‹ Catholicisme et démocratieChapitre 4 sur 9 · LE ROLE DE LA FEMME A L'INTÉRIEUR ET A L'EXTÉRIEUR DU CATHOLICISME · texte numérisé non relu

LE ROLE DE LA FEMME A L'INTÉRIEUR ET A L'EXTÉRIEUR DU CATHOLICISME

Le 20 janvier le directeur de la Quinzaine était appelé à Rouen pour donner une de ces Conférences blanches que l'initiative intelligente et hardie de M. le chanoine Prudent a instituées l'an dernier à l'intention spéciale des dames qui^ désireuses de donner à leur religion intérieure le rayonnement de l'apostolat, s'intéressent et participent aux œuvres sociales. Ces conférences sont faites au profit des œuvres de jeunes employées et demoiselles de magasin, de leur société de secours mutuels, de leur maison de famille. L'auditoire, selon les règles de ces conférences, ne devait être formé que de dames. Mais S. Em. le cardinal Sourrieu, archevêque de Rouen, ayant fait à l'œuvre et au conférencier le gracieux honneur de présider l'assemblée, il n'est pas sûr qu'à sa suite quelques hommes d'âge mûr. quelques ecclésiastiques et même quelques jeunes gens ne s'y soient mêlés. Quoi qu'il en soit, c'est

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à des dames que le conférencier devait s'adresser. C'est pour les dames seules qu'il a parlé. Le sujet même de son discours lui avait à peu près été imposé. De même qu'à Tours il avait parlé du Rôle de la jeunesse à l'intérieur et à l'extérieur du catholicisme [i), de même à Rouen on lui demandait de dire quel devait être, selon lui, le Rôle de la femme à l'intérieur et à l'extérieur du catholicisme. C'est ce qu'il a essayé de faire en développant les idées suivantes.

Les femmes à qui on s'adresse ici réunissant en elles ces deux caractères : T d'être chrétiennes; 2" de s'intéresser aux œuvres sociales, il est dès lors facile de découvrir les idées et les sentiments par où l'on peut arriver à leur persuader peu à peu la suite des pensées que nous professons, sans exciter la révolte ou même Tétonnement. Car il suffit de montrer qu'étant chrétiennes non pas seulement des lèvres ou d'attitude extéiieure, mais du fond du cœur, et voulant l'être par les actes de toute leur vie, elles doiventaccepter de voir développer devant elles le système du catholicisme

(1) Voir plus haut, p. 123.

intégral. Voulant mettre au service du Christ leur vie tout entière, elles ne mesureront pas à sa doctrine et à ses conséquences, quelles qu'elles soient, si dures qu'elles leur paraissent, si déplaisante qu'en soit l'expression, l'intégrité de leur dévouement et de leur obéissance. Elles ne voudront pas faire dans leur vie à leur christianisme sa part, pour en réserver une plus large peut-être aux doctrines du monde, ou même à ses préjugés.

De toutes parts au sein du catholicisme on sent qu'un mouvement s'est opéré dans le monde qui fait que les catholiques ont perdu l'influence sociale qu'ils avaient jadis. Ils se sentent regardés comme hostiles ou du moins comme suspects. Ils ne se sentent plus en correspondance avec leurs contemporains et ils comprennent à merveille que, pour récupérer l'influence qu'ils ont perdue, il faut que cette correspondance se rétablisse. Le catholicisme, comme tel, n'engrène plus avec l'ensemble du mécanisme social. Nous n'avons pas à rechercher ici comment s'est produite cette rupture d'engrenage, par suite de quels aveuglements, de quelle méconnaissance des temps, de quel parti pris entêté d'isolement et de hauteur, de quelles haines savantes et attentive-

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ment perspicaces. La rupture existe et nous en souffrons. Au lieu de récriminer sur la manière dont elle a pu se produire, travaillons à la supprimer. Sur ce point de nécessite extrême tout le monde se trouve d'accord. Mais comment faire pour aboutir et non pas seulement pour reprendre l'ascendant perdu, mais même pour entrer en communication véritablement sociale avec nos concitoyens, pour que le catholicisme redevienne enfin au moins un des facteurs de révolution sociale, un organe de la vie, de la conscience française?

Pour cela nous n'avons pas le choix des moyens. Il n'y en a qu'un seul. Quand une fois un être est sorti de son milieu, pour y reprendre sa part d'influence, il faut d'abord qu'il y rentre et qu'il s'y adapte, puis qu'il crée des correspondances déterminantes avec le milieu, c'est-à-dire que son adaptation ne soit pas purement négative, mais qu'elle soit aussi et surtout active, et que non seulement sa vie parvienne à se conserver, mais qu'elle entretienne avec son milieu un commerce d'incessants échanges. On peut croire en effet que l'on a sauvé sa vie parce qu'on s'est isolé d'un milieu hostile comme la seiche s'isole en s'entourant de son encre, comme le

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colon s'isole de la chaleur de l'atmosphère dans les pays tropicaux par Tombre et les courants d'air. C'est ainsi qu'ont fait trop souvent les catholiques. On n'a pas rendu justice à leurs mérites, ils se sont mis à bouder, ils se sont enfermés dans leurs églises, leurs châteaux, leurs salons et leurs œuvres, et ont décidé de a ne plus voir » ceux qui avaient le mauvais goût de ne plus les vouloir pour chefs indiscutables et indiscutés. Ils ont élevé entre eux et le milieu social une foule de barrières plus ou moins hygiéniques et ils ont ainsi, après avoir émigré, continué à vivre, d'une vie misérable et falote, vivants pour leur famille, leurs amis, leurs affaires ou leurs plaisirs, morts pour la vie civile et pour la nation.

