JOURS HEUREUX
Maintenant, si Ton demandait par quel enchantement il arriva que ces deux jeunes gens s'aimèrent, je demanderais à mon tour par quel enchantement il aurait pu en arriver autrement. Dans la situation où se trouvait Roger, rêveur, ennuyé, solitaire, tourmenté par sa jeunesse qu'irritaient le silence des champs et l'éclat de la verte saison, turbulent inquiet, ne sachant que faire de l'activité de son être et de la liberté que lui laissait l'absence de son père, ce jeune homme devait nécessairemerH aimer la première femme un peu heureusement douée que le hasard jetterait
sur son chemin. Depuis son retour, il n'avait encore entrevu que des vachères et des gardeuses de moutons, beauté? champêtres que toute l'imagination du héros de la Manche n'aurait pas suffi à transformer en Dulcinées, lorsqu'il rencontra la petite fée. C'était plus qu'il n'en fallait pour occuper cet esprit qui ne cherchait qu'une distraction, pour enflammer ce cœur qui n'attendait qu'une étincelle. Quant à l'amour de notre petite amie, il s'explique si naturellement qu'on peut se dispenser d'insister làdessus, surtout si l'on songe que Claude était ce que Catherine avait connu jusqu'alors de plus séduisant. Ils s'aimèrent d'abord sans le savoir et sans y rien comprendre. Comme deux ruisseaux, pareillement clairs et limpides, qui mêlent leurs eaux et n'offrent plus qu'une nappe de cristal où le ciel se mire, ces deux enfants mêlèrent peu à peu leurs idées et leurs sentiments, et bientôt leurs âmes se fondirent en une seule, si pure et si transparente, qu'on aurait pu voir l'amour s'y former comme une perle au fond. On eût dit que Dieu les avait créés l'un pour l'autre, à ce point qu'au bout d'un mois à peine, ils pensaient avoir grandi ensemble, joué autour du même berceau et ne s'être jamais quittés. Sans doute il y avait loin de la grâce naïve de la petite vierge à l'exquise élégance du jeune vicomte; mais Catherine joignait à un vif instinct des choses poétiques une distinction naturelle qui lui venait du cœur, et c'était précisément le parfum agreste et même un peu sauvage qu'elle exhalait qui ravissait Roger, tandis qu'au contraire l'aimable et simple fille s'était laissé prendre au charme plus correct du brillant cavalier. C'est ainsi qu'il y avait entre eux, dans une
mesure à peu près parfaite, les contrastes et les rapports qui nouent les sympathies et cimentent les tendresses mutuelles; ils se complétaient l'un par l'autre.
Savez-vous rien de plus gracieux et de plus charmant que les débuts de la passion entre deux jeunes cœurs qui frissonnent en même temps au premier souffle de l'amour, comme deux fleurs à peine écloses qui s'entr'ouvrent à la même brise et s'épanouissent au même rayon matinal? Premiers tressaillements des âmes virginales! trouble mystérieux des sens qui s'ignorent! frais enchantements des premières rencontres! premiers bégayements du bonheur! Il n'est pas, dans l'atmosphère étouffée des cités, de retraite si triste et si sombre qui ne puisse s'égayer et s'éclairer à la lueur de ces douces joies; mais ceux-là seuls en connaissent l'ivresse, qui les ont goûtées sous un ciel vaste et pur, qui les ont mêlées à toute la nature et les ont imprégnées de la senteur des bois. Heureux donc les amants qui ont abrité dans le creux des vallées le poëme de leurs tendresses ! Ils auront beau vieillir ; il est des parfums qui rappelleront autour de leur front incliné tout un essaim de rêves dispersés, et les concerts de la création leur arriveront encore, au déclin de la vie pâlissante, comme un écho lointain des hymnes de leur jeunesse.
Ce furent en effet d'heureux jours. La saison était belle. Roger partait à cheval au lever du soleil, et mesurait en quelques heures la distance de Bigny à Saint-Sylvain, tandis que Catherine, éveillée, elle aussi, dès l'aube naissante, allait tour à tour de sa croisée à la porte du presbytère, et parfois s'aventurait furtivement jusqu'aux abords du sentier d'où elle pouvait voir Roger poindre
comme une étoile au détour de la haie. Celui-ci allait toujours escorté de ses chiens, qui, habitués déjà aux caresses de Catherine, ne manquaient jamais, aux approches du village, de prendre les devants et de courir à la jeune fille, du plus loin qu'ils l'apercevaient, pour gambader autour d'elle et lui lécher les mains et les pieds. Chacun de ces jours passait comme un songe, je ne saurais trop dire comment. Voici pourtant de quelle façon s'écoulèrent quelques-unes de ces journées : ce ne furent ni les moins enchantées ni les moins charmantes.
