LE SENS CATHOLIQUE ET SON IMPORTANCE SOCIALE
Le christianisme dans sa forme pleine, dans le catholicisme romain que nous professons, s'empare de rhomme entier : du cœur, de Fintelligence, de la volonté. Il pénètre i'âme par toutes ses facultés, il formule des règles qui prescrivent même des actions du corps. De là résulte une attitude spéciale du catholique devant la vie. Mais précisément parce que le catholicisme est très complexe, ne négligeant aucune de nos puissances pour les adresser au divin service, il est assez difficile de garder partout l'exacte mesure : si vous accordez trop d'attention aux pratiques corporelles, vous risquez de perdre l'esprit, de tomber dans la dévotion extérieure, dans le pharisaïsme, dans la superstition; si vous négligez le corps, il y a danger que vous ne sachiez plus le réduire et qu'il se cabre contre votre volonté : si vous prétendez ne vous fier qu'à votre sens intérieur, vous versez dans le protestantisme ; si vous ne vous en rapportez qu'à l'autorité, vous risquez de ne plus
vivre que par le dehors, et la véritable vie se trouve au dedans. Ainsi, pour être un vrai catholique, il faut avoir du catholicisme à la fois une connaissance précise et un sens exquis. Le sens et une instruction sommaire peuvent suffire à ceux qui nont dans Je monde d'autre chai'ge que celle de se conduire eux-mêmes. Mais la connaissance approfondie est indispensable à tous ceux que les bontés de la Providence ont fait naître dans ces rangs sociaux où Ton dispose actuellement d'une force d'intluence, oii par conséquent l'on a le devoir de mettre au service de ses frères et de ses concitoyens la force dont on dispose pour leur donner et le conseil et l'exemple.
Or je crois qu'il y en aura bien peu pour me contredire si j'avance que les catholiques qui prétendent exercer une action sociale et qui s'en vont répétant que le retour au catholicisme peut seul produire le salut social, sont souvent eux-mêmes bien peu instruits de ce catholicisme qu'ils voudraient prêcher et oii ils assurent — avec raison d'ailleurs — que se trouve la panacée morale du monde en général et de notre pays en particulier. Combien même parmi eux qui manquent du sens catholique, de ce sens exquis dont je parlais tout à l'heure qui s'occupe du corps
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sans négliger l'âme, qui prend la lettre pour le moyen de l'esprit, qui sait garder la liberté intérieure et cependant être docile vis-à-vis de l'autorité :
Si Ton veut bien remarquer en effet quelles sont les raisons que Ton invoque parfois pour vanter le catholicisme ou pour le combattre, il est facile de voir que ces raisons supposent une méconnaissance plus ou moins complète de l'harmonie véritable du catholicisme. Les uns nous disent avec un académicien célèbre qu'il faut que la foule du moins, sinon les lettrés, revienne au catholicisme, parce que le catholicisme est avant tout un « gouvernement ». Beaucoup de catholiques ont applaudi à cette parole, et ont par là singulièrement déformé l'idée pure de l'autorité doctrinale dans l'Église. 11 semble en effet à beaucoup de gens du dehors — et du dedans — que les décrets doctrinaux soient semblables à des ordonnances législatives, à des prescriptions, à des consignes de la pensée. Auparavant vous pensiez sur ce point de telle façon, désormais vous penserez selon la formule. Par exemple, vous ne croyiez pas à l'Immaculée-Conception, désormais vous y croirez. Mais quiconque a étudié ces matières, pour peu quïl ait bien voulu s y appliquer.
AUX JEUNES GENS lOî
sait très bien que les choses ne se passent pas ainsi, qu'un décret doctrinal, loin d'innover et d'imposer des formes nouvelles de la croyance, ne fait que constater leur existence générale, traditionnelle dans TEgiise ; ces décrets définissant donc une croyance déjà existante, la délimitent, la précisent de façon claire, mais ne la créent pas. Voilà exactement ce que vous croyiez, disent-ils à la masse des catholiques, voilà ce que croit l'Egiise. ce qu'elle a toujours cru de façon au moins implicite, ce qu'elle professera expressément désormais. C'est un acte de l'organe de la conscience sociale de l'Eglise qui centralise, précise en une formule les sentiments diffus dans l'espace et dans le temps. Rien ne ressemble moins à ce que l'on appelle d'ordinaire un acte de gouvernement. Que plus tard, pour garder l'intégrité du dogme, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire s'exercent dans l'Eglise comme dans tous les autres gouvernements, on ne saurait le nier, mais à l'origine le pouvoir dogmatique et moral véritablement législatif a un mode d'exercice tout à fait original. Il n'ordonne pas de croire, il constate que l'on croit. Et ainsi, ni les conciles, ni les Papes ne définissent aucun dogme qui n'ait été d'abord présent de façon ou d'autre
lOG CATHOLICISME ET DÉMOCRATIE
dans la conscience des vrais croyants unis par la grâce à Tâme immortelle de FEglise.
Cela même permet de répondre aux adversaires qui nous plaignent et qui s'indignent qu'une autorité extérieure vienne gouverner notre conscience et lui imposer du dehors des obligations de croire et d'agir. On représente ainsi le Pape exerçant l'autorité dogmatique comme un Louis XIV signant une ordonnance ou décrétant une mesure de police pour la pensée. Ce n'est pas là ce que nous croyons. Le Pape ne définit pas d'une façon arbitraire; le dogme qu'il déclare être la croyance universelle n'est pas à lui seulement, il est aussi notre, il ne le crée pas plus que le géomètre ne crée la vérité des théorèmes parce qu'il fait voir à un dessinateur empirique qu'il appliquait ces théorèmes sans s'en douter. Ainsi l'autorité de l'Eglise n'est pas extérieure à nos âmes. Sa foi n'est pas quelque chose d'extérieur à notre foi, sa pensée est notre pensée, sa parole est notre parole même en tant que nous sommes catholiques, et donc nous ne sentons pas dans son gouvernement l'autorité extérieure et tyrannique que l'on croit y découvrir, et par conséquent nous n'éprouvons vis-à-vis de ce gouvernement aucun des sentiments de servile et lâche soumission que
l'on nous reproche, et dont on nous plaint. En suivant la voix des pasteurs et en particulier du pasteur suprême, nous n'abdiquons pas notre conscience, nous ne faisons qu'en reconnaître la voix plus intelligible et plus claire.
Voilà, en un bref exemple, comment le dogme bien connu et bien compris nous met à Tabri de l'aide dangereuse d'imprudents amis aussi biim que de l'attaque des ennemis. Et que de gens qui nous louent pour des caractères qu'ils croient estimables et que nous ne possédons pas! Que d'autres nous blâment pour des défauts que nous n'avons pas davantage 1 Dans l'état social critique où nous sommes, deux tendances déchirent le monde : une tendance à la liberté par horreur des anciennes tyrannies, une tendance à l'autorité par crainte de l'anarchie, par lassitude des stériles agitations. Les amis de l'autorité ont en général pensé qu'il fallait avoir l'Eglise avec soi. Napoléon voyait dans le prêtre une sorte de gendarme moral en soutane ; M. Brunetière admire dans le catholicisme un gouvernement. De leur côté et par contre-coup, les libéraux et les révolutionnaires haïssent l'Eglise, précisément à cause des caractères que vantent en elle les hommes d'autorité.