Nous avons maintenant la nette conscience que ce jeu, qu'on crut jadis élégant, n'a que trop duré, qu'il met en péril deux choses véritablement sa crées : la vie même de la France qui ne saurait se passer sans danger grave de l'assistance des meilleurs de ses enfants, la vie du catholicisme dans ce pays, car les milieux qui ne peuvent s'assimiler une vie à la fois étrangère et présente en eux Féliminent et finissent par la détruire. Youlezvous donc que le catholicisme continue à vivre en France, et que la France puisse vivre par le

catholicisme, il faut que les catholiques travaillent à s'adapter au milieu français contemporain et à s'y adapter de façon à ce qu'il s'établisse entre le milieu social et le catholicisme des échanges réciproques et continuels. Ce n'est qu'à cette condition que le vivant et son milieu forment un tout solidaire, car le milieu est, de l'aveu des naturalistes, comme un ensemble d'organes plus ou moins lointains lié aux organes les plus immédiats. Or, ici il ne s'agit pas d'une adaptation matérielle, il s'agit d'une adaptation idéale, morale. Pour établir donc la correspondance idéale entre le catholicisme et la vie sociale de la France contemporaine, il faut que les catholiques se rendent compte de la constitution du milieu idéal de notre France actuelle, il faut aussi qu'ils aient des organes spéciaux qui établissent la correspondance idéale entre la vie religieuse et le milieu social. C'est ici que le rôle des femmes nous apparaît nettement. Elles sont, par nature et comme par destination spéciale, l'organe de la correspondance désirée. Les organes par lesquels les vivants s'adaptent à leur milieu sont les organes des sens. Or, les qualités mêmes qui permettent à ces organes d'accomplir leurs fonctions sont, d'une part,ladélicatessedeleursensibilité,derautre,leur

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puissance de pénétration. L'œil remplit d'autant mieux sa fonction qu'il est plus impressionnable et qu'il voit plus loin ; le toucher est d'autant plus délicat et plus renseigné que les doigts sont plus vibrants, plus fins et plus souples. Mais ces qualités de sensibilité, de délicatesse, de finesse, de subtile pénétration, ne sont-ce pas par excellence les qualités de la femme? Le rôle des femmes, leur fonction est donc bien déterminée par leurs qualités mêmes. Elles ont le génie de l'observation, la délicatesse innée, comprenant à demimot, devinant les impressions avant qu'elles ne se soient même traduites en pensées, elles excellent à insinuer et peu à peu à faire accepter ce qui, proposé d'abord en formules sèches, repousserait. De plus, elles sont partout, elles pénètrent partout ; elles savent, quand elles veulent, sans qu'on ose s'en fâcher ou même s'en étonner, pénétrer jusqu'au plus vif des consciences, soulever les questions que l'ami le plus cher et le plus intime oserait toucher à peine. Elles devinent, elles pressentent, elles insinuent, c'est donc bien elles qui doivent être l'organe principal de correspondance entre les diverses portions du milieu catholique intérieur d'abord, entre le milieu catholique et le milieu social ensuite. Yoilà bien le

rôle des femmes au dedans et au dehors du catholicisme.

Mais pour que la correspondance que nous désirons s'établisse, il faut que les femmes se rendent un compte exact du rôle qu'elles ont à jouei'. Ce rôle, elles le jouent, qu'elles le veuillent ou qu'elles ne le veuillent pas, qu'elles le sachent ou qu'elles l'ignorent, elles le jouent puisque telle est leur fonction, mais elles peuvent le jouer' bien ou le jouer mal, de façon à établir les plus larges correspondances entre les divers milieux, ou de façon à les restieindre au contraire, de façon à agrandir, à augmenter, à développer la vie ou de façon à la diminuer et à l'atrophier.

Pour que la correspondance désirée puisse s'établir, il faut que les femmes connaissent la nature exacte du milieu social. Quels sont les caractères de la société civile contemporaine? En quoi s'opposent-ils aux caractères de la vie catholique et en quoi s'en rapprochent-ils? En quoi en diffèrent-ils? Par 011 peut s'établir la soudure et le point d'attache? Voilà ce qu'il importe au plus haut point de déterminer.

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Or, si nous considérons ce qui caractérise la vie sociale moderne, telle qu'elle existe, ce par quoi cette vie se dislingue de la vie sociale d'autrefois, c'est qu'autrefois c'était Thérédité qui déterminait de façon naturelle et quasiment mécanique les fonctions des individus sociaux, tandis qu'aujourd'hui les fonctions sociales sont attribuées à l'individu, indépendamment de toute considération de naissance ou de famille. C'est un bien ou c'est un mal, peu importe, c'est un fait. C'est ce fait qui caractérise l'évolution de la société. La fonction sociale est attribuée à la force individuelle, au lieu de l'être, comme autrefois, à la force familiale. Dans un tel système, la fortune seule et les relations constituent une force héréditaire. Mais le mérite personnel, les dons de l'intelligence, de la volonté, prennent une part prépondérante, en sorte que la règle de nos sociétés modernes est bien exprimée en la maxime : « A chacun selon ses capacités. » Ce qui ne veut pas dire que toutes les attributions soient justes, que toutes les capacités soient utiles, mais ce qui veut simplement dire que tout dans l'état social tend à faire que l'individu ait une influence proportionnée aux seules forces dont il dispose à titre individuel. La conséquence à peu près inévitable

d'une telle conception de l'attribution des fonctions sociales est l'établissement du régime démocratique et finalement républicain. Comment, en effet, quand aucune autre fonction sociale n'est plus héréditaire, quand les magistratures judiciaires ou civiles, quand les commandements militaires, quand aucune place ne se transmet plus par hérédité, seule, la fonction souveraine pourraitelle se transmettre ainsi? Ce serait un illogisme flagrant. .\ous sommes un peuple d'esprit trop logique pour n'avoir pas bien vite descendu la pente qui nous devait conduire de la monarchie parlementaire de 1830 à l'empire plébiscitaire et de l'Empire à la République. Nous y sommes depuis vingt-sept années. Aucune forme de gouvernement depuis plus d'un siècle n'avait chez nous duré plus de dix~huit ans.