C'était peu de temps après la Saint-Sylvain ; Roger n'avait encore reparu que deux ou trois fois à la cure. Un dimanche, à la sortie de la messe, au moment où Claude, tout fier d'une veste neuve et d'un pantalon neuf qu'il avait arrachés à l'avarice du papa Noirel, s'approchait de Catherine four la reconduire au presbytère , le jeune vicomte, qui venait, lui aussi, d'assister au service divin, offrit le premier son bras à la petite vierge, qui l'accepta en rougissant de plaisir. Comme ils traversaient la place, ils se mêlèrent à un groupe de fillettes et de garçons, attroupés autour d'un colporteur qui avait étalé en plein soleil sa balle de livres, de chapelets et d'images enluminées. Après avoir acheté bon nombre de chapelets et d'images qu'il distribua gracieusement à la galerie émerveillée de ces largesses, Roger se mit avec Catherine à feuilleter les trésors éparpillés de la bibliothèque ambulante. Entre autres chefs-d'œuvre, on y voyait : Victor ou r Enfant de /a forêt, Alexis ou la Maisonnette dans les bois, Cartouche et Mandrin, Rinaldo Rinaldini, les Amours de lord Byron, les Aventures galantes de la
famille Bonaparte, puis, pâles fleuss poussées sur du fumier, Estelle et Némorin, la Bergère des Alpes, tes Incas, Gonzalve de Cordoue. Je suis obligé d avouer que mon héros et mon héroïne étaient à peu près étrangers l'un et l'autre à toute espèce de littérature. L'éducation de Roger avait été singulièrement négligée; les lectures de Catherine s'étaient bornées jusqu'à présent à quelques volumes de piété. Cependant, pour les natures nnes et délicates, quoique peu ou point littéraires, les livres ont un parfum qui les trahit tout d'abord, à quelque page qu'on les ouvre. Ainsi la nièce de François Paty venait de fermer successivement une demi-douzaine de ceux-là, après n'avoir fait qu'y toucher, quand elle parut tout d'un coup absorbée par un de ces ouvrages qu'elle avait pris sans choix, au hasard.
— Que lisez-vous donc, mademoiselle, demanda Roger, qui vous charme à ce point et vous attache ainsi?
Ce volume que tenait la petite vierge, imprimé sur papier à sucre, avec des têtes de clous, et orné de gravures qui avaient du moins sur certaines illustrations modernes l'avantage d'un sentiment simple et naïf, ce volume, dis-je, qui absorbait de la sorte la jolie fille, s'appelait tout bonnement Paul et Vwginie. Adorable poëme, charme de tous les âges ! Catherine, en l'ouvrant, était tombée sur le passage où les deux beaux enfants vont demander la grâce d'une pauvre esclave qui s'est enfuie de chez son maître, et, dès les premières lignes de ce touchant récit, sous le soleil de juin qui tombait d'aplomb sur sa tête, elle s'était sentie, comme par enchantement, enveloppée d'ombre et de fraîcheur.
— - Oh ! s'écria-t-elle, je voudrais avoir ce livre.
— Eh bien! répliqua Roger, nous allons l'acheter et nous le lirons ensemble.
Puis, ayant découvert dans le restant de la collection d'images un portrait passablement laid qui était censé représenter saint Claude, il l'offrit en présent au jeune Noirel qui se tenait près de Catherine, immobile et droit comme une perche.
— Je vous dois bien cela, lui dit-il, pour la façon si obligeante dont vous m'avez un jour indiqué la route de Saint-Sylvain.
C'était la première fois que Roger faisait allusion à ce petit épisode. Claude rougit et resta bouche béante, les yeux baissés sur l'image qu'il avait prise machinalement.
— C'est drôle, dit Catherine, ça te ressemble.
A ces mots, elle et Roger partirent d'un éclat de rire, et tous deux se dirigèrent gaiement vers la cure, la petite fée au bras du jeune des Songères, avec son livre dans la poche de son tablier, tandis que le malheureux Claude marchait derrière, portant d'un air penaud son patron à la main.
Ainsi qu'on en était convenu, le doux livre fut lu en commun, c'est-à-dire que Roger le lut à haute voix, pendant que Catherine brodait et que Marthe filait sa quenouille. Quant au bon curé, les devoirs de son ministère ne lui laissaient guère le temps de s'attendrir sur des infortunes imaginaires. Ces lectures se faisaient tantôt dans la salle du presbytère, tantôt sous les marronniers de la terrasse. Vous voyez d'ici ce petit tableau d'intérieur ;
Roger lisant, Catherine jouant de l'aiguille, Marthe faisant tourner son fuseau, les chiens de chasse couchés, le museau entre leurs pattes , aux pieds de la petite fée, qui suspend de loin en loin son travail pour les flatter de sa main caressante, Claude enfin, qui a réussi à tromper la surveillance de son père et à s'échapper de son école, entrant à pas de loup et allant s'asseoir Cerrière la chaise de la jolie brodeuse. Je ne pourrais dire si Roger lisait mal ou bien : tout ce que j'en sais, c'est qu'il lisait simplement et que sa voix allait droit au cœur de notre petite amie. Pour Catherine et pour Roger, ce livre lut comme une coupe enchantée où leurs lèvres se rencontrèrent, comme une source d'eau vive où leurs âmes se plongèrent en même temps et se confondirent. Dans leur pensée, ils se substituaient l'un et l'autre aux deux héros du gracieux poème, et, bien qu'ils ne se connussent que depuis quelques jours seulement, ils se plaisaient, chacun de son côté, à établir de mystérieux rapports entre leur destinée et celle des deux enfants dont ils apprenaient l'histoire. Par la naïveté des remarques et des réflexions qu'elle émettait fréquemment, Marthe aidait encore à ces réflexions.
— Ah ! ma mignonne , disait-elle de temps en temps en interrompant le lecteur, il me semble que je te vois avec M. Roger, vous promenant ensemble dans nos bois.
— Pourquoi pas avec moi? s'avisa une fois de demander Claude, qui, ayant grandi avec Catherine comme Paul avec Virginie, s'indignait de voir son rôle usurpé par un étranger.