Ces deux conceptions sont toutes les deux également fausses, également dangereuses pour l'Eglise, également nuisibles à la société civile. Certes il semble que ceux qui veulent s'appuyer sur rÉglise doivent recueillir plutôt nos suffrages. Prenons garde cependant qu'à leurs yeux le catholicisme ne soit qu'un moyen, et que loin de songer à réformer la société d'après les idées du catholicisme, ils prétendent soumettre le catholicisme à ridée qu'ils se sont faite de la société. Or, il y a là un grave danger. On le vit bien sous Napoléon avec Pie VII. Et ce danger en entraine un autre, c'est de détourner du catholicisme un grand nombre d'âmes généreuses qui ne sauraient se représenter la religion de Jésus, la religion de la vie intérieure et de la liberté de l'esprit comme uniquement occupée à monter la garde devant les trônes ou les cofFr es-forts, et qui se scandalisent de cette caricature qui coiffe le prêtre d'un bicorne, l'affuble du baudrier jaune et lui met le sabre au côté.
Certes, je crois autant que personne que le catholicisme a les paroles de la vie, que le salut social se trouve dans le retour au catholicisme, mais c'est à la condition que le catholicisme pénètre et inspire la vie sociale, que ce soit son
esprit véritable qui triomphe et qu'il ne soit pas déformé, caricaturé pour être mis au service d'un autre esprit.
Et vraiment nous sommes ici au centre. Car le problème vital de nos sociétés modernes se trouve dans la manière d'établir l'accord entre des libertés devenues nécessaires et dans la discipline demeurée indispensable. Or, je ne crains pas d'avancer que le catholicisme résout ce problème d'une façon admirable que notre foi nous permet de qualifier de divine. Et c'est par là que la connaissance approfondie du catholicisme peut servir à notre pays précisément à l'heure difficile que nous traversons ; car le sens de l'harmonie entre la liberté et l'autorité, quoi qu'on en pense et quoi qu'on en dise, c'est le sens catholique même. Aucune démocratie ne peut vivre, je ne dis pas : si tous les citoyens ne professent expressément le catholicisme, je dis : si, de façon ou d'autre, elle n'a pas l'esprit du catholicisme. C'est donc à nous qu'il appartient de répandre autour de nous et de faire rayonner cet esprit. Et pour cela il est nécessaire que nous augmentions en nous-mêmes sa vigueur par l'étude, par la connaissance des dogmes.
Si l'on veut bien en etîet jeter un coup dœil
sur la constitution du catholicisme, on s'apercevra bientôt qu'il y a dans notre religion deux choses : une âme et un corps, un esprit et une manifestation hiérarchique et extérieure de cet esprit, en deux mots brefs et nécessairement incomplets : rÉvangile et l'Eglise.
Que nous dit TÉvangile ? — Que la charité est toute la religion, la loi et les prophètes, qu'il faut adorer le Père en esprit et en vérité, que lés formules de prières importent peu, mais que c'est la disposition de l'âme seule qui a du prix, que ce qui souille Tâme ce ne sont pas les manquements aux pratiques extérieures, mais que ce sont les mauvais mouvements du cœur^ qu'il ne faut appeler personne maître et qu'il n'y a qu'un seul maître qui est Dieu.
Et maintenant que nous dit l'Eglise? — Que la charité ne peut selon les voies ordinaires être obtenue que par une série de pratiques et d'observances, que l'extérieur doit être réglé si l'on veut que l'intérieur soit pacifié, que donc il faut observer les lois extérieures. L'esprit ne va pas sans la lettre, les pensées s'évaporent si elles ne se précisent pas en formules, et pour servir le Maître divin il faut accepter la direction de ceux auxquels il a confié de paître les âmes.
AUX JEUNES (iENS 1 1 I
Il n'y a évidemment aucune contradiction entre ces deux sortes de langage. Il faut reconnaître cependant qu'ils ne rendent pas tout à fait le même son. Les deux voix sont d'accord sans doute, mais elles ne chantent pas à l'unisson. Rien n'est facile comme de transformer cette différence en contradiction et les adversaires du catholicisme ne s'en privent pas (1 . Ce sera un des premiers fruits de l'étude approfondie de la religion que de montrer l'accord et d'exorciser l'apparence même de contradictions.
Mais cette étude aura un autre résultat plus important encore, s'il est possible, un résultat que l'on peut appeler social. Car elle nous fera comprendre pourquoi le son des paroles évangéliques ditTère de celui des enseignements de l'Eglise. C'est que le Maître divin dans son court passage ne voulut enseigner que l'essentiel de la vérité, les éléments fondamentaux de la foi. Pour le reste, pour l'enseignement complet, pour l'adaptation des principes aux contingences historiques, il annonçait après lui la venue du Paraclet qui devait « enseigner toute vérité ». Or, quelle est la
(1) Cf. La Quinzaine, 15 mai 1897. — Les Révélalions de la conscience moderne.
révélation essentielle du christianisme, le sens profond de la Révélation évangélique? C'est que le royaume des cieux réside au dedans de nous, qu'il est de nature personnelle, qu'il ne dépend que de la grâce de Dieu et de notre propre volonté. Le salut est en nous, il se trouve dans la pureté du cœur, dans la simplicité, la douceur, l'humilité, rattachement à l'Éternel, dans l'amour du Père céleste. C'est par là que l'Evangile a établi la suprême dignité de Thomme « placé tout juste « au-dessous des anges ». C'est par là que la personne humaine a revêtu une incomparable grandeur. Fils de Dieu, racheté du sang d'un Dieu, chaque homme vaut plus qu'un monde, sa valeur dépend de Dieu sans doute, mais aussi de ses efforts personnels. C'est pourquoi le chrétien devra bien vénérer les puissances « instituées par « Dieu pour le bien », mais en leur obéissant il n'obéira pas véritablement aux hommes, mais uniquement à Dieu. Car « tout pouvoir a une (f origine divine ». C'est de l'Evangile que date la conscience que l'homme a prise de sa valeur, c'est cette parole : « Rendez à César ce qui est à César, « et à Dieu ce qui est à Dieu », et cette autre : « Il « vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes », qui ont* été les ferments de toutes les aspirations de
Tàge moderne, le levain fécond de toutes les vraies libertés.
Par là, le catholicisme qui se base sur l'Evangile est admirablement adapté à nous faire comprendre Tesprit moderne. Car ce culte de la personne humaine qui, en dehors des voies catholiques, a abouti dans tous les domaines de la pensée et de Faction à l'anarchie, à la révolte, à Fégotisme et à l'égoïsme, n'est que l'exagération, la déformation d'une pure vérité. ?sous avons une valeur individuelle, nos actes ne valent pas sans l'intention intérieure que nous leur donnons, c'est par nôtre pensée que nous jugeons de toutes choses, c'est d'après notre conscience que nous devons nous conduire, ce n'est pas par la contrainte que l'on peut agir sur ce qui fait notre valeur véritable, il faut donc pour changer notre pensée s'adresser à notre pensée et pour diriger notre conscience s'adresser à notre conscience.
Mais nous ne sommes pas des êtres solitaires et isolés. Par cela môme que nous avons un Père qui est dans les cieux, nous avons aussi des frères. Nous vivons au milieu de la fraternité humaine, nous sommes des êtres sociaux, c'est un enseignement du Maître que la prière même a une efficacité plus grande quand elle est faite en com-
mun. Et nous pouvons voir dans TÉvangile que Jésus formait avec ses Apôtres, avec ses disciples et les compagnons de ses courses apostoliques une Église, une société véritable, oii se marquait même avec un commencement de hiérarchie une division du travail, une spécialisation des fonctions. Judas avait un office particulier, et Pierre jouissait d'une évidente primauté.
