‹ Catholicisme et démocratieChapitre 6 sur 9 · L EDUCATION VERBALE · texte numérisé non relu

L EDUCATION VERBALE

lion que M. Barrés rend responsable de la formation de ces lycéens qui n'ont fait au lycée que

confusément s'ils ne le disent clairement, — à l'avenir même de la société française. Malheureusement personne ne s'avise de rechercher, où elles sont réellement, les causes du trouble profond dont souffre à l'heure actuelle rUniversité. On discute à perte de vue sur des statistiques, sur l'enseignement classique et l'enseignement moderne ; on réforme sans cesse les programmes et Ton croit avoir fait grand'chose quand on a ôté d'un plan d'études un peu de chimie pour mettre un peu de physique à sa place, quand on a supprimé telle matière d'une classe pour la rétablir dans celle qui suit ou qui précède. Ce ne sont que vétilles et le mal de l'Université est autre.

Que les bons esprits préoccupés de ce problème si important veuillent bien se donner la peine de considérer la vie moderne, les besoins et les goûts de la société présente ; qu'ils se renseignent en lisant tels livres nouveaux où se pemt très fidèlement l'càme des jeunes gens de notre époque, pour n'en citer que quelques-uns : les Déracinés, de Barrés; F Age incertain, de P. Gauthiez ; la Confession d'un enfant du siège, de M. Corday ; qu'ils interrogent aussi les adolescents et l-^s hommes sortis depuis peu du giron de r « Aima Mater ».

Le résultat d'une telle enquête sera, à n'en pas douter, que l'Université n'a pas su se maintenir en contact avec les idées, les désirs et les sentiments actuels. Des modifications aux programmes ne servent de rien. Ce qu'il faut changer, c'est l'organisation intérieure des lycées et collèges, c'est rame même de notre monde universitaire. Au cours d'une lettre hâtive, je ne puis entrer dans le détail des idées que j'ai Là-dessus, idées, je me hâte de le dire, qui 5ont partagées par un très grand nombre de personnes

développer leur amour-propre, en sorte qu'ils u se préparent une capacité d'êtres humiliés et

dont la plupart ont eu à soufTrir de Téducation universitaire. Education universitaire ! Ces termes jurent sous ma plunie. C'est précisément par Fabsence de toute idée sur l'éducation que se ruine rapidement Forganisme universitaire actuel. En un mot, le vice radical de FUniversité est celui-ci : le lycée créé par Napoléon est resté napoléonien; son organisation intérieure est rébarbative et ne convient plus du tout au jeune homme de nos jours. Il s'y ennuie, il y souffre même et, dans ces conditions, sa vie morale dévie, ses qualités restent à Fétat de lettre morte. D'autre part, FUniversité ne prépare pas du tout ses nourrissons à la vie sociale et à la lutte pour la vie. Elle se borne à leur donner une instruction littéraire assez poussée et surtout oratoire. Il y a dans le dernier livre de Barrés un mot terriblement vrai : « Tous les jeunes Français dans les lycées sont dressés pour faire des hommes de lettres parisiens. »

Eh bien ! il faut autre chose en France que des hommes de lettres parisiens. Voilà pourquoi les élèves quittent FUniversité pour aller demander aux établissements libres une préparation efficace à la vie.

Excusez, Monsieur, ces quelques mots sur une question qui comporterait une étude longue et approfondie. Ils ont le seul mérite d'être écrits par un jeune homme qui a vécu dix ans pensionnaire dans un lycée, qui connaît nettement ce qu'est F « éducation universitaire » et qui comprend l'importance énorme de cette crise de Féducation française. J'ai eu, en outre, l'occasion d'étudier longuement Féducation anglaise et la comparaison entre les deux a singulièrement éclairé mes idées.

Veuillez agréer, etc.

Un de vos lecteurs assidus.

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« envieux qu'on ne rencontre en aucun pays, en « même temps qu'ils deviennent capables de tout « supporter pour une distinction ». Ce n'est pas de rUniversité seule qu'on peut dire justement ces choses. Le système d'émulation est le même partout et partout peut aboutir aux mêmes effets. Ce qui serait plus spe'cial à l'Lniversité ce serait si tous les professeurs agissaient avec leurs élèves à la manière de Paul Bouteiller, professaient la même morale.