Ces faits constatés, nous devons nous demander si l'esprit secret qui les commande et en a dirigé révolution est contraire ou conforme au catholicisme. Dans le premier cas, nous aurons beau faire, il y a entre le catholicisme et la démocratie une incompatibilité absolue et nous ne pourrions nous y adapter sans abjurer notre foi; dans le second, il nous serait permis d'espérer une adaptation et naturelle et féconde.

Or, OU va bien nous répétant de droite et de gauche que Je catholicisme est incompatible avec la démocratie, mais je ne vois pas que personne ait prouvé cette incompatibilité et le Pape, qui enfin doit bien s'y connaître un peu, croit si peu que cette incompatibilité existe qu'il exhorte tous les catholiques de France à accepter loyalement les institutions démocratiques.

C'est qu'en etïet, quel que soit le zèle et même la rage sectaire de quelques démocrates, quel que soit le dévouement aux intérêts catholiques de quelques royalistes et de quelques aristocrates, le fond des doctrines n'est pas modifié par ces attitudes pratiques diverses. Un datholique, avant de proscrire la démocratie, est donc obligé de se demander si vraiment l'idée démocratique est essentiellement contraire à l'idée catholique.

Quelle est donc l'idée démocratique sur la nature de l'homme et quelle est l'idée catholique? L'idée démocratique repose tout entière sur l'égalité des personnes humaines, sur leur valeur et leur dignité. C'est parce que « les hommes naissent égaux en droits », ainsi que s'exprime la Déclaration des droits de r homme et du citoyen, qu'ils sont tous égaux devant la loi et qu'ils peuvent tous également prétendre aux charges

publiques ; c'est à cause de la dignité native de la personne humaine que les théoriciens de la démocratie déclarent que l'homme comme tel ne doit avoir pour maître aucun homme, qu'il ne doit s'incliner que devant la majesté surhumaine de la loi. Or, si nous examinons d'oii sont venues à l'humanité ces deux grandes idées nous devrons — peut-être à notre surprise, tant nous connaissons peu les aboutissants sociaux de notre foi — nous devrons reconnaître qu'elles tirent leur origine des plus pures idées chrétiennes. Car c'est l'Évangile même qui proclame que Dieu ne regarde point aux personnes , non est acceptio personaruni apud Deum, et Jésus n'hésite pas à placer les derniers avant les premiers dans le royaume des cieux. Il y a une égalité fondamentale des baptisés et des fils de Dieu, tous sont frères, fils du même Père qui est aux cieux, et si Dieu introduit parmi eux quelque inégalité, c'est par des raisons miséricordieuses qui échappent à nos raisonnements et à nos appréciations. D'autre part, s'il est enseigné par le Maître que nous devons rendre à César ce qui est à César, et si saint Paul nous apprend que nous devons obéir aux maîtrises établies, le même saint Paul a bien soin de nous avertir que la raison de notre obéis-

sance n'est pas en l'homme, notre obéissance ne serait plus que servilité, mais en Dieu, car '( tout pouvoir vient de Dieu — onviis potestas a Deo » ; donc, l'homme chrétien quand il obéit aux hommes ne le fait que pour obéir à Dieu. Fils du Père céleste, frère du Christ Homme-Dieu, le chrétien ne peut plus être vis-à-vis des hommes ni esclave ni sujet, il ne s'agenouillera que devant la Majesté divine, il respecte en lui-même le sang de Jésus qui Ta racheté, la marque de la paternité divine. C'est pourquoi saint Léon disait : « Reconnais, ô chrétien, ta dignité... et ne laisse pas amoindrir ni avilir en toi le corps dont tu es le membre. »

Qu'en pensez-vous? Voyez-vous une contradiction entre l'esprit catholique et l'esprit démocratique? Ou bien plutôt n'y voyez- vous pas une identité? C'est le même esprit, ce sont les mêmes pensées, presque les mêmes expressions et presque les mêmes formules. Et je le crois bien si vraiment, comme il serait aisé de le démontrer, comme l'a fait récemment le P. Maumus (1), les idées maîtresses de la Déclaration des droits, où sont formulés les Principes de 1789. ne sont que des

(Ij L'Église et la France moderne, c. vii,vin. 1 vol. in-12, Lecof- FRE. 1891.

conséquences de l'Evangile. Je sais bien que de ces Principes on a tiré une doctrine anarchique et révolutionnaire, une doctrine d'envie et de haine, destructive de tout lien social, je sais bien qu'on a prétendu rassembler toute la doctrine démocratique dans cette odieuse formule : « Ni Dieu ni maître î » et que, par un orgueil insensé, on a voulu la faire aboutir à la divinisation, à l'adoration de l'homme. Mais je sais aussi que, si c'est là la Révolution et ce que Joseph de Maistre signalait en elle d'insupportable et de satanique, ce n'est pas là la démocratie. Le respect de la loi, l'obéissance à la loi sont plus nécessaires peut-être dans une démocratie que partout ailleurs et voilà pourquoi la reconnaissance de la souveraineté et de la maîtrise divine est quelque chose d'essentiel à la véritable idée démocratique. Car notre Dieu qui voulut nous appeler non pas ses esclaves, mais ses enfants, notre Dieu n'est pas un tyran aveugle et capricieux, notre Dieu se nomme Raison, il se nomme Justice et par conséquent il est la personnification la plus haute, la plus pure, la plus parfaite de la Loi. En sorte que la vraie maxime démocratique : Ne reconnaître qu'une seule maîtrise, celle de la Loi, doit se traduire nécessairement ainsi : Un seul Maître, Dieu.

