‹ Catholicisme et papauté [microform]Chapitre 15 sur 31 · Paru dans The Christian East, février · texte numérisé non relu

Paru dans The Christian East, février

défende l'interprétation que j'ai proposée, et dont je voudrais lui montrer qu'elle est légitime, sans y mêler de controverses confessionnelles.

En se séparant du Siège de Rome, en 1054, l'Eglise d'Orient s'est-elle trouvée, en ce qui concerne l'autorité de saint Pierre considérée comme se perpétuant dans l'Eglise de Rome, abandonner quelque chose qui aurait été antérieurement et un temps de sa doctrine? A cette question Bishop Gore répond : Non, le catholicisme grec n'a pas professé une telle doctrine. Et M. Glubokosvky rappelle que j'ai répondu : Oui, le catholicisme grec a répudié ce qu'il acceptait au temps du concile de Ghalcédoine. M. Glubokovsky, quant à lui, abonde dans le sens de Bishop Gore.

Tenons-nous à la question ainsi posée.

M. Glubokovsky me prête cette présupposition que « la papauté dans sa présente forme est entirely îdentical avec celle de l'époque des sept conciles œcuméniques ». J'ai à peine besoin de dire que cette affirmation massive n'est pas de mon cru. L'identité de la papauté à travers les siècles, comme de toute la constitution divine de l'Eglise, doit être entendue en fonction de la loi du développement, d'abord. Et il faut en outre soigneusement distinguer ce qui appartient à la

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constitution divine de l'Église de tout, ce qui est institution ecclésiastique contingente, comme les provinces, les métropoles, les patriarcats, les concordats, le sacré collège, etc.

M. Glubokovsky a raison de dire cependant que nous nous appliquons à mettre en lumière « les divers faits historiques qui affirment la primauté unique et exclusive du pape »,et que de ces faits le premier est que « les orientaux ont plus d'une fois appelé au siège romain où pareils appels étaient juridiquement examinés et où des décisions d'autorité étaient promulguées à leur sujet». M. Glubokovsky a raison encore de dire que nous inférons d'appels de cette espèce que l'évêque de Rome était censé posséder, et ne doutait pas de posséder, une compétence qui s'étendait a toute la catholicité et qui se rattachait à une prérogative héritée de l'apôtre Pierre.

Le second fait serait « la primauté dogmatique des papes, pour autant que tous les conciles œcuméniques étaient des expressions de la volonté papale et recevaient des papes seuls leur pouvoir universel obligatoire dans l'Église». Je tiens à faire remarquer à M. Glubokovsky que je ne me suis pas arrêté à considérer ce second fait.

Les appels ont fait l'objet d'une étude du P. Bernardakis (1905) que j'ai citée, parce qu'elle

est la plus complète que nous ayons, encore qu'elle pourrait être reprise et approfondie. Il conviendrait, de plus, de distinguer avec soin les appels qui s'adressent à l'Occident des appels qui s'adressent au Siège apostolique en tant que tel. Mais pour tant qu'on insiste sur cette distinction, il reste que, au v^ siècle et jusqu'à l'époque de Photius, des appels sont adressés d'Orient à l'évêque de Rome qui est saisi de jugements prononcés en Orient pour qu'il les revise. J'ai cité l'exemple caractérisé de l'appel formé contre les sentences du brigandage d'Ephèse de 449 par l'évêque de Gonstantinople Flavien, par l'évêque de Gyr Théodoret, . par l'évêque de Dorylée Eusèbe. J'aurais pu citer un exemple tout aussi caractérisé, celui de l'évêque d'Ephèse Iddua, en 437, accusé devant l'évêque de Gonstantinople et son concile, jugé et innocenté par ce tribunal, poursuivi alors à Rome par ses accusateurs, et le pape Xystus confirmant la sentence de Gonstantinople.

M. Glubokovsky reconnaît que ces appels sont des faits incontestables, mais il s'applique à leur enlever toute valeur canonique. Les appelants sont des « individus qui ont subi de graves dommages et qui cherchent un rétablissement de leurs droits » ; ils appellent à Rome « parce qu'ils n'ont pas d'autre moyen valable, les autorités de l'Orient se trouvant être, dans l'occasion, leurs ennemis et leurs persécuteurs »; ils exaltent

l'autorité du pape « pour assurer à leur profit spécial plus d'importance au verdict du pape ». Concédons! Mais quand M. Glubokovsky conclut: Ges appels « n'étaient ni constitutionnels, ni réguliers, mais extraordinaires et sporadiques », nous avons le droit de lui dire : Sporadic, oui ; extraordinary, oui encore, car enfin bien des orientaux qui auraient pu appeler à Rome des sentences injustes de l'Orient, s'en sont abstenus ; mais neither constitutional nor regàlar, non.