Mais c'est justement ce qui n'est pas. Les professeurs de l'Université n'ont pas tous les mêmes idées que Bouteiller. Tous n'enivrent pas leurs élèves d'idées pures pour les jeter après aux genoux du dieu Etat. Leur système moral est à la fois plus traditionnel et moins arrêté. Ceux des professeurs qui veulent moraliser sont loin d'approuver tous les crimes commis au nom de la loi. Du moment qu'ils blâment l'injustice des lois du Sénat romain ou des monarques français, ils apprennent implicitement à leurs élèves que les lois de l'Etat ne sont pas toujours et nécessairement justes. Et je crois qu'ils sont bien rares ceux qui professent la doctrine jacobine que les lois ne sont pas jugées par la conscience selon leur conformité avec la Loi supérieure. Il y a là-

dessus au contraire un texte de Cicéron que d'ordinaire on admire fort.

Quant à donner à leurs élèves la fâcheuse impression d'un charlatanisme moral, si telle a pu être la mode chez une ou deux générations de normaliens qui n'avaient que masque d'austérité, morgue dans le port de tète et pédantisme jusque dans le son de voix, c'est une mode qui a bien passé. La moyenne des professeurs est composée de fort braves gens ([ui ne songent pas à citer Kant à leurs élèves, et leur prêchent cependant la bonne vieille morale par leurs discours et surtout par leurs exemples, par Taccomplissement régulier de leur tache professionnelle, par la dignité de leur vie. Je ne pense pas que l'Université par elle-même déracine vraiment personne et si le déracinage n'en a pas moins lieu, c'est à des causes sociales plus générales qu'il est dû, à la centralisation excessive, à l'attraction que Paris exerce, toutes choses dont l'Université n'est point responsable, qu'elle ne songe guère, il est vrai, à détruire, mais dont elle est la première peut-être à subir et à souffrir les effets.

Il n'en est pas moins vrai que le mal dont se

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plaint M. Barres existe et que les jeunes gens français sont pour la plupart des « déracinés » sans attaches vivantes au sol où ils auraient dû demeurer et vivre, où ils auraient pu porter quelques fruits. Mais s'ils sont déracinés de leur province ce n'est là qu'un premier effet d'une cause plus profonde : par leur éducation même tous les bacheliers de France sont déracinés, transplantés dans le pays aérien et inconsistant des mots, hors du sol ferme de la réalité et de la vie (1). S'ils ne voient pas combien leur existence serait plus agréable à la fois et plus fructueuse dans leur province natcile, c'est qu'ils ont perdu le sens des attaches qui lient tout leur être au sol natal et s'ils ont perdu ce sens c'est qu'ils ont perdu le sens du réel. Ils se sont habitués à vivre de la parole et par la parole ; la vie pour eux n'est pas une réalité, c'est un songe, un bavardage perpétuel. Le cliquetis des mots les a assourdis au point qu'ils n'entendent plus les voix silencieuses de leurs âmes.

(1) Et ce défaut de l'enseignement secondaire en général se retrouve aussi dans l'enseignement supérieur. « Ayons le courage de le dire aux promoteurs des universités nouvelles, dit M. Henri Bérenger dans un très solide et navrant article sur les Prolétaires inlellecfiœls (Revue des Revues, 13 janvier 1898) : vos universités préparent peut-être à la Science, mais elles ne préparent pas à la Vie. <>

Ici ce n'est plus rUniversité qui est seule en cause, c'est le système entier de réducation classique partout où elle est donnée, par les prêtres aussi bien que par les laïques, et non pas seulement de l'éducation littéraire ancienne basée sur Tétude des auteurs grecs et latins, mais aussi bien de l'éducation que l'on appelle « moderne » basée sur la seule étude du français ou des sciences. Grec, latiu, français, anglais, allemand, histoire, physique, chimie, mathématiques, histoire naturelle, tout n'est que leçons de mots au lieu d'être leçons de choses, tout partout est réduit en formules mortes d'où non seulement la vie est absente et la perception du concret, mais l'idée abstraite elle-même. Les classes à peu près partout ne sont que du verbiage (1). Voilà le mal dont nous souffrons, le mal qui s'attaque à tout et dont il faut que nous travaillions à nous délivrer. Toute Tàme s'évapore en paroles creuses et nos pauvres enfants, quand ils croient avoir assemblé des idées, n'ont fait que coudre les uns aux autres des mots.