Et voilà bien, je pense, le catholicisme réconcilié avec la démocratie. A vrai dire ils sont frères, sortis tous les deux de l'Evangile, donnant, tous les deux, satisfaction aux plus nobles besoins de la race humaine en même temps qu'aux nécessités sociales. Et ni le catholicisme ne pouvait se développer et grandir sans que le ferment démocratique qu'il contient arrivât un jour ou l'autre à produire ses conséquences sociales, ni la démocratie ne pourra vivre si elle ne sait pas demander au catholicisme le secret du respect du pouvoir et de l'obéissance aux lois. En sorte qu'en prêchant l'union du catholicisme et de notre démocratie nous accomplissons un devoir religieux autant qu'un devoir civique, un devoir civique en môme temps qu'un devoir religieux.

Et voilà maintenant où se découvre le rùle des femmes. Elles doivent travailler à infuser l'esprit démocratique dans la société catholique, à montrer partout au dehors la valeur sociale de l'esprit catholique. Au dedans vivifier l'esprit civique, au besoin le changer et le réformer ou peut-être le créer ; au dehors le faire voir et le faire apprécier comme découlant des inspirations religieuses.

Ce n'est un secret pour personne que la société catholique a longtemps boudé les institutions démocratiques. On a fait du monde deux parts : les « bien pensants » et les « mal pensants », et on a vécu entre soi, mettant des œillères, fermant les oreilles aux bruits du dehors. On vivait dans son propre pays comme dans une cloche à plongeurs, lisant de vieux livres ou de vieux journaux qui, écrits du jour même ou de la veille, exhalaient malgré l'odeur de leur encre d'imprimerie toute fraîche, comme un relent de toutes les idées passées et de toutes les choses mortes. Cependant on jouait, on dansait, on chassait, on causait, périodiquement on se présentait aux élections et à chaque fois diminuait le nombre des voix. Des lois étaient votées qui tarissaient à leur source les œuvres des catholiques, le recrutement de leur clergé, la conservation même de leur foi. On avait eu le pouvoir en main, le pays presque tout entier pour client, on a tout perdu. Au moment où le pays ne voulait plus accepter de monarchie on se disputait pour savoir quelle serait la meilleure des monarchies. On s'appelait « conservateur », on rappelait avec des soupirs le passé, on était « réactionnaire ». On se moquait des républicains, on les raillait, ils ne savaient ni recevoir, ni faire danser, ni même donner à dîner. En attendant

ils gouvernaient, ils étaient les maîtres et le faisaient voir.

Les femmes ont eu dans cette lutte mondaine une grande responsabilité. Les psychologues en donnent pour raison que les femmes sont superficielles, qu'elles sont ennemies des nouveautés, et comme ils disent : misonéistes. Je ne crois pas à ces raisons. La véritable est que les personnages évincés du pouvoir par la poussée démocratique, appartenant aux classes les plus polies et les plus élégantes de la société, ont cru se donner un vernis d'élégance et de politesse en les imitant. Comme leurs femmes fermaient leurs salons, de même on ferma le sien ; comme elles ne voyaient pas les gens mal pensants, de même on ne les vit pas. La vérité, c'est que ces gens « mal pensants » pour la plupart n'appartenaient pas au monde, à ce que l'on est convenu d'appeler la « société ». C'est ce qui avait fait vis-à-vis de leurs électeurs, de leurs comités, une partie de leur force. Au lieu de les repousser il eût été infiniment plus adroit de mettre toute son habileté à les attirer : ne les eût-on pas convertis qu'on serait toujours arrivé à leur donner quelques idées, quelques impressions différentes de celles qu'ils apportaient des milieux purement politiciens.

Et le monde n'avait que sarcasmes pour ceux

qu'il voyait partir de rangs inférieurs et s'élever peu à peu. Cependant qaarrivait-il ? C'est que ceux qui s'élevaient, qui, parfois, hésitaient sur la route à prendre, regardés avec hauteur par les « hien pensants », allaient porter'au camp opposé l'appui de leur force intellectuelle, de la vigueur de leur volonté. Avouons entre nous que les catholiques n'ont pas été généreux, qu'ils n'ont pas su reconnaître Timportance sociale des intelligences. Voyez comment dans le camp des libres penseurs on a su pousser un Burdeau. Dans leur période héroïque, ils ont su avoir des chefs et les écouter. Cherchez parmi les catholiques quels ont été leurs Burdeau et leurs Gambetta. — Si nous voulons vivre il faut changer de façons de faire. 11 faut que chez nous on sache respecter toutes les- forces sociales, que les femmes qui ont un salon les appellent et leur donnent la valeur mondaine qu'elles méritent dans la proportion même où elles la méritent. La naissance, la fortune, les relations sont des forces sociales, les seules que jusqu'ici les catholiques aient reconnues, il y en a d'autres peut-être plus importantes : le talent, le caractère, fussent-ils même accompagnés de quelque gaucherie extérieure ou de quelque faute de tenue. Il faut donc appeler au monde les forces

sociales qui peuvent rendre service et proportionner les honneurs qui leur sont rendus à leurs mérites, c'est-à-dire aux services mêmes quelles ont rendus ou sont à môme de rendre.