L'office spécial de la hiérarchie dans l'Eglise a été de maintenir le contact social, en termes théologiques, la « communion » entre les chrétiens et pour cela, de définir les lois de la communion ou de la correspondance des divers organes sociaux. C'est pour cela que dans l'Eglise, à côté du principe intérieur de la liberté, se trouve une si admirable organisation de l'autorité. Cette autorité ne peut empêcher le jeu d'aucune liberté légitime; elle n'opprime pas, elle règle ; elle ne mutile pas la vie ou n'atrophie pas Finitiative, elle ne fait que juger de la valeur des initiatives, canaliser le mouvement de la vie. La métaphore même dont on se sert d'ordinaire exprime à merveille le caractère de l'autorité dans l'Eglise. Pierre, dit-on, tient le gouvernail de la barque mystique. Or, le gouvernail dirige la marche et ne fournit pas par
lui-môQie la force de propulsion. La direction est dans la tête, la force est répandue dans tous les membres et elle vient de chaque initiative.
Regardez en effet, et vous verrez que la plupart des grands mouvements religieux, de même que les efflorescences de la sainteté individuelle, sont nés parmi les fidèles^ parfois parmi les laïques, souvent chez des femmes. Ce sont des laïques qui ont donné à l'Église ses premiers moines ; c'est dans la vie laïque que saint François d'Assise et saint Ignace ont conçu le dessein de la fondation des Jésuites et des Franciscains. Pierre l'Ermite était un simple religieux, il a créé le mouvement des croisades. Sainte Thérèse, sainte Chantai, la vénérable Mère Barat, ont creusé dansle Carmel, la Visitation ou le Sacré-Cœur des réservoirs presque intarissables de sainteté et d'esprit chrétien. Ce n'est pas à Rome qu'ont pris naissance toutes les plus grandes manifestations religieuses. La procession de la Fête-Dieu, est-il dit dans les actes du concile de Sens en 1320, « semble s'être « établie en ces temps par une sorte d'inspiration « divine ». C'est saint Dominique qui a répandu le Rosaire ; c'est du cœur inspiré d'une petite visitandine qu'est sortie l'expansion du culte du Sacré-
Cœur; c'est de la vision d'une bergerette que Lourdes est née avec son mouvement extraordinaire de pèlerins.
Voilà ce que nous fera comprendre l'étude approfondie du gouvernement de FÉglise. Le respect de la conscience est si grand chez nous que, plus d'une fois, l'autorité s'arrête devant les préjugés et même devant les erreurs de la conscience individuelle, pourvu qu'ils ne risquent pas de s'étendre et de se propager, et quand on lit les conseils autorisés que la théologie donne aux confesseurs, on ne peut qu'être frappé et touché tout ensemble du respect profond qu'ils témoignent pour la vie intérieure du plus petit des fidèles. Ainsi, dans le catholicisme, les initiatives religieuses peuvent librement se développer ; Tautorité ne fait que les contrôler et elle n'avertit ou ne frappe que lorsque ces initiatives sont évidemment contraires à la conscience sociale, au développement véritable de la vie du christianisme. Ainsi, en partant de rÉvangile et du dépôt de la tradition, il s'est formé peu à peu une jurisprudence, un ensemble de règles ou de canons, qui sont les lois mêmes de la vie sociale chrétienne et auxquelles, pour conserver cette vie, tout chrétien doit se soumettre. Ce qui simplement veut dire que la
conscience individuelle a toute liberté de se mouvoir jusqu'au moment oii elle viendrait à contredire la grande conscience sociale.
A ce moment Fautorité intervient. Mais alors seulement.
C'est ainsi que se trouvent admirablement conciliées dans l'Église et l'autorité et la liberté. La conscience personnelle, convenablement informée par la grâce et l'éducation chrétienne, peut se donner librement carrière. Son initiative peut aller jusqu'à l'audace. Et qui donc a jamais fait une entreprise plus audacieuse que saint François d'Assise, rassemblant des religieux et leur interdisant de s'assurer dès la veille de ce qu'ils auraient à manger le lendemain? L'initiative peut être môme d'autant plus hardie qu'elle sait bien que si elle se trompe, elle sera avertie et qu'ainsi, pourvu qu'elle conserve la docilité, la modestie nécessaires, elle ne peut que faire du bien sans risquer de faire du mal.
Catholiques, nous ne sommes pas des wagons remorqués par une locomotive ou des rouages subissant en aveugles une impulsion ; en chacun de nous, au contraire, se trouve la force de propulsion. C'est dans chaque âme chrétienne qu'agit l'Esprit-Saint, que s'opère le salut et que se con-
serve la vie mystérieuse. Mais cette vie individuelle môme ne peut être maintenue que par son union avec la vie de toutes les autres âmes, il convient de ne le pas oublier. Il faut donc un organe de la communion des consciences, de l'harmonie de toutes les vies. Et à nos yeux cette correspondance se prolonge bien au-delà des terrestres horizons. Ce n'est pas avec les vivants seulement que nous sommes en communion, mais avec les morts, avec les triomphes de la gloire aussi bien qu'avec les gémissements temporaires de l'expiation. A quelle condition cette communion peut être conservée et par elle la vie individuelle intérieure peut se maintenir, voilà ce que dit l'Église^ ce que dit l'autorité catholique.
Ainsi plus nous pénétrerons cette admirable doctrine, plus nous aurons le sens catholique à la fois actif, hardi et prudent, prompt aux généreuses initiatives comme disposé aux nécessaires docilités. — Il se peut que les rébellions de la Réforme aient pendant un temps — car qu'est-ce que deux ou trois siècles dans la vie de l'Eglise? — fait mettre l'accent sur l'autorité dans le chef et sur la docilité dans les membres. L'harmonie n'a cependant pas été rompue, et si quelque manque d'initiative s'est fait voir, ce n'est pas à une
pression trop grande de l'autorité qu'il le faut attribuer, mais à une timidité excessive parmi les fidèles. A cette heure, nous voyons bien la nécessité de cette harmonie. L'évolution du dogme de l'Église s'est glorieusement achevée par Ja définition de l'Infaillibilité papale, le gouvernail est infaillible et nous ne lui résisterons pas, déployons donc, sans attendre des consignes ou des mots d'ordre, en gardant seulement le vif sentiment de notre union avec nos frères, les énergies qui se trouvent en chacun de nous.
Et lorsque nous aurons ainsi établi dans nos âmes l'harmonie de l'autorité et de la liberté, quand nous aurons le sens catholique, nous n'aurons qu'à le répandre et à le développer au milieu de nous, nous aurons rendu ainsi à la France le plus signalé service. Notre sens religieux appliqué aux choses nationales se tournera en civisme. Car ce dont notre société française a le plus besoin c'est précisément de ce sens de l'harmonie entre l'autorité et la liberté. Depuis que des doctrines incomplètes ont exalté tantôt les droits de rindividu et tantôt les droits de l'État, nous sommes ballottés de l'anarchie au despotisme, du despotisme à l'anarchie, parfois éprouvant ensemble ces deux maux contraires. Le ferment
individualiste a tourné à l'aigre ou bien la nécessité d'une règle est devenue d'un poids oppressif. Tantôt les initiatives individuelles ont prétendu marcher sans loi ou faire la loi elles-mêmes, tantôt, je ne sais au nom de quelle prétendue sagesse ou de quelle force brutale, on a prétendu les « faire marcher ». On ne fait pas marcher les hommes comme des troupeaux et personne non plus dans une nation n'a le droit de marcher tout seul et sans s'inquiéter des autres. Il y a des lois sociales essentielles que n'a posées la volonté d'aucun homme, que les gouvernements ont charge de découvrir et dont ils ont mission d'imposer au besoin le respect. — Mais la source profonde de la vie d'un peuple, surtout dans les temps modernes, oii tous les peuples sont plus ou moins en démocratie, se trouve dans les individus, dans les intelligences et les énergies individuelles. De là ces caractères universels du devoir civique : liberté des citoyens, impartialité et majesté de la loi, respect de la loi.
