‹ CatherineChapitre 7 sur 14 · BABIL, AMOUR ET VENGEANGB · texte numérisé non relu

BABIL, AMOUR ET VENGEANGB

Saint-Sylvain et le presbytère avaient repris leur tram de vie accoutumé. Chacun était retourné à ses devoirs et à ses travaux, François Paty à ses ouailles, Claude à sa classe où depuis quelque temps il suppléait son père, Catherine à ses broderies, la bonne Marthe aux soins du ménage. Le vicaire avait serré son magnifique surplis; le curé en avait fait autant de sa soutane neuve, de ses bas de filoselle et de ses souliers à boucles d'argent ; grâce au petit Jean, les chandeliers de cuivre qui décoraient l'autel étaient rentrés dans leur étui de serge verte ; pieds nus, ses cheveux en broussailles, sa gaule à la main et sa robe à mi-jambe, la petite Pâquerette promenait, comme devant, ses pourceaux le long des chemins. En apparence, rien n'était changé ; mais en y regardant d'un peu près, on aurait pu s'assurer aisément que ce grand jour, que nous avons vu briller sur Saint-Sylvain, avait laissé dans deux cœurs de notre connaissance des traces vives et profondes. Sans parler ici de Roger, et pour nous en tenir au village, on a compris déjà qu'il s'agit de la petite vierge et du fils du marguillier.

Claude ne s'était pas relevé de l'horrible canard qui l'avait si fatalement interrompu au plus beau moment de ses

triomphes. 11 savait qu'on en parlait dans le pays, et ne se dissimulait pas que sa carrière de chantre au lutrin s'en ressentirait, en supposant qu'elle n'en restât pointentravée. Claude avait des envieux; son éducation, sa position sociale, les écus présumés de son père, la familiarité dont il jouissait auprès de la petite viersje, l'opinion très-accréditée qu'il devait l'épouser un jour et que c'était exprès pour lui qu'achevait de se développer et de s'épanouir cette fleur de grâce, d'innocence et de gentillesse; tout cela faisait que Claude comptait plus d'un ennemi dans la jeunesse de la commune, et qu'en général on ne le voyait pas d'un bon œil. Pour la malveillance qui jusqu'alors avait cherché vainement sur quoi s'exercer, on juge quelle proie ce dut être que cet affreux canard échappé du gosier de Claude! Les jeunes gars, qui le jalousaient, n'hésitèrent pas à déclarer qu'il s'était couvert de honte ; les jeunes filles, qui lui en voulaient secrètement de les négliger pour rôder autour de la petite fée, ne pouvaient s'empêcher de reconnaître que, depuis quelque temps, Claude avait singulièrement baissé. Nous-même, hélas! nous sommes obligé de convenir que, le dimanche suivant, intimidé par le souvenir d'un si grand désastre, il chanta les vêpres de fa^on à réjouir les méchants, et qu'on fut en droit de se demander, dans la partie désintéressée de l'assistance, ce qu'était devenue cette voix qui, durant deux ans et plus, n'avait point connu de rivales,

Ce n'était ni l'orgueil ni la vanité qui se plaignaient en lui ; les gloires de ce monde ne préoccupaient guère ce cœur blessé, agité d'autres soins. Depuis qu'il avait aperçu pour la première fois, à la grille du parc de Bigny, Roger

tenant dans sa main le petit pied de Catherine pour l'aider à sauter sur Annette, Claude avait perdu le repos de son âme; à partir du jour de la Saint-Sylvain, ce sourd malaise, qu'il éprouvait déjà, s'était changé en une maladie qui, pour n'être pas définie, n'en était pas moins douloureuse. C'était comme une flèche invisible qu'il avait au flanc : plus il se démenait pour s'en débarrasser, plus le trait pénétrait avant dans la blessure. De quelque côté qu'il se tournât, partout et toujours il voyait l'image du jeune et beau Roger souriant à Catherine, et le pauvre garçon se débattait avec désespoir sous le sentiment qu'il avait de sa propre laideur. L'idée que ce jeune homme avait désormais ses entrées à la cure, qu'il pouvait y revenir et qu'il y reviendrait à ses heures, cette idée ne lui donnait ni paix ni trêve, et ce qu'il souffrait ne saurait s'exprimer ; car ce n'était pas de l'amour qu'il avait pour Catherine, c'était de l'adoration, une adoration naïve et, disons le mot, religieuse. D'un geste, la petite vierge l'eûl envoyé au bout du monde; ce n'est point une exagération d'avancer qu'au besoin, et même sans besoin, il se serait bien fait hacher pour elle; nous ne sommes pas bien sûr cru'il n'ait jamais baisé l'empreinte de ses pas. Il l'aimait comme on aime lorsqu'on sait aimer: à son insu, sans y rien comprendre, sans le lui dire à elle, sans se l'avouer à lui; seulement, elle était sa vie, et de même que, par un temps d'orage, nous subissons les influences de l'atmosphère sans sorger, pour la plupart, à nous rendre compte du phénomène de la raréfaction de l'air, de m^pe Claude, depuis que Roger lui était apparu, souffrait et s'agitait sans trop chercher à s'expliquer pourquoi. On croira

sans peine C ue la façon dont il faisait sa classe se ressentait quelque peu des dispositions de son esprit. S'il lui arriva, en ces jours de trouble, de prendre le^ A pour les B, qu'il lui soit beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup aimé! Tantôt il tombait dans une sombre rêverie dont ses élèves profitaient pour lui tirer la langue et lui faire les cornes; tantôt, l'oreille au vent, l'œil aux aguets, s'il entendait le pas d'un cheval, s'il voyait passer à travers la vitre une vague silhouette, il se précipitait hors de l'école, et le plus souvent, en rentrant, il trouvait la salle vide, les petits drôles s'étant hâtés de décamper et de s'enfuir pêle-mêle le long des buissons. Ce qui prouve combien les préoccupations de l'amour sont incompatibles avec les devoirs du professorat, c'est que, devenus grands, tous ces petits polissons se firent remarquer par une ignorance crasse, et qu'il est à Saint-Sylvain, grâce aux distractions du jeune Noirel, toute une génération hors d'état de lire aucune des belles choses qui s'impriment aujourd'hui : tous braves gens, d'ailleurs, et ne parlant jamais de Claude qu'avec reconnaissance et respect.

Or, tandis que le cœur de notre ami Claude gémissait comme un hibou dans son trou solitaire, le cœur de notre petite fée babillait et gazouillait comme une couvée de pinsons dans une haie d'aubépine en fleurs. Tl y a des âmes que les premières atteintes de l'amour portent vers la mélancolie, et chez lesquelles, en s'éveillant, la vie et le bonheur ont des larmes pour premiers sourires; mais qour Catherine, pour cette aimable et vivace nature, c'avait été comme un de ces gais rayons du matin qui donnent le signal des fêtes de la création et remplissent de

mille cris charmants la vallée, les bois et les coteaux. Cependant, qui nous dit qu'elle aimait, cette enfant? Certes, à l'observer, nul n'aurait pu reconnaître en elle les symptômes du mal étrange que nous avons appelé l'amour. Levée dès l'aube, plus fraîche et plus vermeille que l'aurore, elle égayait aussitôt la maison tout entière de sa joie pétulante, de sa vive humeur et de sa grâce active. C'était comme le réveil d'une ruche ou d'une volière. On la voyait partout en même temps, dans la cour, au jardin, sur la terrasse, à sa fenêtre, bondissante et légère, courant tour à tour de son oncle à sa nourrice, et pareille à l'un de ces jolis oiseaux des tropiques, toujours en mouvement et qui nichent la nuit dans le calice d'une rose. Elle accompagnait le bon curé, quand il sortait, selon son habitude, pour lire son bréviaire à travers les champs ; ils allaient l'un et l'autre par les sentiers couverts, François Paty lisant, et la petite fée le tirant à chaque instant par sa soutane pour lui montrer soit un accident du paysage, soit un effet de lumière sur le flanc brumeux des collines, soit une marguerite ou un bouton d'or sur le bord du chemin. Le pasteur se prêtait avec bonté à toutes ces fantaisies et fermait son livre sans humeur; il savait qu'admirer Dieu et le bénir dans les merveilles i^u'il a faites, c'est le prier et le glorifier. François Paty avait connu de tout temps sa nièce telle à peu près que nous la voyons aujourd'hui; toutefois, depuis la Saint- Sylvain, il remarquait en elle plus d'enjouement et d'animation. Le digne homme s'en félicitait, et parfois il disait au papa Noirel :