(1) Et nul ne sait mieux que celui qui écrit ces lignes combien ce qu"il dit ici et ce qui va suivre comporte d'exceptions et de restrictions. Mais le fond reste vrai pour limmense généralité des cas et donc pour lensemble de l'éducation nationale.

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C'est une 1res vieille parole que la lettre lue et que l'esprit seul est capable de vivifier. Jamais il ne fut plus nécessaire de la rappeler. Depuis le xvii'' siècle chez nous on peut suivre à la trace l'évanouissement de la pensée, la transformation de l'éloquence en rhétorique, de l'art d'écrire en littérature, le mot usurpant la place de l'idée. Dès le xvni* siècle les idées se détachent peu à peu de leurs origines concrètes, elles deviennent des abstractions. Taine a excellemnient montré coqiment l'esprit classique a vidé peu à peu les idées de toute image concrète, de tout noyau substantiel. La Révolution française a été faite avec ces nobles idées abstraites, très générales, très communes, qui se retrouvent au fond de tous les classiques. Cependant même à la fin du xviu*" siècle, même sous la Révolution, je crois que les mots conservaient encore un sens pour l'esprit. Si je regarde les jeunes gens qui m'entourent, si je lis les premières copies du concours général, quelques livres de nos jeunes homuies, je crois découvrir que pour eux les mots n'ont plus aucun sens. Ils ne se représentent par-delà le mot que les autres mots que les habitudes du langage, de la lecture ou de la récitation ont associés au premier. Les ordinaires liaisons des mots ayant pour origine

chez les preaiiers écrivains des liaisons réelles ou logiques, un esprit rétléchi ne se trouve pas trop choqué par ce qu'il entend ou par ce qu'il lit : ces phrases qui ont été prononcées sans avoir été pensées, paraissent représenter quelque pensée, on peut découvrir une ànie à ces corps qui sont nés sans âme, il n'en reste pas moins que Tarmée immense des bacheliers parie, écrit et ne pense pas. La lettre a bien tué l'esprit.

Et comment en aurait-il pu être autrement quand toute l'éducation n'a pour but que de préparer à répondre correctement à quelque examen? La mémoire est la faculté sans laquelle on ne peut réussir à aucun examen, avec laquelle seule on peut réussir à tous. Elle fournit au dehors toutes les apparences de la pensée, de la vie intellectuelle, elle peut fournir les apparences de la vie morale. Un élève du Conservatoire bien seriné peut nous faire frissonner aux imprécations de Camille ou nous émouvoir au monologue d'Auguste. La mémoire sera donc la faculté que sans y penser, à contre gré même, on développera dans les classes. C'est par le plus gigantesque et plus absurde effort de mémoire que l'on arrive à Polytechnique. Les sciences, loin de s'opposer au développement mécanique de la mémoire, sont

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au contraire peut-être les études ([ui s'en accommodent le mieux. Dans tout le cours des classes les programmes scientifiques sont si chargés que le professeur, à moins d'être très décidé à faire appel à l'expérience, au raisonnement, est obligé de faire apprendre le cours par cœur. Il en est de même partout ailleurs. Les associations de mots remplacent les associations d'idées. Les élèves ne disent pas trop de sottises parce qu'ils se gardent bien de sortir des associations convenues. Si quelques-uns essaient d'en sortir ils assemblent des mots au hasard dans des cadres rythmiques que la mémoire berceuse de Tareille a conservés. Avec la meilleure volonté on n'y peut plus découvrir un sens. Vous avez là sans qu'il y paraisse l'explication des vers sans signification des décadents. Et plus d'une théorie philosophique abstruse n'a guère davantage de valeur pour le réel. Pourtant rien n'est facile comme de laisser aux mots tout leur sens en apprenant la littérature. Le moyen est vraiment très simple. Puisque tous ces grands écrivains ont dans leurs écrits exprimé leur vie, il faut derrière leurs mots retrouver et faire retrouver aux élèves cette même vie. Montaigne disait que Platon et Aristote n'avaient pas enseigné avec des grandes robes de pédants. 11