Nous sommes bien loin de cet idéal : Je législateur a-t-il assez lui-même le sentiment de la majesté de la loi pour la faii'e impartiale? L'autorité respecte-t-elle toutes les libertés légitimes?
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A son toLir, le citoyen a-t-il le sentiment du respect qu'il doit à rautorité? Je n'en veux pas décider et n'en saurais donc rien dire. Mais ce que je peux bien dire, ce qui, si je ne me trompe, résulte à l'évidence des réflexions que nous venons de faire, c'est que le catholicisme que l'on veut parfois opposer au civisme serait le meilleur et le seul moyen d'imprégner les âmes de tous, du civisme véritable.
?sous avons le devoir de travailler au salut, à la régénération de notre pays, nous n'en avons pas de meilleur moyen que de développer le civisme en nous, de le développer dans les autres. Prenons conscience de notre rôle de citoyens libres et à la fois respectueux de la loi ; éveillons autour de nous d'autres consciences. Pour cela ayons le sens profond de la valeur de la liberté et de la nécessité de l'autorité. Ce sens, si Ton sait le voir et si j'ai su l'exprimer, c'est le sens catholique même. ?sous ne sommes pas des esclaves, nos chefs ne sont pas des despotes. Nulle part comme dans l'Eglise les conditions de la vie sociale n'ont été réalisées. Plus nous étudierons son organisation, plus nous sentirons avec la possession de notre conscience personnelle notre union avec les autres consciences,
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et à la place de ces caricatures où ron nous fait voir le catholique comme un mouton timide ou un esclave enchaîné, nous sentirons vivre en nous et nous ferons voir aux autres l'exemplaire magnifique du citoyen libre qui marche fier sous Tœil de Dieu.
10 Juin 1897,
LE ROLE DE LA JEUNESSE CATHOLIQUE A l'iNTÉKIEUR ET A l'extérieur DU CATHOLICISME
Comme suite au mouvement des jeunes gens catholiques que nous signalons plus haut, l'Association catholique de la jeunesse française a tenu à Tours dans les premiers jours d'octobre 1897 un congrès général où elle a rassemblé auprès du tombeau de saint Martin de jeunes délégués venus de tous les points de la France. Ces jeunes gens ont discuté entre eux sur les moyens par lesquels ils pourraient exercer leur apostolat au sein de la société française contemporaine. Ils se sont inquiétés des moyens d'étendre et d'élargir leur association, d'en faire le lien de tous les jeunes groupements; ils ont discuté sur V Initiative intellectuelle de la jeunesse catholique; ils ont examiné le rôle de la jeunesse intellectuelle dans les patronages au point de vue de l'enseignement intellectuel professionnel et social de la jeunesse ouvrière; M. Henri Bazire a lu un très important rapport • sur la Jeunesse catholique et son rôle dans la vie
j^tublique. — C'est là un programme très précis et très bien conçu. Les idées, la science, l'instruction acquises sont le ferment, l'association est le moyen, l'action sociale est le but. Ces jeunes gens veulent servir leur pays et non pas seulement se livrer à un apostolat individuel dont les effets ne se voient pas en dehors de la famille, du patronage ou de l'atelier, mais à un apostolat social dont les conséquences pourront se manifester publiquement dans les mœurs et dans les lois mêmes. Dans une démocratie cette ambition n'est pas seulement tolérable, elle est louable. Elle ne vaudra même pas uniquement par les effets qu'elle aura, elle vaudra encore par l'exemple qui aura été donné.
En outre de ces discussions confraternelles les organisateurs du Congrès avaient demandé à des amis plus âgés de venir exposer dans les séances générales du soir les idées de leurs aînés. A ce titre le directeur de la Quinzaine fut appelé à dire devant un bel auditoire de jeunes gens ce qu'il pense du rôle actuel de la jeunesse catholique. Comme ces idées peuvent avoir un intérêt en dehors de l'assemblée pour laquelle elles furent mises en ordre et élucidées, les voici tout simplement.
C'est un fait caractéristique des années présentes que l'importance que Ton y accorde aux faits et aux dires de la jeunesse. Autrefois c'étaient les vieux qui jugeaient les jeunes, ce sont maintenant les jeunes qui jugent les vieux, et les vieux sont les premiers à solliciter les jugements de la jeunesse. Aussi voyons-nous que de tous côtés et dans tous les domaines de la pensée et de Faction, on s'inquiète de ce que pensent les jeunes, de ce qu'ils se préparent à faire. Cette néanioscopie, comme l'a appelée un écrivain spirituel, est un des phénomènes caractéristiques de notre temps. Je ne crois pas qu'on l'ait jamais observée, du moins au même degré. Il n'entre pas dans mon dessein d'en écrire l'histoire qui ne remonte guère au-delà de 1890 et qui a pour promoteurs à des titres divers MM. Lavisse et de Yogiïé.
Mais il ne sera pas inutile d'en dire ici brièvement les causes. De tout temps les novateurs rencontrant des résistances chez les hommes faits et chez les têtes blanchies en ont appelé à la jeunesse. Mais ce qu'on n'avait plus vu c'est que les vieillards et les hommes faits vinssent demander à la jeunesse de juger leur propre conduite et leurs conceptions. Cet état d'esprit chez les anciens indique à quel point ils sont tous persuadés de leur insuccès. La génération qui est en train de
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disparaître a conscience d'avoir manqué sa voie. C'est une banqueroute dont elle est en train de déposer le bilan. Faillite politique, faillite religieuse, faillite sociale, faillite littéraire. Toutes les espérances déçues, tous les desseins avortés, une incapacité foncière à se conduire et à conduire les autres. Ici ce sont des royalistes qui fondent la république, là des hommes religieux qui, à force d'aveuglement et de naïveté, tombent dans les pièges tendus parles sectes, et ont laissé au sein des démocraties la religion devenir impopulaire ; plus loin des républicains qui déshonorent la république et font dire d'elle : « Qu'elle était belle sous l'Empire » I des impies qui par leur sectarisme rendent la religion sympathique à tous les vrais libéraux ; et cependant les désastres nationaux sont loin d'être réparés : pas un homme d'État, pas un général, pas un grand poète, pas un chefd'œuvre. On en a été réduit à acclamer Boulanger et l'on fait en faveur d'une alliance utile des démonstrations que l'on eût jadis réservées pour un de ces triomphes qui déplacent l'axe du monde. Je ne crois pas avoir chargé le tableau. Est-il étonnant dès lors que devant la faillite universelle du passé on se soit tourné avec anxiété vers l'avenir? Le passé c'est le connu et ce connu estlamen-
table. L'avenir c'est rinconnu ; dans cet inconnu se réfugient les elTorts lassés, les espérances déçues. Vous êtes, jeunes gens, cet avenir et cet inconnu, ne vous étonnez donc point si vos aînés se tournent vers vous et s'ils vous demandent avec anxiété ce que vous comptez faire, ce que vous ferez. Ils voient s'éteindre en leurs mains le flambeau symbolique qu'ils vous passent ; tremblants pour sa flamme déjà fumeuse, ils vous disent : Allez-vous la laisser disparaître? Allezvous la ranimer? Flamme des saints enthousiasmes, feu de l'idéal, lumière de la justice, gloire de la patrie, tout cela va-t-il pour toujours s'éteindre ou tout cela va-t-il revivre? Le soleil du divin va-t-il disparaître de nos terres occidentales? Allons-nous nous trouver livrés au jeu aveugle des forces brutales, aux appétits exclusifs des jouissances positives, aux luttes intéressées des peuples et des classes sous la loi du Vce victis? ou bien connaîtrons-nous encore avec le tendre sourire d'une Providence les douceurs charitables de l'esprit chevaleresque, les libertés généreuses et •ces élans des cœurs forts qui les inclinent en un respect devant la faiblesse? Pour tout dire d'un seul mot, perdrons-nous Dieu ou le retrouveronsnous ? Tout cela dépend des générations qui
montent et voilà pourquoi leurs aînés les interrogent avec anxiété.