— La visite de Monseigneur a déjà rapporté de doux fruits ; car, depuis qu'elle a reçu le sacrement de la confir-

ition, notre chère fille semble avoir redoublé de grâce, séductions et d'enchantements de tout genre. On la mme la petite fée dans le pays : c'est qu'en vérité ce m lui sied à cause du charme véritable que cette petite tgicienne jette autour de nous. Pensez-vous qu'il y ait monde rien de plus charmant? S'il pouvait s'ennuyer as sa gloire, Dieu se distrairait à regarder cette mionne créature. J'ai toujours dit que cette enfant était une iiëdiction du ciel; mais je dois reconnaître que le sacre- ;nt de la confirmation a fécondé tous les germes précieux posés dans son jeune sein. La visite de Monseigneur ra été pour Catherine comme une de ces journées de leil et de chaudes brises qui empourprent les pêches de s espaliers et dorent les raisins de nos treilles. A quoi, le papa Noirel répondait :

— Plût à Dieu, monsieur le curé, qu'il me fui permis in dire autant de mon fils ! Il semble que la Saint-Sylin ait passé sur lui comme une gelée d'avril sur les bourons de mon verger. N'est-ce pas une chose étrange que ut ce qui se rattache à ce saint jour ait été fatal à mon aude? Vous avez entendu quel canard a fait ce malheuux à la messe, après n'avoir réussi, la veille, qu'à prene dans la Creuse une ablette et deux goujons. Ce n'est 5 tout. Depuis ce jour, que je n'ose appeler funeste puisf il a été sanctifié par la présence de Monseigneur, je ne connais plus mon fils, et je suis dans la position d'un >mme qui, ayant planté dans un parterre des rosiers et is œillets, n'y voit fleurir que des orties et des bardanes. h j'avais semé le bon grain» je ne récolte que l'ivraie, iaude est triste, sa voix s'éteint, son nez se recourbe outre

mesure. Tandis que votre nièce verdit, que ses joues rougissent et se veloutent comme les pêches en automne, mon fils s'affaisse et sa face se ride comme une nèfle sur la paille. S'il est vrai de dire, monsieur le curé, que vous êtes le plus heureux des oncles, il est juste aussi d'avouer que je suis le plus infortuné des pères. Si je dois convenir, ajouta-t-il un jour, que la présence de Monseigneur a rapporté de doux fruits sous votre toit, convenez, de votre côté, que je n'en ai retiré pour ma part que des fruits bien amers.

— Mon ami, mon cher ami! s'écria le curé, ne parlez pas ainsi; ce serait une impiété de supposer que le passage de Monseigneur puisse être signalé autrement que par des bienfaits. Je reconnais que, la veille de la Saint-Sylvain, Claude n'a pas été très-heureux à la pêche, et qu'en le voyant tirer de sa poche une ablette et deux goujons, je n'ai pu me défendre d'un mouvement de stupeur et de consternation; je reconnais aussi qu'à la messe il lui est échappé ce que vous appelez, je crois, un canard, et qus ce canard, tout absorbé que je fusse alors par la célébration du service divin, m'a frappé d'épouvante; un instant j'ai pensé que la voûte craquait et que le clocher allait s'effondrer sur nos têtes. Mais, mon ami, ce sont là de petits accidents qui n'importent guère à la gloire de Dieu ni au bonheur des hommes, et que les évêquesn'ontpoint charge de conjurer. Quant à la tristesse de ce brave Claude, voyons, ajouta François Paty en se grattant l'oreille, estce qu'il n'y aurait pas là-dessous quelque affaire de cœur, quelque inquiétude du jeune âge? Noirel, nous en reparlerons. Nos deux enfants ont grandi et se sont élevés en-

semble; j'ai dans l'idée que Dieu bénira leur union. Ils sont pauvres; mais, grâce au ciel, ils ont une dot toute trouvée qu'ils s'apporteront l'un à l'autre, la jeunesse, la santé, la piété, l'amour de l'ordre et le goût du travail. Croyez, mon bon ami, que c'est tout ce qu'il faut pour entrer en ménage, et qu'il en est plusieurs qui se sont établis avec moins.

Pour parler franc, ce n'était point là ce qui préoccupait l'esprit et le cœur de la petite vierge. Quand venait le milieu du jour, et qu'elle avait bien trotté çà et là toute la matinée, alerte, vive, alègre et la bouche épanouie en un frais sourire, Catherine montait dans sa chambre et se mettait à ses broderies, tandis que Marthe, assise auprès d'elle, filait au rouet ou à la quenouille. C'étaient alors des causeries sans fin ou le nom de Roger revenait sans cesse. On commençait d'abord par passer en revue tous les détails de la visite de Monseigneur, puis peu à peu on voyait paraître le blond et beau jeune homme qui finissait bientôt par envahir et par occuper la scène tout entière. Marthe, qui n'avait fait que l'entrevoir, ne s'en était pas moins prise pour lui d'une véritable passion , surtout à cause des trois oies et des deux carpes qu'il avait envoyées, oies et carpes dont Marthe prétendait n'avoir jamais rencontré les pareilles. En outre, il est bon d'ajouter qu'elle n'avait pas été tout à fait insensible à quelques paroles gracieuses que luj avait adressées Roger en s' arrêtant devant sa cuisine. Il fallait les entendre toutes deux causant et babillant, l'une en jouant de l'aiguille et l'autre du fuseau.

— Quelle histoire! disait Catherine; je vivrais cent an*

que je m'en souviendrais jusqu'à ma dernière heure. On m'appelle la petite fée dans le pays; mais, en vérité, ne dirait-on pas un des contes de fée dont tu as bercé mon enfance? Écoute plutôt :

^ Il y avait une fois un pauvre curé de village, si pauvre, si pauvre, si pauvre, qu'il n'avait plqs de bas ni de soutane, et que sa nièce était obligée de s'en aller quêter par monts et par vaux pour les ouailles et le pasteur. Un jour il arriva que, pensant s'adresser à un seigneur bon et charitable, la nièce du pauvre curé se fourvoya dans le domaine d'un ogre redouté à dix lieues à la ronde. Heureusement, ce jour-là, l'ogre était absent; mais l'intendant,; qui ne valait guère mieux que son maître, chassa impitoyablement la petite quêteuse qui s'éloigna, pleurant à chaudes larmes, parce que son oncle n'avait pas de soutane et qu'il n'y avait pas de quoi souper à la maison. Elle pleurait ainsi, assise au pied d'un arbre, quand le fils du roi vint à passer...

— Oui, ajoutait Marthe s'emparant à son tour du récit, et le fils du roi, frappé, ravi, émerveillé de la fraîcheur, de la grâce et de la beauté de cette douce créature...

— Non, disait Catherine l'interrompant; mais touché des pleurs qui coulaient en abondance le long de ses joues, il la pria d'essuyer ses yeux et de lui raconter sa peine ; ce que fit aussitôt la nièce du curé , en essuyant ses yeux, avec le pan de son tablier. Après l'avoir écoutée...

— Avec admiration... reprenait Marthe.

*— Non, mais avec bonté, s'écriait Catherine ressaisis^ sant vivement le fil de la narration, le fils du roi...

— Subitement épris, continuait Marthe, de tant de char* mes et de gentillesse..^

CATHERINE. 9f

— Quelle folie î disait en riant la petite vierge ; tu vas me faire croire que le fils du roi, à la première vue, tomba subitement amoureux de la nièce d'un pauvre curé de village!

— Certainement, certainement, répliquait Marthe en faisant tourner son fuseau entre ses doigts ; les choses ne se passent pas autrement dans les contes de fée. Après l'avoir écoutée avec admiration, le fils du roi, subitement épris de tant de charmes et de gentillesse, s'empressa d'envoyer, par un de ses pages, à la vieille nourrice de la belle enfant les trois plus blanches oies de sa basse-cour et les deux plus grosses carpes de ses viviers ; puis, ayant pris par la main la jolie fille, il la conduisit au roi son père qui les maria, et ils vécurent longtemps, et ils eurent...

— ■ Allons, boni s'écriait Catherine, j'ai cassé mon aiguille.

— Et ils eurent beaucoup...

— Tiens ! disait Catherine en penchant sa tête par la croisée ouverte, voici Claude qui paraît sur le pas de sa porte; je ne vois encore que son nez. Dis donc, Marthe, l'as-tu observé quelquefois, le nez de Claude?

— Et ils eurent beaucoup...

— Laisse donc là tes histoires! s'écriait la petite vierge en se levant pour prendre une aiguille à sa pelote ; tu vois biefk que tout ceci n'a pas le sens commun. Comment veux-tu que le roi, qui ne connaît pas la nièce du curé et qui la voit pour la première fois, aille lu* donne» soa fils en mariage? Ce serait bien le moins que ce monarque prît auparavant quelques informations. Et puis, nous

voulions faire un conte de fée, et c'est précisément la ïêe qui manque à notre conte.

— Que nenni, disait Marthe, la fée n'y manque pas.

— Où aonc la vois-tu, nourrice?

