A PROPOS DES « DÉRACINÉS » DE M. MAURICE BARRES
Sous ce titre quelque peu surprenant au premier aspect, « LES Déracinés », M. Maurice Barres nous donne le premier volume d'une trilogie qu'il appelle : Le Roman de l'énergie nationale. Un second volume destiné à La Quinzaine se nommera : l'Appel ail Soldat ; le troisième : r Appel au Juge. Et ainsi seront racontées et scrutées dans leurs causes profondes les années de notre troisième République où nous avons vu l'opportunisme d'abord triompher, puis se dégrader et se corrompre dans les trafics, soulever ce haut-lecœur national qui s'appela le boulangisme, sombrer enfin dans les scandales du Panama. Ce n'est cependant pas l'histoire de ces années que M. Barrés a voulu écrire. Il ne pense pas que si près des événements et des acteurs on puisse le faire ; à peine un juge d'instruction en est-il capable. Mais
(1) Les Déracinés, 1 vol. in-18. Fasql'elle, 1897.
il n'a pas cru devoir se priver de nous donner quelque chose de mieux que l'histoire anecdotique et particulière, liée à quelques dates réelles, au nom et à la personne de quelques fragmentaires individus. Il a voulu se rendre compte du déterminisme intérieur de l'évolution qui s'est produite de 1880 à 1892, s'expliquer à lui-même et nous expliquer la suite générale de ces trois événements : le parlementarisme opportuniste, le boulangisme, le panamisme. Pour cela il a choisi un thème fictif, des acteurs observés ou imaginés qu'il a faits représentatifs de groupes divers et après avoir raconté les gestes concrets des acteurs il s'attache à en découvrir les ressorts, à mettre à nu le mécanisme moteur. Il a fait ainsi et à un rare degré œuvre à la fois de romancier, d'historien et de philosophe. De là un parallélisme constant de Tabstrait et du concret, qui fait à la fois le mérite et l'originalité du livre. C'est tout à fait la manière de Taine. Ce grand psychologue, dans tous ses livres, part toujours des faits concrets dont il découvre après les lois abstraites. Et tantôt le fait concret n'est que le support de l'explication abstraite, comme dans \ Intelligence, tantôt il forme le principal du récit, comme dans la Littérature anglaise ou les Origines de la France
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contemporaine^ mais partout et quelle que soit l'importance diverse donnée ou à la théorie abstraite ou au fait concret, les deux sont liés, et le fait se résout toujours en explication abstraite. Ainsi procède M. Barres : le fait n'est pour lui que le geste de l'idée, le dehors d'une réalité intérieure qui a ses origines dans l'ensemble du déterminisme social. Taine seulement mettait à la fois dans ses descriptions et ses récits bien plus de vivacité et de couleur, bien plus de rapidité précise dans ses explications. M. Barres est moins vif et non pas moins passionné, ni moins bon observateur, mais d'une passion plus retenue, d'une observation plus nuancée. Il relève des traits légers, il trouve une signification à des ébauches de discours, à des commencements d'actes que Taine eût volontiers négligés. De là, pour lire M. Barrés, une réelle difficulté. On le lira cependant car il le mérite. Par la grâce de sa nature, si l'on veut, de son génie, même là où il est le plus abstrait, même où il ne s'applique nullement à plaire, il attache en vérité par les fils ténus et mystérieux d'un invincible agrément.
Ce roman marque d'ailleurs dans l'œuvre de M. Barrés un remarquable progrès. Jusqu'ici ses principaux livres : Sous l'œil des barbares, Un
Homme libre, le Jardin de Bérénice, n'avaient eu pour but que la description d'un être individuel et qui en somme pouvait passer pour exceptionnel. Le style, que Ton sentait très soigné et très travaillé, arrivait plutôt à faire sentir ce que l'écrivain voulait dire qu'à l'exprimer en des formes claires et vraiment adéquates au génie français. De là quelque chose de très particulier qui aussi bien n'était pas sans charme. Des rayons de lune, du clair-obscur. Maintenant c'est à un sujet social, général, qui intéresse la vie nationale que s'attaque M. Barrés. Et son style en même temps, sans rien perdre de ses dons natifs, atteint à plus de clarté, à plus de ferme vigueur. M. Barrés, il faut l'en louer, a sacrifié les formes les plus rares de son style d'autrefois, celles que plusieurs avaient admirées en lui. Il a cherché à traduire exactement avec probité et sincérité les tons différents de sa pensée. En sorte que ce livre de haute conscience sociale l'est aussi de conscience littéraire.