Rien n'est durable parmi les phénomènes du monde. Il est possible que la face du Dieu éternel se voile à nos yeux, car s'il est la substance indéfectible, notre regard n'est qu'un phénomène passager. Déjà l'éclipsé commence à se faire et si chacun de nos cœurs individuels peut conserver en lui-même jusqu'à la mort, par son effort propre, le souvenir du divin, les efforts individuels ne peuvent pas empocher que le divin disparaisse peu à peu de la conscience sociale. C'est là pour un peuple le plus affreux desmalheurs. Dieu absent, c'est la vérité absente, c'est la justice oubliée et la liberté morte, c'est la raison de vivre enlevée, c'est, à bref délai, la mort triomphant de la vie. Car notre Dieu n'est pas une abstraction vaine, il est le point concret où se réalisent dans l'absolu la vérité stable et la justice éternelle, l'axe de suspension de tous les droits, des droits des peuples comme des individus.- Quiconque cherche le vrai, quiconque respecte le juste, qu'il le sache ou non, adore ce Dieu et nous sommes ainsi en obscure communion avec toutes les âmes éprises de justice et de vérité dans la cité invisible où sont assis à côté les uns des autres, quelquefois sans
se connaître, toutes les grandes âmes, tous les nobles cœurs.
C'est pourquoi notre apostolat religieux ne saurait être indifférent à personne. Il ne peut être suspect qu'à ceux qui, niant la vérité et foulant aux pieds la justice, prétendent n'accepter que ce qui peut servir à leurs intérêts. Tous ceux qui aiment véritablement leur pays, qui ont le souci de sa grandeur, ne peuvent qu'être sympathiques à notre entreprise et pour moi je crois, en venant ici, accomplir un devoir de citoyen et de patriote autant au moins que mon devoir de chrétien. Ce n'est pas trop en nos heures sombres de tous les efforts et de toutes les bonnes volontés. Si faible soit-il, nul n'a le droit de refuser son concours. Quiconque a une pensée doit la dire et quiconque a un plan de conduite doit le proposer.
Les jeunes gens ont donc de par Tincapacité avouée de leurs anciens le droit de prendre en main les choses publiques. Et pour les raisons que je viens de dire, nul n'y a plus droit que les jeunes gens catholiques puisque, ayant de Dieu une connaissance plus précise et plus assurée, ils ont par là même un système de pensées plus stable et un axe de conduite plus résistant.
Le rôle que la jeunesse catholique peut et doit
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jouer est double. Les jeunes gens peuvent agir sur la masse des non-catholiques, ils peuvent agir aussi sur les catholiques, j'essaierai d'exposer de quelle façon ils peuvent agir et dans l'un et dans l'autre cas.
Vis-à-vis de leurs coreligionnaires d'abord les jeunes catholiques ont un rôle important à jouer. Ils doivent renouveler les vieux cadres, apaiser les vieilles querelles, être les instruments de l'union, les missionnaires de la paix, être enfin des propagateurs de mouvement et comme des ferments de vie.
Je ne sais en effet comment il est arrivé que les catholiques, en cette qualité même, ont été constamment qualifiés de conservateurs. Euxmêmes s'en sont fait gloire et je ne sais si en rejetant cette épithète je ne vais pas précisément scandaliser plus d'un esprit. Si cependant l'on veut bien réfléchir sans parti pris, on verra que le « conservatisme y> est tout justement l'opposé du catholicisme. Car qu'est-ce qu'être conservateur, que se déclarer, sans plus, décidé à maintenir et à conserver? C'est donc avouer que l'on se condamne de parli pris à l'immobilité. Or, l'im-
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mobilité pour les choses (jui doivent vivre, c'est tout uniment la mort. Car la vie est un mouvement, une évolution, et quand elle va dans ses voies normales, un progrès. Or, le catholicisme avant tout est une vie, un levain, un ferment de vie. Le figuier stérile était conservateur et le Maître Ta maudit. Le serviteur qui enterrait la mine qui lui avait été confiée était un excellent conservateur et Jésus a déclaré que cette mine lui serait justement ôtée. Vivre c'est conserver sans doute, mais aussi c'est acquérir. En un mot vivre c'est progresser. L'épithète qui convient au catholique n'est pas celle de conservateur mais celle de progressiste. Heureux si nos aînés avaient su le voir!
Et sans doute il y a des règles éternelles du juste et du vrai que toute vie sociale doit respecter si elle veut se développer, et la conservation de ces règles est une condition nécessaire de tout progrès. Mais ces règles idéales peuvent être observées avec des lois pratiques très différentes. La conservation des règles éternelles n'implique pas l'immobilité des lois sociales, môme de celles qui nous paraissent les plus essentielles. Pour n'en citer qu'un exemple, les lois qui régissent actuellement la propriété et les successions ont
souvent varie dans le cours des âges; rien ne prouve qu'elles ne doivent pas varier encore. La justice peut s'accorder avec plus d'une sorte de régime successoral. Je ne vois pas pour moi en quoi le droit d'ainesse lésait l'équité, je ne vois pas davantage en quoi une limitation du droit de tester serait attentatoire à la justice.
Il en est des lois éternelles comme des lois mathématiques et physiques, elles peuvent être observées dans les phénomènes en apparence les plus différents. Un ballon qui monte dans l'air n'est pas moins soumis aux lois de la pesanteur qu'une pierre qui tombe par terre. Celui qui regarderait Taérostier comme un révolutionnaire ou un insurgé ne serait qu'un imbécile.
Voilà donc le premier service que les jeunes catholiques peuvent rendre à la cause religieuse; c'est de la libérer des épithètes que la malice des uns a pu lui accoler ou que la courte vue des autres a imprudemment acceptées. Ayant pris la nette conception des lois idéales, ils sauront en distinguer les réalisations historiques, ils ne croiront pas que tout ce qui a pour soi le prestige du passé soit capable de réussir dans le présent. L'histoire est une grande traîtresse et une maîtresse d'erreurs. On s'imagine que ce qui a réussi
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jadis en des circonstances qui paraissent semblables pourrait réussir encore. C'est tout ce qu'il y a de plus impossible. Pas plus que la vie individuelle la vie sociale ne se recommence. Vos pères et vos mères trouveraient ridicule de vouloir enfermer vos membres dans les vêtements qui seyaient à votre enfance. Il en est de même des institutions et des lois. Tout y est en mue incessante et si les législations paraissent durer plus que ne durent les vêtements, c'est que la vie sociale est plus longue. Mais rien n'est absolument immobile. Si la loi ne change pas, c'est la jurisprudence qui change. Il faut toujours suivre le mouvement de la vie.
Vous chercherez donc dans l'histoire bien moins des modèles pour l'avenir que l'expérience du mouvement et de la vie. Vous nous délivrerez ainsi du fantôme réactionnaire. Vous ne chercherez pas à remonter les fleuves qui providentiellement s'écoulent, vous ne chercherez pas, arrivés à l'âge viril, à retourner à l'enfance qui charme, mais qui vacille et s'égare.
