur.

Cependant, après avoir fait un tour de promenade dans le village, le jeune vicomte se préparait à remonter sur son cheval qu'il avait attaché, près du porche de l'église,

à un anneau de fer scellé dans le mur, lorsqu'il vit accourir François Paty qui avait réussi à s'échapper un instant, en apprenant par Catherine que le fils du comte des Songères avait assisté au service divin et qu'il devait être encore dans le hameau.

— Monsieur... lui dit le bon pasteur; mais, s'interrompanc aussitôt, il resta muet à le contempler, et ses yeux se remplirent de larmes qui roulèrent silencieusement le long de ses joues.

— Pardonnez-moi, reprit-il enfin avec émotion ; j'étais venu pour vous remercier, et voilà qu'en vous voyant je n'ai pu retenir mes pleurs. •() mon Dieu ! est-ce donc vous que j'ai tenu tout petit enfant entre mes bras? Oui, c'est bien vous, mon Dieu 1 car vous êtes le portrait vivant de votre noble mère.

— Vous avez connu ma mère? s'écria le jeune homme à son tour ému.

— Elle était belle et bonne comme vous , répondit François Paty en lui prenant les deux mains dans les siennes. Mais, monsieur, vous ne pouvez pas nous quitter ainsi. Venez vous asseoir à notre table chargée de vos dons ; votre présence y sera un bienfait de plus.

A ces mots, il entraîna Roger qui se laissa conduire sans opposer beaucoup de résistance. En le voyant, Catherine sentit battre doucement son cœur, et Claude, qui avait lafconscience de ses méfaits, alla se cacher tout penaud oerrière son père. Roger eut le bon goût de le saluer avec politesse et de n'avoir point l'air de le recohnaître. Sur ces entrefaites, Marthe, le visage illuminé autant par la joie de son âme que par le feu de sa cuisine,

vint annoncer que la collation était servie. Guidé par François Paty, Monseigneur, sans plus attendre , passa sur la terrasse où le suivit un nombreux cortège. A voir Catherine et Roger au milieu de toutes ces robes noires, on eût dit deux jolis pigeons blancs enveloppés par une bande de corbeaux. Les deux jeunes gens se placèrent l'un près de l'autre, au grand déplaisir de Claude, qui se vit relégué au bout de la table, entre le vicaire et le marguiliier.

Le repas fut animé par une douce gaieté, que ne gêna point la présence du prélat. Il est à remarquer que, en général, rien n'est plus gai ni plus charmant que ces réunions de curés de campagne. Les cœurs purs et sereins font les esprits joyeux et contents, presque toujours il se cache sous ces robes austères beaucoup de grâce et d'agrément qu'on ne soupçonne pas d'abord et qu'on est tout surpris de découvrir. Monseigneur mangea de grand appétit et fit honneur aux vins du château de Bigny, sans s'inquiéter de savoir comment le pauvre François Paty, avec ses huit cents francs d'appointements, avait pu s'y prendre pour lui offrir un gala si somptueux. En ceci, tous les supérieurs sont les mêmes, les grands ne se doutent jamais de l'embarras qu'ils causent aux petits lorsqu'ils leur font l'honneur de s'asseoir à leur table, et il ne leur viendrait pas à l'idée de se dire que le vin qui rougit leur verre et la tranche de pâté qu'ils ont sur leur assiette ont coûté des mois de privations, des journées d'angoisses, peut-être des nuits sans sommeil.

-^ Eh bien, messieurs, vous le voyez, disait le prélat en ôtant avec soin les arêtes d'un tronçon de carpe que François Paty venait de lui servir, quelques-uns d'entre vous sq

plaignent de la modicité de leur traitement ; voilà pourtant le curé de Saint-Sylvain qui, avec ses huit cents francs par an, trouve le moyen d'enrichir les pauvres et de nous donner un royal festin,

— Monseigneur, répondit le vieux pasteur en souriant, c'est que le Dieu que nous adorons est toujours le Dieu des miracles, le Dieu bon et tout-puissant, qui sait, quand il daigne le vouloir, changer l'eau en vin, charger de poissons les filets des apôtres, et multiplier les pains pour nourrir la foule au désert.

Monseigneur sourit, lampa un verre de vin de Bordeaux, eut l'air de comprendre et ne comprit pas. Les desservants, qui avaient gagné un vif appétit en venant à pied de leurs cures respectives à celle de Saint-Sylvain, jouaient de la fourchette à qui mieux mieux. Le m argu illier dévorait, c'est le mot. De son côté, le vicaire n'allait pas trop mal. Claude seul ne mangeait pas. Il regardait d'un œil triste et jaloux Catherine et Roger, qui causaient gentiment entre eux, il souffrait de les voir si beaux l'un et l'autre, et il avait envie de pleurer. Son père avait beau dire, en lui donnant un coup de pied sous la table : « Mange donc, fainéant, puisque ça ne coûte rien, » Claude secouait la tête, soupirait et ne mangeait pas.

La collation se prolongea jusqu'au premier coup de vêpres. Monseigneur se leva de table pour se rendre à l'église, où il confirma tout le monde. Cela fait, le prélat monta dans sa voiture et s'éloigna au pas de ses chevaux, après avoir embrassé François Paty, pincé la joue de Catherine, et béni en masse toute la commune agenouillée sur son passage.

Une heure après, Roger s'éloignait, lui aussi, au trot de son cheval, heureux de sa journée et se promettant bien de revenir dans cette cure où il venait pour la première fois de connaître les joies du cœur et d'entendre parler de sa mère.

«— Nous nous re verrons, lui dit le bon pasteur qui t'avait acompagné jusqu'au bout du vilkge, nous nous r* verrons souvent. C'est le vœu de mon cœur, ajouta-t-ii en lui prenant la main ; sachez que c'est aussi la volonté de votre sainte mère qui est dans le ciel.

A dix heures du soir, tout reposait à Saint-Sylvain. Catherine et Claude veillaient seuls. La petite vierge rêvait, accoudée sur l'appui de sa fenêtre ouverte. Claude baignait son chevet de pleurs.

— 0 mon Dieu! disait-il avec un morne désespoir; Dieu, qui les avez faits si beaux, pourquoi m'avez-vous fait si laid?

Pendant ce temps, Roger suivait lentement le chemin qui mène de Saint- Sylvain au château de Bigny. Il faisait une douce nuit. Les étoiles brillaient au firmament ; la lune blanchissait le sentier, et Roger écoutait chanter en même temps les rossignols dans les haies, l'amour et la liberté dans son âme.

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