— Eh ! ma mignonne, je la vois sur ta chaise, répondait la bonne Marthe qui regardait Catherine en souriant.

Tandis qu'elles jasaient ainsi en toute innocence, le fii s'enroulait autour du fuseau, et les fleurs d'un blanc ma* s'épanouissaient en relief sur la pièce de batiste que Ca therine tenait entre ses doigts. La petite vierge travaillait assise dans l'embrasure de la fenêtre, et, sujet d'éternelles distractions pour Claude, on pouvait voir du dehors sa. tête qu'encadraient des bordures de liserons et de pois de senteur. Dans une des encoignures de la croisée, il y avait un nid d'hirondelles, et la couvée, nouvellement éclose, mêlait ses petits cris au babil des deux femmes. Pendant ce temps quelques marmots, trop jeunes encore pour pouvoir assister aux leçons de Claude, jouaient sous le porche de l'église; le vicaire traversait la place d'un air affairé; le petit Jean sonnait la cloche, soit pour Y Angélus, soit pour quelque agonie ou pour quelque baptême; un fermier des environs traversait le village au pas de son bidet; de loin en loin un mendiant, courbé sous les ^m et sous son bissac, s'arrêtait à la porte du presbvtère. Tel étaient les incidents qui interrompaient parfois l'entn tien de Marthe et de Catherine. Il n'était pas question seulement de Roger ; on parlait bien aussi de Monseigneur, de la Saint-Sylvain et de tout ce qui se rabâchait à ce grand jour ; mais ce n'étaient qu'autant de détours

un

on sis els :e-

pour revenir au jeune et beau vicomte, qui avait joué d'ailleurs un rôle trop important dans cette histoire pour n'en point absorber naturellement toute la partie poétique et tout l'intérêt romanesque; car il faut reconnaître que ce jeune homme, sans y songer et sans le vouloir, avait fait à monseigneur de Limoges une fâcheuse concurrence, et qu'en réalité c'est lui qui s'était trouvé le héros, le lion de la fête.

— Voyons, disait parfois Catherine, ï£. Noirel et ce bêta de Claude se sont moqués de moi, parce que tout d'abord j'ai cru sérieusement que c'était un prince du sang. Mais toi-même, ma vieille Marthe, ne l'aurais-tu pas cru comme moi? Penses-tu qu'un fils de roi se fût montré pour nous plus généreux et plus charitable? T'es-tu jamais fait une plus magnifique idée d'un dauphin?

— Dame! écoute donc, ma mignonne, répondait Marthe un peu embarrassée, je n'en ai jamais vu, moi, des dauphins; mais ce que je crois pouvoir bien affirmer, c'est qu'il n'est pas de rois ni d'empereurs qui aient de plus belles oies dans leurs poulaillers et de plus belles carpes au fond de leurs étangs.

— Les oies et les carpes ne prouvent rien, disait Catherîr»e; mais as-tu vu ses mains, par exemple? Imagine-toi, Marthe, qu'il a des mains si petites qu'elles tiendraient toutes deux dans le creux d'une main de Claude, et si blanches, si blanches...

— Ah ! ma mignonne, s'écriait Marthe, il n'est pas possible que ses mains soient plus blanches que ne l'étaient les plumes de ses oies.

— g5 blanches , reprenait Catherine, que j'en étais jalouse en les regardant. As-tu remarqué ses cheveux? Quand le soleil les éclairait, on eût dit des flots d'or ruisselant le long de ses tempes. Ses yeux sont comme deux bluets au milieu d'un champ d'épis mûrs; sa voix est douce comme les soupirs du vent dans les aulnes. Et qu'il a J.'air fier et superbe, alors même qu'il parle avec bonté et sourit avec bienveillance! On jurerait que son front attend une couronne, Quant à sa taille, je crois en vérité qu'elle est presque aussi mince que la mienne, ajoutait la petite fée en serrant la boucle de sa ceinture.

— Dame 1 disait Marthe, on ne peut pas nier que ce ne soit un bien joli monsieur.

— Et si bon! s'écriait Catherine s'exaltant dans sa reconnaissance; si bon, si généreux! faisant le bien sans bruit et avec tant de grâce! Sans lui, nourrice, que serionsnous tous devenus? Un vicaire sans surplis ! un curé sans aube ! un cellier sans vin ! pas un couvert d'argent pour Monseigneur ! pas le plus simple caneton à mettre à la broche ! Eh bien! il a tout prévu, il a pourvu à tout. Ah l ce doit être le plus noble cœur qui ait jamais battu sous le ciel.

— Oui , ajoutait Marthe après quelques instants de réflexion silencieuse, c'étaient bien certainement les plus grosses carpes que j'aie vues de ma vie.

Quand il avait fini sa classe et congédié ses élèves dont la sortie bruyante remplissait le hameau de cris, de disputes et de tapage, Claude venait prendre part à ces entretiens qui achevaient de lui mettre la mort dans l'âme, car Marthe et Catherine n'y entendaient point malice, et

ne se gênaienA pas devant lui pour exprimer leurs sentiments. Il se retirait dans un coin et gardait le plus souvent un farouche silence, d'où la petite fée avait bien de la peine à l'arracher.

- Eh bien ! Claude, lui disait-elle de loin en loin, tu es triste; qu'as-tu, mon ami?

Et de temps à autre elle se levait, s'approchait de lui et lui faisait quelque caresse familière, tantôt lui pinçant le nez ou le menton, tantôt plongeant ses mains dans sa jaune et rude crinière. Claude se laissait faire comme un bon chien et tournait alors vers sa petite amie un œil doux, tendre et reconnaissant. Chose étrange! quand il regardait ainsi Catherine , Claude n'était plus laid ; son cœur tout entier passait sur son visage, et il y avait dans l'expression de ce regard je ne sais quoi de si adorablement bon que toute sa personne en était comme transfigurée. Son front s'éclairait, ses yeux s'illuminaient, et, par un de ces miracles qu'il n'appartient qu'à l'amour heureux d'opérer, son nez se détendait et prenait insensiblement des lignes plus correctes, moins tourmentées. Malheureusement ce n'était qu'un rayon, ce n'était qu'un éclair, qu'il fallait se hâter de saisir au passage. Du plus oin qu'il voyait poindre l'image de Roger, Claude retombait dans son ombre ; son front se voilait, sfc^ yeux s'éteignaient dans leur orbite, et ce diable de nez, comme le poing d'Ajax défiant les dieux, se remettait à menacer le ciel.

Le soir réunissait sur la terrasse de la cure François Paty, le vicaire, les deux Noirci, Marthe, Catherine, tout notre petit monde enfin. Là, on causait encore de Roger-

car, depuis l'apparition de ce jeune homme dans le banc seigneurial, le comte des Songères et son fils étaient Tunique sujet des conversations dans le pays. Tous les souvenirs s'étaient réveillés en foule; on se rappelait qu'en effet la comtesse avait laissé un fils tout enfant, et les anciens du village s'accordaient à dire que ce jeune Roger était la vivante image de sa mère. Marthe et Noirel se souvenaient très-bien d'avoir vu plusieurs fois, le dimanche, à la messe, une jeune dame au front pâle, à la taille brisée, aux yeux brûlés de larmes. Le retour du comte venait d'exhumer et de raviver tous les bruits qui avaient couru autrefois sur la mort de sa femme. François Paty, qui savait seul à quoi s'en tenir, ne s'expliquait là-dessus qu'avec une extrême réserve; mais tout ce qu'il disait excitait au plus haut point la curiosité de Catherine. L'aimable fille pleurait sur la destinée de cette noble créature moissonnée avpyit la saison, et ce qu'elle entendait raconter du comte des Songères la faisait frissonner d'épouvante.

Cependant, près de quinze jours s'étaient écoulés depuis la Saint-Sylvain; Roger n'avait point reparu. Claude commençait à respirer et à se sentir plus à l'aise. Il se disait que ce jeune homme était sans doute reparti pour l'Allemagne, d'où il é',ait venu, et le seul regret de l'honnête Claude était qu^y l'Allemagne ne fût pas plus loin, au diable, ou pour Xj moins tout au fond de la Sibérie. Déjà l'on pouvait remarquer en lui une sensible amélioration, et il vencit, au grand désappointement des envieux, de ressaisir le sceptre du lutrin, quand tout d'un coup il fut obligé de reconnaître qu'il avait, comme on dit, compté sans son hôte.

On était aux premiers jours de juin. Seule dans sa chambre, Catherine brodait à sa place accoutumée, auprès de la fenêtre ouverte ; Marthe, qui la veille avait fait la lessive, était occupée dans le jardin à étendre son linge sur des llcelles. Il faisait une journée brûlante. Le ciel était en feu, les rayons embrasés du soleil tombaient sur la terre comme des flots de métal en fusion. Les oiseaux se taisaient, les fleurs se penchaient sur leurs tiges, les lianes qui encadraient la croisée de Catherine pétillaient et se tordaient comme du sarment dans une fournaise.