voulait dire qu'ils avaient vécu leurs doctrines que les perroquets à bonnets pointus commentaient alors en formules creuses. Un vers n'est que de la vie momifiée et solidifiée. Il attend un lecteur pour ressusciter. C'est au professeur de savoir le faire sortir du tombeau. Peu importe que la traduction soit élégante et fidèle ou qu'elle suive le mot à mot, l'essentiel est qu'elle vive. Les anciens, les modernes, les grecs, les latins, les français, tous les autres ont vécu, ont aimé, ont prié, ont souri, ont pleuré, il faut que nous éprouvions de nouveau leurs amours, leurs prières, leurs rires et leurs sanglots. La grammaire, la philosophie ne sont que des moyens pour remonter jusqu'à la source de vie. Au contraire dans les classes on ne fait que de la grammaire, de la philosophie, de la rhétorique, on transforme le moyen en but. Les professeurs sont savants, très savants, ils savent l'histoire de tous les mots, de toutes les désinences, de toutes les racines, de toutes les lettres, ils auraient besoin d^en savoir bien moins. Ils oublient de vivre, ce qui à la rigueur n'est que leur affaire, mais surtout ils oublient de faire vivre et ceci est beaucoup plus grave. Ainsi ils nous font des âmes mortes, réduites à l'état des ombres antiques qui vivent de

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mots, ces ombres des idées, lesquelles à leur tour ne sont que les ombres des vraies choses.

On a essavé de réagir contre la trop grande importance de la mémoire : pour cela on a voulu rationaliser la grammaire, on a supprimé le discours français, on a préconisé les langues vivantes, l'étude des sciences, on est toujours retombé dans l'ornière. Ce n'était pas les programmes qu'il fallait changer, mais l'esprit d'un enseignement vieilli. Les enfants ne peuvent penser que lorsqu'ils ont à leur service un assez grand nombre de mots, il faut donc dans les classes de début qu'ils apprennent des mots, des « morceaux choisis >; par cœur. IL dépend du maître de faire que ces mots soient plus que des mots et que l'élève apprenne la vie en même temps que la langue. Les vrais maîtres, qui sont rares, n'y manquent point. Les théories grammaticales que le professeur enchaîne par la raison, l'élève les assemble par la mémoire. Il croit avoir formé des philologues de dix ans, il n'a fait que des perroquets. La dissertation littéraire, plus difficile que le discours, est moins spontanée, partant plus empruntée aux livres, moins sentie et moins vécue. Le progrès ici a été tout à rebours. « Vaincre ou mourir » est un lieu commun banal pour un lit-

térateur saturé de Conciones. c'est un beau moment de vie, un sentiment d'expérience enthousiaste pour un jeune homme de dix-sept ans. Les pédants ont prêté aux adolescents leur âme tannée. Nulle part on n'observe et on n'exerce les jeunes gens à l'observation. De là vient que chez nous toute notre éducation est si étrangère à toutes les choses réelles. Paul Bourget fut très frappé dans son voyage en Amérique de ce que partout on cherchait à réaliser « l'identité de l'école avec la vie ». Chez nous, ainsi que Taine l'a si bien vu et si bien montré, la direction est tout opposée. Et le mal n'est pas particulier à la France. Il sévit à n'en pas douter dans toute la vieille Europe, les professeurs chrétiens n'en sont pas plus exempts que les professeurs libres penseurs.