Ainsi les honneurs et les faveurs du monde iront non plus aux oisifs, ou à ceux qui savent conduire un cotillon, mais aux laborieux et aux travailleurs qui peuvent d'ailleurs n'être ni moins élégants ni moins souriants que tous les autres. Cette révolution dans Tappréciation des hommes est aux mains des femmes. Et qu'elles ne craignent pas en appelant ainsi à elles des hommes nouveaux de susciter des concurrents à leurs maris, à leurs frères ou à leurs enfants. L'honneur rendu à l'homme qui s^est fait tout seul, au self-made man, comme disent les Américains, excitera les maris, les frères et les enfants, les enfants surtout, au travail et à l'effort. Le mal dont périssent à la fois la noblesse et la bourgeoisie françaises, c'est la fausse idée qu'ont les jeunes gens que la noblesse de la vie consiste dans l'oisiveté, tandis que la noblesse véritable consiste dans le travail et dans le rayonnement des services sociaux. La vie d'un ouvrier maçon ou d'un simple terrassier est plus noble que celle du gentilhomme qui ne s'occupe que de ses chiens de chasse ou de ses

chevaux de course. Mais elle est assurément plus noble encore que la vie de l'ouvrier, celle de l'écrivain qui proclame la vérité, du savant qui découvre les lois naturelles, de l'industriel qui crée un produit utile, de l'homme d'Etat qui prend soin du bien public, du soldat qui veille à la défense de tous, du prêtre qui console la misère humaine et lui ouvre les portes du Ciel.

Si seulement les femmes avaient une fois changé l'esprit de la société des baptisés, de tous ceux qui font profession d'appartenir à la religion catholique, elles nous auraient rendu le plus signalé service. Leurs fils, leurs frères, leurs maris auraient une tout autre conception de la noblesse et de l'idéal de la vie. Ils auraient moins de goût pour l'amusement, moins de répugnance pour l'effort. C'est une tentation bien dangereuse que de joindre l'estime mondaine aux sollicitations de la paresse naturelle. Estimons avant tout et le travail et l'effort. Faisons-le voir. Et donc ne méprisons pas, ne regardons pas avec hauteur, ceux que nous appelons des parvenus, honoronsles au contraire. Mettons à leur place, qui doit être la première, le talent et l'intelligence mis en valeur par le caractère, ayons des égards pour la naissance, ne marquons pas vis-à-vis de la for-

tune et de ses signes extérieurs une estime exagérée.

Pour cela aimons la simplicité et travaillons à ne plus donner au luxe la place énorme qu'il a su prendre partout. Nous nous plaignons des tripotages et des concussions. Songeons qu'en un sens ce sont les pratiques mondaines qui les ont causés. Des gens qui étaient les premiers de l'Etat ont dû souffrir de ne pouvoir mener le train que menaient autour d'eux d'autres hommes qui n'avaient d'autre fonction que celle de s'amuser.

Demander aux femmes chrétiennes qu'elles s'efforcent de diminuer autour d'elles et la souffrance et la gcne, cela paraît inutile, car c'est leur demander de faire cela même qu'elles font déjà. Je crois cependant que l'on peut leur adresser cette demande et que l'on y peut trouver quelque nouveauté. Car on peut soulager les souffrances, alléger la gêne autrement que par l'aumône, autrement même que par le dévouement héroïque et le large don de soi. On le peut par l'économie. Que l'on ne s'étonne pas. Je me fais fort de démontrer qu'il y a une manière d'agir

qui peut augmenter les ressources des autres sans diminuer les nôtres, en les accroissant même et en les rendant disponibles pour de plus libérales largesses. Déclarons en effet la guerre au luxe ; que celles qui donnent le ton dans le monde, au lieu de chercher sans cesse à inventer de nouvelles formes somptuaires dans leurs toilettes, dans la tenue de leur maison, dans le service de leur table ou l'ordonnance de leurs fêtes, s'efforcent au contraire, tout en restant dans les limites de l'hospitalité généreuse , de la bonne grâce ornée et parée même, de retrancher quelque peu à leurs dépenses en chaque occasion. Pour cela il suffit de sacrifier non pas ce qui dans les biens que nous communiquons aux autres peut leur servir ou leur plaire, mais ces inventions coûteuses, ces raffinements inédits oîj chacun cherche à l'emporter sur les autres, qui n'ajoutent rien au bien-être des invités, puisqu'ils n'y ont pas songé, qui ne servent qu'à la gloriole des maîtres de la maison. Ce sont précisément les choses qui coûtent le plus. En les épargnant nous ne manquons donc pas aux lois de l'hospitalité même la plus généreuse, nous ne privons que nous-mêmes. C'est à notre vanité que nous retranchons. Y a-t-il une chrétienne qui osera contester que cette économie,

n'eiit-ello pour résultat que d'alourdir sa bourse d'aumônes, serait une économie louable et digne d'un disciple du Christ ?