Catherine elle-même souffrait. Pour la première fois de sa vie peut-être, elle se sentait triste, inquiète, nerveuse, agacée. Elle avait laissé sa broderie s'échapper de ses mains, et, accoudée sur l'appui de la fenêtre, ses doigts blancs perdus sous les nattes de ses cheveux, elle rêvait, la belle enfant, nous ne saurions trop dire à quoi ; la petite vierge n'aurait pu le dire elle-même. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fallait que la rêverie dans laquelle notre petite amie était plongée depuis plus d'une heure, fût bien sérieuse et bien profonde, puisque Catherine n'entendit pas le galop d'un cheval qui s'arrêta brusquement sur la place de l'église. Ce ne fut qu'au bout de quelques instants, en relevant sa brune tête, qu'elle aperçut, devant le presbytère, Roger qui n'avait pas encore mis pied à terrre et qui la regardait en souriant.

En même temps, Claude, sorti de sa classe comme un loup de sa tanière, se tenait sur le pas de s? porte, l'œil en feu et le poil hérissé.

Si j'avais l'insigne et rare honneur d'être un grand peintre, je voudrais faire un petit tableau de ceci, et je laisse-

rais une toile charmante au lieu d'une page médiocre, D'un côté, l'église rustique, avec son clocher en aiguille et son auvent de tuiles où piétinent, sur le velours bruni des mousses, une bande de pigeons au plumage irisé. Eiî face, le presbytère avec sa fenêtre festonnée de plantes grimpamtes; dans l'encoignure, un nid d'hirondelles, et sur l'appui, Catherine accoudée, rêveuse, pareille à l'une de ces belles vierges que les peintres de l'école flamande encadraient dans des guirlandes de fleurs, de fruits et d'oiseaux. Devant la cure, sur la place inondée de soleil, Roger, qui a lâché la bride sur le col de sa monture, contemple, dans une muette extase, la brune et jolie tête, tandis que le cheval, couvert de sueur, fouille de ses naseaux fumants le sable embrasé pour y chercher un peu de fraîcheur. Du côté opposé à l'église, la rue du village, s'enfonçant et se perdant sous des massifs de sureaux et de chèvrefeuilles; quelques poules picorant à l'ombre, autour d'un coq orgueilleux et superbe; sur le seuil d'une porte, Claude, jaloux et l'œil inquiet; enfin, derrière lui, par la porte entr'ouverte, une grappe de minois lutins et barbouillés, guettant le départ du maître pour pouvoir s'esquiver à leur tour et détaler le long des haies, comme une compagnie de perdreaux.

Tandis que Catherine s'entretenait avec Marthe uu jeune et beau Roger, Roger, de son côté, avait employé tous ces derniers jours à causer avec lui-même de la petite fée. La gracieuse image l'avait accompagné dans sa retraite, le souvenir des douces joies qu'il avait goûtées à la cure s'était mêié comme un bon parfum à sa vie solitaire. C'avait été, nous l'avons dit déjà, les premières joies de cq

genre qu'il eût connues et savourées; naturellement tendre, son âme en était restée toute heureuse et toute charmée. En se laissant aller au penchant de son cccur, il serait retourné à Saint-Sylvain dès le lendemain de la fête ; mais il était de ces esprits contemplatifs qui ne craignent rien tant que de brusquer la destinée, s'attardent volontiers aux débuts de la passion, et se complaisent nonchalamment dans la rêverie du bonheur. D'ailleurs, nous pourrions dire de ce jeune homme ce que nous avons dit déjà de Catherine: rien ne prouvait qu'il aimât, et, s'il aimait, nul au monde n'aurait pu l'affirmer, lui-même moins encore qu'aucun autre. Il est bien vrai pourtant que tout en lui était changé, et qu'autour de lui tout semblait avoir pris une face nouvelle. Cette ardente mélancolie que nous avons signalée plu* haut, et qu'avaient développée le silence des champs, la solitude et la liberté, venait de se transformer en un sentiment plus serein et mieux défini ; toutes ces jeunes facultés que nous avons vues s'agiter sans but dans le vide et se consumer dans l'isolement, venaient enfin de s'abattre et de se poser comme un essaim d'abeilles sur un parterre en fleurs.

Lorsqu'en relevant la tête, Catherine aperçut Roger, qu'elle n'avait pas revu depuis la fête de Saint-Sylvain, par un mouvement irréfléchi elle croisa ses deux petites mains comme pour prier, et, la bouche souriante, elle resta quelques instants debout, immobile, à regarder le jeune homme qui la regardait. Puis tout d'un coup, s'écïiappant comme une gazelle, elle descendit quatre à quatre (es marches de l'escalier et courut à Marthe qui étendait son linge dans le jardin.

B»LWÏÎfcCA

— Marthe, Marthe, s'écria-t-elle , voici M.Roger qui vient d'arriver à cheval. Vite, nourrice, occupe-toi de ton dîner; car, par la chaleur qu'il fait, ce jeune homme ne s'en ira qu'à la nuit tombante et nous ne devons pas lui donner à penser qu'on ne dîne à la cure que lorsqu'il y pourvoit lui-même. Fais de ton mieux, ma bonne Marthe, et je t'aimerai bien, ajouta-t-elle en lui sautant au cou et en l'embrassant avec effusion sur les deux joues.

Sans donner à Marthe le temps de répondre, elle prit sa volée pour aller recevoir Roger qu'elle trouva dans la cour du presbytère. Elle l'introduisit aussitôt dans une grande salle où le soleil ne pénétrait que parla jointure des volets fermés; puis, tandis que le jeune homme s'essuyait le front avec son mouchoir de fine batiste, elle disparut et revint bientôt, tenant à la main une assiette propre et luisante sur laquelle trônait un grand verre rempli de cidre et couronné de mousse pétillante.

— Je vous dois la vie, s'écria Roger après avoir vidé U verrre d'un seul trait ; j'ai cru que je fondrais en route.

— Oui, dit Catherine, vous voilà tout en nage. Aussi, pourquoi avoir attendu cette journée brûlante? Il a fait si beau et si doux tous ces jours ! On vous espérait ici, et, ne vous voyant pas venir, on pensait que peut-être vous ne reviendriez plus. Vous ne vous en retournerez pas par cette chaleur, ajouta-t-elle ; vous dînerez avec nous : mon oncle sera tout joyeux de vous voir. Il est parti ce matin pour aller administrer un pauvre malade : nous l'attendons d'un instant à l'autre.

— A quoi pensiez-vous tout à l'heure , accoudée sur votre fenêtre?

— Je ne pensais pas.

— Vous rêviez?

— Je rêvais je ne sais à quoi.

— Je vous ai troublée?

— Oh ! non pas. J'étais triste : je crois que je souffrais. Tout d'un coup je vous ai aperçu, et cela m'a fait plaisir. Vous avez été si bon pour nous tous !

— Moi ! dit Roger : je n'ai rien fait pour vous. C'est vous au contraire, mademoiselle, qui, sans vous en douter, avez tout fait pour moi. J'étais seul : inutile à tous, inutile à moi-même, je menais au fond de ces campagnes une existence morne et ennuyée. Vous m'êtes apparue, et je ne saurais dire par quel enchantement tout a changé dès lors dans ma vie. C'est donc ici, ajouta-t-il, que s'écoulent vos jours silencieux? Quelle que soit la destinée que le sort me réserve , partout et toujours j'emporterai votre douce image, et je n'oublierai jamais que c'est sous le toit que vous habitez que j'ai pour la première fois entendu parler de ma mère.

Ils en étaient là do leur conversation à peine entamée, quand la porte s'ouvrit sans bruit, et Claude, rasant la muraille comme une chauve-souris, se glissa furtivement à côté de la petite vierge, qui ne put se défendre, en l'apercevant, d'un léger mouvement d'impatience et d'humeur. Ainsi la cruelle enfant, sans songer à mal, commençait déjà à s'irriter de l'assiduité de son vieux compagnon ! Il y a dans l'amour, alors même qu'il ne fait que de naître et ne se connaît pas encore, un naïf et monstrueux égoïsme devam fcquel le penseur ne s'est jamais arrêté sans un sentiment d'épouvante. Voyez cette jeune et belle créature

elle compte seize années à peine ; la grâce réside sur son front et la bonté dans son sourire. Savez-vous que de soins a coûtés cette tête charmante ? Elle est l'orgueil du foyer, la ioie de la maison : tout s'anime, s'égaye ets'eml>3llit de sa présence. Son père la contemple avec adoration; le cœur de sa mère n'est pour elle qu'un chant Lde fête ; elle a de vieux amis qui la bénissent comme un second printemps dans leur vie. Cependant, vienne à passer un inconnu, et que l'amour, comme une étincelle, jaillisse du choc de deux regards : parents, amis, n'existent plus; le passé n'est compté pour rien ; et voici que bientôt, pour cette fille adorée, bonheur et joie de la famille, il n'est désormais au monde qu'un seul être, celui dontquelques jours auparavant elle ignorait le nom et ne soupçonnait pas l'existence. J'ai lu quelque part que l'amour est le premier chapitre du grand livre des ingratitudes.