]N'ous prétendons aimer les classiques, nous ne les comprenons pas. Quand on les comprend ils suivent partout. Aux yeux de François Slurel qui se souvient des Arnica silentia lunse du poète, u les lueurs et les silences de la nuit sont des u regards et des choses amicales ». Il sent revivre en lui sous le rayonnement tranquille quelque chose de l'àme virailienne. Mais il faut avoir vécu autrefois ce rayonnement, avoir communié

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avec cette àme sous les espèces de ses beaux vers. Les mots n'éveillent plus les ondes profondes du sentiment et de la volonté, ils ne prennent plus aux entrailles parce qu'ils sont vides et qu'on n'y sent que de l'air secoué. De là la facilité des théories de toute nature, la vanité de la parole publique partout ailleurs que dans les milieux populaires qui ne sont pas encore blasés, de là aussi le danger des prédications révolutionnaires. Les prédicateurs chrétiens se plaignent par contre que leur parole glisse et ne pénètre point. Ln prêtre écrivain disert s'étonnait l'autre jour dans une estimable revue de province que la Sonate à Kreutzer de Tolstoï eût passionné le public tandis que les prêtres chrétiens qui prêchent la même morale n'éveillent aucune attention. Et il prouve très bien lui-même pourquoi il en est ainsi. Car voici comment il traduit la pensée de Tolstoï en langage ordinaire de prédicateur :

L'Église dit aux fiancés qui viennent au pied des autels demander la bénédiction nuptiale : « Mon frère, ma sœur, c'est au prix de vos peines, de vos larmes, que votre union se cimentera plus solidement à travers les misères de la vie. Et de même que Jésus- Christ veut son Église belle, sainte, immaculée, vous devez travailler, dans une commune ambition, à vous

rendre tous deux de plus en plus i'ervenLs, saints et agréables au Seigneur.

(( Que la vertu soit donc à jamais Thùte de votre foyer. Si la faiblesse humaine vous en faisait un jour oublier la sainteté, recourez aux sacrements, source de toute grâce... Qui dira le bonheur du jeune chrétien qui sut se garder pur pour celle que Dieu lui destinait pour compagne, le bonheur de la jeune chrétienne qui mit son ambition à pouvoir s'offrir, à celui qui serait son époux, dans la parure intégrale de sa virginité?... Mais ce trésor de pureté, vous le portez dans un vase fragile : Tennemi de tout bien tentera de détruire en vous les grâces du sacrement. »

Voilà bien en effet le ronron ordinaire des phrases de prédicateur, le « trésor de justice », le '( vase d'argile », les sacrements « source de toute grâce », « celle que Dieu lui destinait pour compagne », c'est-à-dire des mots si usés à force d'avoir servi que leur empreinte originelle se laisse à peine entrevoir. Ce qui a fait le succès de Tolstoï c'est qu'il a vécu sa pensée avant de l'exprimer, tandis que beaucoup trop d'autres plus orthodoxes, mais d'àme moins éveillée, moins saisie par l'étreinte de la vie n'ont guère été pardelà les mots, par-delà les phrases. Oh! qui nous donnera l'homme inculte, l'apôtre sans lettres qui, ayant vécu l'Evangile, nous jettera sa vie dans une langue incorrecte, abrupte, mais toute parfu-

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niée des divins arômes comme les genévriers au ilanc des coteaux pierreux I...

« Déracinée ». oui, notre jeunesse intellectuelle l'est, mais si elle l'est ce n'est pas seulement parce qu'on la pousse hors des frontières de sa province natale, c'est surtout parce que toute l'éducation qu'on lui donne l'incite à s'exiler hors d'elle-même, à se dissiper en paroles, à se nourrir de vent, en un mot la déracine de la vie. lui apprend à parler et lui désapprend de vivre. C'est à tel point que Ton se demande si vraiment il ne serait pas souhaitable que quelque secousse profonde ne suspende pour un temps cette routinière tradition verbale, que les grammairiens et les rhéteurs ne fussent pour quelque temps réduits au silence de telle façon que les âmes jeunes laissées à elles-mêmes au dur contact de la vie pussent, fùl-ce à leurs dépens, réapprendre à vivre. Revenons à la vie. ne la desséchons pas, ne la réduisons pas aux échantillons momifiés des mots, vivons et surtout n'atrophions pas la vie de la jeunesse qui monte. Uu. s'il fallait, pour revivre, l'appel des trompettes, le choc des barbares, et ces trompettes et ces barbares devraient être accueillis avec des cris de salut.

iO Novembre 1891.

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