— Dame! répondait la vieille nourrice, c'est que
M. Paul n'avait pas l'honneur, comme toi, de chanter au lutrin et d'apprendre à lire à la jeunesse de son village.
— Ce n'est pas une raison, répliquait Claude plus rouge que la crête d'un coq.
— Écoute donc, mon garçon, ajoutait Marthe, je ne prétends rien ôter à tes mérites ; cependant m'est avis que M. Paul ne devait pas avoir le nez tourné comme le tien.
— Ce n'est pas une raison, répétait Claude en serrant les poings.
— Allons ! allons! disait Catherine, plus rouge à son tour qu'une fleur de grenadier, vous oubliez que nous ne gommes point à l'île de France et que la Creuse coule à deux pas d'ici. Laissons ces enfantillages et reprenons "iotre aimable récit.
Ce petit roman est une poétique image de la vie ; comme jc matin de l'existence, les premières pages sont remplies de fraîcheur et d'harmonie; les dernières sont voilées d'un crêpe funèbre. A mesure qu'on appiochait de la catastrophe, la voix de Roger s'amollissait,- le sein de Catherine se soulevait; Marthe priait Dieu pour qu'il apaisât les flots de la mer en courroux, et Claude couvait la petite vierge d'un œil ardent, prêt à s'élancer pour l'arracher à la fureur des vagues. Lorsqu'on vit, spectacle digne d'une éternelle pitié! une jeune demoiselle paraître à la poupe du Saint-Géran, Marthe et Catherine laissèrent tomber, l'une son fuseau- l'autre son aiguille, et lorsqu'enfin, les bras croisés «ur sa poitrine et les yeux levés au ciel, comme un ange prêt à s'envoler, Virginie fut emportée par une lame, les deux femmes éclatèrent en sanglots, et Roger lui-même
ne put retenir ses pleurs. Pour Claude, à ce moment suprême, il se jeta sur la petite vierge et la pressant entre ses bras :
— 0 ma Catherine, moi, je t'aurais sauvée ! s'écria-t-il avec une expression de tendresse ineffable.
— Oui, mon ami, oui, je le crois, répondit doucement Catherine, touchée jusqu'au fond de son cœur de ce mouvement du bon Claude.
A ces lectures qui avaient absorbé deux ou trois journées, succédèrent les longe entretiens auxquels François Paty venait mêler sa parole indulgente et bonne. Le vieux curé ne se lassait pas de voir à la cure ce jeune Roger qu'il avait d'abord aimé en souvenir de sa noble mère. Il se plaisait à les rassembler, sa nièce et lui, sous un même regard. Ils allaient ensemble, h la chute du jour, se promener tous trois, soit dans la vallée, sur le bord de la Creuse, soit le long des blés jaunissants, soit sur la pente des coteaux d'alentour. François Paty marchait entre les deux enfants, et c'était une chose charmante à voir que cette tête blanche et souriante entre ces deux jeunes fronts rêveurs et recueillis. Il leur parlait de Dieu, de la nature, des devoirs de la créature ici-bas. Parfois il les faisait asseoir auprès de lui sur iwi tertre vert, et là il leur lisait quelque passage de la Bible. Pendant ce temps, l'horizon s'empourprait des feux du couchant, les brises du soir se levaient, on entendait au loin le chant mélancolique des pâtres, mêlé aux mugissements des bœufs qui retournaient lentement aux étables, 11 leur parlait aussi de leurs mères qu'ils avaient perdues l'un et l'autre. Il disait leurs grâces, leur bonté, leur piété et quel suave parfum elles avaient exhalé en passant sur
ta terre. Puis, il voulait que Roger parlât à son tour. Roger racontait alors de quelle façon il avait été élevé, son enfance silencieuse et sa jeunesse solitaire. Il disait aussi ce qu'il avait vu et observé pendant ses voyages, les vieilles cathédrales d'Allemagne, les vieux châteaux sur les rives du Rhin. Catherine se plaisait à tous ces discours, et François Paty recevait avec une joie secrète les révélations de cet aimable cœur. Ils s'arrêtaient souvent pour consoler quelque douleur et soulager quelque infortune. C'était tantôt quelque mendiant assis sur le bord d'un fossé, tantôt quelque petite fille qui s'en allait, comme Pâquerette, pieds nus et cheveux au vent. Complice de la chanté de l'oncle et de la nièce, Roger faisait bénir dans la contrée le nom que le comte y avait fait si longtemps détester ; le fils acquittait les dettes du père, et déjà la haine, qui, comme une rouille, rongeait ce nom depuis plus de vingt ans, commençait à disparaître sous une averse de bienfaits. Enfin, quand les étoiles s'allumaient au ciel et que les rainettes chantaient entre les roseaux des étangs, ils reprenaient le chemin du presbytère, où Marthe avait préparé une petite collation. 11 y avait encore là, autour de la table frugale, chargée de crème, de fraises et de cerises, une heure de bonne causerie et de douce intimité. Puis Roger montait à cheval et s'en retournait à Bigny, chaque fois plus heureux et meilleur.