La présence de Claude changea brusquement le ton de l'entretien. On parla de choses et d'autres, de la visite de Monseigneur, dont le souvenir préoccupait encore vivement les esprits, de la chaleur du jour, de la sécheresse de la saison, de la coupe des foins, des espérances de la moisson et de l'avenir des petits pois. Sur toutes ces questions, Roger trouva le moyen de jaser avec esprit, grâce et gaieté, tandis que Claude, debout auprès de Catherine, muet, immobile, examinait avec un sentiment d'indicible souffrance le costume élégant et l'attitude aisée du jeune cavalier, sa cravate de soie nouée négligemment autour de son col, les millb plis de son pantalon blanc pressés autour de sa taille flexible, l'acier brillant de ses éperons, le cuir souple et verni de ses bottes, une de ses mains gantée comme la

main d'une duchesse, l'autre nue, blanche et délicate, jouant avec un jonc mince et fin que Roger portait en guise de cravache. Tous ces détails n'échappaient pas non plus à la petite vierge, qui, sans y songer, en subissait le charme encore tout nouveau pour elle. Claude souffrait, mais il était là. Que devint-il, quand .la porte s'ouvmnt tout d'un coup, il vit son auguste père se précipiter dans la salle, les poings fermés, pâle de courroux.

— Ah ! pendard! ah! fainéant! c'est donc ainsi que tu fais ta classe? s'écria le marguillier en prenant son fils au collet. Voilà donc, maître gueux, les beaux exemples que tu donnes à tes élèves 1 Voilà comment tu justifies ma confiance et celle des pères de famille! A l'école, malheureux, a l'école ! répéta-t-il en s'efforçant de l'entraîner.

— Papa!... s'écria Claude avec un sourd rugissement. Sur un regard de sa petite amie, doux et résigné comme

un mouton qu'on mène à la boucherie, humble et l'oreille basse comme un chien qu'on renvoie à la niche, il s'essuya l'œil avec sa manche et sortit les mains dans ses poches.

— Pauvre Claude ! s'écria Catherine en le suivant des yeux.

— Je sais que vous l'aimez, dit Roger avec un sentiment jaloux.

— Comment ne l'aimerais-je pas? repartit la petite vierge. Je n'ai guère compté de jours où il ne m'ait donné quelque preuve touchante de tendresse et de dévouement.

— Si ce qu'on dit est vrai, repartit Roger, je ne connais personne qui ne s'estimât heureux de vous être dévoué à ce prix.

— Et que dit-on, monsieur? demanda la petite fée.

— Que M. Claude est votre fiancé, répliqua le jeune vicomte, et que vous êtes promis l'un à l'autre.

— Lui, Claude, mon fiancé ! s'écria Catherine : pauvre garçon ! ajouta-t-elle en souriant.

Dans la façon dont furent dits ces deux mots : pauvre garçon, il y avait un démenti si formel donné aux propos qui couraient dans le pays, que Roger en tressaillit de joie, et Catherine lui parut plus belle.

En cet instant on entendit le pas d'Annette qui s'arrêtait à la porte du presbytère, et presque aussitôt l'on vit entrer François Paty qui fut tout joyeux, ainsi que l'avait prédit sa nièce, de trouver Roger à la cure. Il lui serra les deux mains avec affection, et le reste de la journée s'écoula en causeries tendres et familières. On dîna gaiement sur la terrasse. Quoi qu'eût pu faire la bonne Marthe, le repas ne fut guère somptueux; en revanche, les cœurs étaient joyeux et contents. Roger trouva tout délicieux et s'extasia hautement sur les galettes de blé noir que Marthe servit au dessert, ce qui acheva de lui gagner les bonnes grâces de la vieille nourrice. Au coucher du soleil, on alla se promener sur le bord de la Creuse, et quand le jeune vicomte partit pour Bigny, il y avait déjà longtemps que les étoiles scintillaient au plafond du ciel.

Dès lors, il ne se passa point de semaine où Roger ne > isitât trois fois au moins le presbytère, sans s'apercevoir pu'il était surveillé de près par maître Robineau, qui ne cherchait qu'une occasion de se venger en même temps du jeune vicomte et de la nièce du curé. Dès les premiers jours qui avaient suivi le retour de Roger ?,a château de

' ^ny, une sourde inimitié, fondée sur des antipathies ré-

CATHERINE. 4 Oc

ciproques, s'était établie entre le jeune vicomte et le vieil intendant. Maître Robineau, on le coroevra sans peine, n'avait rien qui dût agréer à Roger, et, pour sa part, il n'avait nu voir sans un vif mécontentement l'installation de ce jeune homme dans le domaine où, depuis vingt ans, il jouissait, lui Robineau, d'une autorité à peu près souveraine. A dater du jour où Roger l'avait tancé vertement pour la façon dont il s'était permis de recevoir la jolie quêteuse, ce mécon tentement avait pris un caractère plus franc, plus net plus accusé, et bref, c'était devenu une belle et bonne haine dans laquelle la petite vierge se trouvait nécessairement impliquée. Ajoutez que Robineau, faisant profession de haïr curés et vicaires, ne s'estimait jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait, du fond de son chenil, aboyer après une robe de prêtre.

Avant d'aller plus loin, nous croyons devoir rapporter ici la lettre qu'il écrivit, après un mois d'espionnage, au comte des Songères, à Paris.

« Monsieur le comte,

» Je croirais faillir à tous mes devoirs en ne vous instruisant pas des choses pour le moins étranges qui se passent ici durant votre absence. Si votre prompt retour n'y vient mettre bon ordre, je ne réponds de rien, tant le mal a fait de rapides progrès. J'aurais à vous écrire, monsieur le comte, que vos bois, vos fermes et votre château sont en feu, que je ne serais ni plus malheureux ni plus consterné que je le suis à cette heure du coup terrible que je vais vous porter. Vous auriez perdu votre procès que ce serait un petit désastre, comparé à celui dont vous êtes menacé. Le

Jarti prêtre, ce parti redoutable qui enveloppe la France comme un invisible réseau, est représenté dans ce pays par le curé de Saint-Sylvain, homme intrigant, d'autant plus dangereux qu'il dissimule sous une apparente bonhomie la perversité de son caractère. C'est toujours ce même François Paty de qui vous avez peut-être, monsieur le comte, conservé quelque souvenir; les années n'ont fait que développer les mauvais côtés de son âme. Cet astucieux vieillard, que je soupçonne d'appartenir à la congrégation de Jésus, a su, à force de ruses et de fourberies, se faire aimer de toute la contrée où il exerce une véritable influence; car, pour mieux cacher son jeu, depuis plus de vingt ans qu'il s'est abattu comme un oiseau de proie sur nos campagnes, ce vieux cafard baptise, marie et enterre pour rien ses pratiques. Ce n'est pas tout : joignant l'immoralité à l'hypocrisie, il a chez lui une prétendue nièce qui, sous prétexte de quêter pour les pauvres de la paroisse, s'en va mendiant de porte en porte et fait servir ses dixhuit ans, son frais minois et sa fine taille à la propagation de la foi. Cette petite malheureuse est si bien renommée dans les environs pour les charmes funestes qu'elle jette autour d'elle, qu'on ne l'appelle pas autrement que la petite fée. Cela dit, vous allez voir, monsieur le comte, se dérouler sous vos yeux la plus infâme trame qu'ait Jamais ourdie enfant de Loyola. Aussitôt que le bruit du retour de M. Roger s'est répandu à Saint-Sylvain, l'odieux Paty, jugeant avec raison que c'était là une proie fac' le, a commencé par lâcher sur monsieur votre fils sa prétendue nièce qui est venue le relancer jusque dans ce château, et n'a pas eu de cesse qu'elle ne l'eût attiré dans la cure, ou,