Sans doute, aucun canon oriental ne prévoit ces appels, à l'exception des canons de Sardique qui ne sont ni œcuméniques, ni orientaux, encore que saint Athanase y ait collaboré. Mais aucun canon oriental, jusqu'à Photius, n'a interdit ces appels.

Nous avons la preuve que, à Gonstantinople, autour de 440, on les tenait pour réguliers, puisque, à propos du recours à Rome de saint Athanase déposé par les ariens, les deux historiens grecs, tous deux hommes de loi, tous deux de Gonstantinople, Socrate et Sozomène, ce dernier bien en cour auprès de l'empereur Théodose II, déclarent que c'est une loi ecclésiastique que soit invalide tout ce qui est prononcé contre la volonté de l'évéque de Rome : My) Ssîv 'jcapà "^stii^ti^ Tou siciaxoTûou 'Pwjayjç xavovi^ew Taç kv.yCKridai; *. Si, comme le suppose M. Har-

1. SOCHAT. H. E, II, 17. Voyez mou siège apostolique, p. 411-416. Voyez dans B. Lsib, Rome, Kiev et Byzance à la fin du xi« siècle (1924),

nack*, cette règle a été formulée par le pape Jules, combien il est remarquable que, cent ans plus tard, elle soit mentionnée comme un canon organique de l'Église par les deux historiens grecs de l'Église du temps de Théodose II!

Veut-on une autre preuve PEustathe de Sébaste, déposé en 357 par un obscur concile de Mélitène, déposé une seconde fois avec plus d'éclat par les ariens réunis à Gonstantinople en 360 autour de Constance II, vient à Rome en 366, se fait rétablir par le pape Libère, et revient en Orient avec la lettre qui le rétablit : saint Basile, de qui on tient le fait [Epist. cclxiit, 3), ne trouve rien là que de régulier.

M. Glubokovsky insiste. Si, dit-il, les sentences d'appel prononcées à Rome avaient été souveraines, définitives, « il n'y aurait pas eu lieu soit de les reviser, soit de les approuver » . Or dans le cas de Théodoret, nous voyons le pape Léon relever l'évêque de Gyr de la sentence fulminée contre lui par le brigandage d'Éphèse, puis, « toute l'affaire fut soumise à un contrexamen

ce qui est cité du Nomocanon de saint Métliode, et notamment ceci : « A cause de sa primauté, le pontife de Rome n'est pas obligé de se rendre à tous les saints conciles oecuméniques, mais sans sa participation, manifestée par l'envoi de quelques-uns de ses subordonnés, tout concile œcuménique est inexistant, et c'est lui-même qui ratifie ce qui a été décidé dans le concile. S'il y a quelqu'un qui paraisse opposé à ce que nous disons, qu'il veuille bien examiner ce que le même très saint pape Léon écrivait à Marcien et à Pulcbérie de pieuse mémoire, ce qu'il écrivait aussi à l'évêque de Gonstantinople déjà nommé Anatole, et il sera convaincu de la vérité de ces choses >. Op. cit. p. 39i 1. Dogmengesehichte, t. II*, p. 108,

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par le concile de Ghalcédoine, qui, seul, rétablit Théodoret ».

L'argument développé là n'est pas nouveau, car déjà Bossuet tire parti de cette sorte de revision par le concile d'une sentence prononcée par le pape {Gallia orthodoxa, III, 18). En fait, les magistrats, qui d'ordre de l'empereur forment le bureau du concile, à Ghalcédoine, invitent Théodoret à prendre séance, parce que, déclarentils, « le très saint archiévêque Léon lui a rendu la dignité épiscopale et que le très divin et religieux empereur a ordonné qu'il prenne part au concile ». Donc Théodoret est en règle. Mais son entrée soulève un tumulte. Les évèques de la faction de Dioscore (Egypte, Illyricum, Palestine) demandent son expulsion, sous prétexte qu'il est favorable à Nestorius.LesévêquesdePont, de Thrace, d'Asie, manifestent en sens contraire et crient : « A la porte Dioscore l'assassin! » Le bureau supplie les évêques de s'apaiser, et pour concilier les deux factions décide que Théodoret prendra place au banc des accusateurs, et le calme revient. En somme, le bureau consent à ce que le cas de Théodoret soit réservé, non qu'il soit douteux, mais parce qu'il y a contre Théodoret une faction qui ne désarme pas. A la VHP session, Théodoret est requis d'anathématiser Nestorius, et il s'exécute. Le bureau prononce alors : « Tout doute est levé au sujet du très théophile Théodoret, puisqu'il a anathématisé devant nous Nestorius,