Mais cette économie a bien d'autres contrecoups. Songe-t-on, lorsqu'on se livre aux raffinements du luxe, soit qu'on suive la mode, soit qu'on la fasse soi-même, que de toute manière on crée autour de soi un entraînement, qu'on propage une onde de dépense et de prodigalité que les invités, en rendant les politesses, se croiront forcés d'imiter, si même ils n'estiment pas devoir renchérir? que souvent ceux qui se jugent ainsi obligés à la dépense sont ceux qui sont le moins en état de la supporter? Combien de ruines, de faillites, de déshonneurs, de tristes drames, d'impures bassesses, de douloureuses ignominies, que de portes d'âmes pour avoir voulu briller, pour ne pas laisser deviner que la pauvreté ou la gêne pouvait forcer de demeurer en reste ! Que les riches donc fassent aux moins riches l'aumône de l'exemple sinon de la simplicité tout au moins de la modération. A la place de la gêne une élasticité se fera sentir et l'onde d'allégement se propagera des premiers rangs de la société aux plus basses couches du peuple. Car le luxe de la grande dame engendre celui de l'ouvrière et la simplicité de

Tune finirait par être imitée par l'autre. Le luxe des riches, par Timitation qu'il suscite, pèse sur les pauvres. Déchargez la société de ce poids, vous allégez tout le monde. Mais c'est par en haut qu'il faut décharger. C'est aux riches à donner Texemple. Je n'ai pas autorité pour conseiller à toutes les dames chrétiennes de se faire tertiaires de Saint-François. Cependant je vous assure qu'il y aurait un grand pas de fait vers la solution des questions sociales le jour où l'esprit du Tiers- Ordre franciscain régnerait dans la société. Les économistes nous disent que les dépenses de luxe enrichissent tout le monde parce qu'elles font aller le commerce, mais le moraliste constate que l'argent que le luxe fait gagner ne saurait suffire à payer les dépenses inutiles dont il excite le désir. Voyons donc les conséquences de cet acte d'évangélique abaissement. Rapetissons-nous pour rendre autour de nous la vie plus facile, abaissons les branches de Tarbre de la vie pour qu'on puisse autour de nous plus aisément en cueillir les fruits.

Ayant ainsi le respect du talent, de Tintelligence, du travail et de l'amour de la simplicité,

la société catholique aura déjà tout l'essentiel de l'esprit démocratique. Car elle sera accoutumée dès lors à estimer les hommes d'après leur valeur individuelle et non pas seulement d'après leur nom ou le chiffre de leur fortune. Elle mesurera donc l'estime qu'elle fait des gens à leur personne et non pas à leur hérilage. Elle sera par là même au point de vue purement démocratique, elle jugera alors l'idée démocratique telle que nous l'avons définie plus haut. Et c'est aux femmes, maîtresses absolues de la composition de leurs salons et des honneurs qu'on y rend, que sera dû ce changement d'opinion, cette révolution dans les habitudes d'appréciation de la société française. Ainsi peu à peu les hommes, les femmes du monde apprécieront à leur valeur le talent, l'intelligence, le travail ; ils apprendront le respect dû à tout homme et à tout effort, ils ne verront pas dans l'homme du peuple seulement un serviteur ou un électeur, mais surtout une personne morale, une âme d'homme, de fils de Dieu, égale en valeur à la leur propre, digne d'estime, de respect, à laquelle on ne s'adresse qu'avec les formes sérieuses, ni hautaines, ni condescendantes, qui conviennent entre égaux. C'est aux autres et non pas à nous à marquer les distinctions et les rangs,

Ce respect de rintelligence amènera d'autres conséquences. La science, l'instruction seront appréciées en elles-mêmes et non pas comme de simples moyens de tactique ou de défense. Les catholiques comprendront la valeur de la science désintéressée, ils exerceront une pression, s'il le faut, pour que les établissements auxquels ils confient l'éducation de leurs fils, de leurs filles en particulier, soient à la hauteur de tous les autres. Ils favoriseront la presse catholique et non pas seulement la presse populaire^ mais la grande presse, le journal quotidien de doctrine, à informations sérieuses, la revue qui leur indiquera le mouvement des idées, leur en découvrira le sens, les confrontera aux principes et les renseignera sur ce qu'il faut lire pour ne pas se laisser déborder et devancer par la vie incessante du siècle.

Car cette adaptation dont nous parlons ne peut pas être établie une fois pour toutes, elle doit être incessante et ne peut se maintenir que par un effort constant. Mais cela même est la vie. Pour aboutir au résultat que nous espérons, pour faire de la société des catholiques, au lieu d'une société conservatrice ou même réactionnaire, une société progressiste qui, loin de suivre à la remorque le mouvement vital de son temps, y contribue au

contraire, le crée et même le devance par intervalles, il faut se tenir en correspondance constante non seulement avec le courant vital des événements et des idées, « se tenir au courant », comme on dil, mais encore se rendre compte du sens du courant pour le suivre et le favoriser, s'il est bon, pour le canaliser s'il s'éo:are, et, sans jamais vouloir le forcer à remonter en arrière, le diriger du côté de la justice et de la vérité éternelles.

r^'est-ce pas un noble rôle qui se présente ici aux femmes françaises ? Et ce rôle ne vaut-il pas celui qui consiste uniquement à faire des mariages ou à organiser des ventes de charité? D'autant que l'un ne va pas sans l'autre. Il s'agit bien moins de changer le train matériel du monde que d'en transformer l'esprit. Or, que faut-il pour cela? Simplement que dans chaque ville, que dans chaque région un peu habitée, quelques maîtresses de maison intelligentes, ayant déjà une situation mondaine ou aspirant à l'acquérir et disposant de moyens nécessaires pour cela veuillent bien se pénétrer des pensées que nous venons de développer. Elles se garderont bien d'annoncer leur dessein, ce qui vaut mieux, elles se mettront à l'appliquer; sans négliger leurs anciennes rela-

lions elles verront s'il ne leur serait pas possible de les étendre du côté des intelligents, des laborieux, de ceux qui tendent à s'élever et qui cependant sont attachés à notre foi. Qu'ensuite elles honorent les succès de l'intelligence et du travail, qu'elles sachent marquer discrètement leurs prédilections raisonnées. Le reste viendra tout seul. Et je ne dis pas qu'il ne faille pas du doigté et de la délicatesse pour réussir, mais je crois le succès possible et quand on s'adresse aux femmes on est en droit de leur demander du doigté et de la délicatesse.