pour parler plus exactement, dans le repaire de son oncle. Il m'en coûte, monsieur le comte, de dénoncer un fils à son père; mais les Robineau n'ont jamais connu que leur devoir. Mon noble père, qui était huissier, avait pour devise: « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Monsieur le comte, les prêtres se sont emparés de l'esprit de monsieur votre fils, et, si vous n'y prenez garde, si vous ne vous liâtes d'accourir, ils s'empareront de tous vos domaines. Déjà c'est le château qui défraye les prodigalités du presbytère. Le jour de la fête patronale de la commune, toutes les robes noires du département, présidées par Févêque de Limoges, s'étant réunies, pour faire bombance, à la cure de Saint-Sylvain, M. Roger, malgré mes humbles remontrances, a pris part à cette orgie monacale dont, sans vous en douter, vous avez fait royalement les frais. Vous n'apprendrez pas sans une bien vive satisfaction que vos vins ont été trouvés exquis; il ne s'en est bu que trois cents bouteilles. Au dessert, monsieur votre fils, qu'on avait fait asseoir auprès de la petite fée, a payé des aubes, des surplis et des soutanes à tous les vicaires et à tous les curés du diocèse. Vos nappes et vos serviettes me sont revenues dans l'état le plus douloureux; je crois bien qu'il manque quelques couverts à votre argenterie. Ajoutez, monsieur le comte, que depuis que M. Roger fréquente la prêtraille, tout ici marche de travers, et qu'il ne se passe point de jour où je ne me blesse au tranchant de l'epée dont on a dit si judicieusement que la poignée est à Rome et la pointe partout. Croyez-en votre respectueux et dévoué Robineau ; vos intérêts sont en péril, le sol est miné sous vos pas. Mais tout cela n'est rien encore. Fidèle à l'esprit d'enr

ifô CATHERINE.

vahissement de l'Église, l'insidieux Paty, désespérant, tant que vous vivrez, d'amener monsieur le vicomte a se dépouiller de ses biens, a eu recours à sa prétendue nièce, qui joue dans cette affaire le rôle de la sirène antique, dont les chants perfides attiraient au piège le voyageur imprudent et charmé. Cette petite coquine a si bien manœuvré que monteur le vicomte a donné, tête baissée, dans le panneau. Il nyest bruit, à dix lieues à la ronde, que des amours de la nièce du curé et du fils du comte des Songères. Les méchants s'en réjouissent, les honnêtes gens s'en affligent; votre fidèle Robineau, toujours dévoué à la gloire de votre maison, en répand nuit et jour des larmes brûlantes. Tout cela, monsieur le comte, est plus grave et plus sérieux que vous ne sauriez le croire : monsieur votre fils est jeune, il est faible, il aime et se croit aimé. De là au mariage, la distance est facile à franchir. La petite est bien dressée, fort gentille d'ailleurs et ne manquant point d'agréments. Elle et votre fils ne se quittent plus; on les rencontre à toute heure, par monts et par vaux, à pied, à cheval, glissant, comme deux tourtereaux, le long des buissons. Pas plus tard que la nuit dernière, je les ai vus, de mes propres yeux vus, cheminant côte à côte à travers les champs, roucoulant, soupirant, regardant la lune et comptant les étoiles. L'abominable Paty encourage ces folles tendresses, et, pour peu qu'on le laisse faire, il n'est pas douteux que ce jésuitique vieillard ne décide l'héritier de votre nom à conduire sa prétendue nièce au pied des autels, éclairés par les flambeaux de l'hyménée.

» Je vous ai signalé le mal; c'est à vous, monsieur le comte, d'appliquer le remède. Pour moi, quoi que vous

décidiez, j'aurai la conscience d'avoir fait mon devoir avec cette franchise et cette loyauté que j'ai toujours apportées dans la conduite et dans le maniement de vos affaires.

» Recevez, monsieur le comte, l'assurance des sentiments exaltés avec lesquelsj'ai l'honneur d'être votre fidèle et dévoué serviteur,

» Castor Robineau, »

(Ex-huissier à Felletin, département de la Creuse).

Cette bombe une fois lancée, Robineau se frotta les mains et se reposa sur l'avenir du soin de sa propre vengeance.

StEVUE RETROSPECTIVE

Cependant s'il y eut jamais sous le ciel de chastes et pures tendresses, agréables à Dieu et que les anges durent envier, ce furent, à coup sûr, celles que ce vieux scélérat de Robineau venait de dénoncer si grossièrement à la colère de son maître, sachant bien qu'au nom seul de François Paty, le comte des Songères frémirait de courroux. Or, peut-être est-ce ici le cas de raconter succinctement ce qui s'était passé, vingt ans auparavant, entre le curé de Saint-Sylvain et le châtelain de Bigny.

Il y avait à peine quelques mois que François Paty était

arrivé dans le pays et qu'il avait pris possession de sa cure.

Tout d'abord il s'était fait connaître par ses bonnes œuvres, et déjà l'on ne s'entretenait à Saint-Sylvain et aux alentours que de son ardente chanté, de son ôvangélique tolérance et de ses vertus adorables. A cette époque, depuis longtemps atteinte du mal qui devait la plonger au tombeau, la jeune comtesse se seniait approcher rapidement du terme de son rude pèlerinage; chaque jour qui s'écoulait lui enlevait un débris d'elle-même. Toutefois, naturellement pieuse et profitant d'un reste de forces expirantes, elle allait encore de loin en loin entendre la messe à l'église de la commune quand son mari était absent, car le comte avait interdit à sa femme cette consolation suprême, plus impitoyable que le bourreau qui ne refuse pas es secours de la religion aux criminels qu'il conduit au supplice. Ce maître dur et cruel devait nécessairement haïr et proscrire autour de lui le culte d'un Dieu venu parmi les hommes pour consoler les affligés et pour affranchir les esclaves. Il arriva qu'un dimanche, après le service divin, la comtesse fut prise d'une telle défaillance,, qu'on s'empressa sur-le-champ autour d'elle et qu'on dut^ la transporter au presbytère. La fr.çon dont son mari en agissait vis-à-vis d'elle n'était dans la contrée un mystère pour personne, tout le monde s'intéressait à cette jeune et belle infortunée. De pieuses sympathies s'établirent aussitôt entre elle et François Paly qui put lui faire plusieurs visites, comme prêtre d'abord, et bientôt comme ami, grâce à l'éloi^nement du comte des Songères, qui étail parti en laissant sa femme sous la surveillance de son fidèle Robineau. François Paty n'était pas seulement le plus excellent cœur qui fût ici-bas, c'était aussi, nous

l'avons dit déjà, une âme tendre et poétique, en même temns qu'un esprit élevé. Il venait de voir sa sœur se faner, elle aussi, et mourir avant l'âge. Bien souvent il avait réfléchi avec mélancolie sur la destinée des femmes ; il s'était attendri bien souvent en silence sur ce pâle troupeau d'ombres désolées qui passent en pleurant sur la terre. En l'étayant de l'espérance de la foi, il essaya de relever la fleur mourante, inclinée sur sa tige; peut-être allait-il, à l'aide de cette rosée céleste qui est la parole de Dieu, y rappeler la sève et la vie, quand le comte revint subitement, comme l'orage qui devait achever de la flétrir et de la briser. Sur un rapport de Robineau (nous savons comment ce Robineau s'y prenait pour faire un rapport), M. des Songères, qui avait de tout temps tranché de l'esprit fort et se vantait de ne s'être jamais agenouillé devant une croix ni découvert devant un prêtre, n'eut rien de plus pressé que de faire consigner à la porte du château de Bigny le curé de Saint-Sylvain, et de signifier brutalement à sa femme qu'il n'entendait pas qu'on reçût chez lui des apôtres du fanatisme, des jésuites et des cafards. La comtesse courba la tête, et désormais François Paty dut borner son rôle à prier pour elle.

A quelque temps de là, par une nuit d'hiver, comme il venait de s'endormir après avoir lu son bréviaire, le pasteur fut réveillé en sursaut par de grands coups qu'on frappait à la porte du presbytère. Il se leva et s'habilla à la hâte, pensant que c'était quelque malade qui réclamait son ministère : c'était la comtesse qui se mourait. Emportant avec lui les huiles saintes et l'hostie consacrée, François Paty partit aussitôt sur le cheval quiavaitamené

le messager de la triste nouvelle, car, dans ce temps, il n'était pas encore question d'Annette. »

Il faisait une nuit affreuse; la bise, chargée d'une pluie glacée, soufflait avec une incroyable violence ; le ciel était noir; seulement, à longs intervalles, la lune, perçant les nuées, montrait sa face blafarde et blanchissait le morne paysage. Alors les arbres du chemin prenaient des formes fantastiques ; les bouleaux, qui grelottaient dans leur pelisse de satin, ressemblaient à de blancs fantômes, tandis que les chênes, dont les rameaux dépouillés s'entre-choquaient avec un bruit sinistre, avaient l'air d'immenses squelettes agités et secoués par le vent. La Creuse, qui grondait au loin, mêlait son mugh >ment sourd au tumulte de la tempête. Les sentiers été jent à peine praticables, le cheval découragé refusait à cïiaque instant d'avancer. François Paty priait avec ferveur et ne sentait ni la pluie ni la bise. — 0 mon Dieu ! disait-il, faites que j'arrive assez tôt pour aider à mourir cette douce et triste créature qu'il ne m'a pas été permis d'aider à vivre ! — Enfin il aperçut une lumière au prochain horizon, pâle lueur qui ajoutait encore à l'effet lugubre de cette sombre nuit, cart à de telles heures, il n'y a que la douleur qui veille? C'était la fenêtre de la comtesse des Songères, qui brillait ainsi dans les ténèbres comme le phare delà mort. François Paty pressa le pas de sa monture, et bientôt il mit pied à terre au bas du perron, où l'attenda;t un serviteur qui l'introduisit dans la chambre de l'agonisante. Peu soucieux de l'état de sa femme, le comte était depuis deux jours à la ville voisine, et quoiqu'on l'eût envoyé chercher, il n'avait point encore paru.