iinsi coulaient les jours, et, tandis que Claude dépérissait de tristesse et d'ennui, les deux beaux jeunes gens s'abandonnaient au charme qui les attirait l'un vers l'autre, lorsqu'il arriva qu'un soir quelques paroles de François paly remplirent de trouble la petite vierge et commencé-
rent à l'éclairer sur l'état de son propre cœur; car jusqu'alors la naïve enfant n'avait même pas soupçonné ce qui se passait en elle. Un soir qu'ils se promenaient tous trois en suivant le cours de l'eau, je ne sais comment il se fit que Roger vint à parler de l'absence prolongée du comte des Songères et de son retour qu'il présumait devoir être prochain. Il faut dire d'abord qu'entre Roger, François Paty et Catherine, il n'était jamais question du comte. Le vieux pasteur y mettait une discrétion qu'il est facile de comprendre; de son côté, Roger, qui ne pensait à son père qu'avec un vague sentiment de terreur, et qui d'ailleurs le sentait peu aimé dans le pays, se gardait bien de mêler cette ombre au tableau de ses félicités ; quant à Catherine, dans le chaste enivrement de ses sens ravis, elle ne se souciait guère de savoir s'il était en ce monde un autre être que son oncle et Roger. A quelles destinées ce jeune homme était-il réservé? Quelle cause l'avait ramené, après vingt ans d'absence, au château de Bigny? Devait-il s'y fixer ou reprendre bientôt la route d'Allemagne? Était-il libre enfin et maître de ses jours? Autant de questions que la petite vierge ne songeait pas à s'adresser. Pour elle la vie n'avait qu'une heure, l'heure où ce jeune homme était là ; Roger s'oubliait dans la même ivresse ; et le bon curé, qui avait en dehors de son ministère toute l'insouciance et tout le laisser-aller d'un enfant, n'était rien moins que propre ? mettre ces deux jeunes gens dans le chemin de la réalité En parlant de son père, le jeune des Songères, sans s'en douter, introduisit forcément le pasteur dans le vrai de la situation.
— Mon jeune ami, lui dit François Paty avec un senti-
ment de tristesse, je crois devoir vous avertir que le retour de M. le comte mettra nécessairement un terme à nos relations. Il faudra ne plus nous voir, ou tout au moins nous voir plus rarement,
A ces mots, les deux jeunes gens s'arrêtèrent simultanément et regardèrent le pasteur d'un air effaré.
— Pourquoi donc, mon oncle? demanda la petite vierge.
— Pourquoi voulez-vous, monsieur le curé, demanda Roger, que le retour de mon père change quelque chose à notre intimité?
— Ne m'interrogez pas, mes enfants, répondit François Paty en leur prenant à chacun une main. Apprenez seulement, mon jeune ami, ajouta-t-il en s'adressant à Roger, apprenez que, M. le comte une fois de retour, vous ne sauriez, sans le désobliger, sans l'irriter peut-être, continuer vos visites à la cure, et que moi-même je me serais fait un scrupule de vous y attirer, si je n'avais eu à remplir vis-à-vis de vous les dernières volontés de votre sainte mère.
— Mais, monsieur le curé, s'écria le jeune homme avec un U'ger mouvement d'impatience, qu'importe à mon père que jb vienne une fois la semaine m'asseoir à votre table et me reposer sous votre toit? Je suis libre d'ailleurs et maître de mes actions, ajouta-t-il d'un ton résolu.
— Mon ami, répliqua le pasteur, je souffrirai sans doute de ne plus vous voir, mais je ne veux ni ne dois être un sujet de discorde entre vous et M. votre père. Il me restera la consolation d'avoir accompli les devoirs que m'avait légués votre mère avant d'expirer. Je vous ai parlé d'elle, j'irai bientôt lui parler de vous.
— Monsieur le curé, ajouta Roger d'une voix ferme, c'est sous votre toit que j'ai, pour la première fois, entendu parler de la chère créature qui m'a donné la vie ; c'est vous qui le premier m'avez appris à la connaître et à l'adorer. Vous m'avez accueilli avec bonté; c'est à vous que je dois d'avoir goûté le bonheur d'aimer et de me sentir un peu aimé. Je veux donc que vous sachiez bien qu'il n'est rien au monde qui puisse m'empêcher de franchir le seuil de votre porte, à moins que vous-même ne me l'interdisiez.
— Mais, mon oncle, il me semble... balbutia Catherine d'une mourante voix.
— Allons, allons, mes chers enfants ! s'écria François Paty en souriant avec mélancolie, pourquoi troubler ainsi cette douce soirée? Nous sommes ingrats envers Dieu qui nous la donne. A quoi bon d'ailleurs nous inquiéter de l'avenir? L'homme passe comme l'eau de cette rivière, sans savoir aujourd'hui où il sera demain. La grande affaire est de bien mériter de l'Éternel, pour qu'il réunisse dans le ciel les âmes qui se sont aimées sur la terre.
Quoi que pût dire le vieux pasteur, la promenade s'acheva tristement, et plus d'une fois la petite fée se détourna pour essuyer furtivement ses grands beaux yeux de velours noir. De retour au presbytère, quand Roger fut parti, moins léger et moins joyeux que d'habitude, elle accabla de questions son oncle, qui, n'étant plus gêné par la présence du jeune vicomte, raconta vaguement ce qui s'était passé, par une nuit d'hiver, vingt ans auparavant De peur de flétrir cette âme en sa fleur, il adoucit et voila autant qu'il le put la sombre réalité ; mais il en dit assez pour laisser entrevoir à sa nièce quel homme c'était déci-
dément que le comte des Songères, et de quelle haine ce cœur hautain et cruel devait encore être animé contre le curé de Saint-Sylvain.
— Mais, mon oncle, s'écria Catherine, tout cela ne saurait empêcher M. Roger de revenir de temps en temps à la cure. M. Roger l'a dit avec raison : il est libre et maître de ses actions.