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et qu'il a été reconnu par le très théophile et très saint archiévêque Léon de la vieille Rome... Il ne reste plus à votre piété qu'à prononcer que Théodoret doit recouvrer son Église, ainsi que le très saint archiévêque Léon a jugé ». Les acclamations éclatent qui approuvent la proposition du bureau : « Théodoret est digne de son siège ! Nombreuses années à l'archiévêque Léon ! Après Dieu, Léon a jugé ! » Peutron dire après cela que « The whole affair was submitted for re-examination at the council of ChalcedoUf ivhich^ alone, reinstated Théodoret »? C'est une exagération manifeste. On a accordé à une faction du concile, la faction qui était solidaire du brigandage d'Éphèse, que Théodoret rendrait raison de son orthodoxie : les légats du pape n'ont pas fait difficulté d'accorder cette satisfaction à la minorité du concile, nous ne pouvons être plus difficiles qu'eux.

M. Glubokovsky poursuit : « L'Église est reconnaissante aux papes des services historiques qu'ils ont rendus au christianisme, mais faire de ces services un droit de domination dogmatique sur toute l'Église serait une usurpation... Si P. Batiffol s'en rapporte au style trop déférent, et même servile, des appels de l'Orient à Rome, on doit distinguer entre ce qui est convention et ce qui est dogme, et ne pas mettre le premier élément au rang du second ». M. Glubokovsky a raison de dire que dans telles lettres d'appel d'orientaux à Rome il y a des termes d'une déférence sujette à

caution. Bishop Gore, dans l'article qu'il a écrit sur saint Léon pour le Dictionary of Christian biography, dit que Théodoret met très en relief la primauté du Siège de Rome, mais qu'il ne fonde pas cette primauté sur les prérogatives « (jui servent à saint Léon à fonder saiprimacy ». C'est une observation de valeur. Je ne pense pas que nous devions tirer parti, nous catholiques romains, des déclarations éloquentes, mais inadéquates, de lettres comme celles de Théodoret, de Flavien, d'Eusèbe de Dorylée, pas plus que des déclarations de Nestorius exaltant le pape saint Léon, u le Siège de saint Pierre et l'honneur apostolique », dans son Livre d'Héraclide^. Pareilles déclarations sont intéressées. Ce qui compte, la seule chose qui compte, c'est l'appel.

Car l'appel suppose à Rome une compétence, et, supposé que les orientaux ne se fassent pas de cette potestas une idée aussi nette que les occidentaux, que les Romains, encore est-il qu'ils y recourent et contre qui? contre des conciles d'Orient comme le brigandage d'Ephèse (ce nom de c< brigandage » lui a été donné par saint Léon et lui est resté), c'est-à-dire un concile qui avait tous les dehors d'un concile général et qui avait pour lui l'empereur.

Nous pouvons donc conclure que M. Glubokov-

1. F. NXU, Le livre d'Héraclide (1910), p. 302. Voyez mon étude « Les recours à Rome en Orient avant le concile de Chalcédoine » Reme d'histoire eccl. 1925, p. 5-32. , :^^.

sky n'est pas fondé à écrire : « Ainsi nous arrivons à cette conclusion que les appels des orientaux à Rome ne signifient pas que les orientaux acceptaient la primacy des papes » .

Venons au fait du concile de Ghalcédoine.

« Il est impossible de supposer que les papes dominaient les conciles dont l'autorité était plus haute que celle des papes, ceux-ci étant tenus à une manifeste subordination ». En parlant ainsi, M. Glubokovsky ne tient pas compte de ce fait, d'abord, que dans un concile comme celui de Ghalcédoine, l'évéque de Rome représenté par ses légats comptait au moins pour tout l'Occident, c'est-à-dire pour la moitié de la catholicité universelle. On ne peut pas parler de subordination de l'Occident envers l'Orient et prétendre que le concile était en fait plus que le pape.

Donc, dès là que le concile prenait une résolution sans le pape ou contre le pape, il cessait d'être l'accord de l'Orient et de l'Occident, pour n'être plus œcuménique qu'au sens où olxouf^ivyj désigne les Etats du basileus ^.