La chambre dans laquelle François Paty venait d'être introduit n'était éclairée que par la braise à demi consumée du foyer et par la clarté d'une lampe. Ou y respirait cette lourde et tiède atmosphère qui pèse au "hevet des mourants. Étendue sur son lit, près duquel une servante vaillait seule, la comtesse était immobile, plus blanche que les vêtements qui l'enveloppaient déjà comme un linceul. Ses cheveux, amoncelés sur l'oreiller autour de sa tête, faisaient encore ressortir la pâleur de son visage. Elle tenait ses deux bras croisés sur sa poitrine, et l'on aurait pu croire que la vie s'était entièrement retirée de ce corps affaissé, n'eût été le fébrile éclat des yeux tout grands ouverts, qui reluisaient dans l'ombre sur l'albâtre de la figure.

A peine entré, le pasteur demanda si l'on était allé quérir un médecin à la ville ; mais, sur un geste de la comtesse, la servante s'étant éloignée aussitôt, la mourante demeura seule avec l'homme de Dieu.

— Mon père, dit-elle d'une voix brève en se tournant vers lui, ma dernière heure est arrivée, la mort est là, je la sens, je la vois. Ce n'est point de mon corps qu'il s'agit : près de paraître devant l'Éternel, je vous ai fait appeler pour m'occuper avec vous de mon âme.

— 0 ma fille, répondit le pasteur qui s'était assis auprès d'elle, s'il en est ainsi, que la volonté de Dieu soit faite I mais votre âme n'a ^as besoin qu'on lui montre te chemin du ciel.

— Vous vous trompez, vous vous trompez, mon père! s'écria l'infortunée avec une fiévreuse ardeur, je ne suis pas ce que l'on pense. Parce que j'ai dévoré mes pleurs et

Mb CATHERINE.

que j'étouffais mes sanglots, on m'a crue patiente et résignée; moi-même je le croyais, hélas ! et voilà que, ^rès de m'éteindre, je sens en moi la jeunesse et la vie qui se réveillent en jetant un cri de révolte. 0 mon ami, j'ai tant souffert! J'ai tant souffert que mon fils lui-même n'a pu me donner la force de vivre. J'ai passé comme l'ombre, mais je ne puis pas dire que je me suis ïïétrie comme l'herbe des prés ; l'herbe de nos champs s'est fan£e au soleil, et pas un rayon n'a lui sur ma journée. Et maintenant, torture non encore éprouvée ! si la vertu n'était qu'un mot pourtant? si la résignation était lâche et impie? si le bonheur était le seul but où doive tendre toute créature ici bas? Oh ! le bonheur, l'amour 1 les tendresses mutuelles! les doux entretiens, le soir au fond des bois! les serments échangés à la clarté des nuits étoilées et sereines! Dieu cruel, si tel était le sort que vous me réserviez, pourquoi m'avez-vous fait une âme pour toutes ces félicités-? Mon père, prenez pitié de moi ; pacifiez mon cœur ; délivrez-le, mon père, de l'affreux besoin qu'il éprouve, à cette heure, de blasphémer la destinée et d'insulter aux desseins de la Providence.

Elle parla longtemps ainsi avec la sombre exaltation d'une âme avide de bonheur, et qui, près de quitter la vie, se retourne éperdue vers les rivages qu'elle voit fuir et disparaître sans qu'elle ait pu en approcher jamais. Égalée par le désespoir et par la fièvre qui la consumait, elle tdaissa déborder les flots d'amertume amassés dans son ssein : tout ce qu'elle avait caché jusqu'alors, les maux j qu'elle avait endurés, les traitements indignes qu'elle r avait essuyés, le long martyre qu'elle avait subi, elle dit

tout en se tordant les bras, et tandis qu'elle parlait, mau dissant Dieu et les hommes, outrageant le ciel et la terre, le vent sanglotait aux portes, la pluie fouetlait les vitres, les girouettes grinçaient sur leurs tringles , et François Paty, la tête penchée sur sa poitrine, éco>>ait en priant, rempli d'épouvante.

— Mon enfant, dit-il enfin d'une voix triste et grave, si la vie est mauvaise, ce n'est pas Dieu qu'il en faut accuser. Dieu avait tout fait pour que sa créature fût heureuse : c'est l'homme qui a méconnu les bienfaits et dénaturé l'œuvre du Créateur. Je crois qu'en effet le bonheur est le but vers lequel l'humanité s'achemine et doit tendre, sous peine de faillir à sa mission ; mais ce n'est qu'au prix de bien des épreuves et de bien des souffrances qu'elle peut espérer rentrer dans la voie qui doit l'y conduire. Pour sortir triomphante des sentiers de son égarement, il faut qu'elle ait, comme la religion, ses martyrs. Ainsi tout ce qui souffre, gémit et pleure, concourt, sans le savoir, à ce travail mystérieux et divin. Il ne se pousse pas un cri de désespoir qui ne doive avoir un cri de joie pour écho dans l'avenir; il ne se verse pas une larme qui ne doive un jour faire éclore une fleur. Voilà pourquoi la douleur est sainte, pourquoi les larmes sont bénies; car l'humanité est la fille de Dieu. Aimez donc vos tortures au lieu de les maudire. Des temps meilleurs viendront, vous les contemplerez du haut de la vie éternelle, et vous tressaillerez d'allégresse en entendant des chants d'amour et de délivrance monter en chœur de la terre au ciel.

Puis il trouva de douces paroles pour apaiser le tumulte

H6 CÛTHERINE.

et les rébellion? de cette âme irritée; il versa goutte à goutte sur ce cœur déchiré le baume des consolations chrétiennes. A mesure qu'il parlait , le calme descendait dans ce sein rempli tout à l'heure d'agitations et de tempêtes : déjà le regard humecté brillait d'un éclat moins ardent. Afin de déterminer une crise amollissante, François Paty donna des ordres pour qu'on amenât le petit Roger. En effet, en voyant son fils, qu'elle couvrit de baisers passionnés, la comtesse fondit en larmes, et sa poitrine se déchargea des sanglots qui l' étouffaient. On fut obligé d'éloigner l'enfant, qui, brusquement surpris dans son sommeil et ne comprenant rien à ce qui se passait autour de lui, pleurait, lui aussi, mais sans savoir pourquoi, et seulement parce qu'il voyait pleurer sa mère. — Mon père, dit celle-ci d'une voix qui commençait à s'éteindre, je suis coupable de mourir. J'aurais dû vivre pour mon fils; je le voulais, je n'ai pas pu. Je me suis desséchée dans l'ennui ; le chagrin a brisé mes os ; mes forces ont trahi mon courage. Cher et pauvre enfant ! que deviendra-t-il? Je sens avec terreur que je lui ai donné mon âme et que je vais lui laisser mon cœur ; je sens que le joug de fer qui m'a meurtrie pèsera plus tard sur cette blonde tête. Mon ami, vous veillerez sur lui autant qu'il vous sera permis de le faire. Qu'il ignore toujours ce que j'ai souffert, x/ue ma tombe ne s'élève point comme une barrière entre son père et lui. Parlez-lui de moi cependant ; apprenez-lui à chérir ma mémoire. Qu'il sache que je l'ai bien aimé, et qu'il est toui ce que j'ai regretté de ce monde. Vous aussi, ajouta-t-elle en lui tendant sa main sèche et brûlante, vous aussi, je vous

regrette et je vous pleure. Vous avez été bon pour cette infortunée. C'est à vous que je dois de partir calme, sereine et presque joyeuse.

— Ma fille, dit François Paty, il vous reste encore à pardonner à ceux qui vous ont fait du mal.