— Ma fille, répliqua François Paty en branlant la tête, ce jeune homme est moins libre qu'il ne le croit; c'est une âme tendre et faible qui sera brisée, je le crains bien, par la volonté de son père, ainsi que le fut celle de l'infortunée comtesse. Allons, va dormir, mon enfant, et que Dieu t'envoie de doux rêves l ajouta-t-il en la baisant au front.
Rentrée dans sa chambre, Catherine ferma vfolemment sa fenêtre au nez de Claude, qui, debout contre un des tilleuls dont la place de l'église était plantée, poussait des soupirs à soulever l'Atlas; puis, s'étant jetée sur son lit, la pauvre enfant fondit en pleurs. Premières larmes de l'amour, plus pures que les gouttes de rosée qui emperlent le matin les pétales embaumés des lis, et que les anges durent recueillir dans des coupes d'opale et de saphir !
— Bonté divine! qu'y a-t-il, mon enfant? s'écria la vieille Marthe en la prenant entre ses bras.
— Ah! nourrice, nourrice! s'écria la petite vierge, nous allons être séparés comme le furent Paul et Virginie.
Marthe eut bien de la peine à comprendre, et lorsqu'enfin elle eut compris la cause de ce grand désespoir :
— Ah ça, dit-elle, c'est donc un turc que ce père-là? Mais, ma mignonne, console-toi, la mer ne coule pas entre Saint-Sylvain et Bigny. Et puis, en fin de compte, si
M. Roger ne revient plus, à la grâce de Dieu ! Sans doute ce sera une grande perte pour l'église, la quête du dimanche s'en ressentira quelque peu ; mais le bon Dieu ne nous abandonnerais, lui, et nous trouverons le moyen, comme devant, de venir en aide à nos pauvres.
Là-dessus, la vieille nourrice, qui s'entendait en amour autant qu'en archéologie, embrassa Catherine, et s'alla coucher.
— Par exemple, marmottait-elle en descendant lourdement l'escalier, il faudra renoncer à revoir jamais dans ma cuisine d'aussi belles carpes et d'aussi belles oies.
Cependant Roger retournait à Bigny, au galop de son cheval, décidé à briser, s'il en était besoin, le joug paternel, et se rattachant d'autant plus à son amour qu'il y prévoyait déjà des obstacles. Cet amour, voilà quelques heures, Roger le soupçonnait à peine; comme d'un choc une étincelle, il avait jailli de la première difficulté qu'il venait de rencontrer sur sa route. Règle générale, l'amour est d'autant plus probable qu'il paraît impossible. Voici deux jeunes gens que leurs familles, étroitement unies entre elles, ont fiancés l'un à l'autre au berceau. Ils sont nés porte à porte, ont grandi sous le même toit. C'est le rêve de leurs mères qu'ils en arrivent insensiblement à une affection plus tendre et finissent par s'épouser : pariez donc cent contre un qu'ils aimeront ailleurs chacun de son côté, et qu'ils ne s'épouseront pas. Mais qu'au lieu d'être unis, leurs parents soient, comme on dit, à couteaux tirés,.. qu'on interdise à ces deux enfants de se voir et de se rencontrer, qu'il y ait entre eux, comme un bras de l'Océan ou comme un pan des Cordillières, une de ces
vieilles haines héréditaires qui se transmettent de génération en génération : il est à peu près certain que ces enfants en viendront à s'aimer avec idolâtrie. Ce sont les Montaigu qui font les Juliette et les Roméo.
Tout dormait au château quand Roger y rentra. En traversant le salon pour gagner sa chambre, il ne fut pas médiocrement étonné d'y voir, à la lueur du flambeau qu'il portait à la main, un magnifique piano d'ébône à filets de cuivre, fraîchement déballé, et çà et là, pêle-mêle, une innombrable quantité de caisses et de cartons. Un piano chez le comte des Songères était chose aussi surprenante que pourrait l'être un volume de poésies dans la tanière d'un renard, une flûte dans l'aire d'un vautour. Roger avait l'avantage, bien rare aujourd'hui, de ne jouer d'aucun instrument ; mais, eût-il été affligé d'une jolie force sur le piano, il connaissait trop bien son père pour lui pouvoir raisonnablement supposer l'intention d'un gracieux procédé et d'une attention délicate. Pour savoir à quoi s'en tenir, il alla, sans plus attendre, frapper à la porte de Robineau, qui se réveilla en grognant et répondit que ces objets étaient arrivés le jour même par le roulage, à l'adresse de M. le comte. Le jeune homme ayant insisté, Robineau affirma qu'il n'en savait pas davantage.
Le lendemain, de grand matin, Roger fut réveillé en sursaut par un épouvantable vacarme qui se faisait dans le château, ordinairement si calme et silencieux comme un tombeau \ Il se leva à la hâte et trouva, en sortant de sa chambre, maître Robineau au milieu d'une armée de tapissiers, de peintres, de menuisiers et d'ouvriers do
toutes sortes, occupés à bouleverser, pour le rajeunir, le sombre intérieur du manoir. Les uns décrochaient les rideaux fanés et moisis ; les autres renouvelaient lss tentures ; ceux-là rajustaient les parquets; ceux-ci repeignaient les lambris. Robineau présidait à ces travaux d'un air important, et, lorsqu'il aperçut Roger, sa figure de chacal prit une expression de joie méchante et de triomphe insultant.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda sur-le-champ Roger*
— - J'exécute les ordres de monsieur le comte, répliqua sèchement Robineau.