Sentant bouillonner au dedans de vous les énergies de la vie nouvelle vous aimerez la vie et vous la ferez aimer. Vous n'en aurez point l'orgueil car cet orgueil vous est défendu. Mais vous
la rapporterez à Dieu de qui elle vient et vous la lui adresserez. Vous vous lèverez vivants au milieu de vos contemporains, et vous ne vivrez point dans la société des morts. Vous les laisserez enterrer les vieux cadavres. Et vous rappellerez ainsi à la vie plus d'un qui se croyait mort. Délivré de ces deux spectres mortels du conservatisme et de la réaction, le catholicisme pourra témoigner encore de sa force et de sa prodigieuse vitalité. Il sera le ferment de la vie sociale moderne, d'autant plus hardi vis-à-vis des formes sociales passagères et des lois muables qu'il est plus respectueux des lois divines, qu'il se sent plus fermement attaché au sol sacré des prmcipes éternels, plus uni à Celui qui seul a osé et qui a pu dire : « Je suis la voie, la vérité et la vie. «
De ce point de vue les jeunes catholiques verront aisément le fort elle faible des anciens partis qui ont divisé leurs pères. Ils auront de l'amour et du respect pour la bonne volonté de tous, ils n'éprouveront pas les rancunes et demanderont qu'on oublie les vieilles querelles. Ils demanderont surtout, au besoin ils imposeront, qu'on n'en soulève pas, sous de vains prétextes, de nouvelles. Que les Jésuites aient été, il y a deux ou trois cents ans. les rivaux et même les adversaires des Dominicains, cela est possible, et que
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plus dune fois des ordres religieux se soient joué les uns aux autres de méchants tours, cela est incontestable. Qui pourrait en nos temps ne pas s'en scandaliser ? Que le clergé séculier ait pu en des temps lointains chercher à amoindrir Tinlluence du clergé régulier ou que celui-ci ait voulu quelque peu empiéter sur celui-là, on le dit et peut-être il y a quelque vérité, mais si les défiances d'un monde hostile, si la colère des sectes étaient attirées aujourd'hui sur une portion du clergé quelconque par une autre, quelle âme de catholique ne s'indignerait? Et n'aurions-nous pas raison de rayer de la liste de nos aumônes ou de nos faveurs ceux qui auraient ainsi misérablement sacrifié à Fespriu particulier l'esprit universel du catholicisme et l'Eglise aux intérêts bien mal compris de quelques particuliers?
Donc placés au seul point de vue du catholicisme, les jeunes catholiques seront l'instrument de la pacification. Gallicans, ultramontains, libéraux, ces mots n'ont plus pour eux aucune signification. Ils honorent du même culte les Pie et les Dupanloup, les Montalembert et les Yeuillot, les Lacordaire et les de Ségur. Ils ne connaissent que des catholiques. Et si sous les noms de démocrates et de conservateurs, de ralliés et de réfractaircs on essave de renouveler les vieilles
querelles ils regarderont d'abord au-dessous de Tétiquelte et se demanderont où est le zèle véritable pour rÉglise, l'obéissance aux lois essentielles du catholicisme, et partout où ils verront avec l'ardeur de la foi et la soumission docile à l'autorité de Rome, l'intégrité profonde des mœurs, ils reconnaîtront des frères dans la main desquels ils pourront hardiment poser leur main.
Car c'est ici encore un point où on doit compter sur les jeunes gens catholiques. C'est qu'ils ne soient pas les hommes d'un parti ou d'une maison d'éducation ou même d'une éducation , qu'ils soient les hommes du Christ. Xon qu'on leur demande de renier ni leurs traditions ni leurs maîtres, mais le seul moyen de faire honneur et à leurs traditions, et à leurs maîtres, c'est de se montrer partout de francs et solides chrétiens. On peut dans une démocratie garder l'àme généreuse des vrais chevaliers, c'est ainsi plus qu'en restant figé en des désirs de réaction impossibles quon sera fidèle à ses traditions ; on peut même dans les pugilats du forum monti'er par l'élégance des coups qu'on est l'élève de sages religieux et de fins lettrés. Mais avant tout, d'où qu'on sorte et d'où qu'on vienne, il faut avoir l'âme et les mœurs d'un chrétien.
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Et donc le jeune catholique à son départ pour la vie se confiera en la Providence et ne cherchera pas la carrière la plus tranquille ou la plus brillante. Il saura préférer l'industrie, le commerce, Tagriculture qui lui laisseront une indépendanceentière àdes emplois quidonnent une sécurité plus grande, et demandent moins d'activité. Il ne se contentera pas aisément d'une médiocrité tranquille. Propriétaire, il fera valoir lui-même ses terres, s'attachant avec sérieux à son métier d'agriculteur et ne lui demandant pas seulement un prétexte à Toisiveté agitée de l'homme de sports ou du chasseur.
Il songera de bonne heure à unir sa vie à celle d'une femme chrétienne dont il se sera gardé digne. Il s'inquiétera moins de la dot que de la santé et de la vertu. Il aura une famille nombreuse et, ses énergies sans cesse surexcitées par la responsabilité paternelle, il fera produire à sa vie le maximum de rendement. Son volume social augmentera de toute l'expansion de ces énergies, son influence croîtra à mesure. Il n'est pas un jeune homme qui ne puisse d'ici vingt ans acquérir par lui-même et par les siens un rayonnement social véritablement merveilleux.
Et l'exemple sera contagieux. La mode qui est
aujourd'hui à la recherche des dois, aux familles peu nombreuses, changera peut-être. Dans tous les cas, vous pouvez être certains que Tinfluence sociale sera acquise à ceux qui auront suivi ce programme. Et qui donc le suivrait sinon les jeunes catholiques ? Est-ce marcher sur la trace des anciens preux que d'aller par-delàTAllantique pourchasser une grosse dot ? Et cette plaie nationale des familles peu nombreuses devrait-elle se trouver parmi ceux qui disent s'honorer d'être chrétiens?
Conservez vos mœurs, jeunes gens, si vous voulez être forts. Pour cela mariez-vous jeunes, ne soyez pas des chasseurs de dot et ayez beaucoup d'enfants. 11 y aura peut-être chez vous moins de fêtes, il y aura plus de paix et plus de joie, il y aura moins de luxe et de tapage extérieur, vous aurez plus de véritable influence. On me dit que plus d'une fois c'est par des jeunes gens qui portent un nom catholique que la mode se vient régler. Pourquoi la mode des bonnes mœurs, des foyers sérieux ne viendrait-elle pas aussi d'eux ? Ou par hasard ne serait-il pas aussi glorieux de propager les idées fécondes, les mœurs salutaires que la couleur d'une cravate ou la coupe d'un habit?
Et ceci m^amène à parler du rôle que les jeunes catholiques peuvent jouer vis-à-vis des non-catholiques. Ils peuvent être un ferment puissant de vie morale, ils peuvent par leurs exemples conquérir le respect au catholicisme, par leurs discours et leurs actions écarter de lui les défiances injustes et diminuer son impopularité.
Les jeunes gens catholiques sont restés un certain temps à l'écart de tous les autres. Elevés dans les établissements libres, ils formaient comme un monde à part. De leur coté les noncatholiques avaient peu de contact avec les croyants. De là beaucoup de méfiances et d'innombrables malentendus. Ces temps semblent passés. La loi militaire force à se rencontrer à la caserne tous les jeunes hommes de la nation. C'est un bien ou c'est un mal, peu importe à mon propos, c'est un fait. 11 me semble que cette année ou ces années de service peuvent ne pas être perdues môme pour la cause de l'apostolat. Et que faut-il pour cela? Que sans aucune espèce d'affectation, mais aussi sans le moindre respect humain, les jeunes catholiques, dès le premier dimanche, fassent profession publique de religion et qu'ensuite ils soutiennent leur réputation de chrétiens par leur entrain au service, par leur obligeante camaraderie, et. ce qui est le plus difficile, par la
dignité de leur vie, l'intégrité de leurs mœurs. Qu'ils donnent le spectacle de jeunes hommes qui obéissent à un devoir reconnu dans l'intimité de la conscience aussi bien qu'à une consigne donnée par un caporal. Qu'ils ne négligent aucune occasion de relever les erreurs de leurs camarades sur la religion et sur les prêtres, qu'ils s'attachent à faire connaître le catholicisme sous son vrai jour, ils verront ainsi peu à peu se grouper autour d'eux les timides de la chambrée, ils sauveront plus d'un de leurs camarades de la chute, et peutêtre auront-ils la joie d'amener à l'aumônier quelque brave cœur touché de la grâce. De concert avec les séminaristes soldats, dans les régiments 011 il s'en rencontre, ils pourront détruire bien des erreurs, faire tomber bien des préjugés, faire voir qu'un catholique est un soldat comme les autres, que seulement il est meilleur que les autres, qu'il n'est ni moins débrouillard ni plus maladroit.