Voulant nous peindre et nous expliquer la chute de l'opportunisme satisfait, M. Barrés a pensé que rien ne pourrait mieux en rendre compte que
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l'histoire des états d'esprit par où a passé la génération des jeunes gens qui étaient sur les bancs des classes de philosophie vers 1880, enfants de la veille, hommes de demain. Il prend donc sept jeunes Lorrains qui, dans la classe de philosophie du lycée de Nancy, en 1880, achèvent le cours de leurs études classiques : Sturel, Suret-Lefort, Riemerspacher, de Saint-Phlin, Racadot, Mouchefrin et Renaudin. Tous les sept, une fois bacheliers, viennent à Paris et c'est de leurs aventures, aventures sensuelles, aventures idéales, aventures de misère et de crime môme pour deux d'entre eux qu'est fait le roman. Ces aventures nous représentent le retentissement des événements sociaux sur la jeunesse française lettrée. Comment la société réagit sur eux et comment ils réagissent sur elle, c'est tout le sujet du livre. On en voit à la fois dès le début toute la portée.
Si ces jeunes gens sont ce qu'ils sont, cela tient, selon M. Barrés, à la façon dont ils ont été élevés. Aux dernières heures de leur adolescence, aux premières de leur jeunesse, ils ont reçu sur les bancs de la classe de philosoptiie une haute initiation. Ils ont été mis face à face avec les lois de la raison pure, avec l'impératif absolu de la raison pratique. Au moment môme oii ils entraient
en philosophie, en face d'eux montait dans la chaire du lycée de Nancy un homme jeune, pâle, aux paroles animées d'une conviction ardente, à l'éloquence à la fois passionnée et abstraite, qui joua depuis un rôle important dans le gouvernement du pays, s'éleva aux premières charges, dont la mort fut presque un deuil national et dont la mémoire a depuis sombré dans un déshonneur posthume. M. Barrés l'appelle Paul Bouteiller. Il lui prête d'ailleurs certains traits et certains actes qui n'appartiennent pas en réalité au modèle original. Aussi bien Paul Bouteiller n'est-il pas un portrait particulier, c'est un type et nous le connaissons bien.
Paul Bouteiller est la vertu, l'austérité, l'intransigeance même. Paul Bouteiller n'est pas une conscience, il est « la » conscience. Tous ses actes sont dictés par l'impératif moral. La maxime kantienne : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle », est la loi de sa vie et il s'y réfère en toute occasion. Dès l'Ecole normale déjà il ne peut souffrir qu'un impur demeure parmi les purs, il exige le renvoi d'un camarade accusé de vol et que tous les autres consentaient à pardonner. Son civisme ne peut pas plus supporter les tièdes que
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sa vertu les défaillants : à Nancy il est l'espion de (iambelta et plus d'un fonctionnaire lui doit sa révocation. A ses yeux il n'y a ni famille, ni province, il n'y a que le gouvernement et la loi. Cependant il fait par son geste dédaigneux sentir devant les élèves au proviseur et au censeur — qui pourtant sont ses chefs et ses supérieurs — combien il s'estime au-dessus d'eux. 11 reçoit en bras de chemise, dans une chambre défaite, sans même offrir une chaise, la mère d'un de ses élèves, catholique et titrée, pour bien marquer les distances entre un démocrate venu du peuple et les anciennes aristocraties. Rien d'ailleurs ne peut faire prévoir alors que plus tard son nom pourra être cité parmi ceux des concussionnaires. L'heure du luxe et des soupers dans les restaurants de nuit n'a pas encore sonné. Elle n'était alors ni prévue ni peut-être désirée même.
Aux yeux de cet homme austère le devoir est la seule règle de la vie. Et la loi de l'État indique en chaque occurrence quel est le devoir. L Etat, représentant ce qu'il y a de plus général parmi les hommes groupés en nations, exprime par ses décrets la loi générale. La conscience morale se confond avec le civisme. Et le civisme consiste à obéir à la loi, à se soumettre au gouvernement.
Cet homme qui, au nom de la raison pure et de la philosophie, prêche à ses élèves l'affranchissement de la pensée, qui les invite à se placer par Tesprit en dehors et au-dessus de tous les dogmatismes, dans les régions libres de la critique désintéressée, est le plus autoritaire des maîtres. Ce libre penseur se transforme en inquisiteur. Il rêve d'une philosophie d'Etat et voudrait l'imposer à tous.