— Mais encore... ajouta le jeune homme.
— J'exécute les ordres de monsieur le comte, répéta le \ieux scélérat.
— Cependant, monsieur, vous devez savoir...
— Je ne sais rien, répondit Robineau, sinon que j'exécute les ordres de monsieur le comte.
— Vous me trompez, monsieur, s'écria vivement Roger : montrez-moi la lettre que mon père a dû vous écrire à ce sujet.
— Bien que je ne reconnaisse ici qu'un seul maître, répondit Robineau, je suis désolé, monsieur le vicomte, d'avoir à vous désobéir; malheureusement, parmi les instructions que m'a donnée* monsieur le comte, je ne pense pas qu'on puisse trouver l'ordre de vous communiquer les lettres qu'il m'écrit.
— Il suffit, monsieur, repartit Roger avec hauteur. Et il s'éloigna, passablement intrigué de ce qui se tramait au château, tandis que Robineau se frottait les
mains, riait dans sa barbe sale et grésillait de joie dans sa vieille peau d'intendant.
Agité, tourmenté, observant avec une sourde inquiétude ce qui se passait autour de lui, le jeune des Songères resta quelques jours sans retourner à la cure. Pendant ce temps, notre petite amie souffrait de son côté. Depuis qu'elle voyait clair dans son cœur, elle était devenue tout d'un coup sérieuse et recueillie : le véritable amour est grave. Toutefois, au milieu des préoccupations qui l'obsédaient, la pieuse fille n'oubliait ni les indigents de la commune, ni les besoins du presbytère sans cesse renaissants. Elle venait d'achever plusieurs pièces de broderie qui lui avaient été commandées, et, comme le petit Jean était retenu au lit par une fièvre de croissante, elle se décida à les porter elle-même à Aubusson, qui était la ville voisine. D'ailleurs, dans les dispositions de cœur et d'esprit où elle se trouvait, Catherine avait besoin de solitude, de mouvement, de grand air et de liberté. Elle partit donc un matin, sans avoir averti l'ami Claude, qui n'eût pas manqué de vouloir l'accompagner; elle partit, comme autrefois, sur Annette, qui fit entendre un hennissement joyeux et frétilla gentiment de la queue en reconnaissant le poids de sa jeune maUresse.
Quoique frôle, nerveuse, délicate, Catherine était cependant une organisation énergique et vivace, avide de bonheur et peu portée vers le côté douloureux de la passion. En se retrouvant sur sa vieille jument grise, par une belle matinée de juillet, au milieu des splendeurs ift cette nature qu'elle aimait tant et qu'elle comprenait si bien, en aspirant l'air à pleins poumons, en entendant les oiseaux
chanter sur son passage, en revoyant ces champs, ces prés et ces coteaux qui l'avaient vue passer tant de fois heureuse et légère; en recueillant, comme autrefois, sur son chemin/ le salut amical des pâtres et des bergères, la petite vierge oublia tout et ne sentit plus que la chaste ivresse de la jeunesse et de l'amour qui l'inondait de toutes parts. Ses yeux retrouvèrent leur éclat, ses joues leur fraîcheur, ses lèvres leur sourire. Elle était charmante en vérité, et, qui que vous soyez, quaker, ermite ou saint, je vous jure que vous vous seriez arrêté pour la regarder, glissant ainsi le long des troènes, au trot de sa bête, avec son chapeau de fine paille à rubans bleus, son corsage blanc et sa robe d'indienne brune, sous laquelle, de temps en temps, deux petits pieds montraient furtivement le bout de leur nez.
On l'aimait à la ville aussi bien qu'aux champs, et c'étaient des joies et des fêtes dans les maisons où elle s'arrêtait. Elle était reçue dans les meilleures familles, qui l'accueillaient avec bienveillance et la traitaient sur un pied de parfaite égalité. Il est bon d'ajouter qu'Aubusson n'était point alors ce qu'il est aujourd'hui, et que les bienfaits de la civilisation n'avaient pas encore pénétré au fond de ces pauvres montagnes. Les mœurs y étaient simples, la éité ne formait, à proprement parler, qu'une seule famille. Chère petite ville ! rivière aux belles ondes ! coteaux de 1? Magdeleine! ombrages de la Seiglière ! jardin à triple étage où j'ai joué tout enfant avec ma jeune sœur l fenêtre où j'ai vu tant de fois ma vieille mère assise et travaillant! Mon cœur s'émeut à ces souvenirs, éveillés, malgré moi, par le nom seul de la patrie perdue sans retour.
Cette fois, Catherine avait à remettre ses broderies aux demoiselles G...., deux jeunes personnes qu'elle affectioanait particulièrement, à cause de leur grâce et de leur bonté. En entendant le pas d'Annette qui venait de s'arrêter à leur porte, et qu'elles avaient reconnu d'un bout a l'autre de la rue, les deux sœurs coururent à la petite vierge, qu'elles reçurent dans leurs bras caressants.
— Que te voilà belle! dit Octavie en l'examinant des pieds à la tête.
— Que te voilà fraîche et gentille! dit à son tour Adrienne; tu nous arrives comme un bouquet de fleurs cueilli dans la rosée du matin.