Dans les grandes écoles, sur les bancs des universités, les jeunes catholiques coudoient maintenant tous les jours les non-croyants. Au milieu de ces foyers de recherche scientifique le rôle de l'étudiant catholique est particulièrement intéressant et peut porter les plus heureux fruits. Car c'est dans ces écoles, sur les bancs de ces univer-
sites, que se forment les hommes qui demain par la plume ou par la parole, par le livre ou par l'autorité de renseignement, approvisionneront d'idées la masse de la nation. Il dépend beaucoup des étudiants catholiques de faire que ces futurs docteurs du peuple soient moins ignorants de nos dogmes, qu'ils aient vis-à-vis du catholicisme moins de préjugés.
Et d'abord quand ils s'aperçoivent — ce qui hélas! est fréquent — que leurs camarades ou leurs maîtres mêmes professent sur nos dogmes de fausses idées, je voudrais qu'ils ne manquassent pas de rappeler aux uns et aux autres cette première règle de tout travail scientifique, qu'on n'a le droit de parler d'une doctrine quelle qu'elle soit qu'après l'avoir étudiée dans ses documents authentiques, et qu'il est contraire à cette vertu, qu'on appelle la probité scientifique, déjuger une doctrine d'après de vagues notions ou les dires mêmes de ses adversaires. La même règle de méthode qui veut que l'on étudie Platon dans ses écrits authentiques exige que l'on étudie nos dogmes dans les livres approuvés par l'Eglise . Réclamez autour de vous qu'on prenne une connaissance vraiment scientifique du catholicisme, attachezvous vous-mêaies pour y guider, s'il le faut, les
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autres, à conquérir cette connaissance scientifique, vous n'aurez pas peu travaille en faveur de la vérité du Christ. On ne le combat, on ne combat son Eglise que parce qu'on ne les connaît pas. Et qui donc en dehors de quelques sectaires pourrait être encore hostile à la vérité de notre Dieu s'il avait pu dans une image ressemblante contempler sa majestueuse figure et ses traits si doux?
Vous aurez cependant à répondre à plus d'une objection. Appliquez à ces objections les pius rigoureuses méthodes de la science et de la critique. Vous les verrez la plupart du temps s'évanouir si vous avez une connaissance exacte du dogme. Mais le dogme môme vous dira quelles sont les objections qui sont insolubles par le seul etïort de la raison pure. Ce sont toutes celles oii le surnaturel est mis en question ou rejeté d'emblée par la question préalable. Or, c'est là le fond de la plupart des raisonnements que l'on oppose à notre foi. Il ne faut pas se laisser prendre à ce piège. Qu'il soit bien entendu que vous admettez un domaine du surnaturel et que vous ne vous engagez à raisonner qu'en partant de votre hypothèse. Si l'on veut après aller au fond du débat et discuter avec vous de l'existence même du surnaturel, armez-vous pour la lutte, priez Dieu et, comme
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David, sans rien craindre, allez hardiment à Goliath.
Armez-vous pour la lutte, ai-je dit. C'est là un grave devoir. Vous êtes par le titre même de champions du catholicisme que vous avez choisi et que vous revendiquez, obligés à ne pas faillir. Vous vous le devez à vous-mêmes et vous le devez à Dieu. 11 faut donc étudier profondément et la religion et Fapologétique. Si quelque objection vous paraît plus spécieuse et redoutable à votre jeune sagesse, ayez la prudence de ne pas répondre sur l'heure et de demander à rétléchir. Consultez dans rintervalle. Demandez avis à quelque docte théologien, ou. si parmi vos maîtres il en est quelqu'un que vous connaissiez comme croyant, allez lui exposer la difficulté. On vous aidera à la résoudre et peut-être vous porterez la lumière dans un esprit qui n'était que prévenu.
Mais vous pouvez plus encore. Par votre exemple vous pouvez aider à détruire, un préjugé que l'on trouve encore dans les milieux scientifiques, c'est que le dogme catholique crée une entrave à la liberté de la recherche, à la pureté de la science, à la probité de la pensée. Faites voir que tous les problèmes que pose la science vous vous les posez avec la même hardiesse, que vous n'hé-
sitez devant rexamen d'aucun doute ou d'aucune négation. Le propre de la méthode scientifique est la discussion, c'est-à-dire l'examen approfondi de toutes les solutions possibles d'une question. Cet examen se termine par le rejet successif de toutes les solutions fausses et l'adoption de la seule solution qui corresponde aux données. Le savant catholique a donc le droit comme tous les autres d'examiner tour à tour les diverses solutions, et la meilleure preuve qu'il en a le droit, c'est que la méthode scolastique, adoptée par saint Thomas dans la Somme théologiqiie, est précisément cette méthode de discussion par éliminations successives, si bien que saint Thomas n'hésite môme pas à examiner la thèse fondamentale de l'athéisme et à dire : Videtur quod Deus non sit, ce qui peut très fidèlement se traduire : Examinons l'hypothèse de la non-existence de Dieu. EtLéon XIII, quand il recommandait l'emploi de la méthode des scolastiques, avait justement en vue les procédés employés par saint Thomas. Le libre examen n'est donc pas plus que la libre recherche interdit aux catholiques, les voies de la science leur sont librement ouvertes. Et même, pour qui sait voir, ce sont les théories catholiques qui s'accordent le mieux avec le respect de l'impersonnelle vérité
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scientitique. Je pouirais sur ce point vous citer Auguste Comte qui, partisan, comme nous le sommes tous, du libre examen et de la libre recherche, ne pouvait cependant s'empêcher de dire qu'il ne savait ce qu'on voulait dire en parlant de la liberté de penser, car la science ne connaît pas une :olle liberté. On ne pense pas librement sur la somme de 2 -^ 2 ou sur celle des trois angles d'un triangle. 11 n'y a sur chacun de ces points qu'une pensée vraie et cette pensée vraie est en même temps nécessaire. Celui qui, pour penser librement, soutiendrait que 2 -j- 2 = o ne pourrait ~lre qu'un sot, — Le moment viendra — et il est peut-être déjà arrivé — où la doctrine catholique de la vérité et de l'erreur sera la seule qui puisse s'accorder avec les exigences de la science véritable.