Il faut 1 instruction obligatoire : un homme sans instruction est un ouvrier médiocre, un médiocre citoyen, et un médiocre défenseur du pays. Mais la loi n"est pas complète : il faut une philosophie obligatoire. L'instituteur est le représentant de l'État, il a mission de donner la réalité de Français aux enfants nés sur le sol de France. Qu'est-ce en effet que la France? Une collection d'individus? Un territoire? >»on pas, mais un ensemble d'idées. La France, c'est l'ensemble des notions que tous les penseurs républicains oat élaborées et qui composent la tradition de notre parti. On est Français autant qu'on les possède dans l'âme... Sans philosophie d'État, pas d'unité nationale réelle. Quand vous en posséderez une, vous aurez tout à gagner de la diffusion d'un enseignement qui deviendra une vraie discipline morale.
Ainsi donc on ne naît pas Français, on le devient si l'on est bien élevé dans les idées de Bou-
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teiller et de son parti. Les idées du parti l'épublicain anticlérical ont la vertu de transformer en Français quiconque en est imprégné, fùt-il arrivé d'hier sur le sol de France, eùt-il eu toute son ascendance hostile au pays français. La patrie pour cet idéologue ce n'est ni le sol, ni les traditions, ni la sève de la famille et le sang pur des aïeux, c'est l'atmosphère idéale élaborée par les hommes de son parti. Il ne reconnaît pour compatriotes que ceux qui pensent comme lui. Il exclurait volontiers tous les autres des fonctions publiques et, s'il se pouvait, il les bannirait du sol. Esl-il étonnant qu avec de pareils principes il ne s'inquiète pas de savoir quelles peuvent être les traditions, les aptitudes particulières de ses élèves? Les familles n'ont fait que lui fournir une matière informe qu'il doit, lui, prêtre de l'État, revêtir par le sacrement philosophique des vraies, des seules qualités françaises. Qu'il soit lorrain, lyonnais, provençal, flamand ou limousin, peu importe, l'élève, cette matière, n est qu'une boue molle, elle est plastique et doit se plier à la formation voulue. Bouteiller fait donc de ses élèves d'abord des citoyens de l'univers par son amour pour les idées pures, par sa façon d'exposer impartialement les systèmes, il les arrache à
leur famille, à leur province et il leur impose après, au nom de l'impératif catégorique, le devoir de se soumettre aveuglément aux lois de l'État. Il ne conçoit le citoyen que comme un fonctionnaire et il ne saurait rêver pour aucun de ses élèves quelque occupation plus glorieuse qu'une place du gouvernement. On le voit bien dans cette si curieuse scène où le professeur, appelé à Paris par le ministre, se présente le matin à ses élèves, le front chargé des soucis de la pensée et leur demande de décider eux-mêmes s'il doit se rendre à Fappel de son chef ou s'il ne vaut pas mieux qu'il continue de se consacrer à l'œuvre de leur éducation. Subjugués par l'éloquence de eet homme supérieur en lequel ils admirent comme la personnification pure de la conscience morale, les pauvres enfants votent pour le départ de leur maître, ils s'immolent bravement au bien général, et quand Bouteiller leur adressant la parole tour à tour tire l'horoscope de chacun d'eux, ce qui revient dans toutes ses prédictions, c'est le pronostic d'une fonction de l'Etat.
Ils sont donc, au sortir de ses leçons, ce qu'il est lui-même « dans le sens le plus élevé du mot », des « sans-famille et des sans-patrie », des « déracinés ». Il les a déracinés du sol natal, il ne les
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élève que pour Paris et dans Paris même il ne se les représente que comme des fonctionnaires. Ils ne tiennent plus à rien. Bouteiller teur a inspiré le dédain des traditions de leur famille, des occupations calmes et utiles du provincial qui vit sur ses terres, fait prospérer Tétude ou Tépicerie paternelles, et cultive son jardin. Qu'est-ce qu'une petite étude de notaire pour un Racadot? 11 ne peut plus vivre qu'à Paris. Mais l'argent lui manque ; condamné à vivre d'expédients il glisse sur la pente, il finit par l'assassinat et par l'échafaud. Ce « déraciné » finit en « décapité ».