Quant au rôle de la femme à l'extérieur du catholicisme, il sera la conséquence même de celui que nous venons de décrire pour l'intérieur. Nos salons n'étant plus des parlottes fermées oii on ne s'intéresse que de très loin à ce qui se fait au dehors, ne seront plus inhospitaliers pour quiconque ne pense pas comme nous. Les idées générales, les faits de la science et de l'art fourniront un premier terrain commun. Les règles d'appréciation étant devenues les mêmes quant au mérite des gens nous ne risquerons plus d'étonner, en même temps que par nos ignorances, par nos

LA FEMME DANS LE CATHOLICISME d 8 1

jugements, et nos récriminations. Nous donnerons ainsi l'impression soit chez nous, soit hors de chez nous que, pour être catholiques, nous ne sommes pas pour cela des « émigrés à Tintérieur », que nous vivons de la même vie que tous nos contemporains ». Et cela sera, je vous assure, déjà une excellente apologie de notre foi. Le grand reproche que l'on fait au catholicisme c'est de tuer en l'àme la vie de l'esprit, la vie intellectuelle aussi bien que la vie morale et sociale. Une femme catholique instruite, spirituelle, qui fait voir qu'elle s'intéresse à toutes les choses sociales, qu'elle vit de la vie morale commune, fait autant pour la défense de sa foi qu'un très docte apologiste. Or, par la mise en pratique des considérations qui précèdent, la vie catholique sera activée, mise en correspondance avec l'ensemble de la vie sociale, il s'ensuivra donc que les catholiques, et les femmes en particulier, donneront l'impression et le spectacle de la vie. Ce sera une apologétique en robe de satin ou do velours qui en vaudra bien une autre. ?sou5 ne sommes donc pas morts puisque nous vivons ; notre intelligence ni notre civisme ne sont donc pas étouffés et nous pensons comme tous les autres et nous ao:issons. Nos femmes sont donc

autre chose que les perruches qu'on se figure et les couvents font de nos filles et de nos sœurs autre chose que de petites « oies blanches ».

Et pour donuer celte impression de vie au dehors ne faudrait-il pas que les femmes se mêlassent davantage aux œuvres de moralisation et d'assistance morale alors même qu'elles n'ont pas un caractère confessionnel? La société des prisons, la ligue pour le repos hebdomadaire, les sociétés de tempérance ont-elles parmi les femmes catholiques assez de membres actifs? ...En Angleterre, en Suisse, ce sont les dames qui sont les agents les plus zélés de toutes les sociétés de tempérance. 11 est triste de dire qu'en France les catholiques ont laissé se fonder en dehors d'eux une ligue contre l'alcoolisme, une ligue contre la dépopulation. On dirait que nous n'aimons pas la morale pour la morale, que l'intérêt national ne nous préoccupe qu'autant que nous y voyons très clairement mêlé un intérêt religieux. Est-il croyable qu'en Bretagne, là où le clergé a encore tant d'influence, l'alcoolisme opère tant de ravages même chez les femmes sans qu'on ait même essayé de fonder une société de tempérance, sur le modèle de celles qui réussissent à Londres ou à Xew-York? Nos femmes chrétiennes et fran-

çaises devraient donner le branle à ce mouvement là où il n'existe pas, s'y mêler et le suivre là où il existe. Et je ne trouverais pas mauvais non plus que les sociétés purement scientifiques trouvassent accueil et appui auprès des femmes chrétiennes. Tout ce qui favorise l'ascension humaine vers le bien, le vrai, le juste, le beau, tout cela, si ce n'est pas encore le christianisme, en est comme la préface naturelle et indispensable. Je ne veux dire aucun mal des congrégations et des confréries, je n'en pense que du bien, mais il me sera bien permis de dire que la présence d'une femme catholique connue comme telle à l'assemblée d'une œuvre moralisatrice ou scientifique a aussi sa valeur d'édification. Et je ne demande pas qu'on abandonne pour ces assemblées les congrégations et les confréries, mais que, continuant à coopérer aux œuvres anciennes, on sache aussi montrer que l'on s'intéresse aux autres. On nous accuse de ne point vivre, comment pouvons-nous répondre sinon en montrant par Texpérience que nous sommes partout où il y a du bien à faire, une misère morale ou matérielle à prévenir ou à soulager?