Par le fait même que vous aurez ainsi acquis par des études supérieures les données principales de la science vous serez amenés à en faire prohter vos concitoyens moins heureux. Vous vous êtes de vous-mêmes préoccupés de porter aux jeunes apprentis, aux ouvriers adultes, avec votre patronage, l'enseignement professionnel, un complément d'enseignement littéraire et même un enseignement social. Vous avez très bien et très
généreusement vu et je crois que c'est là que se trouve l'avenir. Jadis le patronage s'exerçait par la protection à main armée ; de nos jours il ne peut plus s'exercer que par la communication des connaissances et des idées. Le professorat volontaire me paraît devoir être une des formes et non la moins élevée ni la moins chrétienne de la tutelle sociale. Cette tutelle a cela de particulier qu'elle travaille à élever les pupilles jusqu'aux tuteurs et que loin de conserver l'inégalité, elle tend au contraire à la diminuer. C'est pourquoi on ne saurait trop recommandera ceux qui ont le désir louable de parler des choses sociales devant les jeunes ouvriers de ne pas trop se servir de la méthode d'autorité. Qu'ils ne veuillent pas imposer les doctrines qu'ils pensent justes. Représentants d'une classe différente , ils seraient bientôt suspects ; qu'ils usent des procédés scientifiques, des méthodes socratiques, qu'ils fassent découvrir la vérité à leurs auditeurs eux-mêmes, qu'ils se replacent dans la position où ils étaient alors qu'ils cherchaient encore la solution, quand ils n'étaient pas fixés, qu'ils fassent passer leurs auditeurs par les phases diverses de la recherche. Ainsi ils éviteront le soupçon d'intérêt et de parti pris et leurs auditeurs s'attacheront d'autant plus aux doctrines
véritables qu'ils auront donne plus d'eux-mêmes pour les découvrir.
Voilà donc en résumé quel est le rôle que doivent remplir les jeunes catholiques au dedans et au dehors du catholicisme. Ils doivent être le sel de la terre et le ferment de la vie, ainsi qu'il fut dit jadis aux apôtres.
Ils seront un ferment de vie au sein du catholicisme, ils ne laisseront pas les vieillards s'endormir dans leur barbe blanche, ils rappelleront que tout ce qui vit progresse et que la Parole éternelle est toujours féconde. Par là ils éviteront les reproches que des esprits qui ne voient le catholicisme que du dehors font volontiers à l'Eglise. De ce que nous avons des dogmes fixés une fois pour toutes par une autorité infaillible, on en conclut que nos croyances doivent être cristallisées en des formules et mortes par leur immobilité même. On oublie que la formule n'exprime que le point central de la croyance et qu'elle trouve en chaque âme et à chaque instant un environnement de pensées, de sentiments, d'affections, d'images qui en renouvelle sans cesse les aspects et constitue le mouvement de la vie. Les formules
seraient mortes en des âmes mortes, elles vivent en des cœurs vivants. Sans ces précieuses et saintes formules, tout serait mouvant dans la religion, il n'y aurait ni plan de structure, ni progrès possible dans la vie religieuse individuelle, à plus forte raison n'y aurait-il plus de communion véritable des âmes entre elles? Chaque vie religieuse serait une vie amorphe où Ton ne pourrait découvrir aucune loi véritable, aucune ligne directrice et vraiment maîtresse, et chaque âme serait enfermée en elle-même sans aucune communication possible avec les autres, car comment communiquer sans parole et comment parler sans formule? Le dogme n'est pas la vie religieuse entière, mais il est la condition de la vie, de la vie individuelle réfléchie, aussi bien que de la vie sociale. Pas d'Eglise sans un dogme, cela est trop évident, mais aussi bien pas de vie cohérente, de vie intérieure sans dogme. C'est à vous, jeunes gens, qu'il appartient de montrer que le dogme ne cristallise pas nos ardeurs, que la lettre, chez nous, est le soutien, et non pas le poison de l'esprit.
Vivez donc et faites vivre. Insoucieux des vieilles querelles, imposez la concorde et l'union. Tournez le dos aux vieillards qui voudraient vous
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engager dans les luttes fratricides de leur jeunesse ; ces lutles, jadis, durant une paix amie, étaient dangereuses; à présent, en face de l'ennemi, elles seraient mortelles. Vous ne les laisserez pas se renouveler ou renaître sous d'autres noms. Vous ne demanderez à vos frères d'armes que la sincérité, la franchise et le dévouement. Vous n'irez pas scruter leurs origines, vous les jugerez sur leurs actes et non sur la forme ou la couleur de leurs habits.
Vous vous regarderez dans le monde comme des missionnaires du Christ. Votre apostolat laïque, pour être moins vénérable et moins enrichi de grâces que l'apostolat sacerdotal, n'en aura pas moins son prix. Vous aurez à honneur de représenter dignement le Maître que vous déclarez servir. Vous opposerez l'esprit chrétien à l'esprit du monde. Vous ferez, par vos discours, par vos exemples, cesser cette anomalie de deux sociétés opposées par les professions de foi contraires. Tune affirmant et l'autre niant le Christ, vivant cependant toutes deux de même, aussi intéressées, aussi frivoles, aussi scandaleuses l'une que l'autre, en sorte que l'on peut se demander de quoi sert de professer de bouche le christianisme, si l'on doit toute sa vie agir comme un mécréant.
J'entends dire quelquefois que la piété, que les mœurs chrétiennes ne suffisent pas, que le jeune chrétien a besoin non seulement de vivre pieusement et chrétiennement lui-même, mais qu'il est urgent qu'il puisse conquérir les autres à la vie chrétienne et à la piété. Et sans doute cela est vrai. Nul n'a le droit de vivre pour soi tout seul. Mais qu'on n'oublie pas que la première condition pour propageret pour soutenir la vie, c'est soi-même de la posséder dans sa pureté et dans son intégrité. Et donc, soyez pieux et soyez chastes. Soyez vertueux. Donnez au monde qui vous entoure, que vous étonnerez, mais qui s'arrêtera devant vous, respectueux, le spectacle d'une jeunesse qui résiste à ses passions et n'en a que plus de sève vitale pour aider ses frères, servir son pays, adorer son Dieu.
Par là vous aurez acquis le très rare privilège de mettre vos actions d'accord avec vos paroles et, prêchant aux autres la vertu, le dévouement et l'abnégation, de les pratiquer vous-mêmes. Votre conduite seule, et j'entends vos mœurs privées aussi bien que votre conduite publique, pourra garantir la sincérité de vos paroles. Car les beaux parleurs qui, la boutonnière fleurie de gardénias ou bien d'œillets, prêchent la vertu et courent la
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gueuse, vantent le désintéressement et chassent la dot, soyez sûrs qu'on ne les croira jamais ou que si, par malheur, on vient à les suivre, c'est par des motifs aussi bas que ceux qui les font agir.
Il sort tous les ans des collèges de toute espèce environ dix mille jeunes gens. Sur ce nombre plus de cinq mille font encore profession de christianisme. Si, grâce aux associations diverses, il pouvait s'en conserver la moitié seulement, ce seraient tous les ans plus de deux mille jeunes hommes qui à la caserne, dans les écoles, dans les universités, dans les patronages, dans le monde, apporteraient l'appoint de leur opinion et de leurs exemples. Quelle force morale le respect qu'ils inspireraient mettrait en leurs mains î De quelle puissance serait l'onde morale que leurs efforts concentrés pourraient produire dans notre cher et si malheureux pays I Ce seraient les mœurs publiques si gravement atteintes renouvelées, les haines sociales amoindries, le luxe ramené à ses justes proportions, Tégoïsme intéressé obligé de se contraindre et de se cacher, les familles redevenues nombreuses, l'avenir de la France assuré, le culte du Christ étendu et rajeuni. Vous pouvez beaucoup. Messieurs, pour préparer un avenir qui pourrait être si beau, qui devrait Tctre si chacun
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de ceux qui ont eu la grâce de recevoir une éducation chrétienne voulait bien faire son devoir. Votre présence ici témoigne que vous voulez faire tout ce qui dépend de vous. Dieu ne demande pas davantage. Son œil paternel se repose sûrement avec complaisance sur vous et sur tous ces jeunes chrétiens qui à cette heure s'arment pour le bon combat et ceignent leurs reins pour la lutte, lutte contre les autres, lutte contre eux-mêmes. Ils sont et vous êtes et le ferment et le sel, le ferment de vie au sein de l'Église, le sel de notre terre de France.
r^ Octobre 1897.