Telle est l'œuvre de Bouteiller. Il a donné à tous ses élèves le frisson de la pensée pure, il a développé l'orgueil de leur esprit, il leur a présenté le spectacle de l'élévation morale, toute leur vie le goût leur restera de ces sommets entrevus et. ne pouvant s'y hausser, ils garderont le dégoût du terre à terre, de l'humble besogne honnêtement faite. Il a négligé d'ailleurs de leur apprendre une discipline, de les former à une hygiène morale, ils ignorent l'importance de la chasteté pour une vie noble et digne. Arrivés à Paris, les plus grossiers, comme Mouchefrin et Racadot, tombent aux amours d'une fille de brasserie ; les plus raffinés, comme François Slurel, sous prétexte de faire des
expériences amoureuses, laissent la volupté leur affiner peut-être les sens, mais leur émousser et leur engourdir l'esprit. Il leur manque l'idée d'un ordre, d'une règle harmonieuse et souple. Leur vie intérieure est toute cérébrale et ceux qui, comme Sturel encore, éprouvent le besoin de s'en faire une vivante, qui tienne tout l'être, sont réduits à en chercher tout seuls la formule. Ces déracinés le sont bien, ils ne se rattachent plus à rien de réel et de stable. Bouteiller les élevait pour obéir. Ils se persuadent au contraire qu'ils ne sont faits que pour commander. De là ces accès de napoléonite aiguë, ce pèlerinage étrange au tombeau des Invalides qui forme un si curieux épisode du livre. Bouteiller voulait les élever pour l'État, ils ne songent qu'à développer leurs énergies individuelles, qu'à cultiver leur moi, à en accroître le rayonnement, fallût-il pour cela assassiner et voler ainsi que le font Mouchefrin et Racadot.
Comment l'enseignement de Bouteiller a-t-il pu arriver à ces conséquences et manquer ainsi radicalement son but? — M. Barrés en expose plus d'une raison. Aucune, ce me semble, n'est plus
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vraie que celle que Ton peut tirer de la philosophie enseignée par Bouteiller. Enivrer de pensée pure de jeunes cervelles de dix-huit ans, les pénétrer de cette conviction que la conscience est le seul maître que puisse et que doive suivre un homme vraiment libre et en même temps leur prêcher qu'ils doivent se soumettre à tous les commandements de l'État, à un Etat représenté trop souvent par des hommes sans plus de valeur morale que de culture intellectuelle, c'est vouloir soutenir une gageure où la perte est infaillible. Bouteiller qui sent sa force et sait que sous ce régime il a sa place marquée dans les rangs de ceux qui commandent ne trouve à son système aucune difficulté. En obéissant à l'Etat il ne risque pas d'abdiquer son autonomie morale, car l'Etat c'est déjà ou ce sera bientôt lui. En attendant il méprise son proviseur. Mais les élèves, quand ils auront perdu l'espoir de constituer euxmêmes l'État et d'imposer leurs lois, comment conserveront-ils leur autonomie? Il faut qu'ils se révoltent ou qu'ils obéissent en esclaves. Ils se révolteront donc et s'efforceront par tous les moyens d'arriver au développement de leur moi, c'est la seule façon de conquérir leur liberté. Anarchistes ou despotes, ils ne peuvent être rien
d'autre. Le jacobin naît du révolutionnaire. En vertu des mêmes principes l'insurgé hors du pouvoir devient au pouvoir un jacobin. Il n'en peut être autrement avec la philosophie sociale d'un Kant ou d'un Rousseau. C'est celle que professe Bouteiller. Aucune idée d'ordre, d'agencement, de hiérarchie n'y entre, elle ignore les nuances, les progrès, les abaissements et les perfectionnements de la vie. Elle est construite dans l'abstrait et dans l'irréel. Aussi ne peut-elle coordonner aucune pratique réelle. Elle ne connaît de vertu que là où il y a désintéressement absolu, et le désintéressement absolu n'étant pas possible elle laisse l'âme désemparée en face des nécessités de la vie. La recherche de l'autonomie morale se transforme en désir de domination. L'ambition se colore de motifs moraux et c'est ainsi que la conscience se laisse prendre aux pires sophismes. Si Bouteiller accepte l'argent que lui donne le baron de Reinach pour soutenir l'entreprise de Panama et rédiger les rapports que lisent à la tribune d'autres députés, ce n'est pas que Bouteiller soit un homme vénal, ni un rapace concussionnaire, mais c'est que Bouteiller ne peut conquérir son autonomie morale que s'il est député, président de la Chambre, ministre ou en passe de le devenir ;
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mais pour être élu il faut un journal et pour entretenir un journal il faut de l'argent, l'argent de Panama est donc Finstrument indispensable de la libération de la conscience de Bouteiller. C'est grâce à cet argent qu'il accomplira sa destinée, qu'il remplira l'idée de sa vie. Il professe ce que des ministres de l'opportunisme ont appelé aux applaudissements de tous « la souveraineté du but ». Concussionnaire, lui! allons donci disons plutôt : la victime qui sacrifie les préjugés, qui court les chances de la chute et du déshonneur pour obéir à sa conscience.