1. On le vit bien après Ghalcédoine. Le pape ayant différé jusqu'au printemps de 453 d'approuver les décisions du concile, les orientaux qui auraient voulu faire écliec au concile se prévalaient de l'abstention du pape : « Infirma vel dubia videri volunt statuta concilii, quae nulla sunt consensus mei sententia roboi'ata », écrit saint Léon, 21 mars 453, Epistul. GXVIL 1.

Un autre fait a été négligé par M. Glubokovsky, qui est que le concile de Ghalcédoine a accepté que l'évêque de Rome s'affirme la tête de toutes les Églises : « Nous étions là environ cinq cents, que tu conduisais comme là tête conduit les membres », dira au pape saint Léon la lettre synodale du concile. Voilà une subordination catégorique, consentie, de la part ces évêques orientaux envers l'évêque de Rome. Et cette fois les évêques ne sont pas des persécutés, mais bien le catholicisme grec assemblé, unanime, maître de ses démarches et de ses déclarations. Quant à la leçon qui s'en dégage, elle a été tirée par V. Soloviev, dans son livre ardent, La Russie et l'Église universelle^ où il montre comment le concile de Ghalcédoine s'est incliné devant les revendications de saint Léon, loin de s'élever contre elles i. Si saint Léon a été un usurpateur, écrit Soloviev, il faut accuser le concile de Ghalcédoine de prévarication.

M. Glubokovsky me soupçonne d'avoir « un grand embarras avec le 28° canon du concile de Ghalcédoine ». Je puis le rassurer pleinement. G'est en effet ine prêter une pensée qui n'est pas la mienne, que de dire que je tiens le 28'' canon de Ghalcédoine « comme ayant indubitablement la valeur d'un canon de concile œcuménique ». Dès l'instant que le pape Léon repousse ce canon,

1. V. Soloviev, La Russie et l'iigUse universelle, éd. franc; 1922, p. 181-202. . . .

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comment pourrait-on lui donner cette valeur?

Mais pourquoi le pape Léon le répousse-t-il ? Les légats de saint Léon ont dans leurs instructions de ne pas laisser violer la volonté des saints pères et amoindrir la personne du pape, et de ne pas tolérer que quelque évêque, fort de la prépotence de sa ville, essaie d'usurper. La volonté des saints pères est représentée par le 6* canon de Nicée, dans lequel on croit à Rome trouver consacrée une hiérarchie des sièges, qui fait de Rome le premier, d'Alexandrie le second, d'Antioche le troisième. Au fond, la vraie raison de saint Léon est qu'il se rend clairement compte que Gonstantinople tend à créer à son propre profit en Orient une papauté, et une papauté d'essence politique.

« Quel n'eût pas été son aveuglement, s'il n'y avait pas discerné un grand danger pour l'unité de l'Eglise et pour la dignité de l'épiscopat grec'. A l'antique conception de la fraternité chrétienne présidée par l'Eglise apostolique de Rome, on était en voie d'en substituer une autre, celle de l'Eglise dirigée de la capitale par un prélat, que sa situation, souvent aussi son origine et ses tendances d'esprit, plaçaient sous l'influence immédiate de la cour et du gouvernement? Et puis, allait-on pousser plus loin l'application de ce principe quel'évêque delà résidence impériale a droit à une juridiction souveraine? Transportée en Italie, cette notion de droit ecclésiastique n'allait

à rien moins qu'à déposséder le siège de saint Pierre au profit del'évêque de Ravenne^ ».

L'évéque de Gonstanlinople et sa faction avaient escompté que le 28® canon passerait sans protestation. Mais le concile de Ghalcédoine demande au pape Léon de confirmer le 28® canon, spécialement. Pourquoi ? Parce que dans VActio XVI du concile, ledit canon ayant été accepté par tous les évêques préseïits et aussi bien par le bureau qui représente l'empereur, le légat liiucentiiis a demandé que ledit canon fût repoussé, ou que l'on prit acte de sa protestation, et que nous sachions, dit-il, « ce que nous devons en référer à l'apostolique et précellent évêque de toute l'Église, afin que lui-même puisse juger de l'offense faite à son siège et de la transgression des (anciens) canons ». Le premier mouvement du concile fut de ne rien entendre ; puis il se ravisa ; et la lettre synodale fut adressée à Rome, qui demandait au pape Léon' de confirmer et les sentences doctrinales et le canon 28. Le pape Léon refusa le canon. Dans ces conditions, je ne comprends pas M. Glubokovsky écrivant : « Nous préférons rester d'accord avec le concile œcuménique, dont la validité n'est pas contestée par Rome même ». Rester d'accord avec le concile, c'est solliciter et recevoir le jugement de Rome sur le canon que le concile a soumis à Rome, et que Rome à rejeté.

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