Puis elles la conduisirent triomphalement à leur mère, qui la pressa contre son cœur comme une troisième fille. Ce furent ensuite des causeries sans fin : qu'on s'imagine le ramage de trois oiseaux dans un buisson. On admira les broderies de la petite fée; on s'extasia sur la délicatesse du point et sur le fini du travail ; on la combla de compliments, de caresses et de présents. Adrienne lui donna son dé d'or, Octavie détacha de son col une petite croix de perles fines qu'elle mit elle-même au col de Catherine, sans parler du prix des broderies qu'on la força bien d'accepter.
— Eh! mes aimables demoiselles, que puis-jevous donner à mon tour? demanda tristement la nièce de François Paty.
— Prie le bon Dieu pour notre mère, répondirent-elles toutes deux en l'embrassant.
Puis il fallut se séparer, d'autant plus promptement que le ciel se couvrait de nuages, et que Catherine n'avait pas de temps à perdre si elle voulait arriver à Saint-Sylvain avant que l'orage éclatât. En effet, comme elle approchait
du village de la Hachère, la nuée creva, et la belle enfant fut obligée de se réfugier dans la ferme où Pâquerette remplissait les fonctions de gardeuse de pourceaux. La petite, qui s'y trouvait seule, en fit les honneurs de son mieux, c'est-à-dire qu'après avoir abrité Annette sous une espèce de hangar, elle alluma, tout en jasant et babillant, un bon feu clair, devant lequel Catherine put sécher sa robe et réchauffer ses jolies mains.
Elle était là depuis une heure, regardant la grêle et prêtant l'oreille au bavardage de Pâquerette, quand elle entendit un bruit lointain de galop qui se rapprochait de plus en plus, et soudain la petite, qui se tenait sur le pas de la porte, s'écria en battant des mains :
— Mademoiselle, mademoiselle, voici le joli monsieur! Presque au même instant, un cheval s'arrêta tout fumant
devant la ferme, et Roger en descendit. Surpris, lui aussi, par l'orage, il venait chercher un abri sous ce toit où il ne s'attendait guère à rencontrer Catherine, où Catherine ne s'attendait pas davantage à le voir arriver. Ils rougirent et se troublèrent en s'apercevant; car, depuis qu'ils étaient éclairés chacun sur l'état de son propre cœur, ils avaient perdu, vis-à-vis l'un de l'autre, leur assurance et leur sérénité. Heureusement, l'intarissable babil de Pâquerette les tira d'embarras, et leur permît d'écouter, sans trop de contrainte, le langage mystérieux de leurs âmes qui s'atti ■< raient et se parlaient tout bas.
-— Conte-moi ton histoire, dit tout d'un coup Roger à la fillette
— Mon histoire? demanda la petite. Est-ce qu'une pauvre créature comme moi...
— Conte toujours, ajouta le jeune homme.
— Vous le voulez? Ça ne sera pas long, dit-elle en s'accoudant familièrement sur le coin d'une table grossière, le menton dans la main et le visage tourné du côté de Roger. Je fus trouvée, un matin d'avril, dans un fossé tout rempli de pâquerettes, ce qui vous explique, mon joli monsieur, le nom qu'on m'a donné dans le pays. De pauvres métayers de la Hachère me recueillirent, m'élevèrent, et, aussitôt que je pus mettre mes pieds l'un devant l'autre, ils me confièrent leurs cochons à garder. Un jour que je promenais mes animaux, je fis la rencontre de mademoiselle Catherine, qui passait par là sur sa jument grise. Elle s'arrêta pour causer avec moi, me prit tout d'abord en amitié, et me dit de l'aller voir à la cure de Saint-Sylvain. Il faut vous dire que jusqu'alors je n'étais ni plus ni moins que l'herbe des prés et la mousse des bois. Je n'avais idée de rien, et ne ressemblais pas trop mal aux feuilles détachées qui ne savent pas où le vent les pousse: seulement, j'étais triste et je pleurais souvent, parce que je me sentais seule au monde. Mademoiselle Catherine changea tout cela. Elle m'apprit à aimer le bon Dieu, à le voir partout, à le bénir dans les belles choses qu'il a faites. Elle m'apprit aussi que, si peu que je sois, je suis une créature de ce Dieu tout-puissant; que mon âme vient du ciel et qu'elle y retournera. Je ne sais pas si c'est aux vérités qu'elle m'a révélées, ou bien au bonheur que i'ai de la connaître , que je dois attribuer le changement qui s'est fait en moi; mais ce que je sais bien, c'est que, depuis que j'ai rencon'ré la petite vierge sur sa jument grise, je ne me sens plus seule ni triste, et qu'au lieu de pleurer
ainsi que je faisais autrefois, je m'en vais gaiement et chantant le long des chemins. Mon joli monsieur, voilà mon histoire.
Tandis qu'elle parlait ainsi, assis, chacun sur un escabeau, dà'ns cette ferme ouverte à tous les vents entre ces murs nus et dégradés, sous ces poutres enfumées où l'araignée tissait en paix sa toile, et d'où pendaient quelques bottes d'ognons dorés, ils étaient si beaux tous deux, Catherine souriante et rêveuse dans un coin de l'âtre, Roger se détachant avec sa blonde tête sur le front bruni de la muraille, si beaux, d'un effet si gracieux et si poétique, que Pâquerette finit par en être frappée, et qu'il vint un instant, quand elle eut achevé son histoire, où elle demeura immobile et muette à les contempler.
— Si l'on ne dirait pas, s'écria-t-elle, deux anges surpris par une averse en se promenant, et qui sont entrés dans cette pauvre maison pour sécher les plumes de leurs ailes !