Enfin les femmes chrétiennes pourront donner aux autres l'exemple du respect des lois morales

dans les relations économiques, l'exemple de la justice. Si elles voulaient bien éviter les marchandages trop rigoureux, si elles prenaient plus de peine pour s'adresser directement aux ouvrières plutôt qu'à des intermédiaires qui avilissent le prix du travail, si, par une prévision plus attentive, elles s'efforçaient de ne pas imposer aux couturières les veillées tardives et le travail du dimanche, elles auraient fait faire un grand pas à l'allégement des questions sociales. Les femmes chrétiennes sont encore. Dieu merci, chez nous, la majorité, elles gouvernent encore l'opinion du monde. Qu'il serait beau à elles de prendre en main la cause de la justice sociale ! Il suffirait pour cela qu'elles fussent pénétrées de cette pensée que l'ouvrier, que l'ouvrière ont droit à un salaire en rémunération de leur travail et à un salaire qui puisse satisfaire à leurs besoins légitimes. Nous voulons qu'on ne nous tasse pas payer trop cher, nous avons raison ; consentons donc pour notre part à ne pas payer trop bon marché et, désireux avec raison de île nous pas laisser exploiter, ne devenons pas nous-mêmes des exploiteurs. Songeons que dans cette lutte atroce de la concurrence économique, qui est bien une lutte pour le pain, une lutte sauvage pour la vie,

les forts résistent toujours et que les petits succombent. Songeons que nous sommes pour une part responsables si des ouvrières sont acculées au suicide de leur vie ou de leur vertu. Les femmes chrétiennes sont admirables d'héroïsme, de dévouement et de charité. Je les voudrais plus préoccupées de justice. Soulager la misère est bien, l'empêcher de naître est mieux. Nous devons du moins nous y efforcer. Etre juste est moins glorieux qu'être charitable. On ne fait que ce qu'on doit. Le salaire justement donné ne nous vaut pas des bénédictions. Nous sommes moins fiers de nous-mêmes après avoir payé une dette qu'après avoir fait Taumone. ^lais celui à qui nous avons payé son salaire est plus fier aussi que le pauvre secouru. C'est donc nous seulement qui perdons en fierté et en dignité, la somme totale de la fierté humaine ne diminue pas, la dignité n'y perd pas. Vive donc la justice qui nous empêche de nous exalter et qui relève les autres 1 Je voudrais que les catholiques eussent plus que tous les autres le respect, je dirais la passion de la justice. Juger quand il s'agit des autres comme s'il s'agissait de soi-même ; reconnaître le droit d'autrui, entrer dans son personnage et dans sa pensée pour le juger équitablement, que cela est diflicile, mais

que cela est indispensable à quiconque veut être juste ! Et peut-on, si Ton n'est pas juste, du moins si l'on ne s'y efforce pas, oser se dire chrétien? « Aimons donc le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste nous sera donné par surcroît. »

Tout le reste, oui, tout ]e reste. Les femmes chrétiennes peuvent, si elles le veulent, nous donner ce tout le reste. Pénétrées de la nécessité d'adapter la société catholique à l'évolution sociale, non seulement elles ne feront pas obstacle à l'introduction de l'esprit démocratique et de l'esprit civique dans les milieux chrétiens, elles favoriseront au contraire l'expansion de cet esprit, au besoin elles l'introduiront elles-mêmes. Elles aborderont vaillamment, en face, les idées d'égalité, de justice, de liberté qui mènent le monde; Elles les adopteront et sauront les imprégner de leur douceur et de leur christianisme. Elles entreront hardiment comme chez elles dans la République et si Marianne leur fait peur, qu'elles se rassurent : quand Marianne sera convaincue qu'on n'en veut pas à sa vie, mais seulement à ce que symbolise son bonnet rouge, elle fera volontiers le sacrifice de son bonnet. Et peut-être à son contact les élégances quelque peu mièvres gagneront-

elles quelque grâce franche, quelque charme robuste et fier.

Ayant ainsi réformé l'esprit public chez les catholiques les femmes pourront après entreprendre une réforme des mœurs. Accueillantes aux talents chrétiens, soucieuses de les soutenir et de les produire, elles mettront au premier rang de leur estime les énergies laborieuses, et les jugements sociaux peu à peu se formeront sur le leur. Comme autrefois les dames des chevaliers elles exciteront à l'effort. Grâce à leur exemple le luxe peu à peu se relâchera, pèsera d'un poids moins lourd sur les fortunes médiocres. L'idéal des mères ne sera plus de découvrir pour leur fils unique une riche héritière qui lui donne très peu d'enfants. Ayant moins de besoins, estimant moins le luxe que le travail, sentant combien est précaire en nos temps le bien-être qui ne repose que sur la fortune acquise, les jeunes filles se composeront un idéal de vie sérieuse, à côté de leur mari, peuplée de beaucoup de babils et de rires enfantins. Les enfants plus nombreux sentiront la nécessité de travailler et d'agir. Comptant davantage sur leur travail ils seront moins exigeants sur les dots de leurs compagnes futures. La presse catholique mieux soutenue pourra prospérer et rivaliser avec

l'autre. Ainsi peu à peu se renouvellera, sous la bienfaisante influence des femmes chrétiennes, l'esprit même des catholiques.

Et au dehors cette influence ne produira pas moins de bienfaits. La société catholique s'intéressera à tous les mouvements de l'idée, à toutes les tentatives pour promouvoir le bien et le vrai. Pénétrées de l'idée de la justice, de la portée du devoir social, les femmes chrétiennes feront rayonner partout leur idéal de vie juste, pure, intelligente et bonne. Et ainsi elles montreront, là même où il n'y aura pas lieu de parler expressément de catholicisme, la profondeur et la puissance de la source où elles puisent la vie. Elles donneront, au milieu d'un monde qui prétend que le catholicisme atrophie les puissances de l'àme et les tue, le spectacle d'une vie inépuisable, toujours plus haute, sans cesse élargie et sans cesse rayonnante. Devant ceux qui les prétendent atrophiées ou mortes déjà elles se feront voir debout dans l'expansion sereine, admirablement douce et majestueuse de leur action, dans la plénitude intégrale de la vie.

Ï6 Février 1898.

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