Notez qu'il se l'est faite à lui-même, cette conscience, qu'il ne courbe sa raison devant aucun dogme traditionnel. Il n'a, d'ailleurs, à cette heure encore, aucun désir bas. Il ne rêve ni les fêtes, ni les plaisirs, il ne voit dans le pouvoir que le moyen de faire entrer son pays dans le monde idéal qu'il a conçu. Ce n'est pas un ambitieux vulgaire. Dangereux, soit, mais plein de noblesse.
Pourtant cet argent qu'il reçoit dans la coulisse, il ne l'avouerait pas en public, non pas même devant ceux qui ont été élevés comme lui, qui professent la même philosophie. Malgré tout, chez ce Kantien la conscience traditionnelle rappelle le vieux précepte : « Tu ne voleras point. » De là
un trouble et un désarroi qui se traduit par des angoisses subites, par des pâleurs, par des soubresauts du sang, des excitations étranges auxquelles succèdent de longs mutismes. On a vu Paul Bouteiller au Palais-Bourbon faire des bonds de chevreau dans la salle des Pas-Perdus et à un dîner d'amis manger sans mot dire, une heure, le regard perdu.
Ce désaccord intime de l'âme que Bouteiller n'a pu vaincre en lui-même, ses élèves, sans pouvoir s'en rendre clairement compte, le sentent. Quelque chose dans ses discours, ils ne savent quoi, leur parait étrange et sonne faux. Quand il les flatte et les appelle « les associés de sa pensée », quand de sa belle voix grave il leur expose ce qu'il nomme devant eux « les angoisses de sa conscience », quand il remet son sort à leurs mains, ils sont séduits, exaltés^ et quelque chose cependant en eux reste inquiet. Non pas qu'il joue purement devant eux la comédie et ne soit qu'un vulgaire charlatan. Il est peut-être, ainsi que je l'ai expliqué, sa première dupe : mais leur instinct moral les avertit qu'eux, petits élèves, ne peuvent être vraiment les (c associés de la pensée » du grand homme que pour eux est Bouteiller, et que ce vote qu'il réclame d'eux n'aura
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pas véritablement la vertu de déterminer sa voie. Sans que le professeur soit ni menteur ni comédien, il y a du mensonge, delà mise en scène et ils le devinent. Plus tard, quand le maître qui leur paraissait si dévoué les abandonne, ou même. pour un simple dissentiment, pour leur audace à vouloir juger les hommes du parti de Bouteiller, les excommunie et prononce sur eux le « Xescio vos », ils se rendent mieux compte que ce qui aux yeux de Bouteiller n'est que la recherche de sa propre autonomie doit être simplement regardé comme ambition par les autres hommes. Bouteiller a su s'y prendre pour arriver : c'est sur leurs jeunes enthousiasmes qu'il a bâti sa réputation, c'est l'austérité affichée de sa vertu qui lui vaut et les honneurs et le pouvoir. Si on l'achète cher, c'est qu'il a su se faire priser très haut.
Ils en viennent donc à ne plus croire en Paul Bouteiller. Ils voient la vanité du kantisme et la faillite de la morale du devoir pur. « Agis toujours de telle sorte... » Oh ! que cela est loin et comme ils voient bien que si Ton veut que la maxime de nos actions puisse revêtir une valeur universelle, il faut pouvoir imposer aux autres cette maxime, faire de sa propre vie la règle de vie pour toute rhumanité, être ^'apoléon ou être Dieu. Ils se
rueront donc de toutes leurs forces à la conquête du pouvoir. Et cependant leur bon sens natif, la conscience organique qui leur reste protesteront contre Finjustice, contre l'oppression systématique, la spoliation, les curées. Le marché aux consciences, la foire aux bulletins dans les couloirs du Palais-Bourbon les révolteront sourdement comme ils révoltent tout ce qu'il y a encore en France d'âmes justes et de cœurs droits.
Tout ce que nous venons de dire prouve bien que de ce désarroi des consciences de ses élèves Bouteiller est seul responsable. Cependant M. Barrés en plus d'un endroit donne à penser que Bouteiller est pour lui plus qu'un type particulier de philosophe, qu'il représente non seulement le professeur de philosophie, mais tout le système d'éducation universitaire (1). C'est bien cette éduca-
(1) Cette idée n'est pis exclusivement propre à M. Barrés. Le Journal des Débats du 23 décembre 1897 a publié la lettre suivante que nous reproduisons ici à titre de document :
Colombes, le 20 décembre 1897.
Monsieur le rédacteur en chef,
J"ai lu avec intérêt, hier soir, l'étude de M. Albert Petit
sur (f la Crise de l'enseignement secondaire » dans notre
pays. C'est une question qui me paraît passionnante, car
elle touche, — et tous ceux qui en parlent le sentent bien