A ces mots , Catherine se leva, et, s'étant avancée vers la porte, elle se mit à regarder d'un air distrait le soleil brillant de l'horizon, et les nuages dispersés dans le ciel, tandis que Roger, resté au coin du foyer, continuait de s'entretenir avec Pâquerette.
~— Ainsi, mon enfant, disait-il, mademoiselle Catherine est ce que tu aimes le mieux au monde?
— Oui, oh ! oui, s'écria Pâquerette en joignant ses deux mains; comment pourrait-il en être autrement? Je l'aime, d'abord parce qu'elle est bonne et que je ne sais rien de meilleur sous le ciel. Ensuite, expliquez ça si vous pouvez, je l'aime parce qu'elle est belle, et que je ne sais rien
de si beau sur la terre, pas même vous, mon joli monsieur, qui êtes bien gentil pourtant. Rien que de la voir me réjouit le cœur. L'avez-vous examinée, le jour de la Saint- Sylvain, avec sa robe blanche et sa ceinture bleue comme vos yeux? Était-elle assez mignonne, dans cette vieille église, agenouillée au milieu des pauvres du village et de la commune? N'aurait-on pas dit en effet la sainte Vierge entourée des affligés dont elle est la mère? Vous étiez bien mignon , vous aussi, dans votre banc : c'est moi qui vous ai vu la première et qui vous ai montré à mademoiselle Catherine. Il faut que ça lui ait fait plaisir de vous savoir là : car elle a rougi comme une fraise en vous apercevant, et ses grands yeux noirs ont brillé comme deux étoiles. Voulez-vous, ajouta-t-elle d'un air mystérieux et en baissant la voix, voulez-vous que je vous dise ce que je pense en ce moment?
— Dis, répliqua le jeune homme qui se plaisait à l'écouter.
— Je pense, reprit-elle en souriant, que si, au lieu d'être ce que je suis, une pauvre petite gardeuse de pourceaux, j'étais ce que vous êtes, un jeune et joli monsieur, ayant château, parc et domaines...
— Eh bien, demanda Roger, que ferais-tu?
— Devinez, dit Pâquerette.
— Comment veux-tu que je devine?
— Ne devinez donc pas, dit-elle.
— Allons, allons ! s'écria Catherine, le ciel s'est éclaire!. Pâquerette, adieu et merci ! nous partons.
Quelques instants après, elle et Roger étaient en selle, cheminant côte à côte, sous un berceau de trembles et de
chênes qui secouaient, comme des perles sur leurs têtes, les gouttes de pluie dont ils étaient chargés. Ils virent le soleil disparaître derrière les collines, et, quand les étoiles parurent au firmament, ils étaient encore loin de Saint- Sylvain. La route que suivait Roger n'était pas précisément celle qui conduisait à Bigny; mais il n'y songeait pas. Catherine elle-même ne paraissait pas s'en apercevoir; et d'ailleurs il était tout simple que ce jeune homme ne laissât point cette jeune fille seule , à cette heure , par les chemins déserts. Les bruits du jour achevèrent peu à peu de s'éteindre, la bande lumineuse du couchant pâlit et s'effaça, la lune monta pleine et radieuse, et bientôt l'on n'entendit plus que les gouttes de pluie qui tombaient de feuille en feuille, et quelques petits cris d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids.
Ils allaient tous deux en silence. L'air était saturé des senteurs enivrantes qu'exhalent, après l'orage, la terre, les prés et les bois. Parfois, le sentier le long duquel ils chevauchaient se rétrécissait tellement que l'haleine de Catherine, plus fraîche et plus embaumée que la menthe des haies, passait sur le visage de Roger, tandis que les cheveux du jeune homme, plus fins que la plus fine soie, effleuraient les joues de la petite fée. Ils allaient ainsi depuis plus d'une heure, quand les deux chevaux, d'un commun accord, s'arrêtèrent irrésolus au milieu d'un carrefour. En cet instant Catherine et Roger se regardèrent, et, pour la première fois, ces deux enfants se dirent qu'ils s'aimaient.
Ce ne fut qu'un mot, échangé dans le silence de la, nuit : rien qu'un mot, mais si doux, si charmant, que
n'est plus la peine de vivre lorsqu'on a passé la saison de l'entendre et de le prononcer.
— Catherine, je vous aime, avait dit Roger.
— Je vous aime, Roger, avait répondu Catherine. Puis ils s'étaient séparés aussitôt, après s'être ainsi
partagé le ciel, sans apercevoir la tête de Claude qui les observait derrière une haie.
Ce même soir, en rentrant dans sa chambre, Roger trouva sur sa table une lettre au timbre de Paris. 11 brisa le cachet aux armes de sa famille et lut les lignes suivantes :
« Mon fils,
» Préparez-vous à recevoir, sous peu de jours, ma sœur et sa fille qui veulent bien nous faire l'amitié de venir passer quelques mois avec nous au château de Bigny. Je craindrais de vous outrager en vous rappelant ici les sentiments dont vous devez être pénétré pour votre tante et pour votre cousine; je vous abandonne avec confiance aux inspirations de votre propre cœur.
» Votre père, » Comte des Songères. »
C'est tout au plus si Roger avait, soupçonné jusqu'alors l'existence de sa tante, madame Barnajon, et de sa cousine, mademoiselle Malvina. A la lecture de ce billet, il senlit un frisson passer sur son cœur; mais, sans s'arrêter plus longtemps à la perspective peu réjouissante du retour de son père et de l'arrivée de ces dames, il s'abîma jout entier dans le sentiment de son bonheur.