— Pardonner, mon père, pardonner! s'écria la malheuîeuse avec u*\e nouvelle explosion de désespoir. Vous ne savez donc pas ce que j'ai enduré! vous ne savez donc pas que, depuis six ans que j'ai franchi le seuil de cette maison maudite, ces lèvres qui vous parlent n'ont pas souri une seule fois ; que ces yeux qui vous regardent se sont brûlés daos les larmes ; qu'il ne s'est pas écoulé une heure où ce cœur, près de se glacer, n'ait été abreuvé d'outrages ! Vous ne savez donc pas, vous ne voyez donc pas que j'en meurs !

— Est-ce là, ma fille, répondit le pasteur, l'âme calme et sereine que vous allez remettre entre les mains de l'Éternel ? Le Christ sur la croix a prié pour ses ennemis. Le pardon, ma fille, est divin. C'est l'onde qui lave nos blessures, c'est l'essence qui les purifie ; c'est par le pardon seul que l'offrande de nos maux peut devenir un présent agréable à Dieu. D'ailleurs, ô mon enfant ! quel être assez vain ou assez parfait oserait se flatter de n'avoir pas à son tour besoin d'indulgence? Pardonnons ici-bas, Dour qu'il nous soit pardonné là-haut.

La comtesse demeura silencieuse, et l'oit aurait pu voir sur son visage sombre les luttes qui se livraient en elle. Enfin, après quelques minutes de combats intérieurs et de recueillement, ses traits se détendirent, sa figure s'éclaircit, son front parut s'illuminer de l'auréole des élus.

— Pardonnez-moi, Seigneur, et pardonnez-lui comme je lui pardonne ! s'écria-t-elle avec onction en levant ses bras vers le ciel.

Après qu'il eut administré le dernier sacrement en présence de quelques serviteurs agenouillés autour du lit mortuaire, le pasteur demeura seul avec la mourante qui déclinait visiblement. Il avait repris sa place au chevet, et il continuait de répandre de pieuses paroles sur cette âme prête à s'envoler. Quand il s'interrompait pour prier en silence, la jeune femme lui disait d'une voix douce et faible :

— Parlez, parlez, mon père, vos paroles me font du bien.

Alors François Paty, reprenant ses discours, lui montrait le ciel qui s'ouvrait pour la recevoir. La comtesse était calme, et parfois un vague sourire passait sur ses lèvres décolorées, comme si déjà elle voyait blanchir l'aube de la nouvelle vie.

Vers le matin, au moment où la lueur de la lampe pâlissait à la clarté du jour, madame des Songères, qui, depuis plusieurs heures, n'avait pas dit un mot ni fait un mouvement, se dressa tout d'un coup sur son séant, et, les bras tendus, le visage radieux et la voix éclatante :

— nïon père, s'écria-t-elle, voici les anges qui viennent me chercher l

À ces mots, comme un lis brisé qui s'affaisse, elle retomba doucement sur sa couche, et, s'étant penché pour recueillir son dernier souffle, François Paty vit qu'elle était morte.

Presque au même instant, des pas précipités retentirent dans le corridor, la porte de la chambre s'ouvrit brusque-

ment, et le comte entra en habit de chasse, botté, éperonné, le chapeau sur la tête et la cravache au poing.

— A genoux, monsieur, à genoux ! s'écria le pasteur d'une voix foudroyante. A genoux devant Dieu I à genoux devant ce corps sans vie qui renferma l'âme d'une sainte et d'une martyre ! à genoux devant les dépouilles mortelles de la céleste créature qui vous a pardonné avant d'expirer !

Le comte s'était arrêté au milieu de la chambre, pâle et frémissant de courroux ; mais, dominé par cette voix et comme écrasé par le geste qui l'accompagnait, il se découvrit machinalement, mit un genou en terre et courba le front, tandis que François Paly se retirait lentement, triste, grave et recueilli. .

On se souvient que M. des Songères partit le lendemain des funérailles. Rien ne le retenait dans ces lieux qu'il n'avait aucune raison d'aimer, où il se sentait haï et qu'il n'aurait peut-être jamais revus, si, vingt ans après , il ne se fût avisé d'un expédient qui devait le débarrasser, du même coup, de son fils qui le gênait, et d'un procès de famille, qui remettait depuis longtemps en question la propriété du château et du domaine de Bigny.

Je devrais ici parler un peu longuement de cette affaire, en montrer l'origine, en démêler les fils, et, à ce propos, émailler mon récit de quelques Heurs de procédure. Malheureusement, ayant toujours vécu dans une pieuse ignorance et dans une sainte horreur des choses de la chicane, il n'est pas de saute-ruisseau , entré depuis hier seulement dans l'étude d'un avoué ou dans la bauge d'un huissier, qui ne fût plus apte que moi à débrouille/; toute cette

histoire. Qu'il suffise de savoir que ce procès était intenté par la propre sœur du comte des Songères;, qui s'était mésalliée en épousant un M. Barnajon, homme d'argent, mort depuis peu d'années au champ d'honneur , c'est-àdire à la Bourse, d'une attaque d'apoplexie causée par une baisse imprévue de fonds. Il paraîtrait que le comte, grand dissipateur en sa jeunesse, avait eu recours plus d'une fois à la caisse du Barnajon, si bien que la veuve, qui appuyait d'ailleurs ses prétentions sur d'autres titres, se crut un beau jour en droit de faire exproprier son bien-aimé frère. Une rupture s'ensuivit naturellement et les hostilités commencèrent. La guerre une fois déclarée, madame Barnajon y apporta d'autant plus d'acharnement que le comte, tout en prenant les écus du mari, s'était amèrement raillé de sa roture, qu'elle-même en souffrait, et que rien ne souriait plus à son orgueil que de rentrer en souveraine dans le manoir de ses aïeux. En outre, elle y était poussée par mademoiselle Malvina, sa fille, grande personne, âgée de dixhuit ans, qui se mourait du désir d'avoir un château seigneurial et d'ajouter un titre à son nom, en attendant qu'elle pût le changer pour celui d'un mari gentilhomme» Un titre et des armoiries, tel était le rêve printanier de mademoiselle Malvina Barnajon.

Cette petite guerre, dont le frère et la sœur faisaient tous les frais, durait depuis plusieurs années, à la vive satisfaction du fisc et des gens de loi. Or, ce n'était pas la seule préoccupation de ce genre qui troublât le comte des Songé res dans son ménage d'Allemagne. Il y avait longtemps que son fils avait atteint l'époque de sa majorité. Roger pouvait d'un jour à l'autre demander compte de la fortune

de sa mère ; il fallait même que ce jeune homme fût aussi ignorant ou aussi détaché qu'il Tétait des intérêts de la vie positive, pour n'y avoir point encore songé. Toujours estil que le comte ne pouvait qu'à ce prix se délivrer delà présence de Roger et s'affranchir vis-à-vis de lui de toute responsabilité paternelle. Les choses en étaient là, lorsqu'il lui vint en tête qu'un mariage entre son fils et sa nièce aplanirait toutes les difficultés, le tirerait de tous ces embarras. Marier Roger avec Malvina, lui constituer pour dot le domaine en litige, éteindre ainsi deux dettes à la fois, l'idée était bonne à coup sûr; il ne s'agissait plus que de l'exécuter. C'est à ces fins que M. des Songères partit un beau matin pour la France, et qu'Use rendit à Paris après n'être resté qu'une ou deux journées au château de Bigny. L'entreprise était périlleuse ; mais le comte ne désespérait pas de la mener à bien, d'après la connaissance qu'il avait des faiblesses d'esprit de sa sœur. Quant à la volonté de Roger, il ne s'en souciait nullement, habitué qu'il était à la ployer comme un roseau ou à la pétrir comme un bloc de cire.

Pour en revenir au bon curé de Saint-Sylvain, on s'explique à présent la joie qu'il ressentit en apprenant le retour de Roger, son émotion en voyant ce beau jeune homme qu'il avait une nuit tenu tout enfant entre ses bras. Il avait pensé bien souvent à lui, depuis cette nuit de lugubre mémoire; bien souvent il s'était demandé où les vents avaient poussé ce frêle rameau séparé de sa tige; il avait bien souvent appelé les bénédictions du ciel sur cette jeune tête qu'il se souvenait d'avoir pressée contre son cœur, tout humide et toute brûlante des pleurs et des baisers de sa mère. On

comprend l'empressement qu'il mit à l'attirer à la cure, avec quelle sollicitude il dut étudier cette âme et cette intelligence dont le soin et la direction lui avaient été solennellement confiés, avec quel charme il dut reconnaître chez ce jeune homme les vertus de l'adorable créature dont il avait reçu autrefois les derniers adieux et le dernier soupir. Quant à la possibilité d'un amour entre sa nièce et le fils du comte des Scngères, le pauvre saint homme n'y songea même pas. La petite vierge ne lui représentait qu'un enfant, et d'ailleurs il y avait sous les cheveux blancs du pasteur autant de candeur et d'innocence que sous la brune ou blonde chevelure de Catherine ou